Ces Chambériens qui ont opté pour le Piémont en 1860

Ce texte trouve sa source dans un travail de recensement des tombes anciennes du cimetière de Charrrière Neuve à Chambéry. Il s'agit d'un travail d'amateur, loin d'être achevé (il y a près de 1 000 concessions perpétuelles au cimetière), sans cesse remis en cause par des découvertes dans les archives familiales, qui s'appuie sur les archives municipales et les publications de Paul Guichonnet, Jacques Lovie, Christian Sorrel et Hubert Heyriès (voir bibliographie).

Le cimetière de Charrière Neuve, ouvert en 1933, abrite une grande partie des tombes anciennes du cimetière du Paradis, principal cimetière chambérien à partir de 1840 fermé et transféré après le bombardement de 1944. Ces tombes anciennes sont des concessions perpétuelles acquises par les familles de notables chambériennes dès 1844.

Un certain nombre de ces notables ont choisi en 1860 de conserver leur nationalité et de suivre le destin italien de la Maison de Savoie tout en gardant des propriétés à Chambéry et en revenant s'y faire enterrer. Ces quelques familles ont joué un rôle important dans la construction du royaume d'Italie mais aussi dans l'urbanisme chambérien puisque leurs domaines encerclaient la ville, comme le faisaient avant la Révolution les clos monastiques, montrant par là même leur réussite. Côté Chartreuse, on trouvait les Martin Franklin et leur Clos de la Calamine, puis les Blanc et leurs propriétés de Bellevue, côté Bauges, les Barral, les Gerbaix de Sonnaz, de nouveau les Martin Franklin, les Bracorens de Savoiroux... Leur histoire est peu connue car elle se trouve surtout dans des archives privées qu'il n'est pas facile de consulter, certaines familles ayant disparu, d'autres étant dispersées dans des pays éloignés, d'autres encore ayant oublié ou accordant peu d'intérêt à cet événement...
Après avoir mis en avant un certain nombre de faits concernant ce choix de nationalité, je présenterai quelques familles chambériennes et leur destin italien.

Le choix de conserver la nationalité sarde

L'article 6 du traité de réunion de la Savoie à la France stipule « Les sujets sardes originaires de la Savoie qui entendront conserver la nationalité sarde jouiront pendant l’espace d’un an à partir de l’échange des ratifications et moyennant une déclaration préalable à l’autorité compétente de la faculté de transporter leur domicile en Italie et s’y fixer auquel cas la qualité de citoyen sarde leur sera maintenue. Ils seront libres de conserver leurs immeubles sur les territoires réunis à la France ». En clair, ceux qui souhaitent ne pas devenir français peuvent conserver leurs propriétés en Savoie mais ils doivent aller s'installer en Italie. La France ne veut pas sur son territoire de forces d'opposition pour ne pas compromettre l'unité nationale, surtout dans des provinces nouvellement acquises.

Dans les faits, cet article entraîna des procès car il ne prévoit pas, par exemple, la faculté d'option pour la femme mariée et les enfants mineurs. Tous suivent impérativement la nationalité du mari et du père. La jurisprudence française finira par reconnaître le droit d'option personnel aux femmes mariées à la condition d'y avoir été autorisées par leur mari ou par décision de justice.

Quant aux enfants mineurs, ils suivront toujours le sort du père, ce qui va engendrer des difficultés lors de la conscription, certains jeunes étant réclamés par les deux pays. On voit par exemple arriver au tribunal le cas de Claude Porraz né le 29 décembre 1841 à Chambéry qui a réclamé la nationalité sarde conformément au traité du 14 juin 1860 mais qui était mineur au moment des faits et a donc suivi la nationalité de ses parents français.

Un cas particulier existe : celui des mineurs inscrits dans les écoles militaires piémontaises au moment de la cession de la Savoie à la France. Bien entendu, ils sont formés par le Piémont pour rester à son service. Or, de par le traité, ils sont devenus français et doivent le service à la France. En 1863, le Ministère propose (ADS. 7R 1) leur naturalisation par le Gouvernement italien avec l'autorisation de la France. En attendant, le Préfet les omet des listes et autorise l'ajournement de tirage de tous les officiers et sous-officiers qui n'ont pas encore présenté les lettres de naturalisation italienne.

