Symon de Blonay ou le combat des mariés et des non-mariés. Chronique du XVe siècle.

Chronique du XVe siècle

Avertissement, Ce document savoureux a été édité à Moûtiers en août 1901 par François Ducloz, imprimeur-éditeur, et repris par la Revue olympique, décembre 1909 et janvier 1910. Les illustrations, réalisées par E. Revel, proviennent de l'édition de 1901.

En la cité de Thurin se trouvèrent ensemble plusieurs gentilshommes, serviteurs ordinaires de la très haulte maison de Savoye, assis à table en ung banquest, en la compaignie de mon très redoubté seygneur Charles de Savoye et de ma très redoubtée Dame, madame la Duchesse. Là estoient pareillement plusieurs jouvencels et escuyers tant mariés que non-mariés.Après maints beaux et joyeux devis, ils entrèrent en propos des nobles Seygneurs et Dames mariés et des non-mariés et ainsi que paroles multiplient toujours, procédèrent en leurs gaillards propos se avant que messyre Symon de Blonay, seygneur de plusieurs belles terres ès pays de Chablays, tant en deçà que par delà le lac, lequel avait déjà fait maintes appcrtiscs d'armes aux tournois de la cité de Genève et s'estoit marié par après, dit et vulsit maintenir que les mariés estoient si verts et partant autant à craindre en faicts d'armes et aultres choses que ceulx qu'estoient à marié ; et que les Dames mariées estoient aussi vertueuses et dignes de loz et de renom que les Damoiselles à marié ; soi ofirant soubtenir à la lance et à l'espée ce qu'il disoit, se nul vouloit dire du contraire.

Si que d'aultre costé, pour les Seygneurs Escuyers et Damoiselles à marié se présenta un gentilhomme nomé de Corsant, natif pareillement de Savoye ès pays de Bresse ; soubstenant les non-mariés tellement que
leur question vint en la présence de mon dict Seygneur voyant que telle question ne s'esmcuvoit poinct pour haine, ne pour vitupère, et qu'ils ne vouloient combattre sinon pour passer temps et pour plaisance, aussi
pour tousjours exercer ses armes ; du conseil de ses privés, bien cognoissants que tcullcs affaires veulent dire, fut content de leur donner jour à vouloir combattre ; c'est à sçavoir en teuUes armes, deux courses de lance à fer csmoulu, armés en harnois de guerre sans lice et à l'espée combattre jusqu'au nombre de quinze coups, ung chacun d'eulx; sous teulle condition que le vaincqu seroit tenu aller crier mercy, là ou le vainqueur lui comanderoit ; c'est à entendre que se le champion soubstenant la querelle des mariés estoit vaincqu, seroit tenu aller crier mercy à Mademoiselle de Savoye et à toutes les aultres Damoiselles à
marié de la noble maison, et davantage à une aultre Damoiselle à marié, hors la dicte maison, dedans le pays de mon très redoubté Seygneur, là ou il lui seroit comandé par ce dict vainqueur, lui estant au pays.

Ains au contraire se le champion des non-mariés estoit vaincqu, il seroit tenu aller crier mercy à ma très redoubtée Dame de Savoye, ensemble à toutes les aultres Dames mariées de la maison et en oultre à la femme du dict messyre de Blonay, lui estant au pays. Or, teul appointcment estant faict, se trouvèrent les deux champions dessus només au jour assigné que fust le douzième de May, l'an MCCCCXCIV en la place devant le chastel de Thurin montés et armés, assavoir le dict Seygneur de Blonay sus ung roucin grison bien bardé et ses bardes couvertes de damas moitié rouge et l'autre moitié rouge et noir à grandes bandes et dessus l'harnois accoustré de mesme ; et Corsant monté sus ung roucin de poil de pie bien bardé aussy et ses bardes couvertes moitié satin et moitié damas tout gris bordé de velours cramoisi et son accoustrement de mesme avec bourrelet semblable - aux queuls furent présenté lances, desquelles à la première corse s'attaquèrent bien à droit; c'est assavoir le champion des mariés fut atteint au bord de sa cuirasse, tellement
qu'il ployât en derrière et le champion des non-mariés fut atteint un petit soubs la petite pièce et de ce coup leurs lances voullarent en plusieurs pièces. Peuis reprindrent lances nouvelles desquelles coururent pour la seconde fois, dont Messyre de Blonay rompit la sienne bien gaillardement, laquelle rompue rencontra sa partie au choq de teulle sorte que le peytral, sangle, selle et cropière du dict cheval de sa dicte partie rompirent et fust pourté par terre tout estendu et desarmé de plusieurs pièces en fasson que plusieurs uidoient qu'il fust folié. Mais incontinent fut relevé sur pié et fist bien son debvoir de vouloir combattre à l'espée en parachevant les choses dessus dictes.


