Les rapatriés d’Afrique du Nord en Savoie : 1956 - ? (1/2)

Introduction

A son évocation, le terme de « Pied-Noir » déclenche nombre de réactions et de fantasmes. Depuis plusieurs années, la colonisation et la décolonisation de l’Afrique du Nord, tout particulièrement la guerre d’Algérie et ses conséquences, ont été l’objet de nombreux travaux. Des historiens comme Jean-Jacques Jordi et Benjamin Stora ont participé à renouveler les connaissances, les approches et les réflexions sur ces sujets. Les nombreuses commémorations, souvent dites « mémorielles », maintiennent l’intérêt du public pour ces questions, dont les enjeux sont loin d’être simplement symboliques comme en témoignent les tensions encore présentent dans le Sud de la France. Cette « ère des commémorations » (P. Nora) participe à dynamiser les travaux des historiens, qui ne proposent pas une lecture mémorielle des évènements mais tentent d’offrir une analyse au travers d’un travail scientifique.
Et ce n’est pas un hasard si cette question est encore vive dans le pourtour méditerranéen, car c’est cette région qui a accueilli le plus de réfugiés en provenance d’Afrique du Nord. Logiquement, plusieurs études ont couvert les zones méridionales de l’espace français ainsi que la région parisienne concernant les rapatriés d’Afrique du Nord . Toutefois, une grande partie des territoires d’accueil n’ont pas été encore étudiés. Une situation soulignée par Valérie Esclangon-Morin en introduction de sa thèse : Les rapatriés d’Afrique du Nord de 1956 à nos jours, dans laquelle elle étudie les rapports entre l’Etat et les acteurs de la guerre d’Algérie, ici les rapatriés. Elle rappelle également que les études sur les rapatriés font figures de parents pauvres dans le vaste débat sur la colonisation. Alors que les indépendances du Maroc, de la Tunisie et tout particulièrement de l’Algérie poussent plus d’un million de personnes au départ, en direction de la métropole pour l’immense majorité, un peu plus de 6000 d’entre elles viennent s’installer en Savoie. Ce n’est donc pas une terre d’immigration massive. Ce point est intéressant, d’autant plus qu’elle n’est justement pas une région de forte implantation, avec des logiques propres : solidarité, poids électoral... Le département savoyard offre donc un aperçu original de l’implantation des pieds noirs dans le territoire national : ces arrivées de rapatriés et leur gestion en Savoie recoupent-elles les mêmes caractéristiques que dans les fortes régions d’immigration ou développent-elles des singularités ?

Une nécessaire clarification des termes employés doit être proposée pour une meilleure compréhension du phénomène. Le Français qui né au Maghreb et « revenu » en France est considéré comme « pieds-noirs » à l’indépendance des Etats d’Afrique du Nord. Le terme de rapatrié renvoie aux Français établis dans un territoire placé sous la souveraineté ou la tutelle de la France qui, à l’indépendance, ont rallié la métropole. L’appellation« rapatrié » renvoie donc à un espace géographique plus large que celui de « pieds-noirs ». Selon la loi du 26 décembre 1961 les fonctionnaires et les militaires en sont exclus, ainsi que toute personne ayant séjourné plus de trois mois dans un pays étranger avant son « retour ». Ce statut englobe les harkis alors même que la gestion de ces personnes fait l’objet de traitements différents. Même si les rapatriés sont donc considérés comme des Français à part entière ils bénéficient toutefois d’un statut particulier et sont donc distingués du reste du corps social. Aussi bien pour les autorités que pour les concernés, définir l’identité d’un « rapatrié » reste en enjeu fondamental, d’où l’utilisation de diverses appellation : repliés, réfugiés, rapatriés, pieds-noirs, méditerranéens, Français d’outremer…
Les trois pays du Maghreb sont observés dans un même cadre, car sans pour autant oublier les spécificités de l’Algérie française, ces pays constituent un ensemble par leur proximité géographique, historique et culturelle. Le Maroc et la Tunisie sont des protectorats français et les rapatriés en provenance de ces deux territoires obtiennent un premier statut juridique dès 1961. Pour ceux de l’Algérie, partie intégrante de la France – trois départements-, un statut n’est offert aux rapatriés qu’en mars 1962.
C’est pourquoi la date du 11 mars 1962 revient régulièrement dans cette présentation. D’un point de vu administratif elle correspond à un changement de statut pour les rapatriés d’un point de vue administratif : l’application des lois et décrets votés en décembre 1961. Ainsi ce n’est pas le 18 mars 1962, date de la signature des accords d’Evian, ni le 19 mars 1962, date du cessez-le-feu, ni le 1er juillet 1962, date du référendum d’autodétermination, ni le 5 juillet, date de la proclamation d’indépendance, qui sert de repère et de base comptable pour les autorités. De même, à partir de la fin de l’année 1966 les sources administratives se raréfient drastiquement, le phénomène devient donc plus difficile à saisir. Pourtant, cette date ne correspond ni à la fin du ministère des Rapatriés, qui disparaît en 1964, ni à la fin définitive de l’exode. Ainsi, la dépendance aux sources impose une forme de limite chronologique dans l’approche de la question.

Pour saisir le phénomène de l’exode des Français d’Afrique du Nord en Savoie, nous présenterons d’abord l’ampleur de l’évènement sur le territoire en soulignant toutes ses caractéristiques. Puis, nous proposerons d’observer les difficultés engendrées par ces arrivées pour les autorités locales, avant de décrire les différentes mesures prises pour intégrer ces personnes au sein du tissu économique. Enfin, nous nous interrogerons sur la réussite de l’intégration des rapatriés au sein du tissu social savoyard.

L’arrivée des rapatriés

Le rythme des départs, le rythme des arrivées

rans1Le rythme des arrivées de personnes considérées comme rapatriées en Savoie se calque sur celui de la décolonisation. C’est donc l’indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956, qui marque véritablement le début du phénomène, en propulsant à la hausse le nombre des départs de Français en direction de la métropole à la hausse. Effectivement, les fonctionnaires quittent le pays pour rentrer en France, et avec eux, une partie importante du personnel des grandes entreprises installées en Afrique du Nord comme ceux de la SNCF, GDF, EDF… Cela a pour conséquence, par effet de domino, de favoriser le départ de nombreux employés et commerçants dépendant directement de leur présence. En effet, les Français vivent essentiellement entre eux, il existe donc une interdépendance économique importante. Il faut souligner que dans le cadre de ces différents flux migratoires, très peu prennent la direction de l’étranger, et l’immense majorité rejoint la France métropolitaine.
Jusqu’au début de l’année 1962, les départs sont favorisés au Maroc et en Tunisie par la montée des violences post-indépendance. Les explications de plusieurs rapatriés de Tunisie en sont révélatrices : ils exposent au service de la préfecture de Savoie que leur départ a été motivé par la crise dite de Bizerte. Effectivement, en mai 1961, de vives tensions montent entre la France et son ancienne colonie, autour de la question de cette base militaire française présente en Tunisie ; et elles se traduisent par des fuites massives de Français. Ainsi, près de 80% et 55% des Français sont respectivement déjà partis de Tunisie et du Maroc en 1961, pour une population estimée à
500 000 personnes sur l’ensemble de ces deux protectorats. De 1954 à 1962 il est possible de comptabiliser le retour en métropole de 265 000 personnes du Maroc et de 190 000 individus depuis la Tunisie. Dans ce phénomène migratoire s’ajoute pour les autorités françaises la nécessaire prise en compte de l’arrivée de quelques 12 000 rapatriés rentrés d’Indochine.
Alors qu’en Algérie pour la même période l’augmentation des tensions engendre proportionnellement moins de mouvement de la part des populations. De ce fait, sur le territoire algérien, seulement 180 000 départs sont enregistrés avant 1962 sur 1 million effectués pour toute la période concernée (1954-1968).
L’ensemble de ce phénomène touche forcément le département de Savoie. Selon une première comptabilité, encore non définitive, établie par les services de l’Etat au début de l’été 1963, moins de 700 personnes sont arrivées avant le 11 mars 1962 en Savoie depuis l’Afrique du Nord. Toutefois, ce chiffre monte à 1 171 individus lors du dernier recensement effectué en décembre 1966. Cet écart important, enregistré plusieurs années après, s’explique par le fait qu’il tient compte des déplacements de population entre les départements métropolitains, des nombreux retards d’enregistrement et des autres aléas administratifs allongeant les gestions de dossiers. Même si ce chiffre est variable, tournant autour du millier de personnes, il est clair que dans un premier temps le département est peu impacté par l’arrivée des rapatriés. Le graphique ci-dessous le rappelle très bien, comme il souligne parfaitement que les plus importants retours proviennent du Maroc et de Tunisie jusqu’au début de l’année 1962.

