Mourir en Savoie

Dans le cadre de sa collecte personnelle d'ethnographie, qui a donné lieu à la publication de l'ouvrage Naître et mourir en Savoie, Stephane Henriquet nous propose quelques récits complémentaires qu'il a été impossible d'insérer directement dans l'ouvrage mais néanmoins très intéressants.

La mort et la conception de l’âme

Les Avanchers (Tarentaise) : Le parent défunt qui vient chercher une petite malade de sa famille

Ah bien sûr ! Chez nous, il y a eu un revenant ! Mes grands-parents donc, habitaient déjà cette maison mais qui a été transformée. Avant, il y avait une grande, une grande cheminée ou l’on mettait le cochon à fumer. Voyez ! J’ai d’ailleurs conservé les... [Rire]… les instruments à saucisses ! Vous savez, on les accrochait pour les conserver. Alors, vivait avec mes grands-parents, l’aînée de leurs enfants, une fille qui s’appelait Louise ! Et qui se reposait dans une chambre. Pour monter dans les chambres, remarquez, c’était à peu près le même endroit qu’aujourd’hui mais comme il y avait eu un incendie... en mil huit cent quarante ou tout le quartier avait brûlé, on avait dû rebâtir que cette partie-là [la narratrice indique l’endroit précis] (1). Par la suite, on a eu une deuxième partie mais qui n’était pas sur voûte... sur cave voûtée. Alors, pour monter à cette chambre ou se reposait la petite fille, on montait trois marches et l’échelle était toute droite. C’était pas un escalier comme vous le voyez là. Eh bien, la petite fille, le bébé de ma grand-mère qui s’appelait Louise, était malade. Elle avait je ne sais quoi. Mais vous savez dans le temps ... les convulsions ! Elle était très malade […]. Une nuit, des femmes se sont rassemblées autour du bébé pour le soigner. Je suppose que les voisines étaient venues pour aider à soigner cette petite. Je ne sais pas moi, on devait... Alors, il y avait aussi des coutumes pour soigner ! Et ces femmes, je ne sais pas ce qu’elles étaient en train de lui faire mais tout d’un coup… elles ont entendu comme quelqu’un qui descendait l’escalier avec des galoches ! Elles se sont regardées. Et à ce moment-là, la petite fille est morte. C’était quelqu’un, un revenant qui venait la chercher pour l’emmener au ciel. Voilà. Donc, cette petite fille était la sœur de mon père, la sœur aînée de mon père, de cette maison de Jean-Baptiste Petex […]. Eh bien oui ! C’était une histoire... Je suppose que c’était un revenant ! Quelqu’un qui venait chercher... Je ne pense pas qu’on lui ait donné un nom à ce « quelqu’un ». Mais enfin, c’était quelqu’un de la famille qui s’intéressait à cette petite-là et était venu la chercher. Elle est morte au moment où ils ont entendu un bruit de galoches, comme quelqu’un qui descendait. Toutes ces femmes qui étaient là autour du bébé ! Voyez, moi, je ne l’ai pas vu, mais ma grand-mère (2) me l’a tellement racontée cette histoire que... Et puis ça se racontait dans les écuries, le soir, autour de la lampe.

Question : C’est la seule histoire dont vous vous souvenez ?

- C’est la seule dont je me souvienne, parce qu’elle faisait partie de ma famille. Ma grand-mère le disait. Elle entendait encore le bruit des galoches qui venaient chercher sa petite fille.

Les Avanchers, mai 1995 (Mme Clémence Pelet, née en 1908)

Motif-type international : E402.1.2. Footsteps of invisible ghost heard. - Motif-type non classé : Une âme ou un membre de la famille revient chercher un malade. - Elément comparatif : C. Joisten, Villaroger (Haute-Tarentaise), 2009, p. 252 (« Le grand-père mort qui vient chercher son petit-fils »).