Et nonobstant que le bon droit vouloit, veu qu'il avoit esté porté par terre qu'il ne remontât plus à cheval sans avoir parfaict son combat, le dict messyre de Blonay, de sa grâce plein de noblesse, permit qu'il reprint aultre cheval à son appétit pour parfaire leur entreprinse, comme il fist ; et estant remonté se combattirent aux dictes espèes bien gaillard et gentement et perfirent bien leurs coups et davantage et estil à croire que se mon très redoubté Seygneur n'eust commandé les départir, qu'ils fussent bien plus avant procédé et pour cette fois moyennant le bon et hault vouloir du dict Seygneur de Blonay et à la bonne diligence et vaillance de son corps, l'honeur de l'entreprinse demoura aux Seygneurs et Dames mariés ; nonobstant que le champion des non-mariés fisse bravement son debvoir.

Adoncques suivant le droict du combat. Corsant s'estant un périt reposé, s'en fust crier mercy à deux genouils devant ma très redoubtée Dame de Savoye, puis fist de même un genouil en terre à toutes les aultres Dames mariées de son hostel ; finalement estant retourné devers messyre de Blonay, lui demanda en quel lieu estoit pour lors sa noble Dame à celle fin d'aller par devers elle payer sa debte et crier mercy selon son debvoir. Lors lui respondit en grande courtoisie : «Loyal et preux champion, trop ne saurois bonnement vous dire ou est pour le présent ma Dame et amie, laquelle ay laissée en couche d'enfant par delà les monts, pour venir céans, prés la personne de mon très redoubté Seygneur ; ores est ès Chablays en mon chastel de Sainct-Polde- Mellerie, ores en mon chastel de Blonay-en-Vaux.

Adoncques bien que long et dangereulx fust le chemin, toust incessamment Corsant monta sur ung bon roucin et avecques son escuyer passa à grand presse les monts et s'envint au chastel de Sainct-Pol-de-Mellerie ; mais la Dame n'y estoit de quoy fust moult marri ; soudain monta sur un basteau de pescheurs et nonobstant que la nuict tomba se fist mener devant Vivey; si que le vent estant hault et le lac mauvais et en tormente, ne put gaigner terre à Vivey qu'avecques l'aulbe et bien que las et recreu monta droict au chastel de Blonay en Vaulx. Or la première personne qu'il advisa fust la noble Dame Catherine qu'estoit sur le préau allaictant son beau périt poupon ; s'estant approsché, mit vistement genouil en terre et par trois fois crya mercy bien pilteusement. Qui fast ébahie et en grand esmoy, ce fust certes la Dame de Blonay. Icelle le fist relever prestement et asseoir à son costé ; puis touste émerveillée, s'enquist que cela vouloit dire. Lors Corsant lui remenbra par le menu la querelle et le combat des mariés et des non-mariés ; comme quoy avoist esté vaincqu par son benyn mary messyre Symon et comme quoy ayant accomply à son endroict la loy du combat, il en requerroit dehue quittance pour son honeur et décharge.