Sont ainsi naturalisés italiens :

Alexandre Charles Octave de Loche, attaché au Cabinet particulier de Victor Emmanuel II en 1864 (né le 7 mars 1843 à Grésy sur Aix) ;
Edmond de Viry capitaine d'artillerie dans l'armée italienne (1863) ;
Ferdinand François Revuz lieutenant dans l'artillerie au 9e régiment né le 8 septembre 1840 à Chambéry (1864) ;
Guillaume, François, Marie, César d'Oncieu de la Bâthie né le 19 juin 1842 à Chambéry, du 9e de cavalerie ;
François Turinaz né le 27 janvier 1842 à Chambéry dont le frère est professeur de théologie au grand séminaire de Chambéry. Il est sous-lieutenant dans l'infanterie et inscrit à St Genix où habite sa mère ;
Eugène Gotteland fils de boulanger de Chambéry, né le 19 janvier 1843 à Chambéry, sous lieutenant ;
Berthet sous-lieutenant de cavalerie né à Yenne ;
Joseph Marie Gaudier né à Samoëns mais dont le père est percepteur à Chindrieux ;
Antoine Girod de Chambéry. Sous-officier aux chevaux légers de Caserta, né le 18 septembre 1842 d'un père cafetier. A opté en 1860 pour l'Italie avec le consentement de sa mère devenue française. On lui a accordé 2 ans pour se mettre en règle mais n'a rien fait. Est finalement autorisé à se faire naturaliser ;
Pierre Viret Marie sergent au 3e régiment de Grenadiers de Lombardie né à Chambéry le 30 mai 1843 d'un père négociant dans cette ville ;
Pierre, Germain, Eugène Parent, élève à l'école royale de marine de Gênes (où il est entré le 15 février 1860). Né à Chambéry le 11 avril 1845 ;
Antoine Fontaine d'Albertville ;
Dubouloz Louis Jean de Montmélian ;
Calixte de Pignier né à St Pierre d'Albigny en 1847.

Pour que ce choix soit bien réfléchi, le 30 juin 1860, le ministère des affaires étrangères impérial fait promulguer un décret sur les naturalisations permettant "aux sujets sardes majeurs et dont le domicile est établi dans les territoires réunis à la France de pouvoir réclamer la qualité de Français".

Combien de personnes ont opté ?

Il est difficile de savoir combien de personnes ont opté car on n'a pas conservé comme à Nice un registre des sujets ayant fait une déclaration d'option auprès du Consulat d'Italie. A Chambéry, on ne sait même pas où était le premier Consulat d'Italie et rien n'est conservé ! A Nice ce registre mentionne 888 optants entre septembre 1860 et mars 1861.

En Savoie, certains historiens parlent de 200 à 300 familles, mais à part deux ou trois familles passées en quasi totalité, il vaut mieux parler en individus car il est fréquent que les familles éclatent entre les deux nationalités. Exemple les Delachenal Ambroise et Francisque, tous deux avocats à Chambéry et anti-annexionnistes. Ambroise opte pour la France et Francisque pour l'Italie. Il sera nommé magistrat à Cagliari. Autre exemple, l'un des fils de Nicolas Parent, futur sénateur français et Président du Conseil Général de la Savoie, Pierre, Germain, Eugène est officier dans la marine italienne alors que tous ses frères et soeurs et ses parents sont devenus français.

Le diplomate Charles-Albert de Sonnaz parle de 1 422 Savoyards et Niçois établis à Turin, la ville ayant accordé dès le 29 mars 1860 sa citoyenneté à tous les militaires et fonctionnaires savoyards et niçois. S'y ajoutent tous ceux établis ailleurs dans le Royaume, voire au-delà...

On découvre aussi souvent, lorsqu'on fait de la généalogie ou des recherches dans les actes notariés, des décès en Piémont, surtout à partir des années 1870 et il faudrait alors se pencher sur l'histoire de chacune de ces personnes pour savoir si en 1860 elle avait souhaité conserver sa nationalité. Exemple ce Cusin Jean-Baptiste négociant en roulage à Suze qui en 1872 achète une concession au cimetière du Paradis à Chambéry. Etait-il italien ? C'est lui qui, d'après le libraire Dardel, aurait accueilli la sépulture d'Amélie Gex. Autre exemple : le pépiniériste Charles Burdin mort en 1869 à Chambéry après avoir dirigé une entreprise à cheval entre Turin, Milan et Chambéry. Quelle nationalité avait-il adopté ?