(1) Allusion à l’incendie du village de La Grange en 1834, événement inséré dans toute une oralité narrative (le curé barreur de feu ; le don des animaux…) - (2) La grand-mère de la narratrice : Françoise Pétex (1855-1939), originaire du Novalley à Saint-Jean-de-Belleville, cultivatrice, maîtresse d’école, sage-femme et herboriste.

Saint-Jean-de-Belleville (Tarentaise) : Le père qui réapparaît à sa petite fille : il est délivré du Purgatoire

Mais sinon, des choses vraies... Des choses vraies, c’était à Doucy (1). A Doucy ou il y avait donc une petite fille qui avait quatre ans. Son papa était mort […]. Un jour, la petite fille jouait dans la chambre (dans la pièce à côté). Puis elle arrive, elle dit :

- Maman, j’ai vu papa.

- Tu as vu papa ? Comment ça, tu as vu papa ?

Il était mort ! Alors, la petite fille dit :

- Oui, oui, j’ai vu papa !

- Qu’est-ce qu’il avait ?

- Il avait ça et ça, il était habillé comme ça.

Comme quand il était mort. Mais la gosse ne l’avait pas vu quand il est mort. Puis, la mère lui dit:

- Eh bien, si tu le revois, tu lui demanderas trois choses : Ou est-ce qu’il est ? Ou est-ce qu’il a mis un tel papier ? […].

A la mairie, il était conseiller ou maire. Et il avait un papier important... que la mairie lui réclamait. Et la mère ne savait pas où il était.

- Et puis : s’il a payé... un tel monsieur ?

Ils avaient emprunté de l’argent, et avaient eu un accident… le feu, je crois […]. Le père était mort en allant refaire sa cheminée. La cheminée était tombée, et l’avait tué. Il avait emprunté de l’argent et l’avait rendu. Mais la maman (2) […] ne savait pas si son mari l’avait rendu ou pas […] Un jour, la petite revient. Elle dit :

- J’ai revu papa, tu sais. Puis, je lui ai demandé ce que tu m’as dit ! Alors, le papier, tu le trouveras, à telle place, le papier de la mairie. Le reçu pour le monsieur est aussi à telle place. Et lui, il est en Purgatoire, il va bientôt ressortir parce que tu as dit beaucoup de prières et tu as fait dire beaucoup de messes !

Et ça... il paraît que c’est la vérité [...]. Ce n’est pas tellement, tellement vieux, mais c’est la vérité ! [...]. Il y a bien cent ans [...]. C’est elle (3) qui me l’a raconté et ma maman aussi […]. Et à ma tante, moi, je lui dis comme ça :

- Vous l’avez déjà entendu dire ?

Elle me dit :

- Oui, oui ! Non mais ça, c’est la vérité […]. C’est la pûûûre vérité... [rire].

Aigueblanche, juillet 2001 (Mme Marie Lathuile, née en 1932)

Motif-type international : E340. Return from dead to repay obligation.- E545. The dead speak.- E755.3. Souls in purgatory.- A rechercher : motif de l’enfant qui voit les phénomènes paranormaux.

(1) Doucy-Tarentaise - (2) Prononcé avec une pointe d’affection - (3) La tante de l’informatrice.

Les funérailles et ses rites

Montvernier (Maurienne) : L’enterrement d’un enfant : fleurs et drap blanc

« Oui, oui. Parce que moi, j'en ai enterré un, à un an. On a mis un drap blanc […]. Des fleurs, oui. Parce que c'est une coïncidence : mon petit, il est mort à un an, et j'étais à Paris, à la sépulture d'une belle-sœur. Quand je suis revenu, il était mort […]. Les femmes à côté, avaient été chercher… il y avait des marguerites, les fleurs blanches… […]. Puis les femmes avaient jeté… Tout le monde avait trouvé des fleurs blanches, jetées dans la tombe […] ».

La Chambre (Mme Léa Durieux, née en 1913).

Motif-type international : V60 Funeral rites* (déposer des fleurs blanches sur le cercueil - jet d’objet dans la tombe).