L’été 1962 algérien de 1962 va bousculer cette situation. Jusqu’aux accords d’Evian (résultat des négociations entre le gouvernement Français et le gouvernement provisoire algérien) du 26 mars, les départs ne sont toujours pas très importants, même s’ils commencent déjà à augmenter légèrement. Certes, le mouvement migratoire est faible au début de l’année 1962, mais cela cache certaines réalités. Jusqu’à la fin du mois de mai, l’O.A.S (Organisation armée secrète fondée en février 1961 qui défend la présence française en Algérie) interdit tout départ, perçu comme une désertion. De plus, d’un point de vue logistique, seulement trois liaisons hebdomadaires par paquebot s’effectuent avec l’Algérie, le reste des transports étant réservé pour l’armée, et le 24 mai le gouvernement accepte de remettre les liaisons habituelles. Les départs d’Algérie vont par contre connaître une explosion dans le courant des mois de juin, juillet et août. Cela s’explique par plusieurs évènements clefs. A savoir : la fusillade du 26 mars, où l’armée française tire sur des manifestants français non armés ; et les massacres d’Oran perpétrés par le F.L.N (Front de libération nationale fondé en novembre 1954 pour l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet, jour de l’indépendance. C’est donc la peur qui fait partir les Français avant tout. Effectivement, au regard des motifs évoqués par les rapatriés eux-mêmes auprès des autorités en Savoie pour expliquer leur « retour » (sur une base de 189 dossiers), les craintes liées aux violences perpétrées par les deux camps sont largement majoritaires alors que les actes officiels de l’Etat algérien (nationalisation, expulsions, confiscations de biens) actés après l’indépendance restent minoritaires. Ainsi, 41,8% évoquent l’insécurité, le danger et la crainte ; 24% parlent aussi de l’impossibilité de rester au vu des évènements ; 15,1% ne donnent pas d’autre explication que leur rapatriement ; 6,8% expriment une raison familiale et 2% une raison de santé, alors que seuls 2% invoquent le manque de travail, et 5,5% les nationalisations en Algérie ainsi que les confiscations ; ne reste que 2,8% de raisons diverses liées à l’exercice de la prêtrise par exemple. A l’échelle nationale, il faut comptabiliser 82 360 départs d’Algérie en mai, 328 434 départs en juin et 60 690 arrivées en juillet, ces trois mois représentent quelques 511 942 départs (56% des rapatriés d’Algérie de 1954 à 1964, et 78% des rapatriés de 1962). Le flot des arrivées ne s’estompe pas pour autant, c’est 80 000 Français qui arrivent en 1963, 30 000 en 1964 et 15 000 en 1965 . Une petite partie de la communauté française est restée, ces personnes sont appelées les Pieds-Verts (terme utilisé à partir de 1965 pour désigner l’ensemble des Européens resté en Algérie). Là encore, le rythme des arrivées des rapatriés d’Afrique du Nord en Savoie se calque sur les évènements décris ci-dessus comme le démontrent les graphiques suivants.
Le premier graphique fait clairement apparaitre l’explosion du nombre d’arrivées durant l’été
1962. C’est vraiment à ce moment que l’immigration massive des Français d’Algérie a lieu, et elle se traduit directement sur le territoire savoyard. Sur le second graphique une lecture plus fine permet de repérer les arrivées massives de juin 1962, correspondant à la levée de l’interdiction de quitter l’Algérie par l’O.A.S, et de nouveau l’augmentation de ce flux en juillet avec la proclamation de l’indépendance du pays. Le troisième graphique permet de mieux mettre en évidence le rythme des arrivées après les grands départs de 1962. Cela confirme les difficultés pour les Français de rester en Algérie et rappelle qu’un nombre important d’entre eux est resté plusieurs années après l’indépendance. Les fonctionnaires pris en charge par leur administration n’ont pas été comptabilisés car ils ne sont pas gérés par les autorités d’accueil départemental dans un premier temps, car cela aurait faussé les résultats. De même, les départs ou les arrivées de rapatriés provenant ou en partance pour un autre département de la métropole auraient également abouti à une comptabilisation erronée. Toutefois, sur la période visée, nous constatons globalement autant de rapatriées abandonnant ce territoire que l’inverse. Un quatrième graphique incluant ces données permet de se rendre compte du nombre de rapatriés présent dans le département savoyard.

Ainsi, dès la fin de l’été 1962 plus de 4 000 rapatriés sont recensés en Savoie, ils sont plus de 5 000 un an après, pour atteindre quelques 6 645 personnes à la fin de l’année 1966. Ce graphique relève encore une fois l’importance des arrivées durant l’été 1962 puisque dès le mois de juillet quelques 3 000 personnes sont comptabilisées, et les 1 000 suivantes arrivent avant la mi-septembre. En gardant cette base de référence de « 1 000 » pour apprécier les rythmes des arrivées, il faut remarquer qu’il est nécessaire d’attendre plus de huit mois(jusqu’au courant du mois de juin 1963) pour recenser 1 000 personnes de plus, puis presque une année jusqu’en mai 1964 pour en dénombrer 1 000 de plus, et ce sont un peu moins de 700 personnes qui viennent gonfler les rangs des réfugiés les deux années suivantes

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Qui sont ces rapatriés ?