Impossibilité donc de chiffrer avec précision. Mais on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec le nombre d'abstentions lors du plébiscite : environ 4 000. Et si les optants n'avaient pas voté NON mais s'étaient en grande partie abstenu, ne serait-ce que parce que, pour la plupart, ils étaient déjà installés en Piémont ? Quoi qu'il en soit, comme le signale Paul Guichonnet, le rôle de ces optants dans les premières années du Royaume d'Italie a été sans aucune mesure avec leur nombre. Pour lui, le choix de la nationalité est beaucoup plus parlant que le vote et ses conséquences ont été lourdes. Même si finalement les optants ne regroupent qu’une infime partie des Savoyards (environ 0,04 % de la population).

Qui a choisi de conserver sa nationalité ?

L'adhésion à la France fut quasi totale dans la grande masse de la population rurale (80 % des Savoyards) attachée à ses terres qui attendait du 2e Empire une amélioration de ses conditions de vie. Elle fut cependant un peu moins nette dans les villes, en particulier dans la bourgeoisie chambérienne. En revanche, le refus a été très important chez les fonctionnaires, dans l'armée et surtout dans l’aristocratie où presque toutes les familles se divisèrent. A Chambéry même, peu de familles nobles passèrent totalement à la France. Citons toutefois parmi les plus importantes les Boigne, les Greyfié de Bellecombe, les d'Alexandry et bien sûr les Costa de Beauregard. Pantaléon Costa demanda à ses enfants « de servir la France avec honneur et dévouement » en mentionnant « Je serai dévoué à la France comme je l'ai été à la Maison de Savoie. Mais je ne saurais accepter aujourd'hui une position brillante dans ma nouvelle patrie sans paraître sacrifier à l'ambition le culte des souvenirs ».

La France fut rejetée pour deux types de raisons principales : la fidélité à la Maison de Savoie (s'y ajoutaient souvent des liens familiaux et des propriétés italiennes), surtout chez les aristocrates, et l'aspect moderne et progressiste du Piémont avec des perspectives de carrière plus intéressantes dans un pays en construction, pour la bourgeoisie. S'y ajoutait pour certains (encore que les plus virulents, comme Jean-Jacques Rey, ont malgré tout choisi la France) la haine du régime impérial de Napoléon III considéré comme un dictateur. Ce sont donc des raisons bien différentes voire opposés qui amènent les optants à refuser la France : une loyauté quasi féodale pour certains, la modernité et la liberté pour d'autres.

La plupart de ces optants (surtout dans la bourgeoisie) sont jeunes : ce sont des gens qui ont des carrières à faire. A Chambéry, on peut comparer le destin d'un Albert Blanc (né en 1835) à celui d'un Jean-Jacques Rey (né en 1814). Tous deux sont des libéraux anti annexionnistes favorables à Cavour. Seul le plus jeune partira. Le 2e, en dépit de ses convictions anti Napoléon III, est trop attaché à sa terre chambérienne et il a déjà près de 50 ans !. Pas facile de tout quitter quand on a déjà une vie bien entamée !

Ce rejet de la France provoqua un appauvrissement considérable de l'élite locale qui alla enrichir l'Italie. Le nouveau royaume s'appuya largement sur ces compétences que connaissait Victor Emmanuel II : le Roi savait qu'il pouvait faire confiance à des gens qui avaient abandonné leur pays natal pour le suivre dans son projet italien.

Qu'ont fait en Italie les optants ?

On les trouve essentiellement dans l'armée et la diplomatie. D'après Hubert Heyriès, sur 368 officiers savoyards, 267 suivirent Victor Emmanuel II : 1/6e seulement rejoint l'armée française alors que l'article 5 du traité leur donnait l'assurance de continuer leur carrière en France à grade et ancienneté équivalents ! En Italie 22 d'entre eux atteindront le grade de général. Jusqu'en 1946, les généraux italiens qui possèdent des origines savoyardes sont au nombre de 55 dont 23 issus de l'aristocratie. Sur les champs de bataille de la 1ère guerre mondiale, on a recensé quelque 2 000 noms d'origine savoyarde côté italien ! Une partie des non nobles obtinrent par ce biais un titre (ex. Ménabréa) même si, dit-on, Philibert Mollard, le héros de la bataille de San Martino, choisit la France parce que le Piémont lui refusa le titre de Comte de San Martino ! Dans la marine, on compte 11 amiraux d'origine savoyarde...