Avrieux (Maurienne) : L’enterrement d’un enfant : fleurs et drap blanc

Question : Et quand il y avait des enfants qui étaient morts, ils disaient que c’étaient des anges ?

« - Ah oui, ça oui, ça c’était… Oui ! Oui, on dit tout le temps que l’enfant, c’est un ange, tout petit […]. Jusqu’à… je ne sais pas quel âge… le cercueil était en blanc, vous voyez, garni de blanc, avec un… Et puis, surtout, si c’était un petit… tout petit, alors, c’était encore mieux : des fleurs. Parce que c’était la pureté de l’enfant, là. Déjà, jusqu’à sept ans, on dit qu’ils sont « raisonnables », mais maintenant, je ne sais pas [rire]. Moi, des fois, j’allais en vacances, j’allais à Avrieux chez mon oncle, ma tante, là-haut-dessus […]. J’étais déjà plus grande et il y a eu déjà, une (si c’est pas deux)… de sépulture d’enfants. Deux au moins, de sépultures d’enfants […]. Et c’étaient des jeunes qui portaient l’enfant [...]. Et je me rappelle que si c’était un bébé tout jeune, en général, c’était la marraine qui le portait [...]. Les jeunes […], à ces deux sépultures, je me trouvais là-haut, on m’avait dit d’être avec eux [...] ».

Modane, …

Motif-type international : V60 Funeral rites* (déposer un drap blanc sur le cercueil) - V230 Angels.

La Perrière (Tarentaise) : L’enterrement d’un enfant : fleurs et drap blanc

1. « […] Quand c’était un enfant... Moi, je me rappelle que... quand est décédée la sœur de P. B., et puis sa cousine […], à Champétel... Ils les ont toutes les deux perdues à ... je ne sais pas... douze, treize ans .... Alors, à ce moment-là, ils demandaient aux gens s’ils voulaient bien donner […] le voile qu’on a [au mariage] et la couronne. Et ils mettaient ça sur le cercueil. C’étaient les attributs des mariés. Moi, je me rappelle que j’en avais prêté pour... […] ».

La Perrière (Mme Mauricette Chedal-Petit, née en 1915)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (voile et couronne sur le cercueil)

2. « La marraine avait cueilli des gentianes. Les lianes, quand elles sont fleurs, c’est joli, ça ressemble un peu à de l’oranger […]. J’y vois toujours dedans ma tête : la marraine de cette petite (de trois mois) avait mis une nappe dessus et elle avait accroché ces bouquets-là. Moi, j’ai porté le cercueil, on était deux avec un petit brancard. Elle avait trois mois. Et après, ça a été ma sœur qui est morte, à vingt-deux mois […]. Il y avait une nappe pour recouvrir la bière et puis des petits bouquets par-ci, par-là ».

Salins-Les-Thermes, juillet 2000 (Mme Irêne Chedal-Anglay, 86 ans)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (drap blanc et fleurs sur le cercueil)

Villargerel (Tarentaise) - La pierre des morts ou pierre d’attente

« A la sortie du village de Navette, entre le Croset et de Villargerel, il y avait une croix dans le temps. Je ne sais pas si elle y est encore, la pierre. Alors, les gens de Navette arrivaient autrefois en traîneaux et une fois arrivés, ils faisaient la levée du corps à cet endroit […]. Dans le temps, il y avait une croix qui a disparu […]. La Viyamôrta était un vieux chemin : parce qu’il y avait deux chemins pour aller à Navette… C’étaient les anciens chemins, quoi ! Alors, le premier partait du Crozet, tout le long par la côte, en haut, et puis l’autre descendait sur ... Il y avait même une pierre au sommet du village, chez P.M., au tournant du verger de L. F. et une croix aussi, dans le temps, à cet endroit. Alors, les habitants y descendaient pour déposer les morts [déposer le cercueil] aussi, quand ils passaient. C’était la pierre de la Viyiamôrta […]. Le grand-père à X qui était maire, l’avait fait enlever. Ils ont refait une nouvelle croix, comme l’ancienne, que mon père a enlevée pour la planter devant la mairie ».

