Chambéry bombardée, Chambéry blessée, Chambéry soignée
Proposition de synthèse : Chambéry bombardée, Chambéry blessée, Chambéry soignée
Archives consultées :
- ADS : 1375 W 106 ; 1375 W 105 ; 1375 W 104 ; 1382 W 256 ; 1372 W 42 ; 1375 W 15 ; 1375 W 100 ; 1375 W 101 ; 1375 W 103 ;
Sources imprimées:
- Bombardement de la ville de Chambéry par l’aviation anglo-américaine, Chambéry, Impr. Chambérienne, 1944, 55 pages.
Bibliographie :
- Bombardement de Chambéry, Recueil et témoignages, 26 mai 1944, 60° anniversaire, Chambéry, Société des Amis des musées de Chambéry, 2004, 23 pages*Le bombardement du 26 mai 1944, Chambéry, Amis du Vieux Chambéry, 1980, 101 pages
- Jean-Olivier Viout et Claude Fachinger, Chambéry bombardé…Chambéry libéré, Chambéry, Amis du Vieux Chambéry, 1984, 96 pages
- Jean-Olivier Viout, Chambéry 1944, Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, 375 pages
- G. R. Anderson, Bombing Chambéry, Les aviateurs américains racontent le bombardement de Chambéry le 26 mai 1944, Chambéry, Chambéry Action, 1983, 37 pages
- Monique Dacquin, Après le bombardement, Chambéry, Amis du vieux Chambéry, 2009, 39 pages
- Kelly Anderson, 90 secondes pour tourner la page, mémoire de master, Ecole supérieure d’architecture de Versailles, 2011, 94 pages
- Eddy Florentin, Quand les Alliés bombardaient la France 1940-1945, Paris, Perrin, 1997, 648 pages
- Andrew Knapp, Les Français sous les bombes alliées 1940-1945, Paris, Tallandier, 2017, 631 pages
Commentaire bibliographique : La connaissance des bombardements sur la France durant la Seconde Guerre mondiale est désormais acquise grâce au livre d’Eddy Florentin publié en 1997 et à travers l’excellent ouvrage, sorti en 2017, d’Andrew Knapp intitulé Les Français sous les bombes alliées 1940-1945. Ils permettent de resituer dans un contexte plus large les bombardements subis dans les départements savoyards et plus particulièrement celui de Chambéry. Localement, les diverses publications de la Société des Amis de Chambéry offrent un récit très complet de l’évènement et propose de nombreuses informations documentées. Enfin, deux travaux particuliers, dans lesquels ont été puisés de multiples renseignements sont à souligner : la publication de G. R. Anderson, Bombing Chambéry, qui retrace avec minutie la préparation et le déroulement du bombardement, et le travail de Kelly Anderson qui reprend un aspect original du bombardement, à savoir la reconstruction de la ville. Dans le cadre original d’un mémoire d’une Ecole d’architecture il en propose une lecture très riche.
Texte :
Plusieurs publications connues relatent les évènements du 26 mai 1944. Présents dans la mémoire collective, évoqués au sein des familles, ces évènements sont un marqueur fort de l’histoire chambérienne. Les multiples articles de la presse locale, porte-voix des récits forts et poignants de témoins, n’en sont qu’un des nombreux symboles. Les principaux points peuvent être rétablis pour une clarification. 900 avions américains décollent de l’aérodrome la région de Foggia en Italie avec pour objectif de détruire les nœuds ferroviaires de plusieurs villes en France. A Chambéry, l’alerte est donnée à 9h 40. 35 minutes plus tard, les escadrilles volantes arrivent à l’ouest de Chambéry, 12 à 13 vagues de 30 à 40 avions survolent la région à une hauteur de plus de 3000 mètres. Les deux derniers groupes, composés de 72 bombardiers, B-24 Liberators, se détachent en direction de la ville pour y déverser 720 bombes. Deux largages de 30 secondes entrecoupés d’une demi minute suffisent à déverser plus de 163 tonnes d’acier et de feu : 90 secondes d’effroi s’abat sur les Chambériens. Un peu plus de 400 impacts sont répertoriés dans le bassin chambérien. Les premiers projectiles tombent sur la commune de Cognin et les derniers du côté de la Croix-Rouge. La grande majorité des bombes arrive donc sur la ville de Chambéry et une partie d’entre elles atteignent leur objectif : la gare de triage.
Avec des dizaines de locomotives détruites, une partie des voies ferrées inutilisables, des dépôts et autres infrastructures réduits à néant, l’opération n’est pas un échec. On dénombre 200 morts et plus de 300 blessés, sans oublier plusieurs dizaines de soldats allemands parmi les tués. On note de nombreuses victimes dans les immeubles, dans les rues, dans les caves mais aussi dans les tranchées. De l’imprudence d’une partie de la population pensant que l’attaque ne se porterait pas sur Chambéry, vu le laps de temps important s’écoulant entre l’alerte et le bombardement proprement dit, a pour conséquence un nombre élevé de décès. Les premières vagues d’avion poursuivent effectivement leur chemin en direction d’autres cibles sur le territoire français.
Les dommages matériels, qui s’étalent sur un axe de près de deux kilomètres, sont considérables au sein de la ville et le feu gagne de nombreux bâtiments dans plusieurs quartiers. Des pompiers arrivent de plusieurs communes de Savoie pour lutter aux côtés des sauveteurs chambériens. Malheureusement, les incendies ne sont pas tous éteins à la fin mai et des résidus de flamme persistent jusqu’à la mi-juin. Au total, plus de 10 hectares d’immeubles sont endommagés. En effet, quelques 889 appartements sont répertoriés comme sinistrés, et plus de 3000 sinistrés se retrouvent dans le besoin. Parmi les multiples destructions, citons quelques bâtiments emblématiques : la chapelle de la Visitation, l’internat du lycée de filles, l’usine à Gaz, l’usine de teinturerie, la société lyonnaise des véhicules électriques, le dépôt d’électrobus, le dépôt de charbon…
Bien évidemment, l’entraide et la charité se mettent en place. La cérémonie funèbre collective organisée pour 75 victimes, dès le 29 mai, dans la cathédrale de Chambéry offre un moment de communion et de recueillement pour la population. Le comité départemental de Secours facilite la récolte et la redistribution des dons aux victimes. Des repas sont distribués quotidiennement pendant plus d’une semaine en faveur des populations sinistrées. On sollicite rapidement les communes voisines de Chambéry afin de les accueillir. Il est même demandé aux détenus de la maison d’arrêt de Chambéry de participer aux opérations de désobusage en échange d’un dédommagement financier et/ou d’une remise de peine, voire d’une mise en liberté, ou encore d’un adoucissement du régime de détention. C’est en ce sens que René Truchet voit sa peine aux travaux forcés commuée en simple emprisonnement. Une quinzaine de détenus auront ainsi participé à ce programme.
Le travail de la défense passive est essentiel pour organiser et protéger les populations. Créée dès l’été 1938, elle tend à s’éteindre depuis l’armistice. Ce n’est qu’après le bombardement de Boulogne-Billancourt de mars 1942 qu’elle redevient un élément important du dispositif gouvernemental. Cette structure, placée sous la direction du préfet, permet de prendre en charge les urgences comme la prévention. Elle est dotée d’un budget conséquent pour répondre à ses différentes missions. Plusieurs services la composent : service d’alerte, service sanitaire, service de secours, service antigaz, service incendie, service de déblaiement, service des abris. La défense passive participe donc à la prévention des bombardements, grâce à des postes de guet chargés de prévenir du survol aérien ennemi au-dessus des agglomérations. Elle contrôle également l’éclairage public et privée, voire la circulation des véhicules. Très variable, le nombre des membres de la défense passive monte au point culminant de 552 personnes, un chiffre tout à fait révélateur de la capacité de la population, ici Chambérienne, à se mobiliser sous le gouvernement de Vichy. Dès le début de la guerre, face aux menaces des bombardements, le ministère de l’Education nationale et le conservateur des Beaux-Arts prennent des mesures dans le but de protéger les monuments historiques et autres objets à valeur patrimoniale. A Chambéry, des œuvres de la cathédrale et de la Sainte Chapelle sont ainsi répertoriées et protégées. Néanmoins, toutes ces mesures préventives et tous les efforts entrepris par les services de secours se heurtent à un problème structurant : les occupants contrôlent les systèmes d’alertes au dépend des autorités françaises. Suite au bombardement d’Annecy dans la nuit du 9 au 10 mai 1944, le préfet de Haute-Savoie s’en plaint auprès du Secrétaire général.
Ce sont les Allemands qui ordonnent la réquisition d’ouvriers pour participer dans les plus brefs délais au déblaiement de la gare. Les réquisitions d’hommes et de matériel se font dans les communes voisines. Il faut donc organiser les transports : cela concerne un nombre important de personnes, entre 80 et 90 hommes au début, provenant de lieux différents selon les jours de travail. Les travaux s’étalent sur le mois de juin, et les effectifs grimpent à plus de 150 individus. En octobre 1946, les autorités civiles s’occupent du règlement des sommes dues pour ces travaux.
Jusque-là, les bombardements importants se sont avérés rares sur le territoire savoyard. Notons que Chambéry et Aix-les-Bains, touchées au début de la guerre par une attaque aérienne, le 1er juin 1940, connaissent peu de dégâts malgré les cinq bombes atterrissant sur la première et onze autres sur la deuxième. On répertorie un seul mort et moins de 20 blessés. A l’automne 1943, la Maurienne est touchée à son tour. En Haute-Savoie, à trois reprises, la ville d’Annecy est également prise pour cible entre 1942 et 1944. Au début de la guerre, le territoire savoyard est heurté par des bombes allemandes, désormais ce sont des engins alliés qui s’abattent sur le sol français. Les Savoyards sont désormais habitués à la découverte d’engins explosifs, incendiaires, de ballonnets ou de largage de matériel. Des rapports de police notent régulièrement la présence de ces objets dans des communes savoyardes mais ils ne correspondent en rien à un bombardement massif. Par contre, leur découverte répétée, de plus en plus importante à partir de l’été 1943, dénote l’élargissement du champ d’action des forces alliées et leur maîtrise des airs.
