La République dans la ville. Chambéry 1870-1914

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11,00 € l'unité Fabricant: Christian SORRELChristian SORREL

L'étude de la vie municipale d'une ville de province sous la Troisième République appelle deux démarches complémentaires : d'abord l'approche du milieu dirigeant et des options politiques et idéologiques qui sous-tendent son action ; ensuite l'analyse de l'évolution de la cité et de la résistance des structures et des mentalités à la mise en œuvre du programme du groupe au pouvoir. L'étude locale éclaire et nuance l'histoire vue de Paris, celle des partis ou des gouvernements. Elle pénètre au cœur de la réalité vécue par les groupes humains, en particulier lorsqu'elle se situe au niveau de la commune qui, plus que le département, est le cadre stable de solidarités développées au cours d'une longue histoire.

Malgré l'originalité de chaque cité, la vie municipale de Chambéry de 1870 à 1914 est représentative de son temps. En 1914 encore, "la France urbaine, c'est essentiellement celle des cités comprises entre 5 000 et 20 000 habitants, sous-préfectures, préfectures parfois"1 13% seulement des Français vivent alors dans des agglomérations de plus de 100 000 habitants2. Or Chambéry ne connaît qu'une faible croissance démographique de 19 953 habitants en 1861 à 22 958 en 1911. L'ensemble du corps social français n'a pas été affecté par les violents remous de surface de l'industrialisation. Chambéry s'insère dans cette France qui à la Belle Époque demeure, selon J . Bouvier, "massivement paysanne et rurale, artisanale et boutiquière"3

De 1870 à 1914, les hommes qui dirigent Chambéry appartiennent, malgré le renouvellement des générations et les inflexions politiques, aux mêmes couches sociales animées par une idéologie commune : ils représentent " ce monde libéral, anticlérical, démocrate à l'ancienne " qui n'a guère encore suscité de recherches pour la période 1880-1910. Celles-ci privilégient en effet le jeu des partis et les milieux qui refusent la société libérale, catholiques progressistes ou socialistes 4. Ce double caractère de la cité chambérienne entre 1870 et 1914 fixe le cadre de nos recherches : comment le groupe dirigeant qui localement incarne les couches sociales qui ont mis en place et animé le régime républicain a conçu et dirigé l'avenir de sa cité. A-t-il même eu un projet ? Sa gestion répond-elle à quelques objectifs constamment poursuivis ?

La date de 1870 s'impose comme point de départ : les hommes qui ont dirigé Chambéry depuis 1860 et déjà avant cette date-clé de l'histoire de la Savoie, les hommes de l'Annexion, cèdent la place à un personnel politique nouveau. La coupure de 1914 semble au premier abord moins nette : le conseil municipal reste en place ; mais l'insertion de la France dans un long conflit militaire transforme la vie du pays et provoque un traumatisme dont la vie locale porte la marque. La prise de conscience de la rupture fut tardive et suscita le mythe de la Belle Époque né dans la conscience collective des classes aisées qui dans les troubles de l'Entre-Deux-Guerres regrettaient la stabilité des années d'avant-guerre. En effet de 1870 à 1914, malgré la violence des conflits idéologiques, c'est la continuité qui l'emporte : stabilité économique et sociale d'une ville restée étrangère aux drames de la Révolution industrielle, fidélité des électeurs qui assurent pendant quarante-cinq ans la prépondérance des républicains au conseil municipal, poursuite de quelques objectifs dominants comme la laïcisation de la cité ou la modernisation urbaine. Pendant presque un demi-siècle, aucune rupture ne modifie l'orientation de la vie municipale.

Trois périodes peuvent cependant être distinguées au sein d'une unité d'ensemble assurée par la permanence du groupe dirigeant. De 1870 à 1880 environ, la discordance des réalités politiques nationales et locales cristallise les énergies autour du débat idéologique ; entre 1880 et 1900, le régime républicain stabilisé prend possession du paysage urbain en voie de modernisation avec ses édifices - symboles - écoles et lycées - et ses statues ; enfin, au début du XXe siècle, l'activité urbaine s'anime - les travaux se multiplient, l'espace urbain s'étend - tandis que le débat politique prend un aspect social plus marqué. La vie provinciale - que la rupture de la guerre achèvera de détruire - s'efface. C'est le regret qu'exprime, dès 1902, François Descostes, devant l'uniformisation5 qui n'a cessé de progresser depuis l'annexion : " La vieille Savoie a vécu, la petite ville est morte. La campagne se dépeuple. L'uniformité de la mode de Paris se substitue à l'originalité des coutumes nationales. La vie provinciale d'autrefois n'est plus qu'un souvenir. Les centres attirent tout à eux. Les goûts, les habitudes et les mœurs se transforment. Nous devenons quelconque alors que nous étions quelqu'un "6

Deux sources principales permettent l'analyse de la vie municipale de Chambéry sous la Troisième République : les registres des délibérations du conseil municipal et la presse locale. A travers les registres des délibérations apparaissent les méthodes de travail du groupe municipal, ses projets et les solutions qu'il apporte aux débats qui animent la cité et dont l'écho se retrouve dans la presse, témoin essentiel de la vie locale. C'est à travers elle que s'expriment principalement les luttes électorales qui déterminent l'avenir de la cité.

Cité de province dont la fidélité républicaine garantit, malgré l'âpreté du conflit idéologique, la stabilité des milieux dirigeants (première partie), Chambéry enserrée dans les structures communales rigides définies par la Troisième République (deuxième partie), évolue dans un cadre urbain rénové en quête de l'unité des esprits autour de l'idéal laïque et républicain, à la poursuite d'un grand destin économique qui lui échappe constamment.

  1. M . REBERIOUX, La France radicale ?, p. 211 .
  2. J. BOUVIER, " Le mouvement d'une civilisation nouvelle " in Histoire de la France..., p. 17.
  3. id., p. 12.
  4. J . M . MAYEUR, Les débuts..., p. 7.
  5. Jusqu'en 1896, l'heure n'était pas uniforme en France : les municipalités étaient libres de régler l'heure sur le soleil ou le fuseau horaire local, cf. P. SORLIN, La société française..., p. 81
  6. F . DESCOSTES, L'esprit provincial en Savoie, p. 31 .