Villargerel, décembre 1996 (M. Charles-Amédée Digard, né en 1899)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (pierre des morts).

Nota : En ce qui concerne les hameaux éloignés, le prêtre pouvait se rendre auprès de la pierre et attendre le cercueil. Pour le chef-lieu, il allait devant la maison du défunt. A la fin du XIXe s, à Villargerel, pour une levée du corps d’un chef de famille, d’un homme ou d’une femme, le curé de la paroisse percevait six sols : « […] Il est de coutume de faire cette levée, savoir dans le village de l’église, au-devant de la maison du défunt, et pour ceux du village de Navette, au-devant de la croix de la Chaudanne, de même que pour ceux du village du Crosat, et c’est outre les autres » (Visite pastorale, A.Dc.T.).

Aussois (Maurienne) : L’aumône en sel

« Ils faisaient un aumône en sel. Mais après la sépulture. Parce qu’après la sépulture, ils donnaient une neuvaine. C’était neuf jours où il y avait la messe pour le défunt. Et au neuvième jour, alors fallait donner l’aumône en sel, c’était un grand bol de ... de sel par personne. Tous les gens venaient avec ... ils avaient un sac en toile. Alors s’ils étaient six ou s’ils étaient sept dans la famille, ils mettaient six ... sept bols de sel […]. Eh bien anciennement, le sel c’était une denrée qui était taxée vous savez. Et puis après, bon, eh bien, de notre époque ce n’était pas ... mais ça se faisait encore. Après non, moi je sais depuis les années cinquante, ça ne s’est plus fait. Mais on donnait la valeur du sel, on donnait en aumône au prêtre, on donnait plus du sel après les années cinquante. Ils donnaient une aumône au prêtre, la valeur du sel qui aurait fallu distribuer oui ». Selon l’informateur (et plusieurs informateurs de Bessans) : « C’était une action considérée comme une réparation d’un tort commis sur quelqu’un. Alors, au décès, ils donnaient une aumône en sel »

Modane, été 2000 (M. Louis Ratel, 73 ans)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (aumône en sel - Neuvaine).

Saint-Jean de Belleville (Tarentaise) : Brûler la paillasse du défunt

« Ah moi, je l’ai vu faire : c’étaient les pailles du lit. On disait des gardes-pailles. Il n’y avait pas de matelas à cette époque, ça se comprend. Pour les proches du défunt, il ne faut pas y toucher et y laisser dans un coin ; mais ans leur pré appartenant. En allant à La Combe (village), quand elle voyait de la paille qui brûlait à La Côte, ma mère disait :

- Voilà, c’est la paille du lit d’un défunt.

Parce que ma mère connaissait tout le monde. On disait que l’âme du mort allait revenir s’y reposer »

Saint-Jean-de-Belleville, juin 1999 (Mme Eugénie Besson, dite « Nini », née vers 1924-27).

Motif-type international : V60 Funeral rites* (brûler la paillasse du défunt dans un champ).

(1) Commune de Saint-Laurent de La Côte (aujourd’hui, avec Saint-Martin-de-Belleville).

Le Bourget (Maurienne) : Une manifestation d’âmes en peine (la récitation d’un chapelet)

« J’avais deux vaches attachées dans la même chaîne. Eh bien, ce ne n’était pas de la sorcellerie (1). C’étaient des âmes qui avaient besoin de prières. Et ces deux vaches-là… Ils étaient déjà partis à Amodon (2). Depuis juin qu’on était en champ (3). Sans plus tarder, une vache a couru par derrière. Elle a toujours suivi le sentier. Elle est arrivée à Amodon. Et là, à Amodon, il y avait un homme qui arrosait. Alors, quand il a vu que les vaches… il leur a fait peur. Alors lui, il est parti d’un côté et une vache, elle est restée dehors. On entendait la… du dessus de l’écurie, la vache :

- Aaaarh !