Chambéry est bombardée le même jour que Nice, Saint-Etienne, Lyon et Grenoble. Dans ces villes, des centaines de victimes sont enterrées, des centaines d’habitations détruites, des populations sont endeuillées. Naturellement, les nœuds de communication ferroviaire sont visés. En ce printemps 1944, les troupes alliées avancent sur le front italien, la chute de Rome est pour bientôt. Première facteur d’explication : les bombardements sur Chambéry, puis sur Saint-Michel-de-Maurienne (4 juin) et sur certains ponts de l’Arc ont pour objectif de limiter les communications avec le front italien. Déjà le 11 novembre 1943, Modane et le tunnel deviennent les cibles de bombardements alliés. Autre fait très important : les alliés préparent une opération de débarquement dans le Sud de la France, qui aura effectivement lieu le 15 août. La XV US Army Air Force, celle là-même, qui a bombardé Chambéry n’est pas à sa première sortie au-dessus du sol français, car elle est en charge de préparer cette mission nommée « Anvil ». C’est pourquoi entre le 11 novembre 1943 et le 25 mai 1944, les villes de Marseille, Toulon, Istres, Salon, Montpellier, Ambérieu, Givors et Lyon, entre autres, voient les forteresses volantes américaines passer dans le ciel et larguer leurs bombes. Les objectifs ne varient pas, il s’agit toujours d’anéantir les installations navales, les aérodromes et les gares de triage. A cela s’ajoute la préparation de l’opération « Overlod ». A partir du mois de mars 1944, les bombardiers américains et anglais dirigés par Eisenhower et dans le but de préparer le débarquement de Normandie, se donnent deux objectifs : l’anéantissement de la Lutwaffe ou de ses capacités d’action, et la destruction des dépôts d’entretien des chemins de fer (communication) afin limiter les déplacements de troupes et de matériel allemand. C’est dans cet immense contexte d’opération stratégique des forces alliées qu’ont lieu les bombardements des 25, 26 et 27 mai. Ainsi, du 29 avril, date du bombardement de Toulon, au 10 août 1944, soit quelques jours avant le débarquement de Provence, l’armée de l’air anglo-américaine largue plus 12 500 tonnes de bombes sur le sud de la France. Le 25 mai, 238 tonnes de bombes provoquent 34 morts à Carnoules, 115 tonnes à Givors engendrent 38 victimes, sans oublier une quinzaine de morts enterrés à Vénissieux, 88 tonnes s’écrasent à Ambérieux, et plus de 1000 morts sont recensés à Saint-Etienne. Le lendemain, la capitale des Gaules est la cible de l’aviation américaine : plus de 700 morts sont comptés. 159 tonnes de bombe tuent 37 personnes à Grenoble, et la région de Nice-Monaco se retrouve dans le deuil avec presque 400 morts. Le 27 mai, les raids se poursuivent à Marseille provoquant plus de 1800 victimes, et en Avignon plus de 500 morts. Enfin, à Nîmes, on relève un peu moins de 300 tués. C’est dans ce cadre qu’il faut lire et comprendre le bombardement du 26 mai de Chambéry, évènement mémoriel important, qui s’inscrit pleinement dans la grande histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Qu’en pensent les Savoyards ? Une appréciation toujours difficile à fournir tant elle répond à des ressorts intimes, difficile à cerner et établir pour le plus grand nombre, une fois les témoignages particuliers évoqués. Ceci dit, à travers quelques grands traits, il est possible d’en supposer les contours. Les Alliés ont conscience de l’impact très négatif de leur bombardement, c’est pourquoi ils s’efforcent de justifier leur action par une propagande active : largage de tracts, discours radio... Si les rapports préfectoraux font état d’une anglophilie marquée au sein de la population, et un espoir grandissant de voir la chute allemande, il est indéniable qu’elle est de plus en plus contrebalancée avec l’augmentation des raids aériens et leurs violences. D’ailleurs, jusqu’en 1942, les bombardements sont largement acceptés par la population française. L’intensification de ces derniers, en 1943, ne retourne pas non plus l’opinion, mais tend à la rendre résignée et inquiète, d’autant que les départements savoyards étaient jusque-là largement épargnés. Pour cette raison, en août 1943, à Annecy, lors de l’inhumation des six aviateurs britanniques abattus après un parachutage à la résistance, quelques deux mille personnes se rassemblent au cimetière et entonne la Marseillaise sous les cris « vive l’Angleterre », « vive l’Amérique » ou bien « vive de Gaulle ». On souligne même une attitude plutôt positive au moment des bombardements qui occasionnent très peu de dégâts et dont les cibles s’avèrent bien identifiées : la gare de Modane ou l’usine de roulement à billes d’Annecy, par exemple. Par contre, les mécontentements sont plus nombreux face à l’ampleur des destructions civiles. Il est vrai que les 340 appareils qui bombardent la cité de Maurienne dispersent leurs engins sur une zone de 8 km2 et détruisent en partie la ville, évacuée des ces habitants. Un mois plus tard, une nouvelle opération menée par 313 avions britanniques, ne bloquent la circulation ferroviaire de la cité que pour quelques jours. Au total, on compte 70 morts au cours de ces deux opérations qui détruisent complètement Modane et Fourneaux. Avec l’augmentation des bombardements meurtriers dans le courant de l’année 1944, les réserves de la population vis-à-vis des Alliés augmentent, tout comme le désir d’une fin rapide du conflit et d’un effondrement de l’Allemagne. Dans le cas de Chambéry, la technique de bombardements lourds à haute altitude, n’est pas étrangère à la masse des destructions et des morts et par conséquent à l’affaiblissement du moral des populations. Les vies brisées, les souffrances amplifiées et le désespoir créé sont une réalité que l’historien ne peut évincer, mais qui demeure difficilement quantifiable. L’opinion est donc difficile à jauger : elle change et fluctue au grès des bombardements, mais aussi en fonction de l’évolution globale du conflit et des espoirs renoués. La distance que peuvent prendre certains Français vis-à-vis des alliés n’engage par pour autant à une adhésion en faveur du régime de Vichy. Les bombardements ne peuvent toutefois effacer la réalité du terrain, à savoir les débarquements en Afrique du Nord et en Italie, l’occupation brutale et totale de l’hexagone, les représailles meurtrières et les difficultés croissantes du quotidien.
L’utilisation des bombardements par les autorités, notamment celui de Chambéry, dans un but de propagande se dévoile également comme une réalité. Les Français sont présentés comme des victimes innocentes. C’est Philippe Henriot, collaborationniste convaincu, secrétaire d’Etat à l’information et à la propagande depuis janvier 1944, qui excelle dans ses discours à développer cet argumentaire. Les autorités ne cherchent pas à cacher ou minimiser l’ampleur des destructions dans le but de sauvegarder le moral des populations, mais au contraire, les utilisent afin de mieux dénoncer les « ennemis » d’une France non-combattante. Le préfet évoque dans son message officiel un « bombardement sauvage ». Par le biais des actualités officielles de Vichy, la propagande use pleinement des bombardements alliés, celui de Chambéry ne faisant pas exception. Ce dernier est d’ailleurs évoqué dans un petit film cinématographique. Cette vidéo est une production de France Actualités, société franco-allemande, qui prépare les petits documentaires de propagande diffusés en première partie au cinéma. Les images montrent de nombreuses destructions dans plusieurs villes, dont Saint-Etienne, Lyon et Chambéry. Une prise de vue, depuis la place des éléphants, est notamment utilisée pour évoquer la capitale savoyarde. Le commentaire parle « des forteresses volantes » qui lâchent « leurs bombes » sans jamais évoquer les objectifs ferroviaires, industriels ou militaires, ni montrer des images les illustrant. Il est précisé qu’« ils sont venus et ont lancé leurs engins de mort un peu partout, comme au hasard ... » et « certes parfois les voies ferrées ou les objectifs industriels ont été touchés, mais le plus souvent, les bombes n'atteignent pas leur but ». La propagande insiste sur l’absence de cible militaire ou stratégique dans les bombardements alliés, et sous-entend même que cela répond à la volonté d’éliminer un adversaire séculaire : la France. Le seul passage qui dévoile un train éventré évoque une rame de la région parisienne transportant des voyageurs. Et le commentateur précise qu’elle n’a pas été seulement bombardée mais également mitraillée. Dans son commentaire, la voix off insiste sur la tragédie des civils : « leurs bombes ne sont pas destinées aux ennemis des anglo-américain mais à la France, aux Français » ; « ce n'est pas seulement une maison de Lyon qui flambe, c'est la maison d'un Français, demain, ce sera peut-être la vôtre... ». Le vocabulaire n’est pas neutre, les bombardements sont qualifiés de « terroristes ». Il existe une volonté de mettre en opposition d’un côté la déclaration des évêques de France et Jeanne d’arc, et de l’autre les bombes des alliés, désignés comme « ceux qui se disent nos libérateurs ». Des bombardements dénoncés en tant que symbole de la « guerre moderne », « la nouvelle arme anglo-américaine ». A la fin du film, la phrase finale incarne à elle seule le discours de propagande véhiculé par le régime : « décimés, atterrés, affolés, assassinés des Français sans défense car n’ayons pas peur de mots c’est bien de l’assassinat ».
La reconstruction de Chambéry mérite une attention particulière. Symbole de cet après-guerre, ce renouveau architectural offre une nouvelle image à la ville et redonne ainsi vie à la société chambérienne. Cette reconstruction se terminera officiellement le 30 décembre 1961, bien qu’une dernière tranche soit encore réalisée en 1966.
