La Bibliothèque Populaire de la Ville de Chambéry (1873-2009)

Introduction

L’histoire des bibliothèques populaires françaises est liée à celle de la lecture publique. Elle prend son origine dans la philosophie des Lumières au 18e siècle mais n’a vu sa réalisation concrète que sous le Second Empire.

Après la Révolution française, des dépôts de livres, issus des confiscations des biens du clergé et des émigrés, sont confiés aux villes. En 1804 un décret signe le désengagement de l’Etat qui reste cependant propriétaire des fonds. Ainsi l’idée de « bibliothèque municipale » est née. Il s’agit notamment de donner au aux classes laborieuses l’accès au savoir et à la culture en créant ce qui s’appelle alors les bibliothèques communales. Cette notion rejoint la mission fondamentale de la bibliothèque publique énoncée par le Manifeste sur les bibliothèques publiques de l’Unesco en 1947 : « Les services de bibliothèque publique sont accessibles à tous, sans distinction d'âge, de race, de sexe, de religion, de nationalité, de langue ou de statut social ».

Cependant ces premiers fonds de bibliothèques ont été constitués par une masse de livres d’érudition et de théologie provenant non seulement des confiscations révolutionnaires mais aussi de « dépôts littéraires » ou de dons de notables. Ces structures n’étaient pas destinées au grand public. Et les villes tardent à les leur ouvrir car elles restent soumises à leur mission de conservation de collections remarquables qu’elles destinent à un choix d’érudits : on parle plutôt de « bibliothèques d’études », la lecture publique restant liée à l’idée d’instruction.

Dès la monarchie de Juillet (1830-1848), qui a transféré la responsabilité des bibliothèques au Ministère de l’Instruction publique (1839), de multiples réseaux se mettent en place pour répondre à la question de l’instruction du peuple et de son accès à l’information. Ainsi le Second Empire voit les bibliothèques se développer dans deux nouvelles directions : les bibliothèques scolaires et les actions de propagande pour la lecture populaire poursuivies par des associations (ayant souvent des objectifs moralisateurs et didactiques) comme la Société Franklin et la Ligue de l’enseignement. Ce sont ces dernières qui feront naître les bibliothèques populaires. On compte à la fin du 19e siècle, 3 000 bibliothèques nommées « populaires » dans les écrits officiels, axées sur la communication et le prêt, et qui ont accepté l’aide et le contrôle de l’Etat. L’essor de ces bibliothèques populaires va « accompagner la laïcisation de la société et le développement de la scolarité, apportant à tous l’accès aux savoirs élémentaires ». (PALLIER, 2006)

C’est donc dans la deuxième moitié du 19e siècle que se développe vraiment la lecture publique telle qu’on la connaît aujourd’hui avec des bibliothèques municipales ayant des professionnels en poste et un principe de prêt à domicile de documents acquis sur un budget communal. La bibliothèque publique contemporaine assume des missions multiples qui étaient auparavant le fait de structures très diverses.(PALLIER, 2006) Les bibliothèques populaires ont commencé à disparaître lorsque la lecture publique est entrée dans son âge d’or.

L’histoire de la Bibliothèque Populaire de Chambéry, créée en 1873, s’inscrit dans ces grandes étapes de l’histoire de la lecture et des bibliothèques publiques en France. Comprendre le processus de création de la Bibliothèque Populaire de Chambéry implique donc de prendre en compte non seulement cette évolution, mais également l’histoire particulière de la Savoie, réunie à la France en 1860.

De la troisième République à la première guerre mondiale (1870-1914)

En France, dès 1880, la lecture devient un « enjeu économique et culturel » (CHARTIER, HEBRARD, 2000) avec notamment l’explosion de la production imprimée qui fait du livre un produit commercial lucratif. Et surtout parce que l’idéologie républicaine unit dans un même projet de rénovation sociale la bibliothèque publique et l’école publique (CHARTIER, HEBRARD, 2000), l’école devenant obligatoire et la maîtrise de la lecture un outil de développement social. C’est le 28 mars 1882 que Jules Ferry propose la loi relative à l’obligation et à la laïcité de l’enseignement.

Cependant, il y a un gouffre entre les objectifs de l’Etat et les résultats. Tout d’abord en raison des carences publiques en matière de crédits, les bibliothèques publiques émargent à la fois aux budgets des communes et de l’instruction publique. La France est ensuite majoritairement rurale, entraînant des querelles locales de pouvoir entre instituteurs, curés, et élus locaux et de fait entre les bibliothèques populaires, scolaires et paroissiales. Enfin, le système scolaire dont hérite la 3ème république possède une institution scolaire bien en place mais sans corps professionnel de bibliothécaires. Il faut ainsi rompre avec le bénévolat et la tradition du conservateur érudit.(CHARTIER, HEBRARD, 2000)

Face à ces problèmes structurels qui retardent la création des bibliothèques publiques municipales, les bibliothèques populaires trouvent toute leur légitimité, et à Chambéry la mission première de cette structure est « l’instruction du peuple ».

Un contexte politique

La situation particulière de la Savoie sous le Second Empire, liée à son rattachement à la France en 1860, a ralenti la révolution industrielle locale. L’artisanat, le commerce et l’agriculture gardent une place prépondérante dans la vie économique savoyarde et de fait « la dispersion de la population ouvrière dans de petits ateliers ne favorise pas la formation d’un esprit de lutte » (SORREL, 1980, p.29). Aussi de 1870 à 1914, les notables locaux restent les catégories dirigeantes. Dans le nouvel ordre social (après la disparition des trois ordres : Noblesse, Clergé et Tiers état) on constate une redistribution des pouvoirs. Mais tous, les notables, les bourgeois, les travailleurs, vont œuvrer dans l’objectif de mettre en place un idéal laïque et républicain. Ils utilisent en toile de fond idéologique la doctrine d’Auguste Comte qui est liée à la confiance dans le progrès de l'humanité par les sciences et à la croyance dans les bienfaits de la rationalité scientifique. « Elle est venue à point pour fournir aux républicains les bases théoriques dont ils avaient besoin. Elle devient la doctrine quasi officielle de sociétés de pensées comme la franc-maçonnerie » (DUBY, 2003).