Pour les hommes de troupe, le choix de la France signifiait la fin de la guerre et donc la libération des obligations militaires. Leur vote au plébiscite fut donc largement favorable à la France quoiqu'inférieur à celui du vote civil (environ 93 % de OUI).

Les officiers, eux, réagirent différemment car ils avaient une carrière à faire. Il y eu une lutte acharnée entre les Italiens et les Français pour les attirer qui fut gagnée par les Italiens. Hubert Héyriès dit très justement que « L'armée française était considérée de longue date comme un creuset dans lequel les nouveaux devaient se fondre alors que l'armée italienne était en train de devenir un creuset dont les officiers furent les instruments et les bénéficiaires ce qui leur permit de concilier plus facilement leurs identités provinciale et nationale. »

Les postes diplomatiques les plus importants sont aussi entre les mains de Savoyards : par exemple Charles Albert et Joseph de Sonnaz à Lisbonne, Sofia, Bruxelles et Vienne, Joseph Sallier de la Tour à Lisbonne, Berne et Londres, Constantinople, Bruxelles et Budapest, Edouard de Launay à Berlin...

N'oublions pas non plus les postes ministériels : l'ouvrage de la Société Savoisienne d'Histoire et d'Archéologie sur "La noblesse savoyarde" rappelle qu'" En Italie, les Savoyards vont jouer un rôle fondamental de pionniers et de piliers de leur nouvelle patrie, sans aucune commune mesure avec leur nombre. En 1893, trois savoyards occupent des fonctions clés dans l’état italien : Pelloux à la guerre, St Bon à la Marine et Blanc aux Affaires Etrangères".

Comment ont-ils vécu ce choix ?

Comment ont-ils vécu ce choix ?

Ce choix de nationalité a représenté pour ceux qui en ont parlé un traumatisme qui les a marqué pour la vie. Témoignages.

Pour le général Borson, qui choisit finalement la France, « La secousse morale fut si profonde et l'ébranlement du cerveau si violent à la nouvelle du court délai accordé pour notre option qu'atteint en pleine santé d'une fièvre ardente, je faillis y laisser la vie ». Avant de se décider, Borson proposa le 21 juin aux autorités une troisième solution « rester dans l'armée sarde tout en devenant sujet français ». La demande fut refusée par le Ministère de la Guerre.
Pour le général Ménabréa « la séparation de la terre natale est encore plus déchirante que celle de la famille ».
Pour Georges Louis Mercier, qui deviendra premier président de la Cour de Cassation française de 1877 à 1883 « Malgré le regret de me séparer de la dynastie qui eut ma patrie pour berceau et de m'éloigner du Piémont où j'ai reçu tant de témoignages d'estime et d'affection... Quoique persuadé que le gouvernement du roi aurait continué à agréer mes services, je n'aurais pu me résigner au douloureux sacrifice d'abandonner ma nationalité, de me séparer de ma famille et de devoir me considérer comme étranger dans la maison où je suis né ».
Germain Sommeiller, lui, n'hésite pas un instant sur sa nationalité « Je suis corps et âme avec l'Italie nouvelle, j'attends le jour de la rédemption totale ».

Quelques familles chambériennes et leur destin italien

Louis Frédéric Ménabréa (1809-1896)

Né à Chambéry en 1809 d'une famille originaire du Val d'Aoste. Après de brillantes études scientifiques chez les Jésuites de Chambéry puis à l’Université de Turin, il devient lieutenant de l’Etat Major du Génie avant d’enseigner les mathématiques supérieures à l’Université de Turin. Lors de la guerre d’indépendance italienne en 1859, il est commandant supérieur des troupes du Génie et dirige les travaux de fortification permettant de barrer la route aux Autrichiens dans la région de la Doire Baltée contribuant ainsi aux victoires de Magenta et Solférino. Après son option pour le Piémont, il va diriger avec succès les sièges d’Ancone et de Gaète (cette victoire lui vaudra le titre de Comte), négocier l’union de la Vénétie à l’Italie avant de devenir Ministre, de la Marine d'abord, puis des travaux publics avant d'occuper pendant 27 mois la tête de la présidence du Conseil. Il sera ensuite ambassadeur à Londres puis à Paris avant de prendre sa retraite à Saint Cassin près de Chambéry.