Comme un étouffement, en train de faire du bruit. On est allé voir en bas. Il y avait deux vaches attachées. Les deux dans la même chaîne. Ma mère elle a dit :

- On ne peut rien faire, on ne peut pas tirer.

… parce que c’étaient des chaînes. Au lieu d’avoir des… des nœuds longs, ils étaient en biez, comme ça. On peut pas…Alors, elle dit :

- On va réciter un chapelet.

On est allé à la maison. On récitait un chapelet. On a entendu tomber des chaînes. On est revenu en bas et les deux chaînes, elles étaient… les vaches étaient attachées chacune par leur chaîne. Ça, c’est… c’était… ça, je peux le dire ! Et elle a prié et les vaches… Mais c’est pas de la sorcellerie ! Des âmes qui avaient besoin d’une prière. Et les deux vaches étaient d’une même personne, à une dame à qui on avait pris des vaches… parce qu’elles n’étaient pas toutes de nous, les vaches qu’on prenait en montagne (4). On les prenait à Amodon. C’était le 11 juin qu’on prenait les vaches pour… pour… pour aller les garder en montagne et les deux vaches étaient habituées ensemble puisqu’elles étaient à la même personne. Moi j’ai quatre-vingt-deux ans, et déjà, j’avais douze ans quand j’ai vu ça, pas plus ».

Modane, juillet 1999 (Mme Justine Bermond, née en 1910)

B845.2. Animals chained in couples. - Cf. E443.2.2.*1. Revenant comes back and asking from prayers.

(1) Généralement, les vaches retrouvées la tête attachée dans un même collier est un tour du sorcier - (2) Alpage, commune du Bourget (aujourd’hui commune de Villarodin-Bourget) - (3) Régionalisme : loc. adv., « quand on gardait les vaches ou autres animaux au pâturage » - (4) Régionalisme : l’alpage où l’on fabrique beurre et fromages ; « en montagne » : à l’alpage.

Villargondran, Maurienne - Intersignes : la voix qui annonce la mort du père à la vigne

Ah il (1) nous parlait tout le temps des revenants, et puis… il parlait aussi des transmissions de pensée… très très souvent, il parlait de la transmission de pensée. C’est possible ça, médicalement… on ne l’explique pas […]. On ne sait pas pourquoi, mais ça arrive… par exemple, le grand-père nous disait que… quand son père est mort… son père a pris mal aux jambes. Il est resté deux ans dans un lit. Mon grand-père était allé dans la campagne, travailler ses vignes. C’était un paysan. Puis, il avait beaucoup de vignes, il vendait du vin. et il a dit : « Quand c’est arrivé onze heures… ». D’habitude, ils allaient à la maison à onze heures et demie pour casser la croûte. Quand c’est arrivé onze heures… :

- Faut tout laisser, ton père va mourir.

Il a dit : « J’ai lâché le treillon au milieu de la treille, je suis rentré à la maison, je suis juste arrivé pour le prendre, mon père, dans mes bras. Il a fermé les yeux et c’était fini ».

Alors, est-ce que la transmission de pensée… c’était réel ? Est-ce que… il y a eu autre chose… Moi, je répète ce qu’il a dit, je ne sais rien. Mais ça peut s’expliquer. […]”.

Saint-Jean-de-Maurienne, octobre 1999 (Le narrateur, né en 1916, souhaite être désigné ainsi : « le dernier gamin de la Maison-Blanche » (2) ).

E402.1.1. Vocal sounds of ghost of human being.

(1) Un oncle du narrateur - (2) La Maison-Blanche est un ancien manoir sur la commune de Villargondran où habitait les grands-parents du narrateur.

Argentine (Maurienne) - Intersignes : la chouette, la mort vient en chercher une autre

« Et le grand-père… le grand-père qui revenait de La Combe (1) ? La chouette qui divaguait devant lui. Le grand-père, tu sais bien, qui a perdu la grand-mère Philippine, je peux dire, ça ?

