Une collection archéologique du Caucase du Nord au Musée savoisien

Les réserves du Musée savoisien recèlent une collection quelque peu oubliée jusqu’à récemment.[1] Il s’agit d’une cinquantaine d’objets en bronze provenant d’une mission effectuée par l’anthropologue français Ernest Chantre (1843-1924) dans le Caucase du Nord à la fin du XIXéme siècle. Celui-ci a conduit des fouilles archéologiques dans la nécropole de Koban (République d’Ossétie-du-Nord, Russie), site qui devint dès cette époque une référence pour la protohistoire européenne.

La découverte de la nécropole de Koban

Les fouilles archéologiques effectuées dans le Caucase à partir du milieu du XIXéme siècle et surtout la découverte de la nécropole de Koban provoquèrent un intérêt soudain pour cette région située aux confins de l’Europe et de l’Asie. Cette nécropole est réapparue suite à l’éboulement d’une des rives de la rivière Gizeldon lors de la crue du printemps 1869, près du village de Koban, qui lui a donné son nom. Au cours des années suivantes, les fouilles archéologiques conduites par différents archéologues russes et étrangers mirent au jour une nécropole utilisée à plusieurs époques, et dont la couche la plus importante et la plus riche en matériel a été datée de la fin du IIéme - début du Ier millénaire avant J.-C., c'est-à-dire de l’âge du Bronze final - Ier âge du Fer.

La nécropole comportait de nombreux caissons de pierre dans lesquels les défunts avaient généralement été inhumés sur le côté, les jambes repliées. Le mobilier funéraire contenait des objets en bronze n’appartenant à aucune typologie alors connue : des haches gravées, des poignards, des ceintures réalisées en feuilles de bronze, des boucles de ceinture gravées ou incrustées, de grandes épingles à cheveux, des bracelets ornant bras et jambes, des fibules gravées, de petits pendentifs en forme d’animaux.

De nombreuses études furent publiées sur ce site qui venait de ressurgir de terre ainsi que sur d’autres cimetières qui furent trouvés aux alentour. Dans les années 1880, l’ensemble des ces sites et la culture matérielle qu’ils avaient livrée furent désignés par les milieux scientifiques sous l’appellation de « culture de Koban », preuve s’il en est de l’importance et de l’impact de cette découverte.

L’âge du Bronze final - début de l’âge du Fer dans le Caucase

Le soudain intérêt pour la culture de Koban au cours du XIXéme siècle s’explique par l’élaboration et la connaissance d’une nouvelle typologie d’objets en bronze, ainsi que par la forte ressemblance de ces objets avec ceux provenant de la nécropole de Hallstatt (Autriche), dont la découverte a précédé de quelques années celle de la nécropole de Koban.

Au cours de fouilles archéologiques du début du XXéme siècle, des pièces similaires apparaissent dans le Caucase du Sud, sur le territoire de l’ancienne Colchide (Géorgie occidentale). Ces découvertes se sont multipliées avec les années : haches gravées, poignards, ceintures en feuilles de bronze, boucles de ceinture gravées ou incrustées ont ainsi été mis au jour dans plusieurs nécropoles ou découverts comme « trésor » sur tout le territoire de l’actuelle Géorgie, exception faite des régions orientales. Cultures de Koban et de Colchide sont voisines d’un point de vue géographique et font toujours l’objet, à l’heure actuelle, de fouilles archéologiques et d’études corrélatives. Malgré leur apparente similitude, certains types d’objets présentent des différences notables. A titre d’exemple, si les haches, les boucles de ceinture et les fibules présentent les mêmes critères techniques et artistiques, les parures, notamment les brassards enroulés, sont propres à la région de Koban ; de même, les outils servant à travailler la terre semblent être spécifiques à la région de Colchide. L’absence et la présence d’objets caractéristiques dans la culture matérielle pourraient s’expliquer par la spécificité du mode de vie respectif aux deux régions. Si la population des plaines de Colchide pratiquait l’agriculture, dans les montagnes hautes du Caucase la priorité a été donnée à l’élevage. De même, en Colchide, la découverte de moules en pierre pour la fabrication de haches en bronze est très fréquente, ce qui n’est pas le cas dans la région de Koban. Ces similitudes et divergences dans la culture matérielle pourraient s’expliquer par des spécificités socioculturelles.

Mission d’Ernest Chantre au Caucase

A la fin du XIXéme siècle, le ministère français de l’Instruction publique a subventionné plusieurs missions de recherches ethnologiques ou archéologiques dans la région du Caucase, dont l’une des plus connues et des plus fructueuses fut celle d’Ernest Chantre,[2] sous-directeur au Muséum de Lyon, actuel Musée des Confluences.