Simon Pacoret de Saint Bon (1828-1892)

Né à Chambéry en 1828 dans une vieille famille de la bourgeoisie qui se distingue dans l'armée et la magistrature et qui a été anoblie en 1781. Il prend part à la guerre de 1848, à celle de Crimée et à celle de 1859. Il se couvre de gloire en 1866 à Lissa où bien que simple capitaine de frégate « son intrépidité sauva l'honneur de l'armée italienne ». Il fut d'ailleurs surnommé « le Bayard de l'armée italienne ». Nommé Ministre de la Marine, aide de camp du roi Humbert, Sénateur du Royaume, député de Venise, il est reconnu comme le rénovateur voire le créateur de la marine italienne.

Le Baron Albert Blanc (1835-1904)

Juriste de formation, il lutte contre l'Annexion car il est convaincu des avantages économiques de l'appartenance à l'Italie et pour lui, le destin de la Savoie est inséparable de celui de sa dynastie. Il entame auprès de Cavour puis dans différents pays une exceptionnelle carrière diplomatique qui le conduira à Madrid, Bruxelles, Washington, Munich puis Constantinople. Il manifestera à plusieurs reprises à l'égard de la France une acrimonie sans doute liée aux événements de 1860. Certains documents laissent penser qu'il a dissuadé Victor Emmanuel II d'intervenir pour aider Napoléon III en 1870. Il est d'ailleurs en 1882 l'un des principaux auteurs de la Triple alliance anti-française. Il siège ensuite au Sénat avant d'être ministre des Affaires étrangères de Crispi de 1893 à 1896.

Sa vie et celle de ses descendants est représentative de celle de beaucoup d'optants de 1860 par trois aspects.

D'abord il n'a donc pas satisfait le voeu exprimé par Victor Emmanuel II le 1er avril 1860 : « Faites que votre réunion à la France soit un lien de plus entre deux nations dont la mission est de travailler de concert au développement de la civilisation ». Les optants ont été avant tout des Italiens, des défenseurs zélés de leur nouvelle patrie, la réciproque étant vraie côté français surtout à partir de la montée des tensions entre les deux pays à partir de 1875.

Ensuite son fils Jean-Albert professeur à l'Université de Rome, a été un des grands dignitaires du régime fasciste. Un nombre important de descendants des optants a soutenu le fascisme dans l'espoir d'un retour de la Savoie à l'Italie. Plusieurs vont aussi s'investir dans la vie politique du Val d'Aoste considéré comme « le dernier morceau savoyard du royaume d'Italie ».
Enfin, il est resté jusqu'au bout attaché à Chambéry où il possédait un château, édifié au Chaney par l'architecte Victor Charmot, après son mariage avec la très riche héritière cubaine Natalia Terry. Y sont nés son fils ainé et son petit-fils, archéologue réputé, qui a donné son nom à plusieurs musées de Toscane.

A l'occasion d'un récent travail sur les suites du bombardement de 1944, j'ai pu découvrir à quel point la haine envers cette famille, dont la branche aînée était proche du régime de Mussolini mais la branche cadette anti-fasciste, était exacerbée pendant et après la seconde guerre mondiale. A tel point qu'il ne restait plus qu'un lopin de terre autour du château en 1955, le reste des propriétés ayant été acheté ou confisqué par la Ville. Le château avait d'ailleurs été « loué » pour accueillir l'école de musique.

L'actuel, et dernier, Baron Blanc a fui non seulement le fascisme pendant son enfance mais aussi par la suite Fidel Castro puisqu'il s'était réfugié dans sa propriété familiale cubaine. Il vit depuis à Miami. Polyglotte (il parle couramment l'italien, sa nationalité d'origine, l'anglais, l'espagnol, le français et l'allemand) et, très attaché à ses racines, il vient régulièrement en Europe.

