Le patrimoine narratif savoyard : Jean de l'ours

Au cours de ses enquêtes en anthropologie de la narration, l’auteur a relevé en Savoie, les derniers souvenirs d’un ancien conte populaire, hélas disparu de notre mémoire orale : « Jean de l’Ours ». Ils viennent modestement s’ajouter aux magnifiques récits collectés par l’ethnologue C. Joisten dans les Alpes françaises, au cours des années 1950 (cf. ses ouvrages, 1971, 1997, 2000). Néanmoins, les nouveaux fragments recueillis actuellement ont le mérite de confirmer la diffusion sur le territoire savoyard d’un conte bien connu en Europe, voire au-delà de cette aire… puisqu’on le retrouve en Inde, Chine, Afrique du Nord et chez les Indiens d’Amérique du Nord… En France, la région pyrénéenne, voire celle Occitane, ont apprécié ce personnage mythique semi-humain, semi-animal… qui, dans le conte que nous allons évoquer, reste un homme ayant la force d’un ours. A travers un imaginaire colporté depuis la nuit des temps, tout un héritage historique transparaît… alors révélateur des mentalités et représentations que se fait l’homme face à son soi intérieur et le monde qui l’entoure. Si, dans notre propos, il est question de Jean de l’Ours au point de vue du patrimoine narratif, notons que ce personnage est également présent dans le domaine des fêtes populaires qui le matérialise fortement de symboles et fantasmes.

LES DOCUMENTS SAVOYARDS

Repérage typologique du conte

D’après la classification internationale des contes populaires d’Aarne/Thompson, « Jean de l’Ours » appartient au type 301 B, le n°301 étant celui des Princesses délivrées du monde souterrain (The Three Stolen Princesses/Les Trois Princesses enlevées), connu chez Grimm sous le n°91, Dat Erdmänneken. En France, ce conte-type se présente sous deux formes qui ont pu introduire les T. 301 A, Les fruits d’or et T. 301 B, Jean de l’Ours (Catalogue Raisonné… Delarue/Tenèze, I, 1997, p. 108). Cet homme, né d’un ours et d’une femme, voyage à travers des pays. Comme tout « récit-voyageur » revenant au patrimoine narratif oral, l’aventure du héros varie selon la personne qui la raconte, mais en suivant un fond narrtif commun. Généralement, Jean de l’Ours rencontre différents personnages : l’un d’entre eux arrache des chênes, l’autre brise ou soulève la montagne, un autre joue au palet avec des meules de moulin… Arrivés dans un château, soit abandonné, soit habité, Jean de l’Ours découvre le monde souterrain, combat des animaux fabuleux et délivre une ou plusieurs princesses.

Les documents Charles Joisten

Le géant à six têtes (version valable pour Saint-Martin-de-Belleville, Tarentaise)

Le titre évoque le T. 300, La bête à sept têtes ; Aarne/Thompson : The dragon-slayer ; cependant, son histoire appartient bien au T. 301. Les princesses délivrées du monde souterrain et au T. 301 B, Jean de l’Ours.
Cette version du T. 301 B a été recueillie auprès d’un cultivateur, Joseph Charles, au village des Granges, un soir de 1958, à la veillée : « Il avait appris ce conte à l’âge de 14 ans, en gardant les vaches à la montagnette de Burdin, auprès d’un berger du même âge Auguste Cornier, de Hautecour, qui par la suite émigra à Paris où il devint propriétaire d’un hôtel » (C. et A. Joisten, 2000, pp 37-42).