Désormais la culture des notables dispose d’outils d’influence dont le plus pertinent est l’école. On ne peut que constater l’ambiguïté de la société républicaine qui propose des mutations tout en conservant une structure relativement traditionnelle ne modifiant que partiellement les équilibres en place. L’école primaire, gratuite, oriente les enfants des classes populaires vers le certificat d’études puis « naturellement » vers le monde du travail. Ainsi l’idéal laïque passe par l’éducation de la masse laborieuse et l’instruction des filles. N’oublions pas que les missions principales de l’école de Jules Ferry étaient : généraliser l’usage du français (provoquant la disparition des dialectes locaux) ; diffuser la morale républicaine (laïcité) et développer les savoirs fondamentaux (lire, écrire et calculer). On cherchait à faire naître des citoyens républicains, à même de voter, dans les milieux populaires par le développement de l’éducation et les bibliothèques populaires étaient des outils efficaces.

Une société savante et une personnalité militante

A Chambéry, la lecture populaire se développe sous l’impulsion de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie (S.S.H.A.) et de l’un de ses membres M. Carret . Dans la séance du 4 décembre 1872, Jules Carret parle des services que rendrait à la classe ouvrière la création d’une bibliothèque circulante. Un local et des hommes de bonne volonté pourraient facilement être trouvés. La ville accorderait des vitrines, un appel serait fait par la Société pour collecter de nombreux dons de livres (SSHA, 1872, p.LI). A cette époque, il existe déjà à Chambéry une Bibliothèque municipale. Constituée du don de l’Abbé Amédée Philibert de Mellarède et ouverte au public en 1783, cette Bibliothèque est cependant réservée à un public d’érudits et de chercheurs .

M. Carret est franc-maçon, membre de la loge l’Espérance Savoisienne. La Bibliothèque Populaire chambérienne a commencé à se constituer pendant une période d’affaiblissement des loges entre 1870 et 1877 : la nouvelle République française soutenue par les francs-maçons était fragile et les institutions qui se mêlaient de politique étaient très surveillées voire interdites, ce fut le cas des loges savoyardes. Si l’initiative de cette bibliothèque n’est donc pas une émanation directe des francs-maçons, ce sont cependant des personnalités engagées en franc-maçonnerie qui ont été à son origine.

Il faut dire que « sous l’Empire, les Loges ont représenté l’un des seuls cadres où les républicains pouvaient se retrouver. […] d’ailleurs les principaux chefs républicains, comme Nicolas Parent, appartiennent à cette société. […] Sous la République, le rôle des loges vient de leur quasi monopole : jusqu’en 1900, elles sont pratiquement les seules organisations politiques permanentes, les seuls lieux de réflexion de la bourgeoisie républicaine » (SORREL, 1980, p.93). Politique et humanisme étaient très imbriqués et Jules Carret, membre de la municipalité, se sentait profondément impliqué dans la cause populaire, il souhaitait améliorer la condition ouvrière (SORREL, 1980, p. 100). Pour lui « la politique est l’affaire de tous : pour que chacun puisse remplir ses devoirs, il faut développer l’enseignement primaire laïc gratuit et obligatoire pour les filles et les garçons » (PRATS, 1985, pp.35-49). Avec la Bibliothèque circulante pour outil.

8 janvier 1873 – Création

C’est dans son édition du 10 janvier 1873 que Le Patriote Savoisien annonce la fondation à Chambéry, d’une bibliothèque circulante par la Société d’histoire et d’archéologie (SSHA, 1873, n°14, p VII).

Le secrétaire de la commission d’initiative pour la Bibliothèque Populaire circulante, M. le Baron de Ponnat, développe en mars 1873 l’idée de « non accessibilité » de la bibliothèque publique (Fonds J. Carret). Il explique que le projet s’inscrit dans un mouvement plus large et national de « progrès de l’instruction ». Il mentionne ensuite la délibération municipale du 15 janvier 1873 qui cautionne l’existence de la Bibliothèque Populaire et insiste sur son objectif qui est de « procurer des moyens d’instruction à ceux qu’un certain genre de vie tient éloignés des centres d’études ».

On entend alors par « bibliothèque circulante » : bibliothèque de prêt, en opposition à la structure municipale de l’époque qui était une bibliothèque d’étude. Ainsi Le Patriote Savoisien précise : « la grande bibliothèque de la ville de Chambéry n’est pas accessible à tous […] En outre le règlement défend de laisser sortir les livres […] cette bibliothèque est inabordable pour un grand nombre de personne et surtout pour les ouvriers ; elle n’est pas populaire, puisque la majorité du public n’en peut profiter, et n’est pas circulante, puisque les livres ne peuvent être emportés ni circuler au-dehors (1873) ».

Le conseil municipal prend en considération le projet (SSHA, 1873, n°14, p. XIII) le 19 mars 1873 dans une délibération : « le Conseil municipal considérant qu’il n’existe à Chambéry aucune bibliothèque circulante, considérant l’utilité d’une pareille institution déclare : qu’il appuiera de tout son pouvoir les efforts d’un comité de citoyens voulant fonder une telle bibliothèque, par souscription publique ou dons volontaires de volumes ; que ces dons et souscriptions seront acceptés au nom de la Ville et mentionnés dans un registre spécial ; qu’il ouvrira au budget municipal et à mesure des besoins, les crédits nécessaires pour l’achat ou la confection d’armoires vitrées devant servir au dépôt des volumes, ainsi que les crédits relatifs aux registres et timbres nécessaires au fonctionnement de la bibliothèque ; qu’enfin il ne veut intervenir dans la direction intérieure de la bibliothèque circulante que dans les sens de la mise à la portée du plus grand nombre possible de lecteurs et de la bonne conservation des ouvrages. ». Et le 7 avril 1873, il alloue un crédit de 600 frs pour son organisation et a « même offert une des salles de la maison des écoles laïques [rue Porte-Reine] pour l’installation de cette bibliothèque » (SSHA, 1873, n°14, p. XIV). L'établissement sera effectif le 8 juillet 1873.