Camille de Barral de Montauvrard (1815-1880)

Il fut ambassadeur du Roi d'Italie en Allemagne, en Autriche, en Espagne et en Belgique. A Chambéry, son immense domaine de Charrière Neuve était exploité par six fermiers. Une partie fut vendue par ses héritiers installés à Carrare pour le nouveau cimetière.

Victor Arminjon (1830-1897)

Né à Chambéry en 1830, il fut amiral dans la marine royale italienne et « ministre plénipotentiaire en Chine et au Japon ». C'est le seul membre de cette famille anoblie par Charles Albert en 1835 à avoir choisi l'Italie. Il repose à Gênes mais une plaquette rappelle son souvenir sur la tombe familiale à Chambéry.

Joseph Jacquemoud (1802-1863)

Magistrat chambérien profondément attaché au maintien du Duché dans le royaume. Il est le seul Sénateur savoyard à prendre la parole lors du débat de ratification du traité de cession le 10 juin 1860 : il déplore l'abandon du Duché qui n'a rien demandé en ce sens par le souverain mais accepte dans la douleur de voter OUI. Il opte en revanche pour la nationalité piémontaise et conserve ses fonctions de conseiller d'Etat et de Sénateur jusqu'à sa mort.

Les Bracorens de Savoiroux

Cette grande famille de militaires a complètement opté pour l'Italie. Charles-Marie baptisé à Lemenc en 1811 fut lieutenant général, aide de camp du roi d'Italie. Son frère Alexandre-Julien fut Major au Régiment des Grenadiers.

On peut mesurer les difficultés qu'ont connu ces familles vivant côté italien mais restant propriétaires côté savoyard au courrier qu'adressa en 1928 Auguste Bracorens de Savoiroux à son fermier : pour obtenir un passeport pour venir en Savoie, il avait besoin d'une attestation du Maire de Chambéry-le-Vieux pour prouver qu'il était propriétaire d'un château et de deux fermes...

Les Gerbaix de Sonnaz

Autre grande famille de militaires qui a compté de nombreux généraux et qui n'a cessé pendant six siècles de prouver sa fidélité à la Maison de Savoie, fidélité que les membres de la branche ainée chambérienne aussi bien que ceux de la branche cadette en Savoie du Nord ont à plusieurs reprises payé de leur vie.

Le plus illustre représentant de la période sarde, Hector de Sonnaz, possède une statue à Turin et de nombreuses rues portent son nom.
Les Gerbaix de Sonnaz ne pouvaient donc que suivre le destin de la Maison de Savoie. Ils ont tous massivement voté contre l'Annexion comme l'explique Ferdinand Gerbaix de Sonnaz dans une lettre à son père du 24 avril 1860 : « Hier j'étais chargé de conduire les soldats savoyards du régime à la votation. Nous étions soixante-sept et il n'y a eu que mon vote tout seul qui fut contraire à la cession de la Savoie à la France [...]. Aucun de mes parents qui sont au service ici ne veut devenir français : l'oncle Hector ainsi que son fils ont voté un beau NON, l'oncle Alphonse de même. Et l'oncle Joseph ne vote pas non plus pour la France ».

Cette fidélité à la Maison de Savoie, et donc à la nationalité italienne, a duré jusqu'au dernier Comte de Sonnaz, Guy, (1880-1990) qui bien que vivant principalement à Sonnaz ne pouvait qu'être qu'italien. Lorsqu'il se maria avec une bretonne, elle devint italienne pour vivre en Savoie... mais il ne fut pas inquiété pendant la période de la Seconde Guerre mondiale.

Les Martin-Franklin

Ces industriels exploitaient l'usine de gaze de soie de la Calamine où travaillaient en 1840 environ 200 ouvriers. C'est paradoxalement une des rares fabriques de Savoie qui profita de l'annexion avant de fermer définitivement ses portes vers 1880.

En 1860, les Martin-Franklin optent pour le Piémont. Dès lors, ils vont occuper de très hauts postes dans l'armée et la diplomatie : Ernest Martin-Franklin par exemple fut amiral de la marine italienne et Alberto ambassadeur d'Italie à Santiago du Chili.

Jusqu'en 1962, la famille a été propriétaire du château de Caramagne. Elle avait aussi une maison de maître à la Calamine où son clos rejoignait celui du Baron Blanc. Ces acquisitions de domaines témoignent certainement d'une volonté de montrer « leur réussite » voire leur bon choix.