rans6Tout d’abord, deux points importants sont à évoquer pour une meilleure compréhension des chiffres proposés par la suite. A la fin de l’année 1966 sur les 6 645 personnes répertoriées, ce qui représente 2 435 familles, 838 individus (soit 318 familles) appartiennent à un foyer où le chef de famille est un fonctionnaire. 12,5 % des rapatriés présents sont donc gérés directement par la fonction publique. C’est un poids en moins pour les autorités préfectorales et cela rappel également la part importante des agents de l’Etat dans les territoires d’Afrique du Nord. De plus, soulignons le fait que 2 326 personnes (35%) ont été enregistrées dans un autre département que celui de la Savoie : il y a donc une forte mobilité en fonction des opportunités d’emplois, de logements ou des possibilités de se rapprocher de connaissances. Ces personnes ne sont donc pas venues directement dans le département, elles ont pu s’installer pour un temps plus ou moins long dans un autre territoire de la métropole avant de venir en Savoie. Précisons tout de même que la balance entre les départs du département savoyard et les entrées reste stable : ce n’est donc pas un territoire perçu comme répulsif.
A la fin de l’année 1966, seules 81 personnes (27 familles) sont notifiées comme étrangères.
Un nombre en baisse constante depuis les premiers bilans établis à la fin de l’année 1962. En décembre de cette année là : 95 étrangers sont répertoriés : 2 Allemands, 61 espagnols, 17 Italiens, 1 Tchécoslovaque, 7 Tunisiens, 3 Britanniques, 1 Hollandais, 1 Marocain, 1 Yougoslave et 1 Israélien. Il ne faut pas oublier que l’Algérie est une terre d’immigration européenne, tout particulièrement pour les Espagnols et les Italiens comme le rappel leur nombre important. Beaucoup ont obtenu la nationalité française sur le territoire algérien. En effet, l’administration française lance plusieurs politiques incitatives à la naturalisation, tout particulièrement vis à vis de la communauté espagnole qui est très importante (un tiers de la population européenne d’Algérie en 1886), notamment dans l’Oranais. Mais dans le département savoyard, c’est une présence qui peut parfois poser quelques problèmes comme le souligne le préfet de Savoie lors d’une réunion d’une commission d’entraide sociale de juillet 1962 : « pour une raison psychologique, à l’égard de la population, il y aurait intérêt à ce que ne soient pas dirigés sur le département des rapatriés d’origine espagnole ». Ce constat fait écho à une autre situation connue dans le département plus de vingt ans plus tôt. A l’occasion de l’arrivée des réfugiés espagnols en 1936-1939, le préfet savoyard use de la même remarque pour ne pas accepter un camp de transit dans le département : à savoir que considérant l’état d’esprit local il est malvenu de recevoir des réfugiés espagnols.
La baisse importante des étrangers dans la comptabilité administrative correspond au fait qu’ils obtiennent rapidement la nationalité française dès leur arrivée en métropole. L’appartenance à la communauté juive ne ressort pas dans le recensement de cette population provenant d’Algérie car ses membres ont obtenu la nationalité française (décret Crémieux) dès 1870 : ils représentent 15% de la population globale des rapatriés d’Algérie en métropole. D’ailleurs des noms à assonance juive (Cohen,…) se révèlent dans les dossiers, ils sont donc présents en Savoie parmi les rapatriés. Une note du préfet demande à ce qu’ils soient dirigés en priorité vers Aix-les-Bains pour faciliter leur intégration auprès de la communauté juive existante et dans l’idée qu’ils puissent y trouver facilement de la viande abattue selon leur rite. Si la population juive n’est pas comptabilisée comme telle, les Français musulmans sont eux clairement distingués dans les statistiques : 11 familles sont ainsi notifiées comme telles dès décembre 1962.

rans7Il est souvent considéré que ces rapatriés sont de retour en France. Pourtant, nous ne pouvons pas vraiment parler de retour à proprement dit, étant donné qu’il n’y a pas forcément eu de départ, la majorité étant née outre-mer. A l’échelle nationale, 80% des rapatriés des départements algériens y sont nés et 28% d’entre eux ne sont jamais venus en France. Un ordre de grandeur que l’on retrouve pour la Savoie où un peu moins de 30% des rapatriés ne sont pas natifs d’Algérie (sur une base de 271 dossiers). ll s’agit donc bien d’ immigrés qui arrivent, mais avec une double particularité : celle d’être de nationalité française, et celle d’être une communauté complète, car c’est l’ensemble de la population française d’Algérie qui vient en métropole, des plus jeunes au plus vieux et des célibataires au divorcés, comme le montrent les graphiques suivants.

Selon les régions d’accueil, la structure par âge de la population rapatriée est différente. Il en ressort une présence plus importante des classes âgées dans le Sud et inversement une part plus grande des classes en âge de travailler dans la région parisienne. De son côté, la région Rhône-Alpes ne présente pas de caractéristique particulière, et globalement la répartition des générations en Savoie lui correspond. Il faut également rappeler que dans son ensemble la population rapatriée présente peu de particularité par rapport à la population française si ce n’est d’être un peu moins vieille. En Savoie, le recensement de 1968 décompte la population ainsi : 34,5% de moins de 20 ans, 26,7% de 20 à 39 ans, 22,4% de 40 à 59 ans et 16,4% pour les plus de 60 ans. Il est possible de noter qu’au regard de la situation dans les départements de la région Rhône-Alpes, la Savoie regroupe une part importante de personnes d’un âge élevé. Sans pouvoir fournir une explication à cette situation, il est possible de relever que, dans un même temps, le département savoyard comptabilise 27% de rapatriés dénommés « inactifs » alors que la Haute-Savoie dépasse à peine les 19%, que l’Ain est à 13,2%, l’Isère à 16,4% et le Rhône à moins de 9%. Ce taux n’est observable que dans la Drôme, département plus au Sud, qui accueille à l’image de l’ensemble méditerranéen une population de rapatriés plus âgées désireuse de retrouver en partie un climat plus chaud et un paysage moins différent. Le département semble accueillir une population rapatriée légèrement plus âgée que ses voisins.
Quant à la question de la structure familiale il est difficile d’établir une comparaison entre la situation nationale et la situation départementale, mais plusieurs remarques sont à souligner. La catégorie « célibataire » regroupe majoritairement des jeunes gens de moins de 30 ans
(65%), mais également des personnes d’un certain âge, 17% ont plus de 50 ans. La catégorie la plus importante est alors composée de personne dont l’avenir sa se jouer en métropole. Par contre, dans la catégorie « marié sans enfant » 50% des femmes ont plus de 60 ans et seulement 16% ont moins de 40 ans. Plutôt que de jeunes couples, on voit bien qu’il s’agit de personnes d’un âge avancé dont les enfants, déjà indépendants, ne vivent plus avec eux. La catégorie « Autres » regroupe soit des foyers dont le doute subsiste quant au retour de l’un des membres, ou de Français musulmans dont le sort de la famille restée en Algérie n’est pas encore fixé.

Enfin, une carte des lieux de départ des rapatriés permet de constater rapidement qu’ils sont majoritairement originaires des centres urbains importants : Alger et sa proche banlieue en regroupent le quart. Cette répartition urbaine, étendue le long de la côte correspond sans surprise à celle des Français d’Algérie. Effectivement, en 1954, près de 52% de la population non-musulmane d’Algérie est concentrée dans les villes d’Alger (26%), d’Oran (17%), de Bône (4,4%) et de Constantine (3,8%). Les mêmes pourcentages apparaissent pour les rapatriés arrivant en Savoie : 49% sont issus de ces quatre villes. La répartition entre ces agglomérations s’avère sensiblement la même, en dehors de Constantine (2%) un peu sous représentée au profit de Bône (7%). Toutefois, il ne faudrait pas en tirer de conclusion trop hâtive, cette variation reste minime et peut être simplement une anomalie dû à l’échantillon traité pour réaliser cette répartition.

Il convient d’ajouter quelques mots sur les conditions d’arrivée de ces familles. Dépeindre ces rapatriés qui arrivent dans le département de Savoie c’est aussi saisir leur situation de façon plus humaine, au-delà d’une description un peu froide. Des données sur leur situation sanitaire et morale récoltées par les services sociaux de la préfecture permettent effectivement de mieux les cerner.
Ce sont donc des familles fatiguées et perturbées par leur déracinement que les autorités accueillent en Savoie. Ce « retour » perçu comme forcé, effectué souvent dans l’urgence et dans des conditions difficiles n’est bien évidemment pas un facteur favorisant une bonne santé physique ou morale. Les mauvais résultats des conditions sanitaires s’expliquent donc par les situations précaires dans lesquelles se trouvent ces individus et par la présence d’une part importante de personnes âgées, encore plus atteintes par les évènements récents que les autres tranches d’âge. De même, l’enquête menée sur la moralité des personnes, prenant en compte autant l’état d’esprit de ces dernières que leur moralité éthique, semble montrer également qu’une part non négligeable des rapatriés vit mal cette situation. Près du quart se trouve notifié dans les catégories « très mauvais » et « médiocre ». Si plus de la moitié est classée dans des catégories positives, cela ne doit pas masquer la détresse réelle de certaines personnes, et là encore, tout particulièrement pour les plus âgées.