Il faut reloger les sinistrés dans les communes voisines ou en réhabilitant certains logements. Cependant, un an après le bombardement de nombreuses familles vivent encore dans des conditions difficiles. C’est pourquoi, la construction de logement provisoire est activée, plutôt à l’extérieur du centre, pour palier au déficit urgent d’habitation. On réalise certaines constructions à Bellevue, d’autres quai de l’Hyère ou quai de Rive voire sur l’avenue de la Boisse. De même, on réinstalle les nombreux commerces détruits dans des baraquements au centre ville. Les commerçants préfèrent souvent s’établir à proximité de leurs anciens locaux. Ceux de la rue Saint-Antoine recréeront leur rue sur le boulevard du musée, en se regroupant au sein d’un même abri et en disposant leur commerce de sorte à créer un passage central couvert. Pareillement, les services administratifs sont eux aussi installés dans des baraquements.
L’État, représenté par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (créé en novembre 1944) se substitue rapidement à la ville, et l’architecte grenoblois Jean-Paul Sabatou dirige le programme d’aménagement. Les moyens politiques et financiers sont de toute manière prévus pour reconstruire les villes sinistrées. Un plan général d’aménagement de reconstruction doit dans un premier temps être approuvé. La reconstruction se concentre sur un quartier particulièrement touché, qui se situe entre la place des éléphants, le palais de justice et les Halles. Il s’agit de raser une bonne partie des bâtiments, même si certains paraissent réparables, tout en conservant les plus structurants : celui des Dames de France (maintenant Galeries Lafayettes), le musée-bibliothèque et l’église. Afin de maîtriser le réaménagement de la ville un important remembrement s’avère indéniablement indispensable, le parcellaire étant extrêmement émietté. On passe de plus de 200 parcelles à seulement 21, ce qui facilite grandement la construction de grands immeubles et d’avenues plus larges au grand bonheur de la circulation automobile qui bénéficiera, en outre, d’un raccordement au grands axes routiers du centre ville. C’est aussi l’occasion de travailler sur l’amélioration de l’assainissement.
Intégré au sein de l’ancienne ville, ce quartier se caractérise par des rues étroites et irrégulières, à l’image du reste de la vieille ville, encore existante aujourd’hui. Une question se pose alors : comment reconstruire ? La rue de Boigne, partiellement détruite, est reconstruite à l’identique sous les recommandations de l’architecte en chef des monuments de France car il a été envisagé, notamment sous la demande des commerçants, de pouvoir élargir la rue afin de favoriser l’accès automobile. Mais pour le reste, de nombreuses transformations sont apportées.
La reconstruction est lente, elle commence plusieurs années après le bombardement, en 1948, et certains immeubles sortent de terre quinze ans après. Les derniers commerces seront construits en 1966. La pénurie de main d’œuvre et de matériaux se fait sentir aux lendemains de la guerre, et participe donc à ralentir les travaux. A cela, s’ajoute un type de sol particulier, car situé au-dessus d’une nappe d’eau assez haute. Mais après avoir gommé les affres de la guerre, un nouveau visage de Chambéry peut alors se dévoiler, celui de l’après-guerre.
Romain Marechal
La collaboration (Savoie/Haute-Savoie)
Proposition de synthèse : La collaboration (Savoie/Haute-Savoie)
Archives consultées :
- ADS : 1382 W 31 ; 1382 W 32 ; 1382 W 33 ; 1382 W 34 ;1382 W 35 ; 1382 W 36 ; 1382 W 27 ;
- ADHS : 12 W 57 ; 15 W 4 ; 2522 W 4 ; 14 W 12 ; 15 W 4 ; 26 W 19 ; 26 W 15 ; 15 W 38 ;
Bibliographie :
- François Broche, Dictionnaire de la Collaboration. Collaborations, compromissions, contradictions, Paris, Belin, 2014, 928 pages
- Pascal Ory, Les collaborateurs, Paris, Seuil, 1980, 352 pages
- Raphaël Spina, Histoire du STO, Paris, Perrin, 2017, 570 pages
- Les grandes entreprises en Savoie pendant la seconde guerre mondiale. Collaboration économique et résistance. Institut CGT d’histoire sociale de la Savoie, Actes du colloque du 8 novembre 2002, Chambéry, 80 pages
- Nathalie Bottollier-Curtet, Vie économique et quotidienne en Haute-Savoie pendant la Seconde guerre mondiale de novembre 1942 à aout 1944, Mémoire d’histoire, Université de Savoie, 1993, 214 pages
- Aurélie Grenier, Les départs vers l’Allemagne depuis la Haute-Savoie au cours de la Seconde Guerre mondiale, Mémoire d’histoire, Université de Savoie, 2009, 179 pages
- Bernard Garnier, Jean Quellien J. (dir.), La Main-d’oeuvre française exploitée par le IIIe Reich, Caen, CRHQ, 2003, 704 pages
- Michel Aguettaz, francs-tireurs et partisans français dans la résistance savoyarde, Grenoble, PUG, 1995, 246 pages
- Jean-Marc Berlière et Laurent Chabrun, Les Policiers français sous l’Occupation, Perrin, 2001, 386 pages
- Christian Boudan, Policiers et gendarmes devant les cours de justice. Savoie, Haute Savoie, 1944-1946, Mémoire d’histoire, Université de Dijon, 1998, 117 pages
- Yves Bravard, La Savoie 1940-1944. La vie quotidienne au temps de Vichy, Chambéry, SSHA, 1993, 63 pages
- Yves Bravard, Les Savoyards et Vichy, Chambéry, SSHA, 1996, 128 pages
- Pierre Giolitto, Histoire de la Milice, Paris, Perrin, 2002, 576 pages
- Michel Germain, Histoire de la Milice et des forces du maintien de l’ordre en Haute-Savoie 1940-1945, Montmélian, La Fontaine de Siloé, 1997, 507 pages
- Michel Germain, La nuit sera longue. En Haute-Savoie de septembre 1939 à novembre 1942, Les Sables-d’Olonne, Le cercle d’or, 1988, 517 pages
- Michel Germain, La Haute-Savoie 1939-1945, Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2014, 284 pages
- Pierre Giolitto, Volontaire français sous l’uniforme allemand, Paris, Perrin, 2007, 576 pages
- Irene Di Jorio, Techniche di propaganda politica. Vichy et la Légion française des Combattants (1940-1944), Rome, Carocci, 2006, 182 pages
Commentaire bibliographique: Il n’est pas possible de présenter l’ensemble des ouvrages traitant de la collaboration ou d’un aspect de la collaboration. Relevons toutefois le Dictionnaire de la collaboration sortie en 2014 par François Broche. A l’échelle locale aucun ouvrage ne propose une synthèse ni une étude approfondie de la question. En dehors du livre de Michel Germain sur la Milice en Haute-Savoie, il faut piocher au sein de multiples travaux des informations diverses et variées, en contenu et en qualité, afin d’obtenir une première vue d’ensemble.
Texte :
La collaboration revêt des habits et des réalités bien différentes. L’acte de collaborer n’a pas forcément le même sens, la même épaisseur et la même dramaturgie historique en fonction de sa nature et de sa portée. Nous souhaitons, ici, évoquer la collaboration de 1940 à 1944 dans les deux départements savoyards sans prétendre à l’exhaustivité mais, au contraire, en s’efforçant de dépeindre la palette des collaborations et de les illustrer au mieux pour offrir un tableau représentatif.
Collaborer, c'est-à-dire travailler et agir en concertation avec l’occupant, car c’est bien de cela qu’il s’agit, s’effectue par le haut : la collaboration d’Etat, mais aussi par le bas : la collaboration privée et quotidienne.
La collaboration d’Etat, voulue et mise en œuvre par Vichy, est symbolisée par la poignée de main entre Pétain et Hitler à Montoire le 24 octobre 1940. Elle peut se décliner en quatre grandes catégories : raciale, policière, militaire et économique.
La première, la collaboration raciale, est déjà largement évoquée dans la partie consacrée à la situation des juifs en Savoie. Néanmoins, il est possible ici de compléter ce propos en insistant sur le rôle joué par le bas, en réponse aux politiques raciales mises en place au plus haut de l’Etat. Cette réponse se caractérise, entre autre, par la dénonciation et par l’action d’une instance clef du régime de Vichy : la Légion. Quelques exemples de lettres, échangées en 1942 et 1943, permettent d’illustrer parfaitement la situation. Les deux premières en date du 7 août 1942 et du 8 juin 1943 sont envoyées par le chef de la Légion, Costa de Beauregard, au préfet de Savoie. La population juive, dont il ne précise pas si elle est étrangère ou non, est la cible de ces dénonciations. Un lien direct est établi entre le marché noir, la situation précaire des Savoyards, et le rôle supposé néfaste des juifs. Les dates de ces lettres sont comme un miroir de la situation tant locale que nationale. Elles rentrent en résonance avec les évènements dramatiques qui se jouent alors. Quelques jours après la première lettre, le gouvernement organise de grandes rafles, notamment en Savoie, à l’encontre de la population israélite. L’écriture de la deuxième s’effectue alors que les autorités italiennes s’opposent directement aux préfets savoyards concernant le sort des juifs. Les premières protègent ces derniers, notamment en facilitant leur présence dans des centres hôteliers d’altitude.
Chambéry, 7 août 1942, le chef de la légion au préfet.
[…] au sujet du marché noir. Celui-ci est pratiqué sur une très vaste échelle par les juifs en résidence à Aix […]. Si des sanctions très sévères ne sont pas appliquées, nous allons assister à un effondrement de la moralité […]. Aussi vins-je vous demander si vous êtes décidé à envoyer dans des camps de concentration les juifs ou autres, qui seraient pris à pratiquer le marché noir ; dans l’affirmative, je me permettrai de vous donner les noms […]. On me signale d’autre part, que certains juifs internés dans des camps reçoivent jusqu’à 5 000 francs par mois. Cet argent ne peut leur servir qu’à faire du marché noir et soudoyer leurs gardiens.