Il y avait une fois dans un pays nouvellement défriché une humble famille composée du père, de la mère et d’un fils. Le père qu’on nommait Pierre, n’ayant pas de terres à travailler, taillait des pierres de moulin et son fils, beau gars de vingt-cinq ans ayant une force herculéenne, était capable d’aller livrer ces pierres à cent lieues à la ronde sur ses épaules.
On l’avait surnommé Jean de la Pierre ; mais ce métier ne lui plaisait pas : il aspirait à un plus grand avenir.
Un beau matin il dit à son père :
- Il faut que je parte. J’ai trop de force pour rester avec toi, il faut que je parte. Je pars du côté de la forêt et je monterai de plus en plus haut.
Il marcha pendant deux jours et deux nuits. Arrivé dans une vaste clairière, il aperçut au bord de la forêt un homme qui était occupé à défricher ; cet homme arrachait n’importe quel sapin n’importe quel chêne et la terre se trouvait labourée.
- Bonjour l’ami, lui dit Jean de la Pierre, comment se fait-il que tu sois si fort que ça ?
- Oui, je suis fort, même très fort, c’est pourquoi on m’appelle Jean de la Forêt.
- Mais ton métier te plaît-il ?
- Non, mon métier ne me plaît pas, il y a longtemps que je pense monter plus haut.
- Montons voir au sommet de ces montagnes, et là nous pourrons faire fortune, trouver femme et gagner beaucoup d’argent.
Voilà nos deux Jean partis. Après plusieurs jours de marche dans des montagnes très ardues, un matin ils rencontrèrent un jeune homme qui les interpella ainsi :
- Où allez-vous, les gars ?
- Nous allons chercher fortune.
- Et que diable cherchez vous dans ces montagnes ? Si encore vous étiez capable comme moi de faire le travail que m’a confié mon seigneur et maître le grand châtelain ! Voyez-vous tous ces plateaux ? Ce sont des montagnes que j’ai aplanies moi-même.
- Peut-on savoir votre nom ?
- On me nomme Jean de la Montagne.
- Oh ! mais à nous trois, s’écrie Jean de la Forêt, nous serons les maîtres du monde ; allons encore plus loin dans un autre pays.
Et voilà nos trois Jean qui s’en vont droit devant eux et ils arrivent dans une belle plaine. Mais cette campagne n’était pas habitée, sauf au milieu, contre un joli petit ruisseau, où un château dressait au soleil ses tuiles rouges.
- Essayons voir de rentrer là-dedans, s’écrie Jean de la Forêt.
Ils rentrent, il n’y avait personne. Ils font le tour de la maison et, à côté, une petite étable avec vaches, chevaux, mais personne.
- Nous pourrions peut-être faire fortune là-dedans, s’écrie Jean de la Forêt, et en allant plus loin, nous pourrions peut-être trouver femme.
Et voilà nos trois compères installés. Le couvert était mis, la soupe fumante, prête à manger. Ils firent d’abord un bon repas et Jean de la Pierre dit :
- Maintenant il faut nous organiser. Demain c’est moi qui resterai le premier pour m’occuper de la cuisine et vous deux vous irez labourer ce champ qui est tout à côté. Voici la grande cloche, à midi je sonnerai.
Le lendemain nos deux Jean s’en vont labourer le champ et notre Jean de la Pierre se met en devoir de leur faire une bonne cuisine. À midi moins cinq tout était prêt, mais :
- Tiens, dit-il, j’ai oublié le vin ! Descendons vite à la cave avant que je donne mon coup de cloche.
Notre Jean ayant tiré un pot de vin s’apprêtait à remonter à la cuisine lorsque tout à coup une masse énorme s’abat sur sa tête. Il vit trente-six chandelles, il tomba à moitié évanoui à côté du grand tonneau ; mais il vit encore une vieille sorcière disparaître dans une trappe. A moitié hébété, il ne songea plus à remonter.
Ses deux compagnons, ayant travaillé dur et ferme se demandaient ce qui pouvait bien lui être arrivé et comme la cloche ne sonnait pas ils sont revenus. Tout était prêt, le couvert était mis, mais Jean de la Pierre n’était pas là.
- Descendons voir à la cave.
En effet, notre Jean était couché près du tonneau. Croyant qu’il avait bu le coup, Jean de la Forêt lui dit :
- Réveille-toi donc ! Et puisqu’il en est ainsi, demain c’est moi qui ferai la cuisine.
Le lendemain la même chose se reproduisit : jamais Jean de la Forêt ne sonna la cloche et, ayant voulu remplir le pot de vin, la vieille sorcière est venue l’assommer à son tour. Alors, de retour, Jean de la Montagne se fâcha et lui dit :
- C’est moi qui m’occuperai de la cuisine ; et il faudra que ce champ soit terminé ce soir.
Notre Jean de la Montagne ayant tout bien préparé voulut lui aussi descendre à la cave ; et nos deux compères qui se l’étaient avouée [leur mésaventure] pensaient déjà au bon coup de massue de la sorcière. En effet, Jean de la Montagne étant descendu à la cave avec son pot, il vit dans l’obscurité la vieille sorcière levant la masse pour l’abattre. Prompt comme l’éclair, il réalisa tout de suite de quoi il s’agissait, et de sa poigne d’acier il empoigna la vieille sorcière par le cou.
- D’abord, qui es-tu ?
- Je suis la femme du maître de ce domaine. Toutes ces terres nous appartiennent, et malheur à vous d’avoir souillé notre domaine, car vous n’en sortirez pas vivants.
- Il faut que votre mari soit bien terrible pour pouvoir nous tuer, tant je suis Jean de la Montagne et je n’ai pas encore trouvé mon pareil.
- Viens avec moi et tu trouveras ton maître tout de suite.
Alors maintenant elle l’entraîna dans cette trappe et ils se mirent à cheval sur un ours à six pattes et ils descendirent dans le trou noir et ils arrivèrent dans un souterrain tout illuminé, et là notre Jean vit devant lui un homme fabuleux. C’était un géant à six têtes.
- Que viens-tu faire, petit aventurier, dans mon domaine ? Sache que tu ne sortiras pas vivant de chez moi. Mais puisque tu as eu le courage de suivre ma femme, et qu’il est encore trop tôt avant mon dîner, va, promène-toi dans mon souterrain, visite tout. Je n’ai pas peur que tu me voles, parce que dans un moment tu seras mort.
Alors notre Jean n’eut pas peur.
- Sire, lui dit-il, puisque vous m’autorisez, je vais visiter votre palais.
Le géant ne s’occupait pas de lui, et notre Jean eut tout loisir à visiter son domaine. Arrivé devant une fenêtre basse il entendit un long soupir.
- Qui est là ? demanda-t-il.
- Je suis une prisonnière du géant, et je sais que ce soir ce monstre me mangera.
D’un coup d’épaule notre Jean enfonce la porte et là il vit une jeune fille d’une beauté ravissante, qui lui dit :
- Malheur, qu’êtes-vous venu faire ici ? Ne savez-vous donc pas que le géant vous mangera aussi ?
- Ne pleure plus jeune fille, je serai plus fort que ton géant, et je te promets que ce soir tu seras hors de ce repaire.
Alors le géant l’invita à son repas ; la conversation fut très courtoise. Après avoir bu un bon café, le géant, pour éprouver Jean de la Montagne, il lui donne un grand sabre et lui dit :
- Nous allons nous battre, mais sache que tu ne seras pas vainqueur !
Jean prit le sabre et, d’un coup formidable, il trancha une tête au géant. Le géant ramasse la tête et se la remet en place. Notre Jean frappe plus fort et deux têtes tombent, puis trois, puis quatre, puis cinq, et chaque fois le géant se recollait les têtes sur le cou ; mais il devait déjà être affaibli car une mare de sang inondait le plancher. D’un coup formidable Jean de la Montagne trancha les six têtes du géant ; à ce moment-là le géant s’écroula à ses pieds.
- Maudit, s’écria la sorcière, tu périras quand même car tu ne seras jamais capable de ressortir de ces lieux.
- T’en fais pas, la vieille, s’il faut que je remue la terre, de toute façon je sortirai.
Il a attaché la sorcière solidement, il est allé s’occuper de la fille.

