Convention de présentation de textes oraux en Savoie

(UE LLOC54, Patrimoine régional immatériel et 562, Mise en valeur et transmission du patrimoine matériel et immatériel,  LLOC 57, 64 et 65, Université Nice Sophia Antipolis)

LA FORME « NATURELLE » DU RECIT ORAL

Au lieu de vouloir étudier une « réalité linguistique », de nombreux ouvrages régionaux étiquetés « contes et légendes » présentent une mode littéraire désireuse de rendre une histoire plus sympathique ou plus poétique : dès lors, ils modifient des éléments narratifs jugés inesthétiques, absurdes, incompréhensibles, ou pire encore, peu vendables. En son temps et à plusieurs reprises, Arnold Van Gennep soulève, véritable problématique pour tout ethnologue soucieux de pouvoir observer une société sous ses traits culturels et linguistiques :
« Il faut noter exactement les paroles du narrateur et ne pas remanier son récit sous prétexte de style ; il faut surtout conserver les mots patois et les tournures dialectales ; il faut aussi tâcher d’obtenir le même récit d’autres conteurs, pour discerner, s’il y a lieu, les modifications individuelles et les influences littéraires ou scolaires. Il faut enfin indiquer avec soin le sexe, l’âge, la condition sociale du conteur […] » .

« […] Je ne prétends pas que notre manière scientifique de présenter les motifs de contes et de légendes soit parfaite ; du moins elle a pour but de ne pas laisser l’homme instruit intervenir dans les modes d’expression des conteurs eux-mêmes qui, par définition, sont ruraux. Or, rural ne signifie pas grossier, ni inférieur, mais dans le cas étudié, direct et naturel. Faire d’une histoire contée en bon patois savoyard ou en français local, un récit à la manière de Nodier, de Mérimée ou de tel autre écrivain romantique que l’on préfère, c’est être malhonnête vis-à-vis du peuple, qui a autant de droits de s’exprimer, selon les goûts personnels et son sens de l’harmonie verbale que tel petit bourgeois plus ou moins bachelier, qui s’efforce d’imiter les « bons auteurs » […] » .
Cette volonté de respecter la forme naturelle des récits ne veut pas mettre en exergue une pseudo pureté ou pseudo authenticité perdue, pas plus servir une quête passéiste et nostalgique… mais elle désire soutenir une cause scientifique : si l’on veut décrire les mentalités, étudier le langage de la société populaire, la forme et le fond du récit, il est obligatoire d’avoir le support brut d’après lequel le document a été transmis. A propos d’une collecte de P. Nauton, directeur de l’Atlas linguistique et ethnographique du Massif central en 1965, Geneviève Massignon rappelle que les contes populaires sont précieux pour étudier la grammaire et la stylistique : le dialecte étant le « véhicule habituel de ces récits » .
Or, la plupart des récits recueillis au XIXe s ne présentent pas le ton original d’une société car les auteurs ont retravaillé les textes sans chercher à en comprendre l’histoire et en accumulant des théories souvent vaines (cf. R. Schenda, à propos du récit légendaire) . Au XXe s, on trouve encore des auteurs très peu soucieux de la source originelle d’un récit. D’autres textes, malgré une forme un peu littéraire, présentent un contenu dans lequel on perçoit la veine populaire. Le caractère « vulgaire » attribué à l’oralité narrative populaire est un préjugé qui a « la vie dure ». Aujourd’hui encore, des personnes trop habituées à l’écriture littéraire qualifient l’ethnotexte de « petit nègre » alors qu’il s’agit tout simplement de l’expression réelle de la société ! Une fois le texte oral « modifié », on « n’entend plus » l’auteur du récit oral : une voix s’est éteinte. Si la narration est difficile à la compréhension, on doit trouver les moyens capables de faire comprendre le récit (notes et indications entre crochets), de ne pas froisser le narrateur (marquer les initiales de son patronyme, utiliser l’anonymat).

PRESENTATION DU DOCUMENT ORAL, FRANÇAIS ET DIALECTAL, REMARQUES LINGUISTIQUES

Codes et sigles
Le mode italique indique les formes dialectales ou régionales d’un mot ou d’une expression, voire un terme pris dans un sens particulier. La césure […] indique une obtention de phrases interrompant la continuité du discours. Les crochets [ ] servent à placer les interventions de l’enquêteur dans le texte oral ou préciser des gestes en lien direct avec le discours narratif : [rire] / [sourire] / [mime]. Ce qui est placé entre parenthèses ( ) est toujours un propos du locuteur (narrateur). L’abréviation Q. désigne une question généralement de l’enquêteur. S’il s’agit d’une question posée par une personne autre que lui, l’identité de celle-ci est indiquée. La plupart du temps, les notes renvoient le lecteur à des définitions, des explications de syntaxes ou de vocabulaire propres à la langue régionale ou populaire, voire des informations topographiques.
L’oral ne possède pas la fixité qui caractérise l’écrit. Les récits oraux, ayant la capacité d’évoluer, laissent apparaître différentes versions d’une même histoire, d’où la numérotation de chaque version. Le sigle > est suivi du nom de la commune pour laquelle le récit est valable (ce n’est pas nécessairement le lieu de rencontre avec le narrateur qui a pu être interrogé hors de son village d’origine).
Le tableau de références
N° du doc. Informateurs, date,
lieu de l’enquête Sources de l’enquête Localité pour laquelle le doc.
est valable Secteur régional ou anciennes provinces Nbre
de doc.