Chambéry, le 8 juin 1943, le chef de la légion au préfet.
J’apprends que les hôteliers du Beaufortain, de La Léchère, Saint-Bon, Grand-Cœur se plaignent d’être envahis par les juifs et de ne pouvoir, pour cette raison accueillir leur clientèle habituelle. La situation est à peu près la même à Aix.
Ne serait-il pas possible d’éviter cette installation d’accapareurs Juifs, […]
Ces exemples permettent également de comprendre le rôle d’informateur joué par la Légion et le sens pris par les renseignements provenant au plus proche du terrain. Les politiques raciales du gouvernement libèrent la parole et favorisent effectivement la délation, comme l’illustre parfaitement un dernier exemple, à savoir la correspondance entre le maire de Valloires, Costa de Beauregard et le préfet.
Chambéry le 18 janvier 1943 à Monsieur le préfet de Savoie de Légion Française des combattants et des volontaires de la Révolution Nationale. Signé Costa de Beauregard.
M. Michelland, maire de Valloires, me signale le rôle néfaste que continue à jouer dans la commune le Juif Marcel Aberman. Les hôteliers, les estivants et les familles nombreuses non productrices se sont plaints des agissements de ce personnage […]. Michelland, comme de juste, a non seulement refusé cette autorisation (renouvellement de l’autorisation de séjour d’Aberman), mais allant plus loin, il a demandé avec raison l’expulsion de ce Juif. Si je me permets d’intervenir auprès de vous dans cette affaire, c’est pour vous prier, moi aussi, de débarrasser le pays de l’indésirable Abermann, lequel m’a été signalé déjà, à plusieurs reprises, comme un célèbre trafiquant du marché noir.
Réponse du préfet au président de la légion
[…] J’ai l’honneur de vous informer qu’une Commission Spéciale siégeant à la Préfecture a prononcé l’incorporation de cet étranger dans un groupe de travailleurs, mais qu’au lieu de se rendre à la décision prise Abermann a pris la fuite […]
La deuxième, la collaboration économique, est d’abord symbolisée par la dette de guerre payée par la France à l’Allemagne, à laquelle on peut ajouter le travail des prisonniers de guerre français à l’intérieur même du Reich. Elle se décline aussi par les commandes allemandes faites aux entreprises françaises. De 1941 à 1944, entre 30% et 40% de la production industrielle française se fait directement au profit de l’Allemagne et l’industrie savoyarde n’y échappe pas. Les deux départements, sans égaler les grandes zones industrielles françaises, ont un potentiel économique industriel non négligeable. Quelques exemples peuvent en témoigner : les aciéries d’Ugine, l’usine de roulement à bille d’Annecy, la métallurgie et l’aluminium en Maurienne, et bien sûr, l’usine Renault de Saint-Michel. Ces sociétés reçoivent des commandes de l’occupant et leur production participe à la fois à l’effort de guerre du Reich, et à la fois au maintien de l’activité au plan local. Les livraisons de ciment de la société Chiron et les envois de chlorates de l’usine de Plombières en sont deux exemples représentatifs. Une question légitime s’impose au regard de ce constat : comment jauger cette collaboration ? Il est bien difficile de clarifier la part de réquisitions imposées de celle des livraisons espérées pour l’argent ; comme il est compliqué de faire la part entre le zèle d’un chef d’entreprise et le ralentissement volontaire d’une production. C’est en fait la question de la collaboration active ou passive qui est posée, mais également celle de la résistance, lorsqu’une entreprise freine, par exemple, volontairement sa production. Ces interrogations ne peuvent être tranchées arbitrairement ou précipitamment sans une longue étude approfondie menée sur les deux départements. Nécessaire à l’effort de guerre allemand, ces entreprises et leur production en partance, via notamment la Maurienne par le chemin de fer, seront la cible de la résistance savoyarde et des bombardiers alliés. Alors que la pénurie des matières premières se fait de plus en plus sentir à partir de 1942 et que la main d’œuvre qualifiée devient de plus en plus demandée, l’industrie de décolletage ne connaît pas en Haute-Savoie d’interruption de travail. Les Allemands sont soucieux du maintien de la production, passent de nombreuses commandes et dispensent globalement les ouvriers du STO.
Ce dernier ressort est d’ailleurs un autre aspect de la collaboration économique. Les autorités du Reich doivent faire face aux échecs militaires sur le front de l’Est. De nombreux Allemands sont alors mobilisés, la main d’œuvre dans le pays en devient déficitaire. Plusieurs centaines de milliers de travailleurs français vont par conséquent partir en Allemagne de façon volontaire ou forcée pour participer à l’effort de guerre allemand. Sous l’impulsion de Laval, le régime de Vichy adopte en juin 1942 « la Relève ». Sur la base du volontariat, un prisonnier français détenu en Allemagne est échangé contre trois travailleurs français utilisés soit dans le Reich soit à la construction du mur de l’Atlantique dans le cadre de l’opération Todt. En Haute-Savoie, le premier départ de onze personnes a lieu à la fin du mois de juillet. La mesure reste peu efficace dans le département comme pour l’ensemble du territoire. C’est pourquoi, en septembre la loi devient plus contraignante, en prenant notamment un caractère obligatoire pour certains. Néanmoins, entre 1942 et 1944, 442 hommes et femmes s’engagent volontairement pour travailler en Allemagne. Faut-il en déduire que cela relève d’un esprit collaborationniste ? Pas forcément, car ces individus sont surtout de jeunes gens célibataires ou veufs, précaires, peu qualifiés, et disposant de bien faibles perspectives d’avenir : un travail en Allemagne devient une opportunité, l’espoir d’un avenir meilleur. A cela s’ajoute quelques dizaines de personnes parties dans le cadre de la Relève mais de façon forcée. En février 1943, le STO est instauré pour satisfaire la demande croissante en main d’œuvre de l’Allemagne. Les jeunes hommes nés entre 1920 et 1922, puis jusqu’en 1924 à partir de 1944, sont susceptibles, après examen, de partir travailler deux ans en Allemagne. Mais les autorités sont loin de combler leur objectif. Alors que l’administration haut-savoyarde espère envoyer pour la fin avril plus de 1000 jeunes, seulement 149 partent réellement. Et cinq mois après sa mise en place, 250 hommes sont envoyés en Allemagne dans ce cadre. Ce qui fait qu’en mai 1944 un peu moins de 400 individus sont partis pour le STO. A la fin de l’occupation, sûrement plus de 600 travailleurs sont partis, non pas sur la base du volontariat, mais forcés dans le cadre d’une politique de collaboration. Pour le département de Savoie, sur les 2 600 ouvriers convoqués dans le cadre de la Relève, seulement un peu plus de 400 partent pour l’Allemagne. En juillet 1943, sur les 4 809 requis pour le STO près de 3 000 sont notifiés comme insoumis ou réfractaires, moins de 300 partent réellement.
La Relève et le STO, symboles de la collaboration de Vichy avec l’Allemagne nazie, engendrent de nombreux mécontentement, provoquent diverses manifestations et finissent par gonfler les rangs de la Résistance. Dès le mois de mai 1942, le préfet de Savoie signale que l’annonce de la Relève a été accueillie au « plutôt mourir de faim que d’aller travailler en Allemagne ». Le sous-préfet d’Albertville précise qu’ « à quelques exceptions près, les ouvriers ne veulent pas se rendre en Allemagne », et ce, pour diverses raisons : « les uns étant des semi-agriculteurs », « il n’existe pas de lien entre le nombre de départs et celui des retours », « la crainte de l’avenir dans un pays inconnu », « les préjugés contre l’Allemagne », « les liens familiaux les attachent à leur petite ville ». A la fin de l’année 1942, en Haute-Savoie, des centaines de décolleteurs de la vallée de l’Arve se rassemblent place de la mairie à Cluses pour s’opposer à la publication d’une liste de noms. D’autres défilés sont organisés à Rumilly, Faverges, Seyssel et Thorens, au début du mois de mars, les mots d’ordre étant toujours les mêmes « nous n’irons pas en Allemagne ». On sort alors les rubans tricolores, et on entonne la Marseillaise comme le chant des Allobroges. De même, en Savoie, le 14 octobre 1942, suite à la parution d’une liste composée de 32 noms d’employés de la SNCF et de l’usine d’aluminium, tous désignés pour partir en Allemagne, 300 ouvriers composés majoritairement de cheminots, d’employés de l’usine d’aluminium et de la société des Allobroges, se dirigent vers l’emblématique socle de la Sasson de la cité chambérienne pour y déposer des gerbes de fleurs et entonner l’hymne national. Le cortège est applaudi par la population puis se dirige à la préfecture aux cris de « nous n’irons pas en Allemagne » « Laval au poteau » « SOL en Allemagne ». Vers 20h, quelques manifestants sont arrêtés. Le lendemain, une grève est déclenchée par les ouvriers de l’usine d’aluminium pour obtenir la libération de leur camarade et 230 ouvriers du dépôt occupent la rotonde pour empêcher le départ du train. Le préfet réagit avec fermeté est ordonne d’évacuer les lieux, des arrestations supplémentaires sont également effectuées. Mais le mécontentement ne s’éteint pas, le mouvement de grève se poursuit et s’étend à l’usine Chapuis. Finalement, ce n’est que le 17 octobre que les choses s’apaisent. La Sasson, le premier lieu de convergence de cette manifestation contre l’envoi de travailleur, devient malgré elle, le symbole d’une collaboration économique, et ce, à travers la récupération des métaux non ferreux. Alors que la statue est déboulonnée en 1942, des affiches de propagande encouragent la population à donner leurs métaux pour soutenir l’activité économique dans le pays. Derrière le maintien de l’activité de l’industrie française c’est pourtant bien l’effort de guerre allemand que l’on soutient.