Les deux gars qui étaient en haut, ils avaient vu le trou de la trappe. Une corde pendait dans le puits. Ayant attaché la jeune fille sous les bras, [Jean de la Montagne] comprit tout de suite que ses camarades la remontaient.
- Profitons de l’occasion, dit-il. Ce géant doit posséder des richesses.
Diamants, pierres précieuses, il en fit plusieurs caisses et il les expédia à la surface.
- Maintenant ce doit être à mon tour, mais avant, réfléchissons un peu. Mes deux compères sont en possession en ce moment-ci d’un trésor fabuleux, et d’un trésor bien plus grand encore puisqu’ils possèdent celle qui m’a promis mon cœur.
Voyant une pierre, il l’attacha au bout de la corde, se retira en arrière ; la pierre, dans un bruit étourdissant lui retomba à ses pieds. A ce moment-là, il avait compris les intentions de ses camarades.
- Ma vengeance sera terrible si je peux un jour sortir d’ici. Allons, se dit-il, retrouver la vieille sorcière, elle seule peu[t] me sortir de ce mauvais pas. Il lui dit :
- Vieille sorcière, donne-moi le secret pour sortir de ce puits.
- Jamais, lui dit-elle, tu périras ici avec moi.
- S’il faut que je périsse, j’aime mieux t’étrangler tout de suite.
Voyant la fureur de Jean de la Montagne :
- Malgré ma volonté, il nous est impossible de remonter à la surface, car l’ours qui est chargé de remonter a six stations à faire en montant, et chaque fois qu’il s’arrête il lui faut un quartier de viande et, hélas, nous n’avons plus de viande maintenant que vous avez fait remonter à la surface la jeune fille.
- Ne t’occupe pas de la viande, j’en aurai suffisamment pour faire ces six stations.
Et devant la vieille, il empoigne les six têtes du géant et les fourre dans un sac.
- Maudit sois-tu, tu ne feras pas manger les têtes de mon mari !
- Va, la vieille, sinon la tienne fera la septième.
Et voilà que la vieille ouvre une trappe, et il en sortit l’ours à six pattes. Alors, il se met à cheval et l’ours se met à grimper le long de la paroi, et chaque fois que l’ours s’arrête il lui donne une tête du géant. Il arrive à la surface, mais ses amis avec les trésors étaient déjà loin. Ils avaient pris des chevaux pour emmener les caisses et la jeune fille, et dans quelle direction étaient-ils partis ?
Il erra pendant plusieurs années. Mais revenons à nos deux compagnons. Sitôt après avoir reçu les caisses d’or, ils s’étaient empressés de seller les meilleurs chevaux et de filer droit devant eux. La jeune fille a protesté, elle ne voulait pas, elle a dit :
- Mon sauveur c’est Jean de la Montagne, et jamais je ne l’oublierai.
Alors ils l’emmenèrent presque de force et filèrent à toute vitesse droit devant eux, croyant que Jean de la Montagne était bien mort. Ils arrivèrent dans une contrée voisine ; celle-ci était très peuplée, mais les gens étaient tristes ; tout le monde pleurait.
- Qu’il y a-t-il donc, interrogea Jean de la Pierre, pour que tout le monde pleure de cette façon ?
- Hélas, lui dit-on, ne savez-vous pas qu’aujourd’hui la fille de notre roi va être mangée par un géant à deux têtes ? Chaque année il est tiré au sort une fille qui doit lui être donnée à manger, et cette année c’est au tour de la fille du roi. Regardez cet écriteau, où le roi s’engage à donner sa fille en mariage à celui qui sauvera sa fille.
- Belle affaire ! s’écrient nos deux compères. Nous aurons chacun femme, et nous aurons sûrement raison de cet ogre.
Ayant arrêté leur équipage devant le palais du roi, ils lui firent part de leur projet de sauver sa fille. Le roi bondit de joie.
- Toute ma fortune, et ma fille et ces domaines appartiendront à celui qui tuera le géant.
La fille du roi était très belle et Jean de la Forêt avait bien remarqué qu’il ne lui déplaisait pas. Il y avait déjà beaucoup de gars qui avaient essayé de sauver les jeunes filles mais jamais personne n’y était arrivé.
Le jour du sacrifice arrivé, toute la population était réunie dans un grand édifice. L’ogre s’écrie :
- Où est-il ce jeune téméraire qui ose m’affronter ? Qu’il avance !
A ce moment-là Jean de la Forêt, pensant à ses chênes qu’il déracinait, enlace mon ogre et d’un seul coup, raide mort.
Après, Jean de la forêt se marie avec la princesse, il devient roi et ne veut plus regarder Jean de la Pierre.
Et Jean de la Pierre continua son chemin avec la princesse qui avait été délivrée du géant à six têtes. Mais elle pensait toujours à Jean de la Montagne, et lui, Jean de la Pierre, voulait se marier avec elle. Plusieurs années étaient passées, mais la princesse n’oubliait pas son sauveur.
Un jour elle vit un homme abattu, en guenilles et qui cherchait, cherchait cherchait, cherchait. Mais elle le reconnut : c’était Jean de la Montagne, qui l’a prise dans ses bras, et l’emmena dans ses montagnes où ils ne se séparèrent plus.
Et Jean de la Pierre revint vers son père tailleur de pierres, et c’est pour cela que nos moulins tournent encore.

Commentaires et éléments-types

C. Joisten nous donne une précision sur les conditions de son enquête orale : « On remarquera dans ce récit l’emploi d’un vocabulaire et de tournures parfois recherchées trahissant chez le narrateur - qui s’était spécialement préparé à notre enquête - un niveau de culture lettrée inhabituel chez les conteurs populaires, ce qui enlève une certaine spontanéité à la narration » (C. Joisten, 1980, p. 136 ; ibid., 1971, C.V.C. n°89, p. 58 ; ibid., C. et A. Joisten, 2000, p. 86). Les deux versions montrent bien le caractère initiatique des contes merveilleux (voyage et épreuves). Sur le plan de la constitution narrative, on peut considérer la finale (« … et c’est pour cela que nos moulins tournent encore ») comme une formule terminologique de conte : le conteur revient ainsi au début du récit qu’il avait commencé avec ce personnage. Le héros, dans l’action et le caractère, reste quand même Jean de la Montagne. Le récit n’est pas un bloc homogène du T. 301 B auquel il se rattache : une recherche de ses éléments-types (cf. Catalogue raisonné…, I, 1997 : pp. 102-103, pp. 112-114) prouve sa complexité qui fait par ailleurs son originalité. Le héros est « Jean de la Montagne » (Jean de l’Ours : II.A. : motif II. A1 : « ou c’est un homme très fort d’un autre nom »), la rencontre des personnages évoque le motif III B, même si Jean de la Montagne est le dernier. Il y en a un qui arrache des chênes (Tord-Chêne, Arrache-Chêne ; dans cette v. : Jean de la Forêt, III.B), un autre qui rase les montagnes (III.B1, cf. Rase-Montagne, Tranche-Montagne, Brise-Montagne…, selon s’il les déplace, les brise ou les rase…). Dans cette v., Jean de la Montagne est son nom et il les aplanies. Jean de la Pierre (« Jean de la Meule » ; « meule de moulin » : motif III B.1.) évoque le motif III. B2 (jeu du palet avec des meules de moulin) : il ne joue pas avec les pierres de moulin taillées par son père Pierre, mais les livre sur ses épaules « à cent lieues à la ronde ». Le château est inhabité (IV.A), « où tout est prêt pour eux » (IV. A1). Un seul d’entre eux reste pendant que les deux autres partent pour une occupation extérieure : motif IV.B (dans la v. : pas de chasse mais un travail agraire). Celui-ci doit les appeler en sonnant une cloche/sonnette (IV. B1). La sorcière « rosse successivement les compagnons du héros » (IV. F), qui ne peuvent sonner » (IV. F1), les victimes ne disent rien sur ce qu’il leur est arrivé (IV. F7). Le héros est renseigné sur le monde souterrain : la sorcière dit que le héros se trouve chez elle ou chez son mari, puis l’emmène dans le monde souterrain. La descente : séquence V. du T. 301 A et B.- La descente du héros : V.B1. La rencontre avec une vieille femme (V.C), qui le renseigne (V.C3) et arrive avant la descente dans le monde souterrain. La lutte du héros se fait avec un sabre (épée, sabre magique : V. D1), le héros est vainqueur d’un géant : V.E1), délivre une princesse (V.G3), qu’il fait remonter (V.G6) avec des richesses (V.G7). Quant à la remontée du héros (séquence VI.), le scénario évoque le motif V. IA : « Ceux du haut le laissent » ; VI.A2 : « il met sa canne ou une pierre dans le panier et les voit retomber » dans la v., il jette une pierre). Le héros demande à une vieille femme comment sortir (VI.B) ; la vieille sorcière est ici l’épouse de la bête, qu’il menace (VI.B2). Le héros remonte avec l’aide d’une bête (VI.C1), un ours à six pattes qu’il nourrit (VI.C3 : non avec du bétail emporté ou sa propre chair, mais avec les six têtes de la bête). Le scénario final est difficilement repérable dans la séquence VII., bien que l’on trouve le motif des mariages et du roi dans un contexte différent. Quant au T. 300, La bête à sept têtes, il se fait connaître à la fin du conte : le héros (dans la v. : « Jean de la Pierre », qui n’est pas tout à fait « le » héros du conte-type) arrive dans une ville en pleurs (ville en deuil : IV.A) où la fille du roi doit être livrée à une bête à sept têtes (deux têtes) : motif IV. B, 7 têtes. Le sacrifice est un devoir annuel (IV. B4). Dans la partie 301 B (Jean de l’ours), on retrouve des motifs du T. 300 : le héros combat seul (un monstre) (IV.C) dont « les têtes repoussent si on ne les abat toutes d’un coup » (IV. C5), Jean de la forêt se marie avec la fille libérée, la princesse du roi (V. F).