L’enquêteur : Oui, oui, racontez !

- Mon grand-père, il avait des vaches à La Combe, tu sais où c’est ? Et à ce moment, il n’y avait ni tracteur, ni chariot, ni tombereau, ni rien. Alors, le foin, il le faisait à La Tremble, et puis, ils l’engrangeaient là-bas à La Combe. Justement, il allait donner à manger aux vaches à La Combe. Il allait traire là-bas, tout le soir. Et puis bien souvent, le soir, il revenait. C’était… c’était nuit, mais il avait une lanterne. Alors, quand il revenait, il y avait la chouette, elle criait en avant, en arrière, elle piaillait. Moi, à mon avis, c’était parce qu’il avait cette lanterne. Et puis, le lendemain ou le surlendemain, ma grand-mère Philippine […] (c’était la belle-mère de mon grand-père), alors, elle lui dit :

- Tu sais, Evariste, tu bois trop, hein, ça va te jouer un vilain tour ! »

… parce qu’il aimait bien boire le « canon » [rire].

- Ne vous en faites pas, mère-grand !...

On disait « mère-grand ».

- … Mère-grand, je vous appellerai en partant.

C’est ce qui a été fait. La grand-mère Philippine était malade. Justement, ils lui ont pas dit que son gendre était mort […]. Il est mort le douze. Le cortège a passé devant la maison de M., maintenant. Le cortège est passé vers la maison de la grand-mère Philippine, et c’est la maison de M., maintenant, tu sais, la grande maison. Et la grand-mère Philippine a rendu le dernier soupir quand mon grand-père a passé là-dessous sous sa fenêtre. Mon grand-père est mort le douze et la grand-mère Philippine, le quatorze […], ça c’est, moi, je dirais des coïncidences… enfin… Surtout qu’on lui a pas dit à la grand-mère que son gendre était mort, pour pas… comme elle était déjà fatiguée. « Je vous appellerai en passant »… Eh oui, lui, il l’a emmenée en passant. Alors, ça, ma mère, elle l’a toujours dit. Il y a des coïncidences étranges. Et lui, le grand-père est mort le douze et la grand-mère, le quatorze, quand le grand-père est passé. Eh ben, la chouette qui dansait devant lui, le soir, lui, il la voyait parce qu’il rentrait le soir. Il avait la lampe. La chouette devait être attirée par la lumière à mon avis. J’existais pas, ça a été raconté par ma maman. Oh, mon Dieu ! Elle y croyait comme… ».

Argentine, mars 2011 (Mme Marie-Thérèse Lyonnaz, dite « Myèt », née en 1919)

Motif-type international : B147 Animal of ill-omen. - B147. 1. 2. Beasts of ill-omen. - B147.2. 2. 4. Owl as bird of ill-omen. - D1812.5.1. Bad omen - E761. 7. 6. Life-token…. when owl comes it will to be announce death. - Le mort précédent vient chercher le suivant.

(1) « Hameau » (semi-alpage).

Rognaix (Tarentaise) - Intersignes : le chien contre le châtaigner

Ça m’avait arrivé (1) à moi. On allait avec des copines aux châtaignes. C’était l’automne. Bon, alors, je sais pas laquelle... elle a dit :

- Qu’est-ce que tu as ? Tu pleures ?

- Non. Eh non !

- L’autre, elle arrive, la même chose :

- Oh la la la ! Qu’est-ce qui arrive ?!

- Oh mais non !