A leur retour d’Allemagne, les travailleurs volontaires seront exclus de l’Association des internés et déportés politiques. De plus, il est demandé en Haute-Savoie de les appréhender à leur retour et de les envoyer travailler à la mine d’Entrevernes (camp de travail).
Conséquence des deux premières, la troisième collaboration devient indispensable au régime : la collaboration policière. Déjà, dans le cadre de la Révolution Nationale, les ennemis désignés et présentés comme les forces de l’anti-France, à savoir les juifs, communistes, francs-maçons et étrangers, deviennent les cibles privilégiées des forces de l’ordre. D’ailleurs, la réorganisation de la police en avril 1941 répond clairement à cette ligne politique avec la création de GMR (Groupes Mobiles de Réserve) et d’unités spécialisées avec la SPAC (Service de Police Anti-Communiste), la PQJ (Police aux Questions Juives) et la police des sociétés secrètes. Comme nous l’avons déjà démontré dans les chapitres consacrés à la situation des juifs, communistes, étrangers et francs maçons dans les départements savoyards, le rôle des services de l’ordre est clairement établi, aussi bien pour la constitution de liste, la surveillance des camps, que pour les arrestations et les déportations. Ils participent donc activement à la politique de collaboration orchestrée par le régime. Les services de police se retrouvent également à rechercher et contrôler les jeunes travailleurs du STO. Toutefois l’efficacité de l’action policière reste toute relative, moins du tiers des quelques 3 000 défaillants recherchés dans les deux départements, est finalement retrouvé. Effectivement, les réfractaires s’enrôlent, pour une partie d’entre eux, dans la Résistance. Certains se retrouvent dans les groupes du plateau des Glières, attaqués par les forces allemandes et françaises, notamment celle des GMR. Attaché à la police mais constitués sur le modèle de la gendarmerie, ces Groupes Mobiles sont placés sous l’autorité du préfet de région. Pour autant, il ne faut pas les confondre avec la Légion du Dauphiné de Savoie : nom de la brigade de gendarmerie compétente sur les départements de Savoie, Haute-Savoie et de l’Ain.
La collaboration militaire est le dernier axe de cette collaboration d’Etat. Plusieurs protocoles signés entre les deux autorités encadrent cette alliance dans la métropole mais surtout dans les colonies, en Afrique du Nord et au Levant. Ces dernières zones géographiques voient effectivement des forces armées françaises opérer aux côtés de troupes allemandes. Mais ces théâtres d’opération restent lointains. Par contre, la Milice et la Franc-garde sont une réalité pour les Savoyards. En juin 1942, le Service d’ordre légionnaire ne regroupe que 900 hommes en Haute-Savoie et 600 en Savoie. Au début de l’année 1943, il donne naissance à la Milice française. En Haute-Savoie, une bonne partie des membres du SOL intègre la Milice, Gaston Jacquemin reste le dirigeant. On comptabilise en Haute-Savoie en février 1943 un peu plus de 500 miliciens. En Savoie, le succès n’est toujours pas au rendez-vous, sans toutefois apparaître totalement répulsif, car l’institution regroupe en octobre 1943 un peu plus de 300 miliciens dans le département. L’image des miliciens conserve globalement un aspect négatif au sein de la population : ils restent peu appréciés, critiqués voire haïs. Notamment pour leur usage de la violence et leur collaboration active avec l’occupant. L’affaire de Menthon, régulièrement relayée dans les ouvrages consacrés à la période, est ô combien révélatrice du peu de sympathie que s’attirent les membres du SOL. Apres lui avoir tendu un piège, en date du 2 mai 1942, ils humilient le comte de Menthon en le molestant. Ce sont des agents de police qui viendront à son secours. De Menthon, futur ministre à la libération, porte plainte auprès du procureur. L’affaire fait grand bruit à Annecy comme dans le reste du département, mais s’ébruite également jusqu’au gouvernement, et même à Londres. En novembre 1943, les miliciens font sauter le café Arragain à Annecy pour faire croire à une action des maquisards et conforte un peu plus leur impopularité. Le tout est ridiculement monté et ne trompe personne, d’autant plus que le patron du café se trouve suspecté de proximité avec les résistants. A partir de juillet 1943, autorisés à porter des armes, les attaques punitives contre les maquisards finissent par se multiplier. Dès l’automne 1943, les services préfectoraux notent de façon appuyée la très mauvaise image de la milice au sein de la population. Au sein de celle-ci se constitue la Franc-garde, en uniforme, armée et entraînée : il s’agit d’un bras armé pour le régime qui s’organise militairement. Annecy ne regroupe que 72 hommes de la FG, le double a parfois pu être évoqué. Symbole de l’action armée et de la collaboration avec l’occupant, les drames de Haute-Savoie qui voient s’opposer les maquisards aux miliciens alliés de la Gestapo, révèlent également les distorsions au sein de la société savoyarde. Ces affrontements sont largement racontés avec force d’informations dans divers ouvrages de Michel Germain. Emblème de la collaboration avec l’ennemi, ils deviennent la cible de la répression à la libération. Comment ne pas rappeler le déferlement de haine de plusieurs centaines de personnes qui prennent d’assaut les wagons arrivant en gare de Chambéry le 1er octobre 1945, et ce, afin d’amener des miliciens devant la cour de Chambéry ?
Mais la création de la Légion des Volontaires Français marque l’organisation des collaborationnistes français en dehors de l’institution étatique. La LVF ne dépend pas du gouvernement, c’est une association. Entre 1941 et 1944, des milliers de volontaires s’engagent dans ses rangs, et 7 000 d’entre eux partent pour le front de l’Est. Les archives ne dénombrent qu’une vingtaine de candidatures de haut-savoyards, probablement pas exhaustive, elles restent néanmoins significatives de la faible portée de cette structure. Le bureau départemental de la LVF d’Annecy est placé sous la direction de Cornet. En Savoie, Jean Barret, est quant à lui, le délégué départemental. Suite à sa dissolution le 9 août 1944, les biens de l’association sont placés sous séquestre. Le 19 août 1944, les vitrines du bureau de la LVF à Chambéry sont cassées à coup de revolver.
Au-delà de la collaboration d’Etat proprement dite, se distingue une autre forme de collaboration, la collaboration politique et propagandiste. Elle consiste finalement à promouvoir et soutenir l’œuvre ainsi que la politique du régime de Vichy, donc la collaboration d’Etat. Parfois, notamment dans certains mouvements politiques, elle dépasse ce simple soutient et revendique une adhésion complète au régime allemand jusqu’à souhaiter clairement la victoire du système Nazi.
De nombreuses réunions publiques d’information ont pour objectif direct de gagner les esprits. Des conférences ayant pour sujet « l’anti-France » s’organisent régulièrement. Pour exemple, le 23 juin 1942, une réunion de propagande sur les agressions anglaises et les attentats communistes se déroule à Annecy sur le Pâquier, se transformant en une manifestation contre les bombardements anglais et les assassinats communistes. Toutes ces actions orchestrées par le secrétariat à l’information et de la propagande, se retrouvent relayées par ses comités locaux, qu’ils soient départementaux ou communaux. Ainsi, de véritables tournées de conférence-propagande sont organisées dans toute la France ou juste pour la zone occupée. La propagande passe aussi par la censure de l’information. Il s’agit de diffuser les idéaux du régime, certes, mais aussi de limiter la propagation d’idées contraires ou tout simplement moins conformes à l’idéologie du nouveau régime. Au quotidien, l’objectif de ces comités se résume surtout à prévoir la diffusion de différentes affiches gouvernementales, du portrait du Maréchal et de divers messages anticommunistes…, et en fin de compte, à assurer la propagande du gouvernement au plus près des populations. A la libération, ces activistes au service de Vichy seront inquiétés. On peut prendre pour exemple, une instruction menée à l’encontre du délégué régional à la propagande, Courtassol, basé à Lyon mais en lien direct avec le PPF d’Annecy.
Les partis collaborationnistes sont bien présents sur le territoire savoyard, sans pour autant atteindre une quelconque dimension significative. Prenons le cas de la Haute-Savoie où il existe plusieurs partis désignés comme pro-gouvernementaux, regroupant des sensibilités très différentes allant des royalistes aux fascistes.
Les services préfectoraux de Haute-Savoie notent effectivement comme pro-gouvernementaux des partis ou des groupements politiques qui ne le sont pas forcément. Pour éclairer ce point, prenons deux exemples très représentatifs. Les RG surveillent les royalistes qui, en septembre 1943 s’élèvent toujours un peu plus de 200 sympathisants dans le département. Cependant, ils ne déploient aucune activité. Leur adhésion aux idéaux pétainistes devient donc plus supposée que démontrée. A ses côtés, le Parti Social Français, composé de plus de 200 adhérents à la fin de l’année 1943, rebaptisé Progrès Social Français, suite à la dissolution des partis, rentre lui aussi dans la liste des organisations considérées comme pro-gouvernementales par les services de préfecture. Ce parti fondé à la suite de la dissolution des croix de feu par le colonel de la Rocque, pouvait s’enorgueillir d’être le premier parti de France en nombre d’adhérents à la veille de la guerre. Le parti se veut ni communiste ni fasciste et sa position vis-à-vis de Vichy s’avère complexe. Son dirigeant utilise même cette structure pour organiser un réseau de résistance. En novembre 1941, le président de la fédération départementale du Progrès Social Français le reçoit dans le département. En avril 1941 une réunion organisée au casino d’Annecy propose une tonalité assez critique contre le gouvernement de Vichy, mais rappelle la position « ni Anglais ni Allemand » du mouvement.