Cet aménagement dans des locaux scolaires est cependant rapidement remis en question par l’administration préfectorale qui entre autre conteste l’existence même de cette structure créée sans sa validation. Dans un courrier du 23 novembre 1873, le Préfet s’adresse au Maire en ces termes :
« Comme les bibliothèques publiques quelles que soient leur organisation et leur destination sont soumises à des règlements qu’il m’appartient de contrôler et d’approuver, je vous prie de me donner toutes les informations que vous devez avoir sur les origines, les statuts et le but de cette bibliothèque municipale, dont le caractère ne me semble pas avoir été clairement défini jusqu’à présent, et qui, dans tous les cas, je le répète, ne peut être installée et fonctionner en dehors du contrôle de l’administration supérieure. » (Archives municipales)

Dès lors, le 28 février 1878, l’assemblée de la S.S.H.A. décide d’affecter une des salles qu’elle occupe au palais de justice pour la bibliothèque circulante et de gérer ces documents jusqu’à ce qu’elle devienne publique (SSHA, 1878, n°17, p. XV). Elle est en effet toujours en phase de gestation et va le rester encore plusieurs années.

A ses origines la Bibliothèque Populaire circulante était donc statutairement affiliée à la S.S.H.A. et en tant qu’organisme culturel, soumis à l’autorité du Préfet et au Ministère de l’instruction publique et des cultes. La Ville de Chambéry avait également autorité sur cette organisation et participait financièrement et matériellement à son fonctionnement. Idéologiquement parlant elle était portée, on l’a vu de manière sous-jacente, par l’idéal laïque et l’appui de la franc-maçonnerie.

19 juin 1893 – La Bibliothèque Populaire et les francs-maçons

Régulièrement fournie par de nouveaux dons, confortablement installée dans les locaux du Palais de justice, la Bibliothèque Populaire circulante n’avait visiblement de circulante que le nom. Et en 1893 elle cherchait toujours un organisme de filiation, un lieu facile d’accès et n’était toujours pas ouverte au public. Mais ce ne sont sans doute pas les seules raisons pour lesquelles l’un de ses initiateurs se préoccupa, près de 20 ans après sa constitution, de reprendre les choses en main.

Il faut dire qu’« […] en 1883, le Vénérable (Maître franc-maçon élu par ses pairs pour diriger l'atelier pendant une année) de L’Espérance savoisienne, M. Ménard (également membre de la S.S.H.A.), demandait à son atelier d’étudier les questions préoccupant l’opinion publique afin d’être un laboratoire d’idées pour la société (MARECHAL, 2008, p. 67) ». L’objectif étant d’utiliser tous les outils possibles, tracts, brochures mais aussi des structures en place : sociétés savantes, cercles, comités, ligues, pour diffuser la pensée républicaine et plus largement les idées de la franc-maçonnerie (MARECHAL, 2008, p. 114 et p. 122).

Cela explique pourquoi, le 21 mai 1887, M. Ménard s’était adressé au Maire en ces termes (Archives municipales) : « J’ai l’honneur de vous adresser au nom de la Loge l’Espérance Savoisienne une demande dont vous reconnaîtrez le bien fondé : en 1872 et jusqu’en 1876, la Loge avait pris avec quelques de ses amis, l’initiative de la création d’une bibliothèque circulante ; cette idée fit son chemin ; par l’intermédiaire de la commission nommée à cet effet, de nombreux dons de livres furent faits et la municipalité voulut bien, à cette époque, y contribuer par la fourniture de 4 vitrines destinées à renfermer et exposer ces livres. Malheureusement, suite à une visite faite à notre école municipale par M. Mendu, en 1876, ordre fut donné d’enlever cette bibliothèque de l’école où elle fut installée. A défaut de local propice, elle fut transportée au Palais de justice, où elle est encore entreposée en ce moment. Des quatre vitrines, deux restèrent à l’école, où elles servent encore actuellement, et les autres suivirent les livres. La Loge étant devenue propriétaire du local du club alpin, place Saint Léger, a songé à reprendre l’idée de la bibliothèque circulante. Elle serait installée dans le local du club alpin, et serait administrée par le bibliothécaire de la Loge ».

Ce n’est que 10 ans plus tard que L’Indicateur Savoisien du 29 avril – 06 juin 1893 participe à la renaissance de la Bibliothèque Populaire en soulignant la scission qui existe entre gens du peuple et érudits : « Il y a longtemps que nous avons dit […] que la bibliothèque de Chambéry, malgré toutes les richesses qu’elle possède, malgré l’abondance et la variété des ouvrages en tous genres qui s’y trouvent, n’a jamais été fréquentée par tous ceux qui auraient cependant le plus d’intérêts à s’y rendre souvent, c’est à dire par les ouvriers, […]. Aussi nous sommes heureux d’annoncer qu’une réunion doit avoir lieu […] dans le but de former à Chambéry une bibliothèque populaire. […] c’est par ce genre d’institutions que le peuple s’instruit, surtout par la lecture des historiens de notre époque, lesquels peuvent le mieux lui faire connaître ses droits, ses devoirs, et l’habituer à l’usage de ses libertés ».