C’est juste en haut du village de Rognaix, (2), à la Konba (3), à cinquante mètres du village, c’était pas loin où on a entendu les pleurs. Après, une, elle avait un gros chien noir avec une étoile blanche. On l’appelait Fidèle. On l’a regardé... Il était debout contre le châtaigner mais il ne le touchait pas. Et on avait l’impression qu’il y avait quelqu’un entre lui et le châtaigner parce qu’il faisait bouger la queue. Il faisait voir. Il était content. Après, du coup, on a quand même eu la frousse ! On était quand même jeunes : neuf, dix ans. C’était en 1924. On est parti les trois en même temps. On n’est pas retourné aux châtaignes. Nos parents voulaient qu’on y aille et on voulait pas y aller. Alors, ils nous questionnaient. Rien à faire, on n’y retournait pas ! Quelque temps après, la plus vieille de nous, elle a perdu une sœur âgée d’une vingtaine d’années et trois frères entre dix-huit et vingt-cinq ans. Tous, la même année. Ça faisait un vide dans la famille... C’est un signe. Quelque chose comme ça. Dans l’ancien temps, vous savez, ils disaient comme ça. On a hésité d’aller aux châtaignes. Après, plus grandes…

La narratrice dit encore posséder des biens et des châtaignés près de cette propriété et que l’arbre où l’on a vu le chien debout serait bien trop « vieux » pour exister encore aujourd’hui.

Salins-Les-Thermes, septembre 1998 (Mme Elise Léger, octogénaire)

B147. Animals furnish omens.- B521. Animal warns of fatal danger - E421.1. Invisible ghosts.- E402.1.1.2. Ghosts moans.

(1) Ça m’était arrivé à moi - (2) Chef-lie - (3) Language dialectale : « La Combe ».

Bonneval-sur Arc (Maurienne) : Un « essaim » d’oiseau comme présage de mort

La chouette : Oui, ça c’est vrai. Et puis, par exemple, s’il y avait un essaim d’oiseaux qui chantaient par là, et puis qui brassaient un peu, alors, ils disaient :

- Oooh, ben, ces oiseaux-là, ils chantent la mort de quelqu’un à côté de chez nous [...].

Oui, oui. C’étaient tout des oiseaux, mais c’est un peu comme je viens de dire… de l’imagination […]… Peut-être je ne sais pas mais enfin, bon.

Modane (M. Pierre Blanc, né vers 1930)

Motif-type international : B147 Animal of ill-omen. - B147. 1. 2. Beasts of ill-omen. - B147.2. 2. 4. Owl as bird of ill-omen. - D1812.5.1. Bad omen - E761. 7. 6. Life-token…. when owl comes it will to be announce death.

Doucy-Tarentaise - Un récit de peur : le convoi funèbre fantastique

Ah, c’est affreux […]. Ben, le gars, il va à Doucy. De nuit. Une nuit noire. Et puis qu’à l’époque, c’est sûr que les lampes électriques… ça existait pas, hein. C’était soit une lanterne « sourde », comme ils disaient, la lïntèrna chorda. Donc, c’était… tu avais que... le support, si tu veux, en tôle, vitrée tout le tour, et puis dedans, ils mettaient une chandelle. C’était ça, une lanterne « sourde ». Tu vois, ils appelaient ça, comme ça. Ça l’abritait [la chandelle] du vent. Elle ne s’éteignait pas. Mais c’était qu’une chandelle, c’était pas un éclairage… Et puis, c’était pas pour toutes les circonstances. Comme là, le gars qui allait à Doucy, de nuit… Je sais pas ce qu’il allait y faire, mais bon. Il se met en route et… et entre… Raclaz et le Villaret (1) - on appelle ça « la Tsarirèta ». En patois, « la Tsarirette », c’est une petite tsarir (2) […]. Et là, donc, au niveau de « la Tsarirette », l’ancienne petite rue qui descendait sur le…le chemin principal qui allait à Doucy, il rencontre un cor… Il entend un bruit de corbillard, de… enfin, de charrette… Enfin, il sait pas trop ce que c’est au départ. Il accélère un petit peu le pas. Et !... [silence] Il se trouve à l’arrière d’un cortège [silence]. Et petit à petit, il y avait quand même un peu de lune. Il distingue quand même un peu des gens qu’il reconnaît dans le cortège. Mais il s’aperçoit au bout d’un moment :

- Tiens, mais… quelqu’un qui est mort.

Deuxième personne : pareil.