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Où s’installent-ils ?

rans11La Savoie ne fait visiblement pas partie des grandes zones d’accueil des rapatriés. D’un point de vue logistique, ce département n’a pas d’accès à la mer, et aucun aéroport d’envergure n’y figure. D’un point de vue climatique et culturel, les rapatriés préfèrent généralement les régions du Sud, dont le climat et les paysages sont plus proches de ceux d’Algérie. Ainsi, les zones d’installations des rapatriés en métropole à l’automne 1962 sont : de 33% dans le Sud-Est, de 25% en région parisienne, de 20% dans le Sud-Ouest et de 10% en région lyonnaise. A Paris, l’attractivité s’explique par l’attrait des possibilités liées au travail, la présence d’amis établis lors de séjour en métropole, l’existence de grands aéroports, la présence de coreligionnaire pour les juifs, etc. Cette répartition reste globalement stable car en juin 1964, 25% des rapatriés sont dans la région Provence Alpes Côte d’Azure, 10% en Midi-Pyrénnées, 10% en Languedoc, 9% en RhôneAlpes, 6% en Aquitaine, et 18% en région parisienne . L’immigration des rapatriés se présente comme un mouvement méridional, dont ne font pas partie les départements savoyards puisque 36% d’entre eux sont résident entre Bordeaux et Nice. Pour limiter cette concentration des primes d’installations sont attribuées (décembre 1961), mais ne donnent pas de résultats. Les autorités restreignent lors l’attribution de bons de transport à destination des départements du Sud, puis interdisent même, dès l’été 1962, l’obtention des prestations aux rapatriés restant dans les zones les plus densément occupées, comme à Marseille. De même, la fonction publique impose certaines mutations sous peine de suspendre les traitements des fonctionnaires concernés. Ces mesures prennent fin au milieu de l’année 1963 et les déplacements dans ces régions du Sud reprennent, comme le souligne la carte ci-contre.

Au regard des destinations choisies par les rapatriés quittant le département, après leur enregistrement et même leur installation, nous constatons nettement que les régions du sud de la France sont privilégiées, et tout particulièrement trois départements méditerranéens : le Var, les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône. L’attractivité de la région parisienne se confirme également. Ces départs, parfois moins lointains, en direction des départements de Haute-Savoie, de l’Isère et du Rhône. Ils s’expliquent par la proximité géographique et surtout par les possibilités d’emplois dans les agglomérations lyonnaise et grenobloise. Cela se confirme au regard de la balance entre les entrées et les sorties de rapatriés : elle s’avère stable pour la Savoie, la Haute-Savoie et l’Ain mais très positive pour les départements attractifs du Rhône et de l’Isère.

rans12A l’intérieur du département savoyard, la répartition se produit immédiatement autour de Chambéry. A la fin du mois de juillet 1962 sur 388 familles recensées, 140 se trouvent dans la commune de Chambéry, 60 dans celle d’Aix, 42 dans celle de La Rochette et 66 dans d’autres communes de l’arrondissement chambérien. Seulement 60 familles sont notées dans l’arrondissement d’Albertville et 20 dans celui de Saint-Jean-de-Maurienne. A cela s’ajoute une quarantaine de familles de fonctionnaires prises en charge par leurs administrations et environ 75 familles de rapatriés qui n’ont pas déposé de demande et subviennent seules à leur existence. Cette première répartition établie dans l’urgence par les autorités est confirmée par l’installation des rapatriés à la fin de la grande vague de l’été 1962.

Les principales agglomérations savoyardes supporteront l’arrivée et la gestion des rapatriés d’Afrique du Nord, tout particulièrement la commune de Chambéry qui regroupe près de 56% d’entre eux. Cet épiphénomène démographique est à l’image de celui enregistré à l’échelle nationale car cette immigration soudaine, qui ne représente toutefois que 2% de l’ensemble des métropolitains, connaît une forte urbanisation : 80% des rapatriés vivent dans une aire urbaine dont les 2/3 dans de grandes agglomérations. En 1962, La population savoyarde s’élève à quelques 245 000 personnes dont plus de 44 000 chambériens. Les rapatriés représentent donc les années suivantes : 1 personne sur 22 à Chambéry et moins de 1 personne sur 40 en Savoie. La ville d’Aix est également attrayante car elle offre des possibilités de logement avec ses nombreux hôtels et de travail, tout particulièrement dans les services. La cité albertvilloise et sa région proposent aussi quelques possibilités pour les nouveaux venus. L’implantation importante de rapatriés à La Rochette s’explique par la présence des cartonneries. Entreprise florissante qui embauche de nombreuses personnes. Elle fait ainsi venir directement d’Algérie, et de sa propre initiative, quelques 135 personnes.

Pourquoi la Savoie ?

rans13De plusieurs rapports et lettres du préfet de Savoie ainsi que du maire de Chambéry, il en ressort l’idée suivant : les premiers rapatriés choisissent le département parce qu’ils peuvent y trouver des attaches personnelles. Ainsi donc les liens existent donc entre la Savoie et le territoire algérien. Une première explication se trouve dans l’émigration .
Dès 1855, les premières migrations de Savoyards, numériquement très faibles, se dirigent vers des villages de la région de Sétif. Lui succède une émigration plus importante dans les années
1870, quelques centaines d’individus s’implantent, là encore dans des villages situés principalement entre Sétif et Bougie. De 1878 à 1891, plusieurs centaines de familles s’embarquent pour l’Algérie en direction des plateaux de la région de Sétif, mais aussi de l’Oranais. Région de la dernière phase d’installation vers 1900-1914. Mais ces implantations sont souvent abandonnées peu à peu par leurs occupants, car les lieux sont inhospitaliers et difficiles à cultiver. Les familles se dirigent alors vers les centres urbains importants. Des Savoyards, notamment de la vallée de la Maurienne et de celle de l’Arve, ont effectivement traversé la méditerranée pour s’implanter en territoire algérien dès le milieu du XIXe siècle. De façon plus ou moins récente, des liens existent donc, et des attaches plus ou moins prononcées ont été conservées par certains individus. Un groupe de personnes fait vivre ce lien au-delà des distances grâce à l’Union des Savoyards d’Alger. La mort de son président, en terre savoyarde, est relayée par la presse locale, notamment L’Essor Savoyard, dans un petit article du 11 mai 1962 accompagné d’une photo (ci-contre).

Une série de photos de ce groupe des Savoyards d’Alger illustrent parfaitement ce propos. Ci- dessous des images prises en terre algérienne (source : ADS série 3 fi) : à l’occasion d’une fête privée, du banquet de l’Union des Savoyards d’Alger et lors de la messe commémorative du rattachement de la Savoie à la France en 1960.