Ainsi le conseil municipal a, dans sa délibération datée du 19 juin 1893, autorisé le « nouveau » comité de la Bibliothèque Populaire circulante à prendre possession des ouvrages de cette bibliothèque dont le dépôt avait été confié à la S.S.H.A. par une délibération en date du 8 mars 1878 (SSHA, 1893, n°32, p. CVIII ). La S.S.H.A. est donc démise de la gestion de cette bibliothèque. Et le 14 juillet 1893 on peut lire dans l’Indicateur Savoisien : « […] l’installation est terminée, et l’ouverture de la Bibliothèque aura lieu le dimanche 16 juillet », soit 20 ans après sa création ! Et « en 1901, la Loge pouvait se féliciter du fonctionnement de celle-ci, puisqu’elle regroupait plus de sept mille volumes et les maçons en assuraient le service gratuitement. Si cette création dénote avant tout le souci des maçons de faciliter l’accès des masses aux connaissances, elle leur permettait aussi de diffuser par la même occasion toutes les idées auxquelles ils pouvaient être attachés. » (MARECHAL, 2008, p.122)

A cette époque les structures influentes (ligues, universités…) n’avaient pas de réelle reconnaissance statutaire et ce jusqu’à la loi de 1901 fondant les associations. C’étaient des structures portées par des individus ou des groupements idéologiques, qu’ils soient politiques ou religieux. Ainsi à partir de 1893 c’est clairement la Loge chambérienne, l’Espérance savoisienne, qui se charge de la gestion de la Bibliothèque Populaire, celle-ci dépend en donc « statutairement ». Tout cela bien sûr sous l’autorité de la ville de Chambéry et du Préfet.

1898 – Le Cercle Savoisien de la ligue de l’enseignement

Remise sur les rails, la Bibliothèque Populaire a enfin pris son essor, et ce sont encore les francs-maçons, qui vont œuvrer pour lui donner sa forme finale. Comme « l’énergie des Loges était largement destinée à défendre la laïcité et à combattre les cléricaux (MARECHAL, 2008, p. 115) », « l’Ordre encourageait les Loges à coopérer avec différentes ligues […] ». C’est ce qui va se produire avec le tout jeune Cercle Savoisien de la Ligue de l’enseignement.

On peut lire dans un Bulletin de l’instruction primaire de 1898 (ARNOUX, 1898, p. 114) : « Sur l’initiative de M. le Recteur de l’Académie de Chambéry [M. Laronze], une Ligue de l’Enseignement vient de se créer pour le département de la Savoie. Cette association a pour but de grouper le personnel des divers ordres d’enseignement primaire, secondaire et supérieur, en vue de la défense et de la prospérité de l’enseignement universitaire ; elle s’occupera de l’organisation de cours et de conférences publics, de la création de bibliothèques populaires, et, en général, de toutes les institutions destinées à compléter l’œuvre de l’école primaire. […] Le président est M. Michel, professeur au lycée ». Bien qu’absent des listes de membres des loges, celui-ci a très probablement appartenu à la franc-maçonnerie (MARECHAL, 2008, p.117 ).

Lors de l’assemblée générale du Cercle savoisien du 13 avril 1899 : « […] M. le Pdt expose le but poursuivi par cet organisme : action commune de tous les amis de l’instruction pour la défense et la prospérité de l’enseignement publique et laïque ; union de tous les républicains, sans distinction de nuances, en vue de développer chez la jeunesse les idées de fraternité et de solidarité qui doivent être le principe et la sauvegarde de nos institutions ». « Notre programme, dit M. Michel, n’est autre que celui de la Ligue de l’enseignement, sous le patronage de qui le Cercle savoisien s’est placé dès le début.». La Ligue est un mouvement « associatif » créé dès 1866 par Jean Macé. « C’est un mouvement d’éducation populaire qui permet l’accès à l’éducation et à la culture afin que les citoyens installent durablement une république démocratique, laïque et sociale (TOURNEMIRE, 2000, p.4) ». Même si elle « a toujours été indépendante des organisations maçonniques, il est indéniable que de nombreux francs-maçons, comme Jean Macé et les Loges maçonniques, ont joué un rôle décisif dans son développement (TOURNEMIRE, 2000, p.10) ». Cette Ligue était d’ailleurs bien souvent considérée comme une « œuvre parfaitement maçonnique », L’Indépendant savoyard n’hésitait pas à intituler un de ses articles du 12 octobre 1901 « la Ligue de l’enseignement ou la Ligue franc-maçonnique (MARECHAL, 2008, p. 118) ».

Dans un communiqué (MICHEL, 1906, p.3), J.-R. Michel expliquait : la Ligue de l’enseignement de Chambéry souhaite « favoriser chez ses adhérents la lecture de bons ouvrages et la création de bibliothèques populaires dans les localités importantes », « [il] pense que le Cercle savoisien devra se mettre en rapport avec un certains nombres de Sociétés existant dans notre ville, lesquelles ont spécialement en vue la jeunesse et touchent de plus ou moins près à l’enseignement. Telles sont : la Société du Sou des écoles, la société amicale des professeurs du lycée de Chambéry, la Bibliothèque Populaire, l’Association des anciennes élèves du lycée de Jeunes filles …»

Ainsi, la Bibliothèque Populaire, jusqu’alors liée à des sociétés philanthropiques (S.S.H.A., Loge l’Espérance savoisienne), va bientôt être rattachée au Cercle et dépendre de lui pour son organisation.

Si les statuts du Cercle Savoisien sont soumis pour examen au Président du Conseil, Ministre de l’intérieur et des Cultes par le Préfet de la Savoie et approuvés par arrêté préfectoral du 11 juin 1901, le statut de la Bibliothèque Populaire reste flou. Dans l’Annuaire administratif et commercial du département de la Savoie elle va être recensée dans la même rubrique que les bibliothèques municipales sous l’intitulé : « DIVERS – bibliothèques publiques et musées » de 1902 à 1935, année où elle disparaît littéralement de l’annuaire. Dans ce même document elle apparaît également simultanément dans la liste des « Sociétés savantes et littéraires, cercles, comités, sociétés diverses », mais d’une manière plus irrégulière. Le Cercle savoisien, continue lui d’être mentionné dans les listes de la rubrique DIVERS – sociétés savantes et littéraires, cercles, comités, sociétés diverses (et ce jusqu’en 1941).

« Perturbations territoriales » (1918 – 1939)

Pendant cette période mouvementée, les différents gouvernements n’agissent que pour contrôler et réglementer voire censurer pendant la 2nd guerre mondiale. Ce n’est qu’avec le Front populaire (1936), que la politique interventionniste de l’Etat va fondre au profit d’une nouvelle idée, celle de la Culture populaire. Et surtout, les congés payés et la diminution du temps de travail vont inciter la population à s’intéresser à la Culture loisir. En 1946, le droit à la culture sera d’ailleurs inscrit dans la Constitution.