Par contre, le mouvement l’Emancipation Nationale qui ouvre une permanence en août 1942 à Annemasse, se montre clairement pro-Allemand. En mai, ce petit groupe organise une conférence, suivie par une centaine de personnes. Le discours s’appuie sur des thèmes clivants : anti-juifs, anti-maçons, collaboration étroite avec le Reich. Le Cercle Populaire d’Annecy leur facilite l’organisation d’une nouvelle présentation dans la ville. Plus important à l’échelle nationale, le parti franciste regroupe quelques sympathisants en Haute-Savoie. En septembre 1943, une petite centaine de membres est dénombrée dans le département, ayant une activité restreinte. En France, ce groupe politique dirigé par Marcel Bucard –un des fondateurs de la LVF-, rassemble à son apogée 8 000 membres. Au niveau local, Bouvier et Clerc dirigent le mouvement. Une lettre de l’un d’entre eux interceptée fin août 1942 par les services administratifs rend bien compte de la position du parti :
Mon cher camarade,
Mes trois fils (sur 6), qui s’occupent beaucoup du francisme, me communiquent chaque semaine votre journal.
Anti-juif, anti-Anglais, anti-fumiste, anti-franc-maçon, Français 100%, Savoyards, ce qui est beau, j’avais pensé que la Légion serait quelque chose.
Crise de Chefs, voyez-vous…
On est Chef, on s’impose si l’on est Chef, vous me comprendrez vite…
Puis ce fut France-Révolution… Encore du bavardage facile…Mais encore un espoir déçu…
Avant de vous dire tout ce que je voudrais pouvoir dire, je vous pose une question précise : Avez-vous le Maréchal, l’Amiral, Mr Laval avec vous ?
Et si je donnais à votre mouvement, quoique fonctionnaire, puis-je avoir la certitude que même si j’étais très dur, en particulier pour…
Enfin, le Parti Populaire Français s’avère le mouvement le plus actif dans le département. Dirigé par Jacques Doriot à l’échelle nationale, il se positionne comme l’un des deux plus gros partis collaborationnistes sur le territoire français, avec le Rassemblement National Populaire de Marcel Déat. Une petite centaine de membres, sous la direction de Besson et Defoite, organisent localement des conférences, avec l’appui des Cercles Populaires Français. L’Union Populaire de la Jeunesse Française en découle mais ne compte que très peu d’adhérents dans le département. Il peut toutefois rassembler près de 300 jeunes à Annecy, en août 1941, pour une conférence visant à dénoncer les francs-maçons, juifs, Britanniques et Russes et à glorifier la Légion anti-bolchévique ainsi que la collaboration avec l’Allemagne. En juin 1942, la section d’Annemasse organise une réunion au cours de laquelle Pétain est critiqué et Doriot valorisé pour ses positions pro-collaborationnistes. Ce dernier, l’un des fondateurs de la LVF, combattra sur le front de l’Est, sous l’uniforme allemand, avant de mourir en février 1945 en Allemagne. Parmi les partis collaborationnistes, le PPF demeure le plus dynamique sur le terrain haut-savoyard, les autres étant globalement très peu actif voire éteint. Néanmoins, les services de préfecture, notent que le PPF n’a déjà plus d’activité en novembre 1943, du fait de la fuite de ses dirigeants, menacés par la Résistance.
La collaboration revêt également une réalité plus simple mais parfois moins palpable, c’est celle du quotidien. Elle renvoie, par exemple, aux relations amicales avec l’occupant, voire même amoureuses. Pour exemple, un rapport des RG de janvier 1947 rappelle que « Madame Augoyard ne fait pas l’objet de bons renseignements de conduite de moralité. Qu’en effet, pendant l’occupation, elle travaillait pour les troupes allemandes à la caserne de Galbert. De mœurs légères, elle recevait fréquemment, tout d’abord des militaires italiens puis allemands ». Cette forme de collaboration correspond tout simplement aussi aux actes de dénonciation, symbolisés par l’envoi de lettres. Sans correspondre à un geste politique fort, elles n’en demeurent pas moins un acte collaboratif. Relevant souvent de rancœur personnelle ou de vengeance familiale, elles peuvent aussi répondre aux convictions politiques réelles d’une personne. Les motivations de ces courriers, estimés à plusieurs millions sur l’ensemble du territoire, sont donc extrêmement variées. Rares au sein des archives locales, il est toutefois possible d’en proposer un exemple représentatif ci-dessous.
Albertville, février 1944
Commandatour Allemande Moutiers
Le 24 février vous auriez poursuivis votre enquête au Cudray chez Carret Julien, vous auriez pris JACQUEMIN Louis que vous recherchez depuis que vous devez le prendre au café Nosinge à N. D. Briançon ; maintenant CARRET Julien la emmener cacher ailleurs en le prenant lui CARRET vous pourriez savoir.
Un Collaborateur.
Apres la libération, dans le courant des mois d’octobre et de novembre 1944, le commissaire des Renseignements Généraux enquête pour identifier les auteurs ou l’auteur de cette lettre. Sans certitude de la part de ses services, l’enquête reste sans suite. Néanmoins, l’un des suspects est présenté comme voulant exercer une vengeance personnelle à l’encontre d’un des protagonistes de l’affaire.
Cette collaboration est effectivement sanctionnée à la libération. De nombreuses personnes, anciens miliciens, proches du mouvement PPF, propagandistes, travailleurs volontaires, etc, sont notamment expulsées du département, interdites dans une commune, ou tout simplement assignées à résidence. D’autres sont emprisonnés, jugés et condamnés.
Encart :
La retranscription sans commentaire de quelques documents concernant le cas du président de la Légion en Savoie, le marquis Costa de Beauregard, rend bien compte des attentes des uns et des autres et des frustrations engendrées par les différentes décisions. Pour précisions : rappelons seulement qu’en Haute-Savoie, le délégué départemental Vergain est également poursuivi pour avoir participé à l’éviction de maires, signalé des personnes suspectées de Gaullisme et manifesté de la sympathie pour le SOL. En fuite, il est recherché en décembre 1944, le préfet propose de l’inculper de menées antinationales.
30 novembre 1944, le président de la Commission Départementale d’Epuration au préfet.
[…] La préfecture possède ou devrait posséder des preuves de la répression effective par Costa a l’encontre des fonctionnaires de tous ordres du département […]. Son attitude en ce qui concerne le STO, la Milice et la répression menée contre les patriotes a été celle d’un serviteur zélé, observateur, scrupuleux des consignes reçues. En résumé, Costa a jusqu’au bout […], occupé la place de préfet occulte de la Savoie […]. Et il n’a jamais protesté contre les méthodes, les exactions ; les crimes de la Milice qu’il a couvert en toutes circonstances de son autorité. […]
Rapport du président du CDE sur Costa, (sd)
[…] en se comportant de la sorte vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas comme lui, cet homme a trahi les intérêts de la France. […]
Le 10 janvier 1945, le procureur général du parquet de Chambéry.
[…] A la suite d’une plainte déposée par le Comité d’épuration contre M. Maillard (ancien préfet) et Costa de Beauregard, j’ai fait ouvrir une information contre M. Costa de Beauregard. […]
Le 29 janvier 1945, le préfet de Savoie à Monsieur le ministre de l’Intérieur.
[…] Costa de Beauregard arrêté une première fois le 23 août 1944, jour de la libération de Chambéry, par ordre de la Commission d’Epuration du CDL, est libéré deux jours après. Puis incarcéré de nouveau le 28, également sur instructions de la Commission d’Epuration. L’intéressé a comparu le 11 octobre devant la commission de criblage. J’ai l’ai remis en liberté, en lui demandant de quitter la Savoie, ce qu’il fit immédiatement. […]
Le 19 juillet 1945, le commissaire au préfet.
[…] Costa, 74 ans, père de 3 enfants, chef de bataillon de réserve, rentier, propriétaire foncier, officier de la légion d’honneur, conseiller général, maire de la Ravoire. Appartient au groupe les Républicains savoyards pendant plusieurs années, fait partie du mouvement Croix de Feu jusqu’en 1936. Chef de la légion. Mais ne semble pas avoir participé à la répression contre les patriotes ou qu’il est favorisé les départs en Allemagne. Il ne semble pas, à mon avis, qu’il y ait lieu de considérer Costa comme un individu dangereux pour la sureté intérieur ou extérieure […], étant donné le grand âge de l’intéressé et la décision qu’il aurait prise en octobre 1944 de se retirer définitivement de la vie publique […]
Le 20 juillet 1945, le préfet de Savoie au commissaire de la République.
[…] Je vous envoie, d’autre part, sous ce pli, une copie des avis, d’ailleurs contradictoires, émis par la Commission d’Epuration du Comité Départemental de Libération et par le commissaire, chef du Service Départemental des Renseignements Généraux sur le point de savoir si Costa de Beauregard doit être considéré comme un individu dangereux pour la sûreté intérieure ou extérieure de l’Etat. […] l’intéressé est resté jusqu’à la libération président départemental de la Légion… mais qu’il n’a pas appartenu au SOL ni à la Milice. Il a certainement couvert d’un nom respecté en Savoie bien des agissements répréhensibles commis par ses subordonnés, mais aucun acte précis n’a pu être relevé en ce qui le concerne. […]
Le 26 septembre 1945, le Comité Départemental de Libération de la Savoie au préfet de la Savoie.
Monsieur le Préfet,
En réponse à votre lettre du 19 septembre, j’ai l’honneur de vous faire connaître que le CDL a, dès après la libération, manifesté ses sentiments à l’égard de M. Costa de Beauregard, en faisant procéder à son arrestation. M Costa de Beauregard a été libéré par M. Monnier, ancien préfet de la Savoie, à la suite de hautes interventions, malgré l’opposition du CDL. Le CDL considère que l’intéressé qui a été chef départemental de la Légion jusqu’à la libération, est grandement responsable de l’organisation du SOL en Savoie, organisation transformée par la suite en Milice. D’autre part,M. Costa de Beauregard a mené une action nettement vichyssoise dans l’administration politique provoquant le départ de municipalités républicaines et demandant en plusieurs occasions des poursuites contre les éléments gaullistes. Le CDL pense que le cas de M. Costa de Beauregard doit être réglé devant les tribunaux.