Lors de sa deuxième mission en 1881, Ernest Chantre entreprit des fouilles archéologiques dans la nécropole de Koban. Les vingt-deux tombes qu’il ouvrit présentèrent la typologie d’objets caractéristique de cette nécropole, à savoir haches gravées, brassards enroulés, bracelets, épingles, boucles de ceinture, petites figurines, céramique.[3] Plus de mille sept cents pièces[4] du mobilier funéraire issues de cette mission ont été rapportées par Chantre en France, dont la grande partie est entrée au Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye et au Muséum de Lyon. La collection conservée au Musée d’Archéologie nationale a fait l’objet de plusieurs publications.[5] Celle conservée dans les réserves du Musée des Confluences est actuellement en cours d’étude dans le cadre d’un projet sur la nécropole de Koban.[6]

Collection provenant de Koban au Musée savoisien

A côté de ces deux séries réunissant quelque mille deux cents pièces, le Musée savoisien possède une collection plus modeste constituée d’une cinquantaine d’objets en bronze provenant de la mission d’Ernest Chantre et dont l’intérêt archéologique n’est pas moindre. Les années ont jeté un flou tant historique que scientifique sur cette collection. En effet, le mode d’entrée de ces pièces se résume à quelques mots rédigés en 1896, dans le livre d’inventaire, par J. Daisay, alors conservateur du Musée savoisien : cette collection, appartenant aujourd’hui à la Ville de Chambéry, provient indirectement de la mission de Chantre de 1881 ; elle fut acquise en 1891 à André Perrin, libraire et ancien conservateur du musée départemental.

Les conditions dans lesquelles Perrin mit la main sur ces objets sont inconnues ; on ne peut exclure une origine douteuse de la collection qu’il vendit à la ville. Malgré toutes les informations recueillies sur cette collection, une question demeure en effet sans réponse : s’agissait-il d’objets découverts au cours des fouilles archéologiques effectuées par Chantre lui-même ou d’une acquisition sur place d’objets issus de fouilles clandestines ?

Si les archives du Conseil municipal de la Ville de Chambéry ne lèvent pas le voile sur la transaction de Chantre à Perrin, elles nous renseignent en revanche sur celle entre Perrin et le Musée savoisien.[7] D’après le registre des délibérations, une collection importante, constituée de différents types d’objets fut achetée par la ville auprès d’André Perrin : « Monsieur Perrin, libraire, ancien conservateur du Musée Départemental, a exprimé l’intention de céder à la Ville de Chambéry, pour son Musée, toutes ses collections d’objets anciens (Archéologie, Monnaies, Gravures, etc.) au même prix qu’il les a payés lui-même, faisant don gratuit en outre, de tous les objets qui lui sont parvenus sans débourse ». Parmi ces objets sont cités « 140 outils et ornements en bronze et grains d’ambre, d’anciens cimetières du Caucase, remarquables par leurs formes et leur ornementation ».

Outre cette cinquantaine d’objets en bronze, le Musée savoisien possède environ quatre-vingt-dix perles en cornaline provenant du Caucase et dépourvues d’un numéro d’inventaire. A la suite d’une étude réalisée au sein du musée en 1977,[8] les perles ont été attribuées aux kourganes énéolithiques de Maïkop (Caucase du Nord) datant du IIIe millénaire avant J.-C. Cependant, la découverte de ce type de perles en cornaline est fréquente dans la nécropole de Koban et dans les autres nécropoles contemporaines. Ces perles pourraient donc être bien plus récentes et dater de la fin du IIéme - début du Ier millénaire. Si l’inventaire du musée ne les associe pas à la série de Koban, c’est peut-être parce qu’elles ne proviennent pas de la mission d’Ernest Chantre, bien qu’elles appartiennent au lot ayant fait l’objet de la transaction entre Perrin et la Ville de Chambéry.

Compte tenu du contexte de l’époque, nous sommes en droit de supposer que l’intérêt porté à cette collection par A. Perrin, ainsi que J. Daisay, a été éveillé par la forte similitude dans le travail du bronze entre la culture de Koban et celle des cités lacustres de Savoie.

La collection du Musée savoisien, constituée de quarante-neuf pièces réunies sous trente-cinq numéros d’inventaire (inv. 7904/1504bis-7938/1538), fit longtemps partie d’une exposition permanente après son entrée au Musée.[9] Toutes les pièces appartiennent sans nul doute à la typologie établie pour la nécropole de Koban : hache gravée, lame de poignard, trois boucles de ceinture, pendentif en formé de tête de bélier, fragment de ceinture en feuille de bronze, petite chaîne, épingle torsadée, brassard, deux anneaux de jambe, quatre fibules, deux bracelets, deux épingles à la tête enroulée et une épingle dite « spatuliforme » (les pointes manquant pour les trois), trois pendentif enroulés, deux perles dont l’une en verre, dix petites tubes en feuille de bronze, quatre anneaux, quatre boutons, quatre appliques de différentes formes, une spirale.