Jean de l’Ours (version valable pour Saint-François-de-Sales (Bauges)

Cette version du T. 301 B a été recueillie par l’ethnologue C. Joisten auprès de M. Julien Mermet, 82 ans, un « ancien marchand ambulant, puis cafetier » à La Magne, commune de Saint-François-de-Sales (C. et A. Joisten, 2000, pp. 82-84).

Une femme pauvre s’est rendue dans une forêt pour ramasser du bois pour son nécessaire. L’ours l’a aperçue, l’a prise, l’a portée dans sa tanière. Alors cette femme est restée plusieurs années avec l’ours. Au bout d’une année, elle a eu un garçon de l’ours. Et il bouchait la tanière, quand il partait, avec une grosse pierre. Et le petit, en grandissant, s’amusait à remuer la terre.
Plus tard, il a dit à sa maman :
- L’année prochaine, je la lèverai ; on sera libre, on partira.
Alors, il est arrivé à enlever la pierre et il avait un oncle qui était maréchal il est allé le voir ; il lui a dit :
- Tu me feras un bâton de 350 quintaux, tout en fer.
Après, il s’embarque dans des forêts lointaines. Et puis il en a vu un, en traversant une montagne, qui pesait les rochers avec une balance. Il lui dit :
- Ma foi, tu es fort, tu vas me suivre.
Et après, ils sont partis tous les deux, Jean de l’Ours et Pèse-Montagne. Après, ils étaient dans une autre forêt. Il y en avait un qui ployait les chênes. Ils ont dit :
- Toi tu es fort, viens avec nous.
On l’appelait Môlye-Chêne. Et puis les voilà repartis encore plus loin tous les trois. En traversant une forêt énorme, dans la nuit, ils ont vu une lumière lointaine. Ils se sont rendus, ils se sont aperçus, quand ils sont arrivés, que c’était un château. Les portes sont ouvertes devant eux et la table mise, qu’il ne manquait rien. Ils mis après manger ; ils se sont couchés. Le lendemain matin, il y avait tant de gibier dans le bois, deux sont partis à la chasse et Pèse-Montagne a dit :
- Moi, je resterai faire le dîner et quand il sera midi, je tirerai la cloche.
Il y avait une chapelle avec une cloche. Et puis pendant qu’il avait la tête baissée sur les marmites, s’est amené un petit bossu qui l’a assommé à coups de bâton. C’était le diable. Et puis rien n’a sonné. Ils se sont rendus, et il était tout abîmé. Ils lui ont demandé :
- Qu’est-ce que tu as ?
- Eh bien, je suis tombé par là.
Il n’a pas osé dire qu’il s’était laissé battre. Le lendemain, un autre est resté ; c’était Môlye-Chêne. Alors, c’est arrivé la même chose. Il s’est fait esquinter aussi comme le premier. Rien n’a sonné. Point de dîner de préparé. Alors ils lui ont dit :
- Qu’est-ce que tu as attrapé, tu n’as pas sonné, rien ?
- Je suis tombé dans l’escalier.
Il a pas dit que le bossu l’avait assommé. Le lendemain, Jean de l’Ours a dit :
- Eh ben, moi je resterai, je verrai ce qui se passe.
Et les deux autres sont partis à la chasse. Alors il a préparé un dîner énorme. Il est arrivé le petit bossu qui lui a dit :
- On va faire une partie de cartes.
Pendant qu’il était baissé sur les cartes, le bossu voulait l’assommer. Mais l’autre a paré le coup, il l’a esquinté, il a donné des coups tant qu’il a pu. Après, le dîner était bien préparé ; midi est arrivé. Il s’est mis après sonner la cloche. Les deux autres sont arrivés. Ils se sont dit :
- Oh ! ben, il est rien arrivé ; la cloche marche, la table est mise.
Ils manquaient de rien. Ils ont bien bu, bien mangé, et puis ils ont visité le château complet. Ils sont allés se balader dans le jardin ; ils ont aperçu un puits qui était recouvert par une porte dessus ils ont soulevé la porte, ils ont découvert une profondeur
- Lequel veut descendre là-dedans ?
Père-Montagne et Môlye-Chêne n’ont pas voulu. Alors Jean de l’Ours a dit :
- Ben moi, je descendrai.
Ils avaient une corde énorme de longueur. Ils ont attaché la corde et il est descendu avec son bâton.
Et puis dans le fond, c’était une autre pays rempli de jeunes filles et puis le petit bossu qui avait assommé les deux autres ! Alors le petit bossu lui a dit :
- Tu es encore là pour m’assommer.
Jean de l’Ours lui a dit :
- Si tu me rentournes pas en haut du puits, je te termine à coups de bâton.
Et il l’a encore battu. Alors le diable l’a remonté. Pendant qu’il était encore dans le puits, les autres deux étaient repartis en coupant la corde. Après Jean de l’Ours s’est embarqué encore plus loin, du côté du château du roi. Alors le bossu prenait les filles toutes les années pour les ramener dans cet endroit. Et quand Jean de l’Ours s’est rendu au château du roi, la fille du roi allait être prise le lendemain. Voilà le roi tout désolé. Jean de l’Ors lui dit :
- Qu’est-ce que vous avez, sire ?
- Je m’en vais perdre ma fille demain.
Jean de l’Ours lui a répondu :
- Et comment ?
- Ça arrive une bête à sept têtes qui emportent les jeunes filles.
Alors Jean de l’Ours a dit :
- Sire, je la sauverai.
- Si tu la sauves, tu l’auras en mariage.
- Vous me donnerez votre sabre bien aiguisé.
Alors, la bête s’est amenée. Jean de l’Ours lui a tranché toutes les têtes. La dernière, il y avait la clef du château dedans. Et le roi lui a donné sa fille. Et toutes les autres filles qui étaient dans le puits ont pu être ramenées.
Après, j’en sais pas long. Il s’est marié avec la fille du roi. Et ça a fait un puissant roi.