Le 11 octobre 1945,
La chambre civique de la cour de justice de la Savoie le condamne à la dégradation nationale à vie, à la confiscation de tous ses biens, et à l’interdiction de résider en Savoie.
Le 7 janvier 1949 :
Acquittement par la cour de justice de Lyon de M. Costa de Beauregard, ancien chef départemental de la Légion.
Romain Marechal
Les communistes (Savoie/Haute-Savoie)
Proposition de synthèse : Les communistes (Savoie/Haute-Savoie)
Archives consultees :
- ADS : 1409 W 7 ; 963 W 1 ; 1382 W 106 ; 1382 W 110 ; 1382 W 113 ; 1382 W 130 ; 1382 W 142 ;
- ADHS : 15 W 13 ; 44 W 9 ; 49 W 1 ; 49 W 2 ; 8 W 17 ; 8 W 10 ;
Bibliographie :
- Ruffier Lionel, Socialisme et mouvement ouvrier en Savoie 1940-1951, Mémoire d’Histoire, Université de Savoie, 1996, 125 pages
- Raymond Justinien, La Haute-Savoie sous la Troisième République : histoire économique sociale et politique 1875-1940, Seyssel, Champ Vallon, 1983, 1171 pages
- Mareschal Christian, Le socialisme en Savoie 1905-1939, Travail d’étude, Chambéry, 1969, 100 pages
- Buton Philippe, «Le PCF, une résistance en germe depuis 1936 ? », Les Echos Saléviens, n° 21, 2014, p. 83-94
- Vittoz Jean, Sur la grande route de ma vie, Ambilly, les Presses de Savoie, 1984, 185 pages
- Prenant Marcel, francs-tireurs et partisans de la Haute-Savoie, Ambilly, les Presses de Savoie, 1946, 191 pages
- Aguettaz Michel, francs-tireurs et partisans français dans la résistance savoyarde, Grenoble, PUG, 1995, 246 pages
- Bourderon Roger, 1940-1943, le PCF à l'épreuve de la guerre; de la guerre impérialiste à la lutte armée, Paris, Syllepse, 2012
Commentaire bibliographique : A l’échelle nationale, la question du parti communiste pendant la Seconde Guerre mondiale est traitée dans très nombreux ouvrages. Citons seulement celui de Roger Bourderon paru en 2012, qui s’attarde sur les premières années du conflit : 1940-1943, le PCF à l'épreuve de la guerre ; de la guerre impérialiste à la lutte armée. De nombreuses publications traitent de la résistance, et tout particulièrement de l’activité communiste dans les départements savoyards. Pourtant, la période précédant les débuts de l’action armée est peu développée et obtient une part ténue dans les différents travaux traitant du sujet. Le livre francs-tireurs et partisans de Marcel Prenant traitant de la Haute-Savoie et celui de Michel Aguettaz intitulé francs-tireurs et partisans français dans la résistance savoyarde, se préoccupant quant à lui du département de la Savoie, fournissent de nombreuses informations, bien documentées, qu’il a été possible de reprendre pour construire une partie du texte proposé ci-dessous.
Texte :
Les départements savoyards ne sont pas « rouges », le parti communiste s’y implante timidement. Pourtant, entre les élections législatives de 1932 et celle de 1936, une dynamique semble favorable à celui-ci. Il gagne des électeurs au détriment des radicaux et dans certaines circonscriptions multiplie par trois ses résultats, à l’image de celle d’Albertville-Moûtiers. Mais sur l’ensemble des territoires savoyards, les candidats communistes ne recueillent que 6, 87% des voix dans le département de Savoie et 7,5% en Haute-Savoie. De plus, cette petite embellie n’est pas synonyme d’une implantation en profondeur et d’une adhésion massive pour le communisme. Le parti profite davantage de l’élan du front populaire plus qu’il ne forme un véritable rassemblement sous sa bannière. Par ailleurs, en 1939, au cœur d’une terre savoyarde où l’assise religieuse demeure robuste et les radicaux en position de force, le parti communiste reste quant à lui, une force politique mineure. De plus, les ouvriers conservent encore, pour beaucoup d’entre eux, une activité paysanne de petit propriétaire peu favorable à l’adhésion aux idées marxistes.
A la veille de la guerre en 1939, les deux départements ne forment, sous la direction de George Martin, qu’une seule structure au sein du parti : la « région des Savoies » dont le siège est à Chambéry, symbole d’une implantation trop faible pour s’organiser distinctement à l’échelle départementale. Effectivement, avec une estimation de 1 640 adhérents, en diminution par rapport aux années précédentes, les effectifs apparaissent bien faibles. Variable selon les mises à jour des cotisations, de la date prise en compte et de la source assurant la comptabilité, police ou parti, le nombre d’adhérents est bien difficile à évaluer avec précision. En Savoie, les deux gros centres d’implantation du parti se tiennent à Chambéry et dans la région d’Albertville-Ugine. Le premier trouve une base solide au sein des cheminots, et le deuxième regroupe de nombreux travailleurs des aciéries d’Ugine. En Haute-Savoie, les effectifs sont moindres. Il en ressort qu’Annemasse-Machilly et Annecy forment les deux centres importants pour le parti, le reste se concentrant essentiellement dans la zone du Faucigny, notamment au Fayet et à Saint-Gervais. Comme en Savoie, l’importance du monde ouvrier est à souligner dans le département du nord, car ils représentent plus de 44% des effectifs, dont un quart regroupe des cultivateurs propriétaires-exploitants, le restant se composant de petits artisans et commerçants.
Au-delà du parti, les sympathisants ou les compagnons ne sont pas légions non plus. Le département de Haute-Savoie ne compte que 19 abonnés aux Cahiers du Bolchévisme. De son côté, le journal l’Humanité est diffusé à hauteur de 1 200 exemplaires sur les deux départements. La presse locale représentée par La Voix du Peuple, éditée depuis Lyon et qui a remplacé Le Travailleur Alpin cesse de paraître. De plus, le Travailleur Savoyard ne se porte guère mieux. Jules Bianchi imprime une feuille d’information pour les sections d’Annemasse, de Saint-Julien et des environs, intitulée « L’Etincelle », elle aussi disparaît rapidement avec la guerre.
Le parti communiste se concentre donc autour d’un noyau restreint, dont le premier cercle regroupe des membres actifs et déterminés. De plus, son organisation en sections communales lui assure une bonne assise pour regrouper ses fidèles pendant la guerre.
A partir de 1939, les communistes savoyards subiront les attaques de la République, puis du régime de Vichy. Le 26 septembre 1939, un mois après l’interdiction de la presse communiste, les organisations communistes sont dissoutes. Cette décision est la conséquence du pacte de non-agression signé entre les Soviétiques et le régime Nazi. S’en suivent la déchéance des députés communistes et la suspension des élus locaux du parti s’ils ne renient pas le pacte. En Savoie, cette situation concerne directement trente-deux élus : maires, adjoints et simple conseillers municipaux. Des communes sont plus sévèrement atteintes que d’autres : sept élus sont déchus à Landry, 5 à Arvillard, 4 à la Croix de la Rochette, 3 à Argentine et 2 à Grand-Cœur.
Au printemps 1940, en pleine mobilisation, les surveillances, les arrestations et les condamnations pleuvent à l’encontre des communistes. Dans les départements savoyards, la répercussion de ces évènements s’avère assez faible vu que le parti trouve une assise restreinte et que la population locale perçoit ces mesures avec indifférences ou même avec bienveillance. Néanmoins, une telle circonstance participe à la mise à l’écart du parti du reste de la société et les arrestations ne sont pas absentes. Au printemps, cinq militants sont arrêtés en Maurienne et quatre en Tarentaise, dont le secrétaire du bureau régional Georges Martin et Marius Pilat, ensuite transférés à fort Barraux, camp principalement dédié aux internés politique jusqu’à l’automne 1942. Ces premières actions du régime se confirment efficaces et le préfet de Haute-Savoie peut s’enorgueillir du fait que, grâce aux perquisitions et autres arrestations menées par les services, l’activité communiste est totalement paralysée en ce début 1940. Il ajoute que l’internement de quelques chefs ainsi que la condamnation de militants tentant de reprendre contact a totalement bloqué la reprise de leur activité. Il rassure ses supérieurs en précisant qu’il n’y aucune inquiétude à avoir concernant l’activité communiste dans son département. Effectivement, les rapports de police ne relèvent aucune propagande ou activité communiste avant le mois de janvier 1941.
Cette répression les oblige à entrer très tôt en clandestinité, une précocité qui deviendra une force pour mener des actions par la suite. Pour limiter les arrestations en cascade le noyau de base repose sur le triangle. L’un des membres est en contact avec l’aval, un autre avec l’amont et le dernier exécute les missions. La première structure à se remettre sur pied semble être celle de Chambéry, dès l’été 1940. Essentiellement des cheminots, ses membres seront peu touchés par la mobilisation militaire, et leur travail leur permet de maintenir en permanence le contact avec des sections extérieures. Dans le bassin albertvillois, c’est autour de la personne de Pierre Excoffier que les choses se réorganisent. Les contacts avec les militants de Grenoble et Lyon représentent une base solide afin de réorganiser l’activité clandestine communiste sur le territoire savoyard.