Les références sont regroupées dans un tableau qui indique pour chaque récit, le nom et prénom, l’âge, l’activité de l’informateur, le lieu et la source de l’enquête. Le tableau se présentera sous la forme suivante :
Remarques linguistiques
Indépendamment des langages dialectaux, deux énoncés français coexistent : le français écrit (littéraire) et le français parlé (populaire). Ce français parlé, celui du quotidien, naturel, libéré de maintes conventions de l’écrit, est imprégné de syntaxes particulières, d’argot et de régionalismes. Il connaît des variations par régions. On peut admettre des français parlés car il n'y a pas de langue orale homogène ou standardisée. Le français écrit ne possède pas de variations et sa structure ne se confond donc pas avec le français oral. Sous sa forme phonique, celui-ci présente presque une syntaxe et une grammaire différente.
Quant au français populaire et français régional : les formes du premier sont connues partout ; celles du deuxième, dans des zones géographiques déterminées. Le français régional est un français qui conserve des traits locaux. Ces variantes sont d’ordre lexical, sémantique, grammatical et phonétique. Le français régional concerné dans l’ouvrage est celui de la Savoie (Haute-Savoie, incluse), un français qui existait déjà au XVIe s. Ce français régional s’est maintenu dans le quotidien en laissant des termes dialectaux s’introduire dans le français général (diots, frédier…) et ayant, certes des différences de prononciations (et de sens), tenus comme « normaux » alors que le français général les considère familiers. « Le français régional a ses propres registres de langue (familier, argotique, etc.) et crée ses figures de style par les mêmes procédés que le français général. Et comme pour toutes autres langues, on y trouve des emprunts aux régions voisines […] » . On ne confondra pas non plus français régional, français familier et argot. Ces langages sont parfois visibles sous les mêmes formes dans toute région. L’argot est un langage populaire particulier dont il est difficile de déterminer les frontières avec le français populaire général. Le français oral présente trois types d'énoncé : déclaratif, injonctif, interrogatif. Les formes interrogatives sont nombreuses.
Le mode de transcription phonétique des langages dialectaux
Les « patois » savoyards appartiennent au franco-provençal, dialecte revenant au champ linguistique gallo-roman . Ces langages sont différents d’une commune à une autre. Si le vocabulaire ne diffère pas, c’est tout au moins l’accent. Le patois est une langue qui n’était pas de tradition écrite, ce qui, en pays de Savoie, a incité les sauveteurs de ce patrimoine immatériel à établir une graphie dite « de Conflans » . Cette graphie facilite considérablement l’ethnographe quand il retranscrit des termes dont la prononciation reste particulière. Même si certains ne la trouvent pas parfaite, la graphie de Conflans permet de réécrire un langage dialectal. Le soulignement d’une lettre, comme a ou e marque l'accent tonique. Les eu : eû pour le eu fermé (veut) et eù pour le eu ouvert (peur) Le o : o ouvert du français « sol » ou « bonne » - ô : o fermé du français « côte ». Le son et ou ai est indiqué par è. Le son entre le a et le o sera indiqué par ä. Le son i : signalé par i, le y n'étant pas le y français qui indique le son i, mais uniquement le son ye de choyer. Le son nye de gagner n'est pas indiqué par le gn français mais par ny : nyèlé (et pas gnèlé). Le son in ou an/en bénéficie d’un trait lorsque an ou in est suivi d'un son n : tan-na (sinon tanna serait lu tana). Le son ke existe par la lettre k (la lettre qu est remplacée par la lettre k). Le son s est signalé par le s français et par ss devant une voyelle. Dans l'ensemble, il n'y a pas de double consonne dans les mots. Le h n'existe pas et ne sert qu'à indiquer une expiration/aspiration (cf. borh, ham…). L'apostrophe n'existe pas : (le et non l'). Le e final d’un mot, souligné ou non, se prononce.

BIBLIOGRAPHIE

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ROUAYRENC CATHERINE, Le français oral, II « L’organisation de l’énonce oral », Belin Sup, Lettres, Clamecy, 2010.
RUDOLF SCHENDA, « Remarques sur le contenu socio-historique des récits légendaires », Croyances, récits et pratiques de tradition. Mélanges Charles Joisten (1936-1981), Le Monde Alpin et Rhodanien, n° 1-4, 1982, pp. 185-192.
ARNOLD VAN GENNEP, Le Folkore, Stock, 1924, pp. 58-59 ; La Savoie, Curandéra, 1991, p. 364.

Stephane HENRIQUET