Commentaires et éléments-types

Cette version, très différente de la précédente et présentant des motifs nouveaux (appellations de personnages, le bossu, la partie de cartes…) retient cependant les séquences « maîtresses » du conte. Comme la version bellevilloise, elle ne forme pas un bloc homogène. Les éléments-types repérés sont les suivants : en premier chef, il présente la partie introductive du conte, que l’on retrouve en littérature orale comme récit d’expérience ou de croyance indépendant au conte (nous le reverrons plus loin), c’est-à-dire la naissance et l’enfance du héros, ce qui forme parfois le début du T. 301 B. Le héros né d’un ours et d’une femme enlevée : I B ; qui essaye de déplacer la pierre d’entrée : cf. II C.2., 3 et 4. Le héros et sa mère se rendant chez un oncle serait à rapprocher du motif II. F : « Il travaille chez un forgeron » ; « qui est son parrain » (II. F1). La canne qu’il fait fabriquer évoque la séquence III, La canne et les compagnons du héros, et motif III A : « Il se fait une canne avec tout le fer de la forge » ; A1 : « se commande (ou obtient) une canne d’un grand poids ». Le héros est « Jean de l’Ours » : II. A. (II. A1 : « ou c’est un homme très fort d’un autre nom »). La rencontre des compagnons : motif III B. « Môlye-Chêne » est une référence à Tord-Chêne, Arrache-Chêne, etc. Notons que l’appellation « Môlye-Chêne » se rapproche de celle d’un personnage également très fort et mis en scène dans un autre conte : T. 650, Jean le fort ou Quatorze (Aarne Thompson : Strong John ; Grimm n°90, Der junge Riese (Le jeune géant ; version savoyarde : A. Van Gennep, Le Savoyard de Paris, du 29 janvier 1927. Quant à « Pèse-Montagne », il évoque évidemment Rase-Montagne, Tranche-Montagne, Brise-Montagne, etc. (III B 1.). D’autres éléments-types : le château inhabité (IV. A), la table mise « où tout est prêt pour eux » (IV. A1), un seul d’entre eux reste au château pendant que les deux autres partent pour une occupation extérieure (IV. B : chercher du gibier dans les bois), celui qui s’occupe du dîner doit les appeler en sonnant une cloche/sonnette (IV. B1). Alors que le personnage qui rosse est généralement une sorcière (IV.F), il s’agit ici d’un bossu, personnage plus rare mais à rapprocher au nain de plusieurs versions recensées dans le Catalogue raisonné… La deuxième rencontre du bossu serait comparable au motif V. C.1. : « de l’être vu en haut ». Certains motifs de notre version des Bauges mériteraient une prospection minutieuse : le jeu de cartes entre le bossu et le héros apparaît dans une version nivernaise (Millien-Delarue, Catalogue raisonné…, I, 1997, p. 121). Il s’agit du motif IV F3 du conte T. 326., Jean sans peur. Notons encore une version de Jean de l’Ours, intitulée « Le Petit Bossu », in Millien-Delarue. A propos de la clef du château trouvée dans la dernière tête du monstre, signalons une version des Ardennes dans laquelle on remarque une clef en bronze dans le crâne d’un loup, puis une clef en argent dans celle d’un lion, et enfin une clef en or dans celle d’un dragon à sept têtes (Meyrac, Catalogue raisonné…). Autres éléments-types référencés : les héros ne peuvent sonner l’heure du repas (IV. F1), ne disent rien sur ce qu’il leur est arrivé (IV. F7). Quant au monde souterrain, le héros y descend avec une corde (V. A, corde coupée : V B. 2). A la différence de la version bellevilloise, le héros n’est pas renseigné sur le monde souterrain, mais le découvre en se promenant dans le château (se promener dans le château : VII. D.). Un rapprochement à établir avec la promesse du roi (donner sa fille en mariage) : VII. C.

On indiquera le motif I F2, présent dans le T. 301 A (Le vol des fruits d’or ou introduction T. 301 B) : le frère cadet des trois princesses enlevées (parfois avec ses frères) : « découvre l’entrée d’un puits ». D’autres motifs tiennent du T. 300, la Bête à sept têtes, visibles, en particulier, dans la séquence IV : le combat avec le monstre (IV B), « Une jeune fille (c’est le tour de la fille du roi) doit être livrée à une bête… » à plusieurs têtes (V…), le sacrifice annuel (IV B4), il combat seul (IV C), le mariage (V F.).

Quelques Souvenirs du conte de Jean de l’Ours (Enquête S. Henriquet)

Deux attestations d’une même narratrice (Saint-Jean-de-Belleville) font allusion à un personnage, indice formel du conte de Jean de l’Ours : « Balance-Montagne » (motif III B1), appelé dans d’autres versions Tranche-Montagne, Brise-Montagne, etc. (Catalogue raisonné…, I, 1997, p. 113). Une prospection dans les archives du Sénat de Savoie a permis de noter l’existence d’un homme de Saint-Colomban-des-Villards surnommé « Brise-Montagne » au XVIIIe s (BO 4946, A.D.S.). Quant à « Biskayou », ce personnage n’a pas encore pu être identifié.

Doc. n°1.1.- « Ils étaient trois : Djan de l Orh, Biskayou et Balance-Montagne, oui, ça me revient maintenant. Alors, ils étaient trois. Mais l’histoire, je ne sais plus ce que c’est » (Mme Eugénie Besson, septuagénaire, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 1999-2001).