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rans17Si pour une partie des premiers rapatriés, tout du moins jusqu’en 1962, il est possible de supposer que la Savoie est un choix, ce n’est plus le cas à partir de l’été de la même année. En effet, les grandes vagues d’exode sous entendent que l’arrivée en Savoie de milliers de rapatriés tient plus au hasard qu’à autre chose. Le 25 août 1962, sur les 2 624 rapatriés présents dans le département, 223 ont été envoyés directement par la Délégation régionale de Lyon, 135 sont venus par le biais des cartonneries de La Rochette et 2 266 de leur propre initiative. Pierre
Dumas, maire de Chambéry, rappel au secrétaire d’Etat aux Rapatriés qu’ : « Au dire d’un grand nombre de ceux-ci, notre ville leur aurait été signalée comme offrant d’intéressantes possibilités de logement et de reclassement. La municipalité de Chambéry estime qu’il s’agit là d’une regrettable erreur, aux conséquences douloureuses pour les nouveaux arrivés ». Et pourtant la Savoie ne semble pas avoir été désignée plus que d’autres départements. La situation est donc semblable ailleurs. Un regard rapide sur la répartition des rapatriés au sein de la 8ème région permet de se rendre compte que la Savoie n’est pas surreprésentée et qu’elle reçoit cette population venue d’Afrique du Nord comme les autres.

Le premier graphique montre bien qu’il n’y a pas de discordance entre l’importance numérique du département savoyard et le nombre de rapatriés qui s’y trouvent. Un rapport favorable à la Savoie peut être même souligné comparativement aux deux départements situés plus au sud, l’Ardèche et la Drôme, ainsi que par rapport aux deux départements à la plus forte attractivité économique, le Rhône et l’Isère. Les deux départements savoyards ne sont donc pas parmi les plus attractifs mais ne sont pas non plus répulsifs à l’inverse du Cantal et de la Haute-Loire qui offrent moins de possibilités. Le deuxième graphique vient confirmer ces premières impressions, et il apparaît clairement qu’il n’existe pas de surreprésentation des rapatriés d’Afrique du Nord dans les territoires savoyards.
Le choix de la Savoie est donc une décision prise dans l’urgence sans motivation profonde. L’avenir reste totalement flou. Ces « retours » des familles françaises d’Algérie se font dans la précipitation et un total aveuglement quant à leur avenir, parfois organisé en deux temps. A la fin du mois de juillet 1962, sur 388 dossiers constitués, 136 le sont par des personnes seules, les autres par des familles (278) dont 136 sont venues sans le chef de famille, resté sur place pour une durée indéterminée. Le lieu de vie de ces personnes n’est donc pas définitif, car celles-ci sont mobiles, le travail comme le logement s’avèrent parfois déterminant.

L’impréparation : accueillir et loger dans l’urgence.

L’encadrement des rapatriés

L’accueil des rapatriés ne peut être que mauvais car les autorités n’anticipent pas leur arrivée. Elles sous-estiment les « retours », terme utilisé officiellement pour désigner l’arrivée des Français en métropole, dès les indépendances de 1956. Il existe tout de même la loi de 1939, créée dans un autre contexte pour les rapatriés de guerre, mais elle semble bien inadaptée à la situation. Pour répondre à ces nouveaux « rapatriés » une reprise législative sur le sujet devient indispensable. A la fin de l’année 1956, des mesures de faible envergure voient le jour, dont notamment la création d’un centre d’orientation d’accueil et de reclassement pour les Français rapatriés sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, celui-ci devenant en 1958 un commissariat général aux rapatriés sous la tutelle directe du président du Conseil. Face au nombre croissant de réfugiés arrivant en métropole, le service se décentralise dès 1959 avec la création de cinq délégations régionales. La Savoie fait partie de celle de Lyon. La crise de Bizerte en Tunisie et la montée des problèmes dans les départements de l’Algérie poussent à la création d’un secrétariat aux réfugiés et à la mise en place d’une loi cadre qui offre un statut de rapatrié. Avec cette loi de décembre 1961, les « réfugiés » deviennent des « rapatriés », en sont exclus les personnes du secteur public. Par la suite, d’autres lois et décrets viennent la compléter.
Toutefois, le nombre relativement restreint des départs jusqu’au début de l’année 1962 permet au gouvernement de démontrer que la capacité d’accueil n’est pas trop faible et que tout se déroule comme prévu. De plus, les dirigeants refusent obstinément de voir la réalité en face, tout particulièrement lors du fameux été 1962. Ils évaluent même officiellement qu’au maximum 200 000 personnes vont rentrer en métropole depuis le territoire algérien. Le terme de « vacanciers », régulièrement employé par les officiel, dévoile d’une certaine manière, que la réalité est belle et bien occultée. Tout cela se traduit donc par une totale imprévoyance pour accueillir convenablement les rapatriés dans le département savoyard. A partir de juin 1962, ce sont les préfets départementaux qui gèreront directement les rapatriés. Les delégations régionales n’étant plus en mesure de le faire. Le préfet de Savoie et ses services sont donc un rouage important dans la gestion locale des Français d’Afrique du Nord. De plus, il faut attendre décembre 1962 pour que soit créé un ministère des Rapatriés, effectif jusqu’en 1964. Ce sentiment d’impréparation est également ressenti depuis l’Algérie. Une lettre de Savoyards de Bône, datée du 10 mai et publiée le 2 juin 1962 par le journal, La Savoie, décrit bien cette impression. Les auteurs relatent les départs des Européens des quartiers majoritairement musulmans et inversement le départ des musulmans des quartiers à dominante européenne, tout en rappelant l’inaction des puissances publiques face à la montée des tensions entre communautés. La scène d’un drame collectif est en place : « […]. Par souci d’objectivité, vous permettrez sans doute à un groupe de Savoyards d’ici, de vous montrer une autre face de ce gigantesque problème algérien dont vous ignorez à peu près tout en France […]. Mais où sont les Autorités française ? Ce serait le cas de se demander qu’appelle-t-on Autorité ? Si la valeur d’un gouvernement s’évaluait aux effectifs des forces de l’ordre, l’Algérie serait alors le pays le mieux administré. Hélas ! C’est loin d’être le cas, pourtant les rues fourmillent de troupes à pied et de convois militaire ».