Par ailleurs, les bibliothèques municipales continuent de se façonner. Après la création du métier de bibliothécaire à la fin du 19e siècle, le développement des catalogues et de la classification et surtout celui de la notion d’accueil et de service à l’usager commencent à dessiner les bibliothèques publiques. Une forme de réseau des bibliothèques s’organise sur le territoire français. Mais toujours les collections sont en majorité en communication indirecte.

A Chambéry la mission de la Bibliothèque Populaire associe éducation et loisir, et cherche toujours à distribuer le « bon livre ».

A partir de 1914 et jusqu’à 1920, la guerre va entraîner de nombreuses perturbations. Outre les dysfonctionnements connus pour tout ce qui concerne les besoins élémentaires de la vie quotidienne, toutes les infrastructures organisées de la vie sociale vont être bouleversées et la Bibliothèque Populaire ainsi que le Cercle savoisien de la Ligue de l’enseignement n’y échapperont pas. Elles disparaissent littéralement des articles des différents organes d’information de l’époque qui eux-mêmes se font rares.

Ce n’est que le 20 mars 1920, que le Patriote Républicain annonce : « L’assemblée générale du Cercle ,… s’est tenue mercredi […], M. Carron, professeur au lycée, a été élu président […], l’assemblée décide, à l’unanimité, la reconstitution du Cercle […]».

Comme pour souligner sa renaissance d’après guerre, la Bibliothèque Populaire va déménager encore une fois en 1920. L’Annuaire administratif et commercial du département de la Savoie indique dans le numéro de 1921, qu’elle se trouve « école de la rue de la banque, entrée rue Pasteur ». Un bibliothécaire et membre de l’Instruction publique va largement contribuer dans les années 20 à rendre plus populaire cette bibliothèque de la ville de Chambéry. Il s’agit de M. Pierre Véron, instituteur à la retraite qui va cumuler les fonctions de bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque municipale de Chambéry et bénévole sur son temps de loisirs à la Bibliothèque Populaire. Il sera d’ailleurs « épaulé » par le quotidien local, le Petit Dauphinois (prédécesseur du Dauphiné libéré) qui va s’atteler à faire la promotion de cette dernière.

Pendant cette période qui comprend deux guerres, les objectifs de fonctionnement de la Bibliothèque Populaire seront soumis aux agitations qui vont secouer Le Cercle savoisien dont elle dépend statutairement. Après la première guerre mondiale, la Ligue de l’enseignement était très affaiblie et diminuée dans ses effectifs et dans les années 20 les associations laïques locales commencèrent à se rassembler en fédération. A Chambéry, dans un courrier au Préfet daté du 18 mai 1932, le président J. Carron soumet à approbation conformément à la loi de 1901, les statuts modifiés du Cercle savoisien. « Cette société adhère à la Fédération départementale des œuvres laïques de la Savoie, et par son intermédiaire, à la Confédération nationale des Œuvres Laïques [ancienne Ligue de l’enseignement] ». Auparavant considéré directement comme étant un représentant de la Ligue, le Cercle devient une ramification subordonnée à la Fédération des Œuvres Laïques. Il est précisé dans ses statuts, outre des actions similaires à l’ancien texte concernant les actions post-scolaires, qu’« elle s’attache à entretenir une bibliothèque populaire (Archives Bibliothèques Municipales) ». Le Cercle savoisien de la Ligue de l’enseignement (section de Chambéry) devient une association (Journal officiel du 25 mai 1932).

Pendant cette période, les deux structures dites de « lecture publique » : la Bibliothèque municipale et la Bibliothèque Populaire ont quasiment une égale importance aux yeux de la municipalité, en témoigne cette lettre du 6 février 1930 du Maire à l’Inspecteur primaire de la 1ère circonscription de Chambéry : « il est indispensable que M. Véron qui, depuis quelques mois, a été nommé bibliothécaire adjoint de la Ville de Chambéry, soit logé à proximité de la Bibliothèque Populaire pour continuer à s’en occuper à tous ses moments de loisirs (Archives municipales de Chambéry) ».
Même si, à la veille de la seconde guerre mondiale, la Ligue est, au niveau national, une puissante organisation bénéficiant de la reconnaissance des pouvoirs publics et du syndicalisme au point d’être reconnue d’utilité publique, elle ne résistera pas aux bouleversements de la guerre. Sous le gouvernement de Vichy, le nouvel état prône le retour aux valeurs traditionnelles et le combat entre les laïques et les conservateurs reprend de plus belle. Le général Weygand déclare, devant le conseil des ministres : « tous les malheurs de la Patrie proviennent du fait que la République avait chassé Dieu de l’école. Notre premier devoir sera de l’y faire rentrer ». Après avoir dissout la franc-maçonnerie, le pouvoir en place s’en prend aux organisations laïques, la Ligue de l’enseignement doit alors entrer en clandestinité.

A Chambéry, le Cercle savoisien se voit obligé d’obéir au gouvernement et change de dénomination pour devenir le « Cercle savoisien de l’éducation populaire ».

« Les trente glorieuses » (1945 – 1979)

Après guerre les mentalités changent et l’on estime dans les milieux institutionnels « qu’il faut lire à la fois pour s’informer et, se former, recourir à la lecture de plaisir et, à des apprentissages efficaces ». Les deux discours opposant la lecture de formation (d’école ou d’église) à la lecture consommation (d’information ou de loisir) se rejoignent donc. On peut parler de « lecture consensus ». La profession de bibliothécaire qui se développe au début du 20e siècle met en avant que : « le lecteur doit être considéré comme un citoyen libre : il lit de son plein gré, doit être guidé techniquement mais non contrôlé idéologiquement au nom de la liberté individuelle et de la démocratie culturelle (CHARTIER, HEBRARD, 2000) ».
Il y a pendant cette période un accroissement de la demande culturelle et particulièrement de la lecture du fait de la conjonction des progrès techniques associés à de nouvelles conditions sociales économiques et politiques. La croissance du revenu moyen, la réduction du temps de travail, la hausse des niveaux de vie créent de nouvelles attentes.