A quoy la noble Dame lui fist d'une voix bien doucette : «Seygneur champion des non-mariés, loyal et franc chevalier estes au demeurant et certes nul n'y contredira ; toutefois ne convient auculnement à Dame discrette et saige qui comme moy reste seulette en son manoir avecques ses chambrycres et son chapelain, de vous cberger, estant absent son benyn seygneur et mary. Retornez vous en à Vivey ; prenez un bon repos et longue nuictée et reviendrez céans se ainsy vous plait demain sur la mijour, querrir vostre quittance et congyé». Ainsi dist elle ; ainsi fist il.
Le lendemain ne manqua mye d'arriver sur la mi-jour et trouva t-il beau banquest toust dressé à la grande salle du chastel, voire plusieurs parens et voysins de la noble Dame qu'icelle avoit fait convier en grand haste durant nuyct ; assavoir monseygneur Antoyne, fils de monseygneur Rodolphe, comte de Gruyères lequel venoit de son chastel d'Orons avecques pages et écuyers, messyre Humbert d'Aulbonne son parrein, Hugonnet du Chastelard, Nicod de Cumoens, Amédée de Puisdoz, Bertrand de Duing, chastelain de Chyllion et le vieil chapelain Nantclme de Tavel, Lequel banquest fut long et allaigre selon la bonne coutume de la terre de Vaulx et festinèrent gaillardement jusques au soleil et moult s'esbattirent en gentils propos et joyeux devis. Or Corsant qui ja estoit cogneu d'aulcuns de la noble compaignie gaigna estime et loz d'ung chascun par sa bonne mine, doux langaige et courtoysic et chascun, ores de l'escouter, ores de s'enquerrir du combat et aultres choses de là les monts. Finissant le banquest. Corsant porta la santé de la noble Dame, estant debout, il lui dist gentiment: «Ce n'est pas à mon dam, ains plustost est-ce pour mon bien et proufit qu'ay esté vaincu par messyre Symon votre benyn mary et seygneur; car oncques n'ai eu pareil honeur et liesse teulle qu'en ce jourd'hui, séant à ceste table avec tant vertueuse et honorable compaignie et de si hait lignaige : par ainsi va s'accomplissant le devise de mon escu : plus hault ! Partant m'est advis qu'il me fauldroit prendre femme et qu'adoncques soubstiendrois-je mieux la cause des mariés que n'ay faict celle des non-mariés au combat de Thurin». Et ce disant, se tournait tout bellement vers Nolandc de Villette laquelle estoit assise jouxte la Dame de Blonay sa cousine. Belle jouvencelle estoit-ce et issiie de bon lieu ; mais las ! orpheline n'ayant ne dot, ne chevance en celui bas monde, estoit venue prendre congyé, pour entrer en religion au cloistre des filles d'Orbe. Soubdain que le chevalyer l'eut ung petit regardé, la pauvrette vint rouge comme escariatte et ne dict rien que faire ung long souspir. Peuis sortirent de table pour ung chascun se despartir et retomer en son manoir et Corsant restant le dernier comme pour faire ses graumercys à la Dame de Blonay lui alla dire : «Courtoysic est vostre lot autant que vertu et beaultè, guerdon et louange vous en sont dehue par les aultres et amour par vostre mary ; aurois une requeste à vous faire, octroyez la moi, si me volez quelque bien. - Pariez hardiment, franc chevalyer, reprist la noble Dame ; si mon debvoir et mon pouvoir n'oultrcpasse, je cuide qu'amènerons vostre désir à bonne fin - C'est, dit Corsant, de gaigner mon procès avecques la belle cousine à celle fin que de sa grAàce je puisse doresenavant soubstenir la cause des mariés pour ce que inconrinent que je l'ai vue, en ay faict la Dame de mes pensées et le sera certes jusques à mon trepassement ». Tout aussitost la cousine baissa de honte ses grands yeux bleux ; sur quoi la noble Dame, lui prenant la main, respondit avec ung doux souris : «Si ay bien comprins, voudriez estre mon cousin, n'est pas, beau syre Si la jeunette est de mon advis, elle vous relesvera de blasme et fera tost de vous ung bon mary de meschanl garçon que vous estes».

Oyant semblable propos, la pauvre Nolande ne savoit bonnement en quel coing se musser tant se rendoit vergogncuse ; mais cognoissance estoit faicte et occasion favorable d'autant que mère nature avoit ja secoué flammèches d'amour sur ces deux tendres coeurs au prime abord. Si bien qu'à la parfin Nolande, sans plus songer au cloistre que si oncques cloistre n'eust été en ce bas monde, dict tout bas : «Oui, si mon cousin en cetui bas monde, messyre de Blonay qu'est mon bon parrein et tuteur n'y trouve à redire. - Doibt bientost venir par deçà, fist Corsant tout ravy d'aise ; iray l'attendre à Vivey en grande impatience».

Messyre Symon arriva quatre jours après ; il ne desdit point la gente cousine ; mesmement leur fist il belles et honorables nopccs en son bon chastel de Blonay. Et Corsant lui disoit: «Noble cousin, n'ay rien perdu d'cstre vaincqu par vous et d'eslre venu cryer mercy céans ; ains ay gaigné pour lot belle et bonne femme et si quclcun veut maintenant dire quelque chose contre les mariés, c'est qu'il aura affaire à moi et lui ferai-jc toust ainsi que m'avez faict au combat de Thurin».

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