L’une des pièces les plus remarquables est une hache (inv. 7904/1504bis, fig. 11) ornée sur sa douille d’un filet de spirales finement gravé. Ce modèle de haches est répandu sur tout le territoire de l’ancienne Colchide, ainsi que sur les pentes méridionales et septentrionales du Caucase Central. La datation de ses prototypes répandus dans le Caucase du Sud remonte au XVéme siècle avant J.-C. ; les exemplaires gravés datent, quant à eux, du VIIIéme - VIIéme siècle avant J.-C. Sur les haches gravées sont essentiellement représentées des figures zoomorphes le plus souvent stylisées, tel que le canidé, le cervidé, l’équidé, le serpent et le poisson ; ou des ornements géométriques : svastika, méandres, écailles de poisson, spirales, cercles, triangles, arêtes de poisson. Nous comptons également deux exemplaires ornés d’une représentation anthropomorphe. En général, les haches gravées ne portent aucune trace d’usure sur leur lame, d’où une attribution interprétative à un usage rituel.[10]

Les trois boucles de ceinture rectangulaires (inv. 7906/1506-7908/1508, fig. 13-15) sont munies chacune d’un crochet au revers et perforées sur les bords afin de les fixer à la ceinture. Les premiers exemplaires de ce type, longs d’environ 16 à 25 cm, apparaissent au début du Ier millénaire avant J.-C. Le corpus figuratif est similaire à celui des haches, nous retrouvons les mêmes figures zoomorphes et les mêmes ornements géométriques. Précisons que la technique d’ornementation des boucles est la gravure ou l’incrustation en fer ou en pâte de verre de différentes couleurs. Parfois, des boucles sont décorées de têtes ou de petites sculptures de différents animaux en ronde-bosse.

La découverte de fibules (inv. 7916/1516-7919/1519, fig.11-14) fut chose commune dans la nécropole de Koban. Selon Chantre, une tombe contenait au minimum une fibule, sur les côtes du défunt in situ, et dans certaines tombes, leur nombre allait jusqu’à six.[11] Certains exemplaires provenant de cette nécropole sont décorés de têtes de bélier en ronde-bosse.

Les brassards enroulés (inv. 7913/1513, fig. 9) sont caractéristiques des nécropoles du Caucase du Nord, et surtout de celle de Koban. Dans les tombes, ces brassards sont découverts par paires, un sur chaque bras du défunt, in situ. Selon l’interprétation commune, l’apparition de brassards enroulés dans le Caucase ne peut être liée qu’aux contacts entre les cultures de Hallstatt et de Koban, ce type de brassard est significatif de la culture de Hallstatt.

A noter que les bracelets (inv. 7920/1520-7921/1521, fig. 15-16), aux extrémités enroulées en spirale, ont été aussi découverts par paires, un sur chaque bras du défunt.

Découvertes également par paires, placées en croix sous ou près du crâne du défunt, les épingles torsadées (inv. 7912/1512, fig. 8), à la tête enroulée (inv. 7922/1522-7923/1523, fig. 17-18) ou dites « spatuliforme » (inv. 7924/1524, fig. 19), servaient probablement à fixer la coiffe.

Des pendentifs (inv. 7909/1509, fig. 16, 7925/1525-7927/1527, fig. 20-22), un fragment de ceinture en feuille de bronze (inv. 7910/1510, fig. 17), des perles, des anneaux, des boutons, et les autres objets de la collection sont tous caractéristiques de la nécropole de Koban, mais également des autres nécropoles contemporaines.

Une étude comparative de la collection du Musée savoisien et des objets publiés par Chantre confirme leur appartenance à une seule et même typologie d’objets caractéristique des nécropoles de l’âge du Bronze final - début de l’âge du Fer dans le Caucase, et pouvant être datée plus précisément des IXéme - début du Ier millénaire. Si l’inventaire du musée ne les associe pas à la série de Koban, c’est peut-être parce qu’elles ne proviennent pas de la mission d’Ernest Chantre, bien qu’elles appartiennent au lot ayant fait l’objet de la transaction entre Perrin et la Ville de Chambéry. - VIIéme - début du Ier millénaire. Si l’inventaire du musée ne les associe pas à la série de Koban, c’est peut-être parce qu’elles ne proviennent pas de la mission d’Ernest Chantre, bien qu’elles appartiennent au lot ayant fait l’objet de la transaction entre Perrin et la Ville de Chambéry. siècles avant J.-C.[12]

Bien que notre étude n’ait pas pu éclaircir les circonstances de la découverte de cette collection conservée au Musée savoisien à Chambéry, nous tenons à souligner que, quelle que soit sa provenance – qu’elle ait été découverte au cours de fouilles officielles ou fortuites –, elle garde une place importante parmi les artefacts datant de l’âge du Bronze final - début l’âge du Fer.