Pour répondre à cette demande on remarque qu’ « entre 1945 et 1974, la culture devient « affaire d’Etat (ROBINE, 2000, p44) ». Le Ministère de la culture est créé en 1959. Par volonté politique il s’agit de mettre la culture au service de tous, élargir son public en la popularisant, André Malraux propose de la démocratiser et ce selon deux axes de progression : la construction d’équipements conçus pour tous les types de publics, (on parle de développement de la lecture publique et d’aide à la création) et le développement d’une éducation culturelle. L’institution d’une véritable politique culturelle et des équipements qui l’accompagnent ne pouvant cependant exister que grâce à une évolution parallèle dans les politiques scolaires. (ROBINE, 2000, p. 45). On constate ainsi une volonté d’instruire au delà des savoirs fondamentaux (lire, écrire, calculer). C’est sous le mandat du Président De Gaulle que s’ouvre l’enseignement à la culture, aux sciences et à la professionnalisation des matières (création des I.U.T., de la formation permanente). L’obligation scolaire passe de 14 à 16 ans.

C’est dans ce contexte que les bibliothèques de lecture publique prennent leur essor car l’augmentation de la part de la population faisant des études, le développement de la politique culturelle de l’état et ensuite des collectivités territoriales, l’utilisation de l’outil informatique dans les bibliothèques municipales et l’accès libre (qui se développe surtout après 1970) sont autant de facteurs contribuant à leur expansion. (ROBINE, 2000)

Les bibliothèques populaires suivent le mouvement et celle de Chambéry propose elle aussi l’objectif consensuel dans ses statuts en se donnant la mission de « distraction et lecture ». Elle semble perdre cependant peu à peu son objectif d’éducation populaire.

Partenariat entre bibliothèques

Après guerre, la Ligue se reconstitue. Mais les associations catholiques et les parents d’élèves de l’enseignement privé créent les APEEL (Association de Parents d’Elèves de L’enseignement Libre) pour revendiquer le droit à « l’enseignement libre » qui vise à permettre de choisir son enseignement. En réponse, la Ligue conforte l’action dans tous les départements des Fédérations des œuvres laïques avec l’appui de l’Education nationale afin qu’elles soient le « bras militant » de l’Education nationale (1947 création de la FCPE, fédération des conseils de parents d’élèves). En 1966 la Ligue prendra le nom de « Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente » et outre l’éducation laïque, elle ouvre ses pôles d’activités aux loisirs éducatifs et à l’éducation permanente. Toujours affiliée à cet organisme, la Bibliothèque Populaire s’entendra alors à appliquer ces nouveaux préceptes en s’associant à la Bibliothèque municipale notamment.

Reconnue par la municipalité, menée de main de maître par des personnels inspirés, passionnés et bénévoles, issus de l’instruction publique, la Bibliothèque Populaire va connaître une longue période de fonctionnement confortable. Sa renommée se construira sur l’efficacité de membre de l’enseignement dévoués tels J.-R Michel (1860-1920, professeur au lycée de garçon, président de la Ligue de l’enseignement en 1900, président de la SSHA dès 1905 et bibliothécaire à la Bibliothèque Populaire à la même époque), P. Véron (1874- ?, instituteur en retraite qui cumulait les fonctions de bibliothécaire à la Bibliothèque Populaire et à la Bibliothèque municipale dans les années 20-30) déjà cités et M. Ruffier (instituteur en retraite, bibliothécaire dans les années 50 à 70) ensuite, pour ne citer que les plus connus.

A l’occasion de la « Semaine nationale de la lecture », campagne nationale lancée par les libraires en mai 1966, « la Bibliothèque municipale, que dirige M. Casanova et la Bibliothèque Populaire de M. Ruffier, organisent […] une exposition de livres rares et anciens dans le hall du musée (MONTANT, 1966) ». Dans cet article du Progrès on comprend que la philosophie du début perdure et une forme de complémentarité est soulignée : « […] ces deux bibliothèques sont bien différentes. Les étudiants viennent travailler dans la première tandis que les retraités trouvent matière à distraction dans la seconde ». Cependant sans le savoir, une menace commence silencieusement à se dessiner : « M. Casanova n’a pas beaucoup de problèmes : 30 000 lecteurs par an et 150 000 livres, seule la place manque. Mais la Bibliothèque municipale ne peut servir d’exemple. Car elle joue encore le rôle de la salle d’études pour étudiants qui sera construite à la Faculté de Jacob-Bellecombette. Quant à l’autre public, celui qui lit pour se distraire, il faut lui donner du temps […] ». Ceci préfigure en fait un développement qui fera ensuite progressivement tomber dans l’oubli la Bibliothèque Populaire. Mais pour le moment on en est au partenariat.

Changement de locaux. (24 septembre 1972)

Visiblement très fournie et très populaire, la Bibliothèque Populaire commence cependant à se sentir à l’étroit dans ses locaux rue Pasteur. La municipalité consciente du problème trouve alors une solution.

Dans le Dauphiné Libéré du 24 sept 1972 (année du livre sous l’égide de l’Unesco), un article sur la Bibliothèque Populaire, communément appelée « la BB pop’ », célèbre son emménagement dans de nouveaux locaux, rue Victor Hugo. Il y est précisé que le Cercle Savoisien en a la charge. « Cette réalisation de la municipalité constitue un atout supplémentaire permettant de remettre en honneur la lecture et un complément intéressant au réseau de lecture ».

La Bibliothèque Populaire continue d’avoir sa place au sein des différents organismes culturels reconnus par la Ville de Chambéry. En 1975, à l’initiative de la Maison de la Promotion sociale, un « premier » recensement des centres de documentation de l’agglomération chambérienne est effectué (Archives administratives des BM de Chambéry). Il signale la Bibliothèque Populaire : « fondée il y a 85 ans par la Ligue de l’enseignement et animée par les membres de l’enseignement, elle s’est donnée pour objectif l’éducation et l’instruction des milieux populaires. […]». Cependant sa position vis à vis de la lecture publique et particulièrement vis à vis de la Bibliothèque municipale commence à changer, elle fait désormais partie des « collectivités » bénéficiant de dépôts de livres, service mis en place en septembre 1978. Cette collaboration sera effective jusqu’en 1981.