Doc. n°1.2.- « Y’en avait une. J’ai jamais su, moi, l’histoire. Ils disaient : « à la veillée, ils ont raconté l’histoire de Jean de l’Ours ». Oh, tout le monde disait ça. « Oh ! A la veillée… pour écouter l’histoire de Djan dè l’orh… en patois ». Bon, j’ai jamais su […]. Jean de l’Ours, ouais […]. Oui, oui. Djan dè l’orh, Balance-Montagne et… Y’en avait trois, quoi […]. Oh, je sais pas. Biskayou, non ? […]. Je sais pas, ça me revient comme ça. Mais maintenant, on raconte plus ça aux gosses […] » (Mme Eugénie Besson, 87 ans, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 2013).

Le mari de notre informatrice nous avait également confié le souvenir d’un « fruitier » qui, à l’alpage, contait pour les jeunes recrues :

Doc. n°2.1.- « Au Gentil, à Nielard [alpage], un vieux fruitier (Ernestô) qui aimait bien les gosses, leur racontait des « bêtises ». Il les faisait peur : « Si vous n’allez pas coucher, le loup va venir vous manger ! [...] ». Après avoir raconté un conte, ce fruitier disait à tous les gosses : « Voilà le kontch de Djan de l orh (Voilà le conte de Jean de l’Ours !) », et il faisait encore « Hou ! » en écartant les bras. Je le vois encore avec ses mains [...]. Une fois, il a même été griffé par un gosse qui avait été pris de peur [rire] » (M. Pierre Besson, septuagénaire, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 1999-2000).

Doc. n°3.1.- « A Saint-Jean, les Vieux, quand ils avaient fini de raconter leur histoire (n’importe laquelle), disaient : - Voila le kontch de Djan de l orh et de Biskayou ! » (Mme Eugénie Besson, septuagénaire, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 1999-2001).

Les deux témoignages que nous venons de lire sont d’un grand intérêt dans la mesure où ils nous renseignent sur l’art du contage, tout particulièrement sur les formules terminologiques introduisant et concluant un conte merveilleux, précisément celles inventées par la culture traditionnelle, à l’instar de celle littéraire « Il était une fois »… avérée rare dans la transmission orale populaire. « Souvent rimées, ou du moins assonancées, elles sont déclamées sur un autre ton, et parfois chantées comme dans les contes T.780 L’Os qui chante, ou T. 450 La Petite Fille qui cherche ses frères. Les formules initiales et finales, parfois très élaborées, ont pour fonction principale de souligner l'aspect fictif du récit, et de rompre l'illusion réaliste et de ramener l'auditoire à la réalité quotidienne » (M. Simonsen, 1981, p. 53). Le témoignage n°3.1. vient confirmer l’existence en Savoie d’une transmission de la littérature orale sur l’alpage, constat établi également par Charles Joisten : il a effectivement recueilli une version de Jean de l’Ours à Saint-Martin-de-Belleville auprès d’un homme qui l’avait appris « à l’âge de 14 ans, en gardant les vaches à la montagnette de Burdin, auprès d’un berger du même âge […] » (C. et A. Joisten, 2000, pp 37-42). « […] Cet exemple de transmission orale illustre le rôle important que jouait autrefois, dans les relations sociales, la vie d’alpage si propice aux échanges de toutes sortes » (C. et A. Joisten, 2000, p. 86). Au cours de notre enquête, un autre souvenir du conte de Jean de l’Ours revient à la mémoire d’un habitant des Bauges, précisément dans le village où il était conté par l’informateur rencontré par C. Joisten en 1958. Or, c’est justement chez ce dernier qu’un jour de dimanche matin, notre informateur de 2015, enfant à l’époque, entendit l’histoire de Jean de l’Ours, mais nous n’avons pas pu déterminer si le fragment recueilli a réellement à voir avec le conte de Jean de l’Ours (Enquête S. Henriquet, inédit).

« Jean de l’Ours », blason populaire (Enquête S. Henriquet)

JoandelNotre enquête a constaté la présence du nom « Jean de l’Ours » dans le blason populaire, domaine narratif recoupant les sobriquets individuels ou collectifs, si riche de renseignements pour l’ethno-histoire et l’ethno-linguistique. L’homonyme « Jean de l’Ours » est relevé comme surnom attribué à un villageois, et dans deux communes : à Saint-Jean-de-Belleville et à Celliers-Tarentaise.

Doc. n°1.- « Moi non-plus, je m’en rappelle pas de la version […]. Djan dè l Orh, c’était un gars du Pays. De Saint-Jean [Saint-Jean-de-Belleville]. On l’appelait Djan dè l Orh […]. C’était un sobriquet, Djan dè l Orh, comme… Des sobriquets, y en avait partout (M. Jean Bermond, septuagénaire, originaire de Saint-Jean-de-Belleville, Salins-les-Thermes, année 2001).

Doc. n°2.- A Celliers-Tarentaise, un homme était également surnommé « Jean de l’Ours » parce qu’il « mettait un passe-montagne à la figure » (Mme Rose Nantet, septuagénaire, village de Raclaz, Doucy-Tarentaise, mai 1995).

D’AUTRES DOCUMENTS SAVOYARDS : LA FILLE ENLEVEE PAR L’OURS… INTRODUCTION AU CONTE OU RECIT DE CROYANCE ?

Le récit suivant, appartenant au répertoire narratif d’une cultivatrice de Saint-Jean-de-Belleville (Tarentaise), née dans les années 1890, Mme Louise D., réputée conteuse au village du Novalley, mérite une attention particulière.

« Jean de l’Ours », oui ! « Jean de l’Ours », aussi, ils la racontaient […]. Jean de l’Ours, c’était… […]. La femme, elle était allée dans la forêt, ramasser je sais pas quoi […]. L’ours, il les a pris, la femme et son bébé… et puis, il les a mis dans sa taverne (1) avec lui. Et puis là, il a mis des gros rochers devant « la porte » pour pas qu’ils... pour pas qu’ils… sortent. Et puis, la femme, ma foi, elle faisait tout […]. Elle disait :
- De toute façon, j’peux pas sortir, on peut pas sortir, on peut pas sortir.
Son mari l’a cherchée partout. Mais tous les gens du village l’ont cherchée. Ils ont jamais pensé qu’elle était là […]. L’ours leur apportait… […]. Et la femme disait :
- Il faut bien lui [à l’enfant] donner à manger…
Alors, elle lui donnait bien à manger. Elle lui donnait bien ! Tout ce qu’il…. les meilleures parts, c’était tout pour le garçon, pour son fils. Et puis, quand le fils a été grand, ils essayaient de bouger, à deux, ils essayaient de bouger la pierre qui était devant le trou. Et ils arrivaient pas, ils arrivaient toujours pas, toujours pas. Et puis […] à force de bien le nourrir, il a grandi. Jean de l’Ours, il a grandi. Alors, ils sont arrivés à tourner la pierre et à partir, et à sortir. Après, ils sont sortis et ils sont repartis chez eux. Alors, elle (2) disait « Jean de l’Ours ». A nous, c’était ça, « Jean de l’Ours » […]. A nous, ils disaient pas où ça se passait […]. Mais ma maman, elle la racontait (Mme Marie Lathuile, septuagénaire, fille de la conteuse, Aigueblanche, enquête S. Henriquet/C.M.T.R.A., novembre 2010).

