André Rey-Golliet (1899-1918). L’un des plus jeunes aviateurs français de la Première Guerre mondiale

« De part et d’autre, nous gardions le souci du panache. Nous étions les premiers chasseurs aériens, les premiers combattants à pouvoir délibérément nous battre à mille mètres et plus dans l’atmosphère : Cela nous donnait quelque droit de le faire en grands seigneurs. On a pu écrire que la chasse formait l’élite chevaleresque de cette époque ».
Jean Laffray, pilote de chasse aux Cigognes, 1968.

Cet article est un extrait d’un ouvrage publié par l’auteur en 2012 et visant le parcours historique d’un réalisateur social et solidariste, qui fut Inspecteur Principal de l’Education Physique de la Ville de Paris et du département de la Seine, instituteur, adjoint au maire du 2ème arrondissement de Paris et maire des Avanchers-Valmorel en Tarentaise, fondateur des Centres de Vacances en Montagne et réalisateur de maintes œuvres locales (électrification, routes, adductions etc.) : Adrien Rey-Golliet (1870-1948). Il perdit son fils unique, André, élève du collège Chaptal à Paris, qui se passionna pour l’aviation et s’engagea au front durant la première guerre mondiale. Les documents qui ont permis d’élaborer les propos qui vont suivre illustrent une époque où l’héroïsation des combattants était de mise dans l’esprit public et la propagande afin de ne pas fléchir le moral d’un pays en guerre… ce qui n’enlève pas le courage et le sincère patriotisme de ce brave et jeune aviateur savoyard.

ARG1Agé de 15 ans, trop jeune pour pouvoir s’engager mais intrépide et volontaire, André suit le 68e bataillon d’infanterie sans l’autorisation de ses parents. Devant la témérité de ce jeune patriote qui ne peut combattre au front, son père l’emploie comme agent cycliste de liaison, « afin d’éviter un accident » (Lettre d’Adrien à « Papa Rey », le grand-père du jeune aviateur, aux Avanchers, 26 juin 1915). Le jeune garçon suscite l’admiration des « Poilus » qui le voient passer courageusement les barrages pour porter les messages : « Il est très courageux et très brave notre petit ! et il fait l'admiration de tous les gradés et chasseurs ! » (ibid.), écrit son père Adrien / « […] On vit le petit agent de liaison traverser les feux de barrage couché sur sa bicyclette ou porter dans les boyaux boueux les ordres qui lui étaient remis » (Le Petit Savoyard, du 27 mai 1918). Ce « très courageux » garçon n’a qu’un souhait : servir son pays dans l’aviation, fidèle à cette passion qu’il avait déjà enfant lorsque sa tante Angèle l’emmenait voir les avions. Il étudie la construction d’aéroplanes. Le jeune aviateur retrace sa courte carrière dans quelques-uns de ses rares écrits : « Employé comme volontaire du 9 août 1914 au 30 octobre. au service des Débarquements et camionnages en qualité de cycliste quai de La Râpée. du 1er novembre au 4 décembre 1914. j’ai suivi volontairem.t le 68ème régt Territorial. 6ème compagnie, commandée par le Capitaine Massias (Chelles - Gournay - Dammartin-en-Goële). du 15 décembre 1914 au 25 mai 1915. Je suis allé rejoindre mon père alors lieutt du 11ème Chasseurs au Camp d’instruction de Valréas (Vaucluse). J’y suis resté comme cycliste du camp jusqu’au 25 mai 1915. Le 29 janvier 1915, j’ai été nommé par le Cmmt de Détachement, au grade de première classe à titre honorifique. J’ai quitté le détachement le 26 mai 1915 pour suivre mon père qui allait prendre un commandement sur le front. du 27 mai au 30 juillet. 27 mai. arrivée au Bourget - direction de Tincques. 29 mai. Affectation de mon père au 61ème Bt chas. Secteur Postal 47. Employé comme cycliste liaison au 61ème Chasseurs (10e armée - 33e corps - 77e - Don 93e - Brigade. 30 juillet En permission de 7 jours, mon père est blessé pendant ce délai, je reste à Paris » (pp. ms rédigées par André Rey-Golliet à l’époque où il s’engage dans l’aviation).

De septembre à décembre 1915, André suit une étude théorique du moteur d’aviation. Puis, du 1er novembre à décembre, il étudie à la Maison Morane-Saulnier (aérodrome de Villacoublay). Il effectue une étude pratique du 25 janvier au 10 juin 1916 (biplans H. et M. Farman, aérodrome de Toussus-Le-Noble). « J’ai pris part comme passager au record de hauteur sur H Farm avec passagers, battu par le Lt Poirée, (semaine du 26 mars au 4 avril 1916) » écrit le jeune André.