Il dit… Et en fait, au bout d’un moment, avec stupeur, il s’aperçoit que c’est un cortège où il y avait que des morts. Des gens qu’il a connus, mais qui sont morts, qui sont plus là, quoi. Il… il… ose pas… il est pétrifié… Il sait plus quoi faire. Il accélère un peu le pas et finalement, il traverse tout le cortège. Il double le cortège. Il arrive au niveau du corbillard. Le gars, qui mène le corbillard, bon… (y’a un mulet devant, à l’époque, ils avaient pas autre chose, hein… dans les villages, c’est surtout les mulets, en montagne, c’est très utile)… Et donc, il dépasse le cortège… Et celui qui conduit le corbillard, c’est un gars qui a disparu y’a longtemps aussi. Lui, il est ahuri, tu sais. Il accélère le pas. Et au moment où il va dépasser le cortège, le gars qui est assis sur le corbillard, il lui dit :

- Mon garson, tèr vir pa.

Il lui dit « Te retournes pas », en patois. Et malgré tout, lui, il est tellement tenté… il tient le coup pendant une quinzaine de mètres, vingt mètres, trente mètres, puis en peut plus, quoi. Finalement, il se retourne. Et il voit plus rien [le cortège a disparu]. Et il reste bloqué… son cou reste bloqué, comme ça [mime du narrateur]. Donc, dans le village, ils disaient :

- Oh ben, c’est… parce qu’il lui est arrivé ça. C’est depuis qu’il a le cou vissé, quoi.

Ça, c’est mon père (2) qui me racontait ça. Mais alors, tu vois, comme on peut faire des erreurs : quand je raconte ça, moi, je vois la route actuelle. Et en fait, quand ils racontaient ça, eux, c’était l’ancienne route qui part du Villaret, qui va à Doucy. Elle est carrément « de niveau » : ça veut dire que les gens de Raclaz, ils sont obligé de passer par la fameuse Tsarirèta, cette petite ruelle qui devait rejoindre le… la vya principale, quoi : c’est-à-dire, celle qui part du Villaret, qui arrive à Doucy, aujourd’hui la maison de Cl. D., l’ancienne mairie […]. Donc, des fois, les histoires qui nous ont été racontées, elles peuvent être faussées dans le… dans le lieu. Parce que nous, on a un lieu actuel, mais le lieu de l’époque, c’est autrement parce que… cette route actuelle, elle existait pas… celle qui monte à Raclaz. D’ailleurs, vers la Tsarirètte, y’avait un oratoire […]. Moi, je me souviens de la masure. Pour moi, c’est un murger […] ».

Bellecombe-Tarentaise, com. d’Aigueblanche (M. Jean-Michel Bouvier, né en 1946)

Motif-type international : C331. Tabu : looking back - Cf. E491. Procession of the dead - Cf. F511.0.6. Beheaded man’s headreplaced crooked - Le(s) mort(s) reconnu(s) dans la procession.

Eléments comparatifs : version recueillie à Doucy-T. par C. Joisten, (mars 1964 : 2009, p. 329 (C’est une personne de la procession qui s’adresse au vivant - le chemin où le fait se déroule est à l’endroit de la route actuelle dite « Greppon »).

(1) Le père du narrateur est né en 1907 - (2) Charrière, voie carrossable. « La tsarir, si on traduisait, ça serait une… une rue, une ruelle dans un village, un peu… La Tsarirette, c’est un diminutif : c’est vraiment la toute petite ruelle, la tsarirètta. C’est dans un village, c’est plus urbain. Que dans la nature, tu disais, par exemple quelque chose d’important : la vya. Par exemple, à Raclaz, je sais que la vya qui monte à Combe-Louvière, y’a un endroit, y’a un carrefour : on appelle « Les Quatre Vies » : la vi, dérivé un peu de vya. Et en tout petit, le sentier : le vyon. « Le Vyon du Tsè »… le vyon, le vyon du chat qui descend à Bellecombe, à Saint-Oyen. Il passe par Saint-Oyen ».