A première vue, on croirait à une séquence introduisant l’aventure du conte de Jean de l’Ours, comme on l’a vu dans la version des Bauges. En forêt, une femme est enlevée par un ours qui l’emmène dans sa tanière et prend grand soin d’elle. De là, naît : Jean de l’Ours. Bien qu’il mette en avant le thème de la jeune fille enlevée par l’ours, ce récit n’est pas nécessairement un fragment du conte-type 301 B, d’autant plus que l’« autonomie » entre le conte et ce récit a bien été établie depuis (Cf. C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198 ; ibid., 2000, p. 86 et Catalogue raisonné..., I, 1997, pp. 114-133) « […] Le thème de la jeune fille enlevée par un ours qui sert souvent d’introduction au conte de Jean de l’Ours, existe aussi sous la forme d’un récit indépendant donné généralement comme la relation d’un fait authentique » (C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198). Dans le conte, la femme met au monde un fils, né de son union avec l’ours, ce qui n’est pas dit : la femme est enlevée avec son bébé (Voir : C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198). Dans le conte, c’est bien de son père ours que Jean tient sa force et arrive à s’enfuir avec sa mère. Jean de l’Ours possède l’intelligence humaine de sa mère. Cette dualité ressort clairement du conte répandu sur l’ensemble du territoire européen. Dans version, le motif de la naissance de Jean de l’Ours avant l’enlèvement est référencé : II. B.1 : « est né avant l’enlèvement » ; B2 : « il est recueilli » ; B.3. : « ou enlevée par une ours » (Catalogue raisonné…, 1997, I, p. 112).

[Les informateurs rencontrés par Charles Joisten] « considéraient bien comme indépendants le conte de Jean de l’Ours et La jeune fille enlevée par l’ours, qui tient davantage du récit légendaire […]. Comme ailleurs l’épisode introductif du rapt de la fille ou de la femme par l’ours est loin d’être toujours présent dans les versions dauphinoises puisqu’on ne le rencontre que dans trois sur douze […]. Le viol de la femme n’est évoqué qu’une fois […] : dans les deux autres versions elle était déjà enceinte […] ou mère […] ; elle doit sa libération à la force grandissante de son fils lequel devient un jour capable de déplacer la pierre qui ferme l’entrée de la tanière de l’ours. Notons que le héros du conte porte le nom de Jean de l’Ours dans six versions du corpus et que ce nom figure 12 fois en titre. La jeune fille enlevée par l’ours se rapproche beaucoup plus nettement des « faits divers » cités plus haut qui mettent l’accent sur la violence de l’ours (viol, meurtre). La femme ne met pas d’enfant au monde ; le nom de Jean de l’Ours n’est jamais évoqué par contre celui de la fille peut apparaître (4.1., 4.5.), voire celui de son village (4.5.), ce qui est un trait du récit légendaire […] » (C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198).

Bien que « Jean de l’Ours » soit nommé par la narratrice, c’est le même cas de figure pour notre récit recueilli à Saint-Jean-de-Belleville. Par ailleurs, Charles Joisten nous a fait part de divers récits illustrant ce thème en Savoie : un, remarqué dans un livret de colportage datant de 1605 (Naves, en Tarentaise) et un autre relatif aux fées (Jarsy, en Bauges). Notons qu’il a recueilli en Isère, à Rochetoirin, trois versions relatant un rapt de la fille du seigneur par le « nuiton » (C. Joisten, 2005, p. 451). Voici celui de Naves, en Tarentaise :

Le Discours effroyable d’une fillee enlevée, violée, & tenüe plus de trois ans par un Ours dans sa caverne, avec une missive sur le mesme subject (Naves, Tarentaise).