Le 5 février 1975, la société fondée à Chambéry le 1er mars 1900 sous le nom de Cercle savoisien de la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente, contrainte sous le régime de Vichy, de modifier ses statuts, et de prendre le nom de « Cercle savoisien d’éducation populaire » décide de reprendre son nom initial et de refondre ses statuts en abrogeant tout disposition antérieure. Il est précisé en premier point de l’article 2 de ses statuts : « il s’attache spécialement à assurer le fonctionnement et le développement du service de lecture publique connu sous le nom de Bibliothèque Populaire de Chambéry selon les règlements établis par la Direction des Bibliothèques du Ministère de l’Education et les directives techniques données par la Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente. » Ainsi Cercle Savoisien et Bibliothèque Populaire semblent ne devenir qu’un. On est bien loin des activités militantes des années 1900 mais l’approche de la lecture reste liée aux préceptes éducatifs. La Ville fournit toujours matériel et locaux.

« L’époque actuelle » (1980 – 2009)

Au début des années 80, l’Etat doit « tenir compte en premier lieu des transformations profondes de la société française depuis 1973, c’est-à-dire en gros depuis le début de “ la crise ”: augmentation de l’insécurité concernant l’emploi et accroissement considérable du chômage, difficultés de conditions de vie, du logement, etc., autant d’éléments jamais pris en compte mais dont on peut penser qu’ils ne facilitent pas forcément une lecture distrayante et qu’ils renforcent au contraire les lectures plus utilitaires liées à une activité professionnelle présente ou souhaitée (POULAIN, 1988) ». C’est aussi l’époque de la découverte de la « fracture sociale de l’illettrisme : il y a ceux qui savent réellement lire et exploiter les informations nécessaires à la vie sociale, professionnelle et civique et les autres (CHARTIER, HEBRARD, 2000) ».

« On sort des discours normatifs sur la lecture. Aux propos antagonistes portés par des institutions séparées (Eglise, Etat, bibliothèques écoles…) s’est substitué un discours totalisant, largement porté par tous les professionnels qui […] se soucient de faire lire des publics variés. La lecture est devenue une valeur syncrétique universelle (CHARTIER, HEBRARD, 2000) ». Pour preuve, elle devient un axe prioritaire du gouvernement socialiste (politique du prix unique du livre, droit d’auteurs, combat contre l’illettrisme) et est considérée comme un outil indispensable de communication, d’intégration.(HORELLOU-LAFERGUE, 2007). Ainsi, « après 1981, on constate une très forte relance des créations de bibliothèques, l’Etat a préparé la décentralisation en apportant un fort appui à l’équipement et aux acquisitions. Actuellement tous les départements sont dotés d’une bibliothèque. L’évolution des nouvelles technologies et notamment le développement des autoroutes de l’information a cependant conduit les bibliothèques à subir une profonde mutation (PALLIER, 2006) ».

En 1995, l’Etat instaure un Plan d’action pour le livre et la lecture qui met l’accent sur la médiation et le partenariat dans l’action culturelle en direction des publics éloignés du livre. On retrouve un peu l’idée interventionniste des débuts des bibliothèques puisqu’un des intérêts avoué de ce plan est de « conduire les publics effectifs ou potentiels à s’approprier les livres, à faire les meilleurs lectures et à en tirer profit ».
« C’est ainsi que les bibliothèques du 20e succèdent aux bibliothèques populaires créées pour inciter les couches populaires à lire et aux bibliothèques savantes consacrées à la lecture savante et à la conservation de collection patrimoniales. Ce double héritage fait des bibliothèques d’aujourd’hui des lieux où se côtoient une mission de conservation et de préservation de fonds précieux ; et une mission de lieu d’accès et d’incitation à la lecture de diffusion du livre. Lieu de lecture et d’étude et lieu de convivialité (HORELLOU-LAFERGUE, 2007) ».

Dans les articles de journaux consacrés à la Bibliothèque Populaire de Chambéry, on s’aperçoit alors qu’elle s’adresse et touche essentiellement un public de personnes âgées et plus particulièrement de retraités.

Développement urbain

La Ville de Chambéry a programmé en cette fin des années 80 un ensemble de projets de restructuration urbaine de quartiers : Freizier, Bernardines, Barbot et aussi l’îlot de la Libération. Ce dernier implique notamment la démolition du bâtiment des anciennes imprimeries chambériennes où étaient logées plusieurs associations dont la Bibliothèque Populaire. Dès le début du projet le problème crucial du relogement de ces associations s’est présenté à la municipalité. Ce n’est que le 11 juin 1990 que l’on apprend que la démolition des locaux rue Victor Hugo est prévue pour la fin Août et que la Bibliothèque Populaire sera relogée à l’école Pasteur (Archives municipales de Chambéry)

Elle retourne ainsi s’installer avec les ouvrages les plus contemporains de son fonds dans ses anciens locaux, plus étroits et plus difficiles d’accès, de l’impasse Michelet.

Mouvement national de développement de la lecture publique.