Cette impréparation nationale se fait évidemment sentir à l’échelle départementale. Localement, dès la fin du mois de mai 1962, tout est géré depuis la préfecture de Chambéry, qui reçoit des instructions de Paris et de Lyon mais qui prend à sa charge la quasi-totalité de la gestion des rapatriés. C’est le préfet est alors Maurice Roche, depuis 1961, Gabriel Gilly lui succèdera en 1963. Dans le courant 1962, un service de rapatriés est constitué dans les sous-préfectures pour le suivi des dossiers, mais le cœur des décisions reste à Chambéry. Les services préfectoraux s’appuient encore sur la délégation régionale et comptent également sur l’action des communes, tout particulièrement celle de Chambéry. Dirigée par Pierre Dumas, député de Savoie et secrétaire d’Etat, Chambéry est la ville qui accueille le plus de rapatriés. Il joue inévitablement un rôle très important dans la gestion de la situation.
Un service spécial, dirigé par les autorités préfectorales, prend rapidement forme pour gérer les rapatriés, mais au mois de juillet 1962 son fonctionnement s’avère encore largement imparfait. Le service indique au préfet qu’il est difficile de faire le travail convenablement par manque de personnel et de locaux. A cette date, deux comptables professionnels, (deux autres bénévoles qui arrêtent leur activité le 15 août), deux personnes pour l’accueil (soutenu par un mi-temps), et quatre autres bénévoles (qui arrêtent également leur activité le 15 août), assurent le fonctionnement de cette structure administrative. A cela s’ajoutent, trois assistantes sociales exerçant dans les centres d’accueil pour aider les rapatriés. Le préfet note également que « ce personnel d’origines diverses et dont la collaboration est parfois épisodique n’est pas toujours très bien adapté à la mise sur pied d’un service qui est appelé à prendre toujours plus d’extension et dont la complexité s’accroit chaque jour ». Il précise que les locaux sont trop petits et inconfortables. C’est pourquoi une réorganisation du service à lieu entre la fin juillet et le courant du moi d’août. Treize personnes salariées en permanence sont alors en activité. Le rapatrié suit un parcours dorénavant fixe : lors de son arrivé il passe par l’accueil/réception où un employé permanent gère l’orientation et vérifie qu’il a bien l’ensemble de ses papiers ; le rapatrié constitue ensuite un dossier auprès d’un autre employé permanent qui étudie la situation en détail (logement, installation, réinstallation, etc) ; un employé dactylo constitue le dossier, et le rapatrié passe enfin devant un autre agent administratif pour les questions d’ordre familiale, de sécurité sociale, de bons de transport, etc ; un bureau composé d’un chef comptable, de trois aides comptables et d’un dactylo s’occupe de la liquidation des droits et de l’allocation de subsistance ; un bureau du logement enregistre les demandes HLM et propose d’éventuels logements vacants ; le rapatrié s’inscrit auprès du service de la main d’œuvre et du travail. Soit, il rentre chez lui, soit il se rendre au centre d’accueil où d’autres personnes se chargeront de ses repas. Il peut être éventuellement aidé par une assistance sociale, Ce service monte jusqu’à quinze personnes pour retomber dès la mi-novembre 1962 à dix employés dirigés par le chef de service Ulrich.
Sous l’impulsion du préfet une commission du comité départemental d’entraide sociale est constituée le 29 mai 1962. Une grande structure institutionnelle capable de gérer les urgences liées aux conditions de vie des rapatriés. En outre, cette commission prend des décisions rapides quant à la gestion des logements. Un comité d’accueil des rapatriés d’Afrique du Nord est également créé en mai 1962 : il permet notamment de faire le lien entre les rapatriés et les structures institutionnelles. La masse des dossiers à traiter engendre des retards très importants et parfois de fortes incompréhensions entre les rapatriés et les autorités administratives. La paperasse se multiplie au grès des lois et des nouveaux décrets décidés à l’Assemblée. Diverses raisons expliquent la volumineuse correspondance produite entre les particuliers et le service des rapatriés : connaître les aides existantes et les conditions d’attribution, l’obtention de la certification de la qualité de rapatrié, etc. Une autre correspondance, massive elle aussi, concerne les envois effectués entre le service au niveau départemental et les structures nationales : en direction du ministère des Rapatriés et du ministère de l’Intérieur en charge de la direction des affaires sociales à Paris. Mais également avec la délégation pour l’accueil et le reclassement des rapatriés à Bordeaux, et la direction des conventions administratives et des affaires consulaires à Nantes. L’ensemble de cette correspondance concerne là aussi des vérifications faites dans le cadre de l’obtention de certaines aides et du statut de Rapatrié, la confirmation de l’acquisition de la nationalité française et des demandes d’obtention de cette même nationalité, tout particulièrement par des rapatriés espagnols. A l’échelle nationale, un fichier central des Rapatriés est créé durant l’été 1962 pour éviter les fraudes. Il est efficace car à la fin du mois d’août 1963 seulement 1 049 fraudes sont constatées pour plus de 280 000 dossiers constitués. Il est très utile pour le service préfectoral, car un nombre important de rapatriés changent de département après leur arrivée en métropole, et cela parfois à plusieurs reprises. Avec la croissance des arrivées, les courriers en direction du bureau en charge de gérer ce fichier se multiplient comme ceux en direction d’autres préfectures.

Du logement d’urgence…

Le problème du logement est représentatif de la désorganisation des autorités. Trois types d’hébergement provisoire, souvent créés dans l’urgence, voient le jour : les centres de transit au sein desquels les rapatriés sont censés rester 48 heures maximum, les hébergements provisoires dans des locaux présentant un caractère collectif (internats, scolaires,…), et l’installation dans des logements vacants avec un droit de réquisition.
Au début du mois de juin 1962, lors d’une réunion de la commission du comité départementale d’entraide sociale, les bases de l’accueil d’urgence des rapatriés sont jetées. Nous pouvons noter la présence des représentants de la préfecture, de la Croix Rouge, du Secours Catholique, de l’Association des Rapatriés d’Afrique du Nord, des Ouvres laïques, de quelques autres structures administratives, celle du pasteur de Chambéry et de son homologue catholique. En premier chef, cette commission relève que les individus venus par le biais de la cartonnerie de La Rochette demandent maintenant de l’aide. Et pourtant, ces familles sont pour l’instant installées dans le château de la commune car les hommes ont été embauchés directement par la cartonnerie. La commission établit également qu’il y a un nouvel afflux important de rapatriés. Tandis que jusque là beaucoup rejoignaient des connaissances ou des membres de leur famille, nombreux sont ceux dorénavant sans attaches ni revenus et parfois avec le chef de famille resté en Algérie. On a donc l’obligation de monter des centres de transit/hébergement puis de prévoir en cas de nécessité absolue des colonies de vacances voire des centres scolaires dans l’objectif d’héberger en urgence un nombre indéterminé de personnes et ce jusqu’à la fin de l’été. On prend aussi la décision de créer plusieurs centres d’accueil : un à Sainte Geneviève (Chambéry), un à Veyrat (centre hospitalier Chambéry), un au château Reinach (la Motte-Servolex) et un à l’aérium Saint-Louis (Bassens).
Des listes sur les possibilités d’hébergement sont donc constituées commune par commune. Elles concernent les appartements vacants (notamment dans le bassin chambérien) susceptibles d’être réquisitionnés, les hôtels, les centres scolaires, les colonies, etc. Mais l’ensemble de ces structures présentes dans le département ne sont pas forcément utiles. Alors que le secrétaire d’Etat auprès du ministre s’étonne que les rapatriés ne soient pas plus dirigés vers la Tarentaise où des possibilités de logements existent, le préfet estime évident qu’il serait vain d’installer dans des colonies de vacances de montagne les réfugiés qui ne trouveraient point d’emploi à proximité. Il ajoute que les capacités d’accueil des stations thermales ne sont que provisoires, donc bien précaire pour les personnes concernées.
La localisation des logements étant limité, et devant l’urgence, on se repose sur les centres de transit. Se prolongeant, les autorités envisageront d’utiliser ce type de structure pour une durée importante. Selon une lettre du préfet à l’Inspecteur général, en date du 24 août 1962, les centres de transit ouverts à Chambéry sont complets et ils se transforment en centres d’hébergement pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Des logements sont alors réquisitionnés, une cinquantaine de logement repérés en amont à la mi-juillet 1962, et des préavis de réquisition envoyés (peu nombreux, estimés à une vingtaine) à l’automne, principalement dans des communes du bassin chambérien et aixois. La réquisition est diversement utilisée dans les départements de la région Rhône-Alpes. Mais dans l’ensemble, les autorités se servent peu de cette solution, en dehors des départements de l’Isère, de la Drôme et de la Loire qui, en mars 1963 ont effectué respectivement 144, 52 et 44 réquisitions.
A la fin du mois d’août 1962, un premier bilan est effectué : sur 778 familles arrivées en Savoie depuis le 11 mars 1962, 559 sont logées par leur propre moyen, 120 demandent une place en HLM et sont hébergées provisoirement chez des connaissances, 64 dans un des centres d’accueil, et 35 logées par les services de préfecture, ou de la mairie de Chambéry voire du Secours Catholique. A la fin de l’année 1962, le constat n’est pas plus brillant, la préfecture fait observer la carence des logements réellement disponibles alors qu’il y a absence de nouvelles constructions. Le maire de Chambéry, Pierre Dumas, rappelle à son tour que la capacité d’accueil atteint une situation de saturation et qu’il faut malheureusement attendre 1963 pour obtenir les premiers HLM destinés aux rapatriés. Par conséquent, l’activité des centres d’accueil se poursuit jusqu’au mois de juillet 1964, comme l’indique le tableau ci-dessous.