Ana Cheishvili

Conservateur au département d’archéologie du Musée national de Géorgie – Musée S. Janashia

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Notes

[1] Cet article a été rédigé à la suite du séjour de Mme Cheishvili au Musée savoisien, à Chambéry, durant le mois de juin 2008.
[2] Archives nationales – site de Paris, F/17/2946/C ; Archives municipales de Lyon, 524W209. Voir également André-Leicknam, Mohen, 1978 ; Lorre, 1998 ; Lorre, 2007.
[3] Chantre, 1886.
[4] La plupart des objets ont été achetés sur place (Chantre, 1883, p. 95).
[5] Avant les Scythes…, 1979 ; Catalogue sommaire…, 1989.
[6] Ce projet est conduit par Catherine Bodet (responsable des collections, Musée des Confluences), en collaboration avec Christine Lorre (conservateur au Musée national d’archéologie) et Giorgi Bedianashvili (Centre d’étude archéologique de Tbilissi) pour l’étude archéologique et par Patrice Courtaud (CNRS, université de Bordeaux I) et Françoise Le Mort (Maison de l’Orient, Lyon) pour la partie anthropologique. Voir également Cahier scientifiques …, 2007, p.45-46.
[7] Archives municipales de Chambéry, 1D-10 (séance du 1er mai 1891).
[8] Un dossier sur les objets provenant du Caucase a été réalisé par Jean-Paul Desroches (aujourd’hui conservateur en chef du département Chine au Musée Guimet), sous la direction de Louis-Jean Gachet (conservateur en chef du patrimoine et directeur de l’Office de Coopération et d’Information Muséographiques) alors conservateur au Musée savoisien.
[9] Daisay, 1896 ; Carotti, 1911.
[10] Fantskhava, 1988.
[11] Chantre, 1886, p. 69.
[12] Une lame de poignard (inv. 7905/1505, fig. 12) est plus ancien que l’ensemble de la collection et date de la première moitié du IIéme millénaire avant J.-C.

Bibliographie

Archives nationales – site de Paris, F/17/2946/C
Archives municipales de Lyon, 524W20
Archives municipales de Chambéry, 1D-10
ANDRE-LEICKNAM B., MOHEN J.-P. - 1978 - Voyages archéologiques au Caucase à la fin du XIXe siècle, in : La revue du Louvre et des Musées de France, 5-6, XXVIIIe année, p. 313-322
Avant les Scythes, Préhistoire de l’Art en URSS, catalogue d’exposition au Grand Palais, 6 février – 30 avril 1979, Paris
CAROTTI J. - 1911 - Musée de Chambéry, Catalogue raisonné, Chambéry
Catalogue sommaire illustré des collections du Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, 2, Archéologie comparée, Paris, 1989
CHANTRE E. - 1883 - La nécropole de Koban (Caucase), Bulletin de la Société d’anthropologie de Lyon, Lyon, p. 92-106
CHANTRE E. - 1886 - Recherches anthropologiques dans le Caucase, tome second, Période protohistorique, Paris – Lyon
DAISAY J. - 1896 - Musée d’archéologie municipal et départemental, Catalogue complet des collections, Chambéry
FANTSKHAVA L. - 1988 - Kolkhuri kulturis mkhatvruli khelosnobis zeglebi (L’Art de la culture de Colchide, en géorgien résumé en russe), Tbilissi
LORRE C. - 1998 - L’origine de la collection archéologiques d’Ernest Chantre au Musée des Antiquités nationales, in : Antiquités nationales, 30, 1998, p.163-198
LORRE C. - 2007 - Ernest Chantre (1843-1824) et ses recherches dans la nécropole de Koban (Ossétie-du-Nord), Actes du colloque Histoire des collections, Lyon, avril 2007, (visible en cliquant sur le lein ci-desous)
SCHILTZ V. - 1979 - Les Bronzes de Koban, in : Archéologia, Paris, n° 128, mars 1979, p. 28-43
s. n. 2007 - Activités du Centre de conservation et d’étude des collections au cours de l’année 2006, Cahiers scientifiques (Département du Rhône, Musée des Confluences), n° 12, p. 33-54,