Le 6 juin 1916, Marie écrit à « Papa Rey », le grand-père Rey-Golliet aux Avanchers, qui a ses deux fils mobilisés : « Rien de nouveau ici. Comme partout, nous suivons anxieusement les péripéties de la bataille de Verdun. Pauvres petits soldats ! Combien il doit en tomber ! Je tremble qu’André veuille s’engager dans deux mois ! »( Lettre de Marie à « Papa Rey », du 6 juin 1916). Du 13 juin 1916 au 17 août 1916, André étudie (pratique et théorie) les moteurs Salson à Billancourt ; du 20 août au 22 novembre 1916, il se trouve à l’usine Hispano à Bois-Colombes (moteur Hispano Suiza 200 HP) et du 24 novembre au 30 décembre, à l’usine Ariès, rue Belgrand (moteur Hispano Suiza 150 HP). A partir du 16 janvier 1917, il étudie les moteurs Clerget-Blin aux Etablissements Delaunay Belleville (montage, démontage et mise au point). Le 15 février 1917, André Rey-Golliet demande l’autorisation de contracter un engagement.

Dans son courrier (adressé au ministre de la Guerre et certifié le 17 février par le commissaire de police du quartier Vivienne à Paris), André écrit : « J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance, la faveur d’être admis à contracter un engagement volontaire pour la durée de la guerre au titre de l’Aviation en qualité de Mécanicien. Je suis âgé de 17 ans et demi et j’habite Paris (2ème arrt), 67 rue de Richelieu. J’ai servi volontairement dans l’armée, du 2 Novembre 1914 au mois d’Août 1915. Depuis mon retour, j’exerce la profession de mécanicien de moteurs d’avions » (Lettre du 15 février 1917 au ministre de la Guerre, 12e direction-Paris). Il lui faut remettre quatre certificats d’aptitude professionnelle (signatures légalisées), un certificat de domicile, un certificat de bonne vie et de mœurs, un bulletin de naissance, un extrait de son casier judiciaire, une autorisation écrite du père de famille (signature légalisée) et un état des services (trois à l’appui). André-Michel-Henry Rey-Golliet s’engage comme pilote de chasse. Breveté pilote, il est affecté au camp retranché de Paris pour protéger la population d’éventuelles attaques aériennes. Le Savoyard de Paris écrit en 1917 : « Nos jeunes aviateurs. Dans un de nos précédents numéros, nous parlions du plus jeune aviateur français, notre compatriote André Rey-Golliet, âgé de 18 ans, mais les jeunes aviateurs savoyards sont nombreux, et aujourd’hui c’est à Marius Guillot [selon le journal, originaire de Massingy en Haute-Savoie, il s’est engagé en 1915 dans l’escadrille sop. 223] que nous allons consacrer quelques lignes » Le Savoyard de Paris, du 15 décembre 1917.

« LE PLUS JEUNE AVIATEUR DE FRANCE. Le plus jeune aviateur de France est Savoyard. C’est André Rey-Golliet, le fils de notre ami et compatriote le capitaine Rey-Golliet, du 61e chasseurs alpins, détaché au camp d’aviation de Nanterre. Au début de la guerre, André Rey-Golliet, alors âgé de 15 ans, suivait le 28e d’infanterie qui partait au front. Son père, à ce moment, officier au 11e chasseurs alpins, le faisait quitter le 28e et l’employait à sa compagnie en qualité d’agent de liaison ; mais bientôt tous deux passaient au 61e chasseurs où ils restaient jusqu’en septembre 1915, date à laquelle le capitaine Rey-Golliet était blessé pour la 2e fois et très grièvement. Depuis lors, André Rey-Golliet s’intéressait à l’aviation ; arrivé à ses dix-huit ans, il contractait un engagement régulier dans cette arme, et peu après il était désigné comme élève pilote. Notre compatriote vient d’accomplir ses premiers vols ; nul doute que bientôt nous aurons à parler des brillants exploits du plus jeune pilote français ». (Le Savoyard de Paris, du 3 novembre 1917)

ARG2Un panégyrique en l’honneur du jeune aviateur français André Rey-Golliet évoque son souvenir et les circonstances de sa disparition. A la fin du mois de juillet 1917, le jeune aviateur suit les cours des élèves mécaniciens, puis des élèves pilotes au centre d’aviation de Dijon. Breveté pilote à l’Ecole de Chartre, il s’entraîne dans les principaux centres d’aviation (Avord, Pau, Cazaux). Lors d’une offensive allemande (en mars), une décision ministérielle ordonne de « diriger en toute hâte de Cazaux sur le centre aéronautique du camp retranché de Paris, les vingt meilleurs pilotes de chasse pour la défense de la capitale contre les incursions aériennes de l’ennemi ». André veille sur Lutia. Appartenant à l’escadrille 462 commandée par le lieutenant Fauville, il sait piloter les avions « Spadon » et « Nieuport »… Un jeudi de Pentecôte, André reçoit l’ordre, « vers 6 heures du matin de partir en patrouille avec deux de ses camarades au dessus de Paris […] ».