rans18Les structures d’accueil se situent sans surprise dans les centres urbains, et particulièrement à Chambéry, là où la majorité des rapatriés se trouve. La capacité d’hébergement s’élève à plus de 200 lits. Les difficultés consistent à trouver le personnel, le matériel et les repas nécessaires au bon fonctionnement. Cela explique également que les centres prévus à Saint-Louis-du-Mont et au sein du Secours Catholique n’ont finalement pas ouvert. Le personnel de cette dernière structure a par ailleurs largement œuvré à soutenir certains rapatriés. Car effectivement, ce sont généralement des personnes dénuées de presque tout, sans ressource et traumatisées par leur voyage qu’il faut encadrer. Au courant de l’année 1963, plus qu’une seule personne assure le fonctionnement du centre Veyrat. Le personnel de la Croix-Rouge également très actif s’occupe des rapatriés présents dans le centre Sainte-Geneviève, seulement mis à disposition par l’autorité religieuse. D’anciens rapatriés se portent également volontaires pour soutenir les efforts importants à consentir au courant de l’été et l’automne 1962. La gestion des centres est très variable d’un département à l’autre. En mars 1963, la Haute-Savoie utilise un hôtel en guise de centre. A cette date la Savoie n’en a plus qu’un en activité alors qu’en Isère et dans le Rhône cinq et quinze centres sont encore actifs. Cela peut s’expliquer par une plus forte présence de rapatriés mais pas seulement. Le Cantal, qui accueille bien moins de rapatriés que la Savoie, en a encore trois en service au printemps 1963, et la Haute-Loire, aucun.
Toutefois, trouver une solution de logement, ne garantit en rien une situation convenable. Le graphique présenté ci-dessous, concernant l’état de salubrité des logements occupés par les rapatriés, démontre bien cela. Les enquêtes menées par les services sociaux de la préfecture, au fur et à mesure des arrivées, établissent qu’un logement occupé sur cinq n’est pas salubre.rans19Dans l’attente des logements HLM, la municipalité d’Aix se voit confrontée à un sérieux problème. Une première discussion en vue de construire des logements provisoires a lieu lors du conseil municipal de novembre 1962, mais il faut attendre le printemps de l’année suivante que les décisions sont réellement prises. Le conseil municipal, réuni en avril 1963, souligne le fait suivant : des familles de rapatriés sont logées dans des locaux saisonniers pour l’hiver mais que les propriétaires récupèrent leurs biens pour les louer aux curistes pour la nouvelle saison. Sur plus de 600 rapatriés arrivés dans la ville thermale depuis mars 1962, une trentaine de familles est victime de cette situation. Celles-ci vont devoir se reclasser à la fin du mois de mai 1963. Le conseil municipal considère la construction de bâtiments préfabriqués comme une solution, mais qu’il ne faut pas tarder à mettre le projet en œuvre. Une situation préoccupante et pesante que le comité d’accueil des Français d’Algérie n’hésite pas à rappeler au préfet : « il est maintenant avéré que les programmes des HLM destinés aux rapatriés d’Aix-les-Bains ne sera pas achevé avant la fin 1963. La question pour nos compatriotes rapatriés devient donc angoissante et exige une solution urgente. […] Il est facile de comprendre que des personnes qui ont tout perdu dans les circonstances dramatiques que vous connaissez et qui ont trouvé à grand peine un logis précaire dans leur nouvelle résidence risquent sous la menace d’une nouvelle expulsion de se laisser aller à la colère ». Le comité rappelle à juste titre que ces situations complexes peuvent « influer » sur l’ordre public. Sans le dire, il sous souligne toutefois que jusque-là aucun dérapage n’a eu lieu alors que la situation est particulièrement difficile pour de nombreux rapatriés.

rans20La société d’économie mixte de Construction d’aménagement et de rénovation de la région aixoise (la ville étant principal actionnaire) obtient une subvention de 686 000 francs du ministère des Rapatriés pour la construction de ces bâtiments préfabriqués. De son côté la ville acquière les terrains nécessaires auprès des différents propriétaires dans cette zone dite industrielle et les viabilise. Elle prolonge également la voirie nécessaire au raccordement à la rue Edouard Colonne. A cet effet, elle demande deux emprunts pour cela à la Caisse des Dépôts et Consignations, tandis que les entreprises Fillod remportent le marché pour la construction de ces logements au lieu dit « sous la Gare ». Comme le montrent les plans ci-dessus, deux solutions sont envisagées. La première sera retenue. Le 6 septembre, sous une pluie battante, le maire inaugure les nouveaux logements, tous occupés à la fin du mois. Prévu pour palier à une situation urgente et construit de façon provisoire, on envisage de remplacer ces préfabriqués dès l’année 1965, par la construction de 126 logements collectifs.

Centre d'hébergement Nbre de personnes fin juillet 1962 Nbre de personne fin août 1962 Nbre de personne fin septembre 1962 Date approximative de fermeture
Ste Geneviève (Chambéry) 26     Début août 1962
Centre Veyrat (Chambéry) 35 36 33 Début juillet 1964
Pavillon Ste Hélène (Chambéry) 49 143 150 Début décembre 1962
Chateau Reinach (La Motte) 11     Début août 1962
Centre Secours Catholique et St Louis du Mont (Chambéry / Bassens)       non utilisés
Centre d'Albertville 0 30 30 Automne 1962
Centre de Saint Jean de Maurienne 0 22 25 Automne 1962
Centre de La Rochette ? ? (8 familles) sept-62