La dernière Comtesse Martin Franklin décédée en 1962, issue d’une grande famille vénitienne, avait été dame d’honneur de la reine Hélène et son mari ambassadeur à Bruxelles.

Une curiosité à signaler : peu après l'Annexion, l'usine était dirigée par Fanny George, veuve Martin-Franklin, dont les deux fils servaient l'Italie. Farouchement anti-française, elle épousa en seconds noces Timoléon Chapperon membre du comité central annexionniste qui dans ses écrits ne parle jamais de sa vie de couple !

On retrouve dans nombre de familles chambériennes ces « mélanges » d'opinions qui ne devaient pas être faciles à vivre au quotidien.

Les d'Oncieu de la Bâtie

Les petits-fils de Jean-Baptiste, qui fut maire de Chambéry sous l'Empire, furent tous sauf un au service de la Maison de Savoie puis du royaume d'Italie : William fut officier dans Savoie Cavalerie, officier d’ordonnance du Duc d’Aoste ; Alexandre officier dans l’armée sarde ; Paul page d’honneur du roi et aide de camp des rois Victor Emmanuel II et Humbert 1er ; Auguste lieutenant dans la marine sarde....

Les Piccolet d'Hermillon

Henri, Claude, Louis officier à la Brigade de Savoie fut consul général sarde à Buenos Aires de 1838 à 1846, puis ambassadeur du royaume à Rio puis Madrid où il est mort tandis que son frère Augustin grièvement blessé à Solferino est mort à la guerre en 1870 du côté français.

Les d'Oncieu de Chaffardon

Tous les fils d'Alexandre, Octave, Henry (1811-1849) firent des carrières militaires au service de l'Italie.

La plupart de ces familles d'aristocrates ou de bourgeois éclairés sont devenues italiennes en espérant avoir davantage de chances de réaliser leurs ambitions. Elles ont joué un rôle considérable dans la construction de l'Italie (alors que la France est déjà faite depuis longtemps) mais il va s'estomper à partir du début du XXe siècle. Elles vont alors se regrouper et se réfugier dans une nostalgie historique - revue FERT - qui connaîtra son apogée sous le fascisme. Quelques unes, dont les plus illustres sont les Gerbaix de Sonnaz, n'ont jamais cessé de conserver des propriétés en Savoie. Beaucoup sont éclatées aujourd'hui à travers le monde.

La plupart sont revenues se faire enterrer à Chambéry où leurs tombes sont toujours visibles bien que plus ou moins en bon état. Ce n'est malheureusement pas le cas de celle du grand annexionniste Charles Bertier dont le Courrier des Alpes - il en fut le rédacteur en chef - notait le jour de sa sépulture en février 1882 : « Nous avons été surpris qu'aucun de ces messieurs de la Préfecture n'ait représenté le Gouvernement aux funérailles d'un homme qui avait tant contribué à l'annexion de la Savoie. Avant d'être républicain, on peut être français ». Signalée abandonnée dans un inventaire de 1931, la tombe de Charles Bertier n'a pas été déplacée lors du transfert du cimetière du Paradis au début des années 50.

Sources

Archives municipales de Chambéry : registres des concessions du XIXe siècle.
GUICHONNET, Paul et SORREL, Christian, dir., 2010. Dictionnaire historique de l'Annexion. Montmélian, la Fontaine de Siloé, 728 p.
HEYRIES, Hubert, 2001. Les militaires savoyards et niçois entre deux patries 1848-1871. Montpellier, Université Paul Valéry.
LOVIE, jacques, 1963. La Savoie dans la vie française 1860-1875. Paris, P. U. F..
MESSIEZ, Maurice, dir. 1999. Noblesses en Savoie. Chambéry, SSHA, coll. « L’histoire en Savoie », 256 p.
PALLUEL-GUILLARD, André, 1983. Les notables savoyards au XIXe siècle. Université des sciences sociales.
SORREL, Christian et GUICHONNET, Paul, 1998. Histoire de l'annexion de la Savoie à la France. Montmélian, La Fontaine de Siloé.

Monique Dacquin

Présidente de la Société des Amis du Vieux Chambéry