« Et il partit. Il était arrivé au-dessus de Choisy-le-Roi à 4000 m de hauteur quand son moteur s’arrêta net. Sans perdre son sang froid, il cherche alors à atterrir en vol plané. Mais l’Hélice, à son tour, se cala, de sorte que l’appareil se trouva soudain abandonné au hasard de la vitesse acquise et à la merci du moindre remous de vent, à 1500 [?] m dans les airs, sans aucune force propulsive […]. Dans sa chute, sa tête heurta violemment une partie dure de l’appareil et la boîte crânienne fut défoncée. André entra sur le champ dans le coma ; il respira encore pendant près de deux heures mais il ne devait plus reprendre connaissance […] l’aumônier du camp d’aviation de Juvisy arriva assez tôt pour donner au malheureux André la bénédiction de l’absolution suprême. Quelques instants après, vers 7 heures 30, notre jeune pilote expirait […] ».
Le capitaine commandant le détachement de Coulin écrit à Adrien Rey-Golliet, le 2 juin : « Mon cher camarade, je vous adresse les quelques paroles que j’ai prononcées à l’occasion de la mort de votre cher enfant. Je regrette de n’être ni un écrivain ni un orateur pour retracer cette vie commune du Père et du Fils dans le danger en face de l’ennemi. C’est un bel exemple dont nous devons profiter. Prenez courage dans votre malheur, et que la sympathie que nous avons pour vous, vienne adoucir votre douleur si possible. Croyez bien mon cher camarade à mes meilleurs sentiments ».

Eloge prononcé le 24 mai 1918
« Avant de quitter le corps du Caporal Rey-Golliet, laissez-moi me tourner vers sa famille et exprimer à celle-ci nos sentiments émus devant le deuil qui l’atteint dans ses plus chères affections. Et la part que nous prenons à son cruel malheur. Cet enfant représentait tout pour ses parents ; il était leur espoir et leur joie. Une mort cruelle est venue le ravir à l’affection des siens à un âge où toutes les espérances sont permises. S’il était tout pour les siens, sa famille représentait pour lui le bonheur, et cette affection qu’il témoignait à son père, à sa mère, n’avait fait que croitre avec le temps et se développait chaque jour. Jeune, ardent ayant les qualités de la jeunesse, il lui était permis d’avoir des espoirs brillants, et la vie s’ouvrait belle devant lui, lorsqu’il fut brutalement enlevé à l’affection des siens. Rey-Golliet n’avait que 15 ans. Trop jeune pour partir à la guerre en 1914, il se désolait de ne pouvoir prendre sa part dans la défense du Pays. Il suivit alors son père, qui partait à la tête d’une compagnie et partagea ses dangers, ses luttes, ses souffrances devenant davantage son ami, son camarade de combat. Lorsque son âge lui permet de venir grossir nos rangs, il s’engagea et demanda à servir dans l’aviation où son ardeur pouvait se développer et où ses qualités devaient s’affirmer et lui permettre des espoirs brillants. Hélas, en faisant une ronde de surveillance sur Paris, l’accident stupide vient de l’enlever à l’affection des siens et de ses amis. Il est mort en soldat, simplement, noblement, en faisant son devoir. Au nom de ses chefs, au nom de ses camarades auxquels il sert exemple, je lui adresse un dernier adieu » (Lettre du 2 juin 1918)

ARG3Adrien et son fils avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre. Tout laisse penser que le fils était sous la protection du père. Après avoir reçu une lettre de son père, André répond en ces termes depuis Cazaux : « […] Voyons mon Petit Père. Pourquoi te mettre aux 100 coups ainsi ?!!!. Ne sais-tu pas que ton Petit est un « z’As » du Nieuport !???. Le front n’est pas plus dangereux que Pau et puis !... Je n’y suis pas encore !!!. Allons, plus de « truc » de ce genre hein ?. Veux tu me rendre triste, très très triste dis ?. Si je savais cela, j’aimerais mieux demander ma radiation. Pè chéri, c’est fini hein ? Dans dix jours, je serai probablement auprès de vous […] ». Le jeune André embrasse son « père chéri » et sa « maman chérie », en leur témoignant toute son affection et en faisant « des baisers les plus tendres de votre André ».

Cette lettre touchante dégage une grande tendresse entre le père et le fils. Elle date du 20 février 1918, soit trois mois avant la tragique disparition de son auteur. Le 28 mai 1918, André reçoit à titre posthume la croix de guerre avec citation et le 24 septembre 1918 la médaille militaire. Le 26 septembre 1918, La Démocratie Nouvelle publie un article titré « Dix neuf ans et quatre ans de front ! », dans lequel on apprend qu’André est inscrit au tableau spécial de la médaille militaire avec une citation. Le 21 août 1919, le corps du jeune soldat qui surveillait le camp retranché de Paris est ramené à Aigueblanche (l’inhumation provisoire ayant eu lieu au Père-Lachaise). Sa médaille et la Croix de guerre sont déposées sur son cercueil et un certain « Dardivot » tient un discours sur « la courte mais glorieuse carrière du jeune aviateur » (Le Petit Savoyard, du 30 août 1919).

Sources des documents

Lettres et documents manuscrits : archives privées, famille Hôte-Vibert, Aigueblanche ; famille Wenceslas Rey-Golliet, Marseille.
Périodiques : Archives Départementales de la Savoie.

Stéphane HENRIQUET