…au logement durable : une longue attente

rans21Face à l’afflux massif de personnes en provenance d’Afrique du Nord et au manque criant de logements décents, il faut construire et rénover. Le ministère accélère les constructions d’HLM, assurées au niveau local, par le département et les communes sollicitées, et propose d’instituer des « réservations » pour les rapatriés. Au niveau national, en janvier 1964, il est possible de dire qu’une famille de rapatriés sur deux à été relogées dans le cadre d’HLM ou de celui de l’aide à l’accession à la propriété. Un premier décret rend cela possible (mars 1962) réservant 10% des logements HLM pour les rapatriés, tandis qu’un second cette part à 30% dans le cas des programmes spéciaux. Cependant, au moment de l’arrivée massive des rapatriés ces logements ne sont pas encore construits.
De cette situation, il en résulte une inquiétude réelle exprimée par le maire de Chambéry, Pierre Dumas, à son collègue du secrétariat pour les Rapatriés (21 août 1962) : en parlant des rapatriés il explique qu’« En fait notre ville subit une grave crise du logement, qui s’aggrave d’année en année et de mois en mois. C’est ainsi que les demandes à l’office municipal HLM, chiffré à 1053 au premier janvier 1962 dépassent actuellement les 1300. […] En dehors de la priorité absolus accordée aux rapatriés […] l’office HLM satisfait les demandes présentées en 57 et 58 ». « Il convient de signaler également un nombre important de familles actuellement relogées, qui ont-elles-mêmes recueilli des familles apparentées ou amies, si bien que certains logements de 4 pièces sont actuellement habités par 3 ou 4 familles. Des abris […] tout à fait précaires ont été utilisés, valables tant bien que mal en période d’été, mais absolument inhabitable dans notre région en hiver ». « Qu’un nombre raisonnable de rapatriés d’Algérie s’intègre paraît ne pas présenter de difficultés insurmontables, mais je crains que des arrivées massives, sans possibilités de logement ni d’emploi, ne donnent à ceux-ci l’impression d’avoir été bernés et ne les incitent à manifester une rancœur bien compréhensible. […] Je vous serais vivement reconnaissant en conséquence de faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour que cesse, ou, tout du moins, se ralentisse l’afflux des rapatriés d’Algérie dans notre ville ». Pierre Dumas n’exagère pas la situation afin d’espérer diminuer l’arrivée de rapatriés dirigés vers la Savoie depuis le centre de Lyon, cette préoccupation étant largement partagée par ses collègues, et lui-même est secrétaire d’Etat auprès du gouvernement.
Un rapport du préfet de Savoie, du 10 juin 1963, met lui aussi en relief les problèmes liés au manque d’anticipation et de construction d’HLM en amont. Il rappelle les premiers temps durant lesquels les installations ont été facilitées dans la mesure où les rapatriés retrouvaint des attaches familiales en Savoie. Néanmoins, sur les 430 demandes de logements sociaux, seuls 300 pourront être satisfaites entre l’été 1963 et le début de l’année 1965. De plus, le même rapport précise que face à l’augmentation des prix des logements, même insalubres, de très nombreux propriétaires chambériens et aixois, qu’il est nécessaire d’accélérer le relogement en HLM. Ainsi, à travers des dossiers constitués en octobre 1963, les autorités notent que sur 120 foyers de rapatriés, 41 restent en attente d’une demande HLM et 59 sont logés par des parents ou des amis, parfois eux-mêmes des rapatriés. A l’automne 1963, les autorités chargées des rapatriés comptabilisent 654 demandes de logement effectuées pour seulement 386 satisfaites.
Il faut attendre juin 1963 pour que la commission d’attribution de logement HLM aux rapatriés attribue les premières habitations, réservées à hauteur de 30% à Mérande et à la Cassine, dans le secteur de Chambéry. Quant aux dernières tranches, « aux Piochets », toujours à Chambéry, elles sont distribuées seulement en janvier 1966. Toutefois, l’immense majorité de ces logements est livrée au plus tard à l’automne 1964. Il est évident que des attributions se feront jusqu’au début des années 1970, mais elles correspondent aux rares arrivées de rapatriés enregistrées après 1966. Leur attribution est surveillée par les services du ministère des Rapatriés qui signale en février 1964 au préfet de Savoie la trop récurrente distribution de ce type de logement à des fonctionnaires dans le département savoyard. Il faut incontestablement changer cet état de fait, d’autant plus que cela ne va pas dans le sens des directives ministérielles. La réservation de place dans les logements HLM pour les rapatriés et la frénésie des constructions au cours des années 1960 marquent les esprits. De la sorte, si des logements ont pu être réservés pour des rapatriés au sein des constructions de l’ensemble Franklin Roosevelt à Aix, en aucun cas, ils ne représentent une majorité des nouveaux habitants. On notera que ces bâtiments sont nommés dans le bulletin municipal de 1965 comme « immeuble des Rapatriés » (photo ci-contre).

rans22A la fin de l’année 1966, le département de Savoie, et principalement Chambéry, met à disposition des rapatriés quelques 541 logements auxquels il faut ajouter 33 logements délivrés par des organismes divers (SNCF, l’entreprise Verre Textile, la SICRU…) et les 113 logements ayant bénéficiés des prêts pour l’aménagement de logements anciens (primés). Ces derniers sont soit réhabilités par les rapatriés eux-mêmes, soit par des propriétaires pour ensuite les louer à des rapatriés. Cependant, sur plus de 150 demandes sont déposées, toutes n’obtiennent pas cette aide qui consiste à fournir un prêt et une subvention. La très grande majorité des prêts obtenus le sont pour des logements situés dans le secteur de Chambéry. Une commune où les logements HLM se répartissent sur plusieurs localités : Le Biollay, La Cassine, Le Petit Biollay, Mérande, Bellentre, Les Beaux-Logis, Le Piochet, Bellevue, Le Joigny etc. De mai 1965 à mai 1966 des appartements construits dans les différentes tranches au « Piochet » représentent à eux-seuls 97 logements. En assurant la construction de 6 351 logements sur son territoire entre 1958 et 1968 l’effort de la première commune de Savoie est considérable alors que sa population passe de 44 237 habitants en 1962 à 53 813 en 1968.

rans23Près de 2 300 personnes trouvent un logement HLM en Savoie, soit près du tiers des rapatriés, auxquels il faut ajouter les logements primés. Si ce bilan s’évère positif, soulignons toutefois qu’il n’est visible que quatre ans après la vague de migration de l’été 1962 et qu’il reste plus d’une centaine de demandes de rapatriés en attente. Au regard de la situation de la 8° région, chargée de l’établissement des rapatriés, nous constatons qu’entre 1962 et 1966 122 000 logements ont certes, été construits, mais que les demandes de rapatriés se comptent encore en dizaines de milliers. En comparaison avec les autres départements de cette 8° région la Savoie apparaît comme celui ayant fourni un effort très important. En effet, un bilan dressé en mars 1963, indiquant les logements attribués et en construction, établit que le département savoyard se trouve en capacité de proposer un logement pour le tiers des rapatriés alors que la moyenne est d’un logement proposé pour un peu plus de huit rapatriés présents dans le département.

Du logement à l’école : réussir la rentrée 1962

A la fin de l’année scolaire 1961-1962, les arrivées n’étant pas nombreuses, il est possible d’intégrer les élèves au fur et à mesure dans des classes déjà constituées qui, certes, s’accroissent considérablement pour certaines d’entre elles mais de façon extrêmement provisoire puisque les vacances d’été approchent. Quant au manque de personnel, l’arrivée de fonctionnaires d’Afrique du Nord le compense largement. En revanche, les difficultés se profilent pour la rentrée suivante. Dans une lettre d’août 1962, Pierre Dumas rappelle au préfet combien l’installation importante de rapatriés sur certains secteurs chambériens engendre des conséquences fâcheuses pour sa municipalité : « J’ai l’honneur de vous faire parvenir […] une lettre concernant l’angoissant problème des rapatriés dans notre ville. Le groupe Chantemerle est actuellement, et malgré l’adjonction récente de deux classes, au maximum de ses possibilités d’absorption. Aux attributions de logements déjà importantes qui voit s’effectuer dans le quartier de la Cassine au cours de l’année 1963, vont s’ajouter 160 logements de Chantemerle destinés aux rapatriés d’Algérie. C’est une population scolaire non prévue de près de 300 enfants qu’il conviendra de recevoir dans les écoles publiques dès la rentrée 1963 ». En septembre 1962, le Conseil municipal de Chambéry décide d’étendre les deux groupes scolaires de Chantemerle et du Biollay « pour parer aux difficultés de la rentrée scolaire 1962-1963 ». L’intégration des élèves au sein des établissements est une réelle réussite, pour au moins deux raisons évidentes. La première, c’est la préparation de la rentrée 1962 durant l’été, par les autorités locales qui ont su anticiper les choses. La seconde s’articule autour des efforts d’intégration de la part des rapatriés et leur souhait profond de faire réussir leurs enfants. Ainsi, plus de 700 élèves rapatriés font leur rentrée en Savoie. C’est surtout la commune de Chambéry qui doit réagir, mais celles de La Rochette et d’Aix ne restent pas pour autant étrangères au problème.

Romain MARECHAL