« […] Dans les montagnes de Tarantaise il y a un petit village nommé Nave, du Diocèse de Moitier : en ce lieu un païsant nommé Pierre Culet, assez riche en bestail & territoire, avoit une fille fort belle, nommée Anthoinette, âgée d’environ seize à dix-sept ans, laquelle il envoyoit par fois garder les brebis & autre bestail. Un Dimanche de Rogations en l’année 1602, il arrive inopinément un Ours terrible & espouventable, lequel se saisit de ceste pauvre fille, & l’emporta dans sa caverne, qui est tres-profonde dans la roche : & à la bouche de ladite caverne, cest animal rouloit une pierre de grosseur esmerveillable : puis ceste beste farouche, brutte & irraisonnable par force jouyt de cette pauvre creature. Ne voila pas, Messieurs, un terrible accident, qu’il faille qu’une pauvre fille, lavée au S. Sacrement de Baptesme, soit forcée & contraincte obeyr à ce sauvage & tant horrible animal.
Cest Ours estoit tellement amoureux d’icelle, comme elle a dit du depuis qu’on l’a trouvee, qu’il alloit au pourchas par les villages des montagnes prochaines, & luy apportoit pain, fromage, fruicts & autre chose, dont il pretendoit qu’elle eust de besoin.
Dès le jour, qu’elle fut prinse, son père fist toute diligence pour sçavoir où elle avoit tiré ; mais pour néant. Il se doutoit aucunement qu’elle n’eust esté dévorée des bestes brutes ; & comme il n’en retrouvoit nulle nouvelle, il ne sçavoit que presumer. Il y a peu de temps en la presente annee que le cas fut tel, que le parrain qui l’avoit porté baptiser, accompagné de deux autres de son lieu, estoit allé couper des pins, environ un traict d’arbaleste de ceste caverne : ceste pauvre fille qui n’avoit senti ame vivante depuis son rapt, oyant frapper de la coignée & quelque bruit de voix humaine, & ayant un extrême desir de sortir de ceste captivité brutale, d’une voix rauque & piteuse s’escrioit tant qu’elle pouvoit. Lesdits bucherons esbays d’entendre une si profonde voix, ignorant que ce pouvoit estre, presumoient entre eux que ce fust quelque esprit ; mais comme ils oyoient redoubler si souvent ces cris, qui se faisoient plaintivement rententir des lieux caverneux, cela occasionna l’un d’eux, plus hardy que les autres, à s’approcher assez pres de la bouche de la caverne : & apres avoir escrié que c’estoit qui crioit, incontinent ceste pauvre captive respond ; je suis la miserable Anthoinette Culet, de Nave ; donnez-moy secours au nom de Dieu, un Ours ma detenuë en captivité il y a desia long temps : pendant qu’il est au pourchas, sortez-moy d’icy, je vous suplie ; son heure est de venir sur la nuict. Cestuy promptement le va raconter à ses compagnons, qui subit manderent au prochain village, & firent assemblee de quelque vingt-cinq, lesquels vindrent droit à la caverne, & avec force levèrent la pierre, & firent sortir ladite fille. Ceste pauvre fille se jette à eux, qui sembloit plustost estre sauvage qu’humaine, toute hérissée, crasseuse & toute tremblante ; puis d’une voix pitoyable les prioit avoir pitié d’elle, & la conduire jusques à la maison de son père. Estant donc menée, & enquestée comme elle fust prinse : leur conta tout au long comme l’ours l’avoit ravie & amenée en sa caverne : & aussi comme il luy aportoit du pain, du fromage & fruicts plains paniers, & mesme quelquefois du linge fileté & chanvre : & comme contre son gré ce meschant animal avoit eu sa compagnie, dont elle dit qu’elle avoit fait dans ceste caverne un monstre, sçavoir depuis le nombril en bas en façon d’Ours, & le reste en semblance humaine : mais comme ce meschant animal le vouloit tousjours avoir entre les pattes, l’estrangla de trop le serrer : & comme il le vit mort, jettoit des cris si espouventables, que toute la roche en retentissoit. Ainsi, on la fit laver, habiller de neuf, & couper ses cheveux.
Ne voicy pas, Messieurs, une chose prodigieuse, que la nuict consecutive, que ceste pauvre fille avoit esté r’amenée au logis de son père, cest Ours desespéré d’avoir perdu sa chere prisonnière, ou à la senteur, ou à la piste, ne manque point de venir ceste nuict mesme donner une telle alarme à la porte de la maison où elle estoit, avec des cris & hurlemens si espouventables, que tous ceux de dedans pensoyent entierement estre tous perdus.
Le lendemain les voisins s’assemblerent & firent embusches expres, esperant qu’il reviendroit : ce qu’il ne manque de faire. Incontinent luy fut tiré à heure nocturne, une douzaine d’arquebusades, dont il fut blessé en six endroits. Comme il se sentit blessé, estant tout furieux & en desespoir, il saute une haye, & par cas-fortuit treuve derrière icelle un des serviteurs du pere de ceste ditte fille, armé d’une fourche de fer, de laquelle il ne sceut si bien escrimer, que cest Ours ne l’estranglat sur le champ : puis de rage avec les dents, se jettoit, mordant les arbres & buissons : bien est vray qu’il ne fit pas quarante pas qu’il ne mourust desdites blessures. Plusieurs qui l’on veu mort ont asseuré n’avoir oncques veu Ours d’une telle grandeur.
Pour le regard de la fille, elle est tellement triste & désolée, qu’on ne la peut resjouïr ny consoler Dieu, par sa saincte grace en aye pitié, & preserve les autres d’un tel accident. Ainsi soit-il. ».
C. Joisten, 1980, pp. 121 et 124-125 : récit extrait d’un livret populaire, « A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, 1605, 14 p., Bibliothèque Nationale : Ln 27 5223.

PETIT EPILOGUE

Tous ces documents narratifs savoyards s’intègrent dans une vaste mythologie populaire de l’Ours qui a lié ce fauve à l’homme. Il nous rappelle les rites de fécondations printaniers observés par Arnold Van Gennep, cette Chandeleur des Pyrénées orientales au cours de laquelle un homme déguisé en ours ravit une fille, cette assimilation basque entre Jean de l'Ours et Baxajaun, ce seigneur sauvage, fort et poilu de la forêt d’Iraty, le héros occitan des Pays d’Oc (Philippe Gardy)… ou encore cet ours amoureux d’une femme… ce que l’on a vu surgir à travers le récit de Naves en Tarentaise… Nous voilà revenus à cette ancienne rivalité sexuelle établie entre l’ours et l’homme, à cette nature double que réveille en lui Jean de l’Ours, duale et ambiguë, païenne, à la fois animale de mobilité et spirituelle d’humanité. L’anthropomorphisme en a fait un héros positif. Ne remarque-t-on pas, dans les versions des contes populaires contemporains, qu’il n’existe plus la laideur du personnage qui terrifiait jadis les populations.
Jean de l’Ours, conte merveilleux par excellence, son héros passant des épreuves extraordinaires… Jean de l’Ours, conte philosophique, son héros chutant dans les ténèbres d’un puits (ignorance), découvrant le monde souterrain (compréhension de son fort intérieur), remontant enfin à la lumière (connaissance)… et Jean de l’Ours, conte historique, son héros, naissant d’une femme et du dernier Sarrasin selon la culture occidentale ou différemment selon d’autres cultures du monde… Jean de l’Ours cristallisant non seulement une série de représentations symboliques que l’homme se faisait de l’ours, mais aussi celle de sa propre nature.

Bibliographie (sommaire)

DELARUE Paul et TENEZE Marie-Louise, 1997, Le Conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France. Nouvelle édition en un seul volume, Maisonneuve et Laarose, Paris.
BOBBE Sophie, 2002, L’ours et le loup. Essai d’anthropologie symbolique, Editions de la Maison des sciences de l’homme, Institut National de la Recherche Agronomique., Paris.
GARDY PHILIPPE, 2005, « À la recherche d’un « héros occitan » ? Jean de l’Ours dans la littérature d’oc au XXe et XXe siècles », in Lengas, revue sociolinguistique.
JANIN Frédéric, 2002, « Ours et loups en Savoie (seconde moitié du XVIIIe s - début du XXe s) », L’Histoire en Savoie, n°4, nouvelle série, Société d’Histoire et d’Archéologie de Savoie (version remaniée d’un mémoire de Maîtrise, Université de Savoie).
PHILIPPE Jaenada, 2011, La femme et l’ours, Grasset, Paris.
JOISTEN Charles, 1971, Contes populaires du Dauphiné, I et II, Documents d’ethnologie régionale, Musée Dauphinois, Grenoble - Contes populaires recueillis en Tarentaise, Cahiers du Vieux Conflans, n°89, 2ème trimestre, pp. 57-70. - 1980, Récits et contes populaires de Savoie recueillis dans la Tarentaise, Gallimard, Paris. – Etres fantastiques des Alpes. Patrimoine narratif de la Savoie, Musée Dauphinois et Conseil Général de l’Isère, 2009.
JOISTEN Charles et Alice, 1996, Contes populaires du Dauphiné, t. III, éditions A. Die et Musée Dauphinois - 2000, Contes populaires de Savoie, A Die, Musée Dauphinois

Stephane HENRIQUET