Dans le cadre de l’essor national de la lecture publique, la Commission des Affaires culturelles de la Ville de Chambéry avait organisé une réunion le 28 juin 1980 présentant un « plan de développement des bibliothèques de quartier » qui proposait de concevoir des petites bibliothèques « bien adaptées en chaque lieu ». A cette époque avaient été créées, en plus de la bibliothèque d’étude située à l’étage du musée, la bibliothèque de Maché (en 1972) et la bibliothèque des Combes à Chambéry le Haut (en 1981). Le découpage proposé considère outre de petites structures supplémentaires, une ou deux bibliothèques de grande taille (600 m²) pour le centre ville, avec un aménagement du rez-de-chaussée du Palais de justice et une construction dans le quartier des casernes. Dans son analyse de la situation du centre ville, M. Casanova (conservateur de la Bibliothèque municipale) précise : « il nous faut noter aussi dans le secteur la présence de 2 bibliothèques non municipales qui ne sont pas négligeables : La Bibliothèque Populaire avec plus de 20 000 volumes souvent vieillis il est vrai, s’adressant essentiellement aux adultes ; la bibliothèque du quartier Saint Joseph qui a perdu tout caractère confessionnel. Malgré l’intérêt de ces différentes réalisations, il apparaît à l’évidence que ce centre ville est fortement sous-équipé ». M. Casanova sera approuvé lors d’une réunion le 5 juin 1980 et « le projet d’une bibliothèque de type III (600 m²) dans le quartier des casernes a tout de même été retenu. Cet établissement deviendrait bibliothèque d’étude, tandis que l’actuelle bibliothèque centrale se transformerait en Musée. » On sait maintenant ce que deviendra ce projet, et c’est la Médiathèque Jean-Jacques Rousseau qui verra le jour.

Même si en 1981, la Fédération des œuvres laïques, qui a effectué une enquête sur la lecture en Savoie en faisant un recensement des structures existantes, mentionne la Bibliothèque Populaire celle-ci décline (F.O.L. 1981)

Démantèlement de la Bibliothèque Populaire

En 1990, lors de sa réinstallation dans l’école Pasteur, la Bibliothèque Populaire n’a pas déménagé l’ensemble de la collection. Une partie de ses ouvrages, les plus anciens, ont été proposés à la Médiathèque Jean-Jacques Rousseau en août 1990. Ce sont environ 4 900 livres qui ont intégré les magasins de conservation. Cette collection constitue une véritable représentation de la littérature populaire de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. Composée essentiellement de romans, on côtoie ainsi les auteurs représentatifs d’une époque (Ohnet, Lichtenberger, Trilby, Foleÿ…) peut valorisée de l’histoire de la littérature française. Son intégration dans le catalogue des Bibliothèques Municipales de Chambéry est en cours et une étude de contenu sera menée.

Le 28 novembre 2005, le Cercle Savoisien de la ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente perd son ancien titre et disparaît au profit de la Bibliothèque Populaire dans une déclaration à la Préfecture de Savoie. Son nouvel objet consiste à assurer le fonctionnement et le développement du service de lecture auprès des personnes intéressées. Ses objectifs deviennent bien modestes.

En ce qui concerne la participation de la municipalité à la Bibliothèque Populaire, elle a été constante tout au long de l’histoire de cette association, outre des représentants de la municipalité toujours présents aux assemblées générales, des locaux renouvelés ou restaurés lorsque nécessaire, elle a octroyé des subventions dans le cadre des aides aux associations culturelles.

Conclusion

Dans un article, le 31 octobre 1991, le Dauphiné libéré signalait « A l’heure où la Ville termine la Médiathèque luxueuse et riche, il n’est pas inutile de rappeler l’existence de la Bibliothèque Populaire, une des plus anciennes de Chambéry. […] elle a connu bien des vicissitudes lors de déménagements successifs […] elle fonctionne actuellement à l’Ecole de la banque ou Pasteur, sous le nom moins pompeux de « Bibliothèque populaire » ou « Bibliothèque des Vieux » comme l’ont baptisée les enfants. » On ne peut s’empêcher de remarquer que cette structure destinée à l’origine au « peuple » (dans son acception la plus large) est désormais destinée à un public réduit. Cette bibliothèque à l’histoire si riche et ayant connu des heures de gloire est en totale perte de vitesse. La lecture populaire est concurrencée par la lecture publique.

Il a finalement fallu une scission entre la Médiathèque, structure « officielle » de lecture publique, vitrine de la politique culturelle de la Ville et cette bibliothèque associative, aux collections vieillissantes, pour que cette structure tombe progressivement dans l’anonymat. Très liées l’une à l’autre dans leur histoire, complémentaires dans leurs origines puis partenaires par la suite dans le combat pour la promotion de la lecture, la lecture publique a pris le dessus sur la lecture populaire au détriment des énergies bénévoles. Les différents statuts de cette association montrent combien son existence a été liée à la vie politique et culturelle française et l’évolution des courants de pensée dans le monde de l’éducation populaire a implicitement contribué à l’effacement de la Bibliothèque Populaire chambérienne. Aujourd’hui, avec une trentaine d’adhérents seulement et logée dans des locaux que l’école, propriétaire, souhaite récupérer, on ne peut qu’être pessimiste sur son devenir…

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES
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DUBY Georges, dir., 2003. Histoire de la France des origines à nos jours. Paris, Larousse, 1258 p.
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HORELLOU-LAFERGUE , Chantal, 2007. Sociologie de la lecture. Paris, La Découverte, 128 p.
MARECHAL Romain, 2008. « La franc-maçonnerie dans les pays de Savoie : 1856 - 1944 », Mémoires et documents de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, n°111, 231 p.
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ARTICLES
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1872. Mémoires et documents de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, n°13, p. LI
1873. Mémoires et documents de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, n°14, p VII ; p. XIII ; p. XIV
1878. Mémoires et documents de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, n°17, p. XV
1893. Mémoires et documents de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, n°32, p. CVIII
MONTANT, H., 14 mai 1966. « Le livre a-t-il sa place dans la civilisation des loisirs ? », Le Progrès, p. 5

SOURCES
Archives administratives de la Médiathèque J.-J. Rousseau, 1975
Archives municipales de Chambéry, 1887, Cote : 2R2
Archives municipales de Chambéry, Dossier de personnel de la Ville, 1930
Archives municipales Chambéry, Cote : PER 21, 1990
Fonds J. Carret de la Médiathèque, Cote : SAV C 620, pochette 567
Statuts du Cercle savoisien de la Ligue de l’enseignement, 18 mai 1932, Archives de la Bibliothèque municipale, dossier constitutif de l’histoire de la Bibliothèque Populaire.

Sophie Manavella Cuenot

(Bibliothécaire à la Médiathèque Jean-Jacques Rousseau)