Le changement de régime qui s’opère en juin-juillet 1940 n’améliore pas la situation des communistes, bien au contraire. Le gouvernement de Vichy les dénonce comme des ennemis intérieurs. Ce comportement résulte de l’idéologie du nouveau régime. Il permet à la fois de mobiliser des forces autour de lui en s’imposant comme protecteur face à la menace bolchévique, et de justifier une partie de la collaboration, nécessaire, selon les dirigeants, pour palier au danger bolchévique. Mais pour les Savoyards, la menace communiste venant de l’intérieur ou de l’Est ne se dessine pas comme une réalité quotidienne, et devient une préoccupation bien lointaine. Par contre, la menace de l’occupation allemande et italienne se montre davantage bien réelle. Toutefois, dès la démobilisation, de nombreux anciens militants communistes sont arrêtés et internés à Fort-Baraux, mais aussi à Chibron, et à Saint-Sulpice pour les hauts-savoyards. Ces arrestations touchent aussi des militants qui n’avaient pas été mobilisés dont Thorens de Faverges et François Governatory, tous deux haut-savoyards.
De façon plus large, le gouvernement s’attèle tout particulièrement à vérifier les antécédents des membres de l’Education nationale. Il souhaite « réprimer avec énergie les menées communistes » au sein de cette institution. Il s’agit d’épurer de la fonction tous les membres susceptibles d’être communistes. La mesure s’élargit d’ailleurs à l’ensemble du secteur public. De même la symbolique est attaquée : dès la fin de l’année 1940, il est demandé aux maires des villes de Chambéry et d’Aix-les-Bains de renommer les rues Jean Jaurès. Les anciens membres du parti voient également leur permis de chasse refusé. Il est interdit d’éditer, de vendre ou de diffuser des champs et autres hymnes considérés comme communistes et anarchistes. Les investigations menées par les préfets, importantes dès l’automne 1940, redoublent à l’été 1941. La répression et la surveillance se développent donc bien à la fin de l’année 1940.
Le préfet de Savoie prend une série de mesure en application des instructions ministérielles et militaires : il cherche à contrôler toute forme possible de propagande dites défaitistes et/ou communistes. Les services préfectoraux recensent l’ensemble des éléments supposés subversifs par l’Etat français. Les communistes sont classés avec les repris de justice et autres individus considérés comme dangereux (fiches S) : ils y sont très majoritaires.
Sur le terrain, les conséquences sont perceptibles : des perquisitions sont menées au mois de décembre à Saint-Michel-de-Maurienne, puis dans l’ensemble de la vallée. Des perquisitions également réalisées à Chambéry donnent lieu à des arrestations puis des internements à fort Barraux. Enfin, aux Echelles, deux militants communistes sont arrêtés pour « propos communistes et antigouvernementaux » en janvier 1941. Le leader du groupe communiste d’Aix-les-bains, Angel Gruppo, est particulièrement surveillé, puis arrêté et interné, son frère doit passer dans la clandestinité.
Ces arrestations de l’hiver 1940-1941 correspondent évidemment à une logique idéologique du régime, mais également à un début de l’action communiste sur le territoire, même si elle est encore très limitée. En novembre 1940, une soixantaine d’hommes sont déjà engagés dans un triangle en Haute-Savoie. Les difficultés pour reprendre contact sont réelles, étant donné la surveillance des autorités d’autant plus qu’il faut convaincre les hommes de passer à l’action, ce qui n’est pas facile non plus. Les premiers actes consistent donc essentiellement à distribuer des tracts. Pour exemple, le 11 novembre 1940, à Annecy et Annemasse, villes dans lesquelles les activistes communistes peuvent imprimer, on retrouve justement des imprimés avec l’inscription « Savoyards d’abord, Français toujours, Italiens jamais : telle est notre fière devise ». En Haute-Savoie, dès le 26 octobre 1940, Georges Marrane rejoint la cité annécienne pour rencontrer Hubert-Albert Mugnier. Cette prise de contact vise à structurer l’organisation clandestine. Mais Mugnier échappe de peu à une arrestation et doit quitter la région. Trois personnes reprennent alors en main l’organisation communiste : Fernand Vigne, Alfred Martin et Jean Vittoz (préparateur en pharmacie d’Annemasse). Cependant Vittoz se retrouve rapidement seul, les autres devant fuir la répression. Ce syndicaliste de la région lyonnaise est chassé de sa corporation, il vient donc en Haute-Savoie où il est peu connu, ce qui lui fournit un atout majeur pour une activité clandestine. Des syndicats clandestins apparaissent sous la tutelle d’ouvriers à Annemasse, Thonon, Le Fayet, Chedde, Annecy. En Savoie, la reprise en main des structures communistes se fait d’abord par Henri Bourbon, mais il doit rapidement passer dans la clandestinité au printemps 1941. En mars 1941, la répression se concentre sur le secteur d’Albertville où des tracts sont distribués, notamment avant le déplacement du chef de la Légion, Costa de Beauregard, dans la cité albertvilloise.
Cette action donne lieu à plusieurs arrestations et quelques 25 personnes sont proposées à l’internement, dont Pierre Excoffier, mécanicien de Saint-Sigismond, condamné par la suite aux travaux forcés à perpétuité par le tribunal militaire de Lyon en octobre 1941. Les demandes de libération de sa femme, seule avec quatre enfants, et la lettre de l’un deux, adressée « à son grand père le Maréchal » n’y fera rien : Pierre Excoffier sera déporté.
[Encart : (retranscription exacte, sans correction)
Le 1er mai 1941
Cher Grand Père Marechal
Je t’écrit en cachette de maman qui pleure toujours depuis que l’on a pris notre papa.
A l’école mes camarades me disent que c’est toi qui nous la pris. Pourquoi veux tu du mal à notre papa qui est bien gentil pour moi mes frères et sœurs.
Moi je travaille bien à l’école, j’ai reçu la belle photo et tu me dis que tu est content de moi.
La maman la mis dans un cadre et ma dit que cela nous porterait bonheur.
Tu sera bien gentil de lui faire une belle surprise en nous renvoyant notre Papa, car il est malade et jamais il a dit du mal de toi.
Et je travaillerais encore mieux
Et je t’embrase bien fort
Robert Excofier ]
L’invasion de l’URSS, en juin 1941, modifie bien des choses : elle permet surtout au parti de sortir de son isolement et fragilise la propagande anti-communisme. De plus, les désillusions vis-à-vis du régime de Vichy grandissent à l’automne 1941, tout particulièrement dans le milieu ouvrier déçu de la charte du travail proposée en octobre 1941 par le gouvernement. Cette nouvelle période correspond à une multiplication des tracts distribués en Haute-Savoie. Dans son rapport envoyé au ministère, le préfet constate que depuis le mois de juillet, l’activité communiste, pour ainsi dire inexistante, se manifeste de nouveau dans le département. Le contenu des tracts est sans équivoque : « Vive l’armée rouge qui en défendant vaillamment le sol du pays des Soviets, se bat pour débarrasser la France des envahisseurs fascistes », « Les agents de l’étranger installés à Vichy pillent et ruinent la France au profit d’Hitler », « Chassons du pouvoir Pétain et Darlan qui ont mis les richesses de la France au service de Hitler, et sont les agents des trusts, profiteurs de la guerre et de la défaite ». L’action se concentre sur les secteurs d’Annemasse, de Saint-Julien et d’Annecy, car ils sont favorisés par une présence solide de militants et par les gares ferroviaires facilitant le transport de documents. Ce n’est pas un hasard si, en juillet 1941, des tracts sont trouvés dans les casiers des travailleurs de la SNCF d’Annemasse. Suite à une dénonciation, des perquisitions sont rapidement menées, et des tracts sont retrouvés chez Moine Fernand et Desbiolles Augustin. A l’approche de l’automne 1941, l’activité communiste touche des secteurs de plus en plus larges et la police pense à des impressions réalisées en Suisse puis acheminées sur le territoire français. En novembre 1941, la Légion signale au préfet une recrudescence de la distribution de tracts communistes, notamment par une feuille intitulée Le Travailleur Alpin des deux Savoies. Si des tracts stéréotypés, peuvent être transmis, l’impression de l’Humanité l’est aussi à côté d’affiches très artisanales.
A partir de l’année 1942, la quasi-totalité du département haut-savoyard est touché. La répression devient tout aussi importante. Pour exemple, au mois de janvier, une gigantesque perquisition est organisée dans toute la ville d’Annecy. D’ailleurs, comme un symbole de cette recrudescence, les services de préfecture qui établissent des rapports sur l’activité anti-gouvernementale dans le département, ne notifient plus « activité communiste » ou « propagande communiste », mais « propagande sournoise en faveur des théories communistes ».
Dans le département savoyard, deux nouvelles personnes, moins connues des services de répression, arrivent dans le département : Julien Touche et Alfred Martin. Clandestinement, ils réorganisent le parti mais Martin doit fuir pour Lyon. Touche reste seul. Par la suite, Jean Fédit et Ferdinand Granet prennent la succession, et organisent à leur tour l’activité clandestine. Par le moyen des tracts et de la presse ils peuvent lutter contre la propagande vichyste. Ils insistent sur les malheurs du temps : marché noir, raréfaction des produits, ... Sous l’impulsion des nouveaux cadres, la distribution des tracts augmente, et se trouve d’ailleurs rapidement constatée par les forces de l’ordre. L’activité se développe d’autant plus, que les activistes communistes sont capables de produire leurs propres tracts à partir de l’automne 1941. Jusque-là ils étaient imprimés à Grenoble et à Lyon puis acheminés sur zone. Si la réaction face au régime reprend son souffle, la répression ne faiblit pas et redouble à l’approche de l’hiver 1941 : 15 personnes sont détenues à la maison d’arrêt de Chambéry pour activités communistes, puis transférées à fort Barraux. Des perquisitions et recherches policières, qui ont cours dans la région d’Albertville, correspondent à la distribution de tracts dans la région d’Albertville-Ugine et de Chambéry-Aix. Une nouvelle vague de perquisition a lieu dans la région d’Albertville en mai 1942. Le 1er mai, devenu la Saint-Philippe devient l’occasion d’actions hostiles au gouvernement. Au-delà de la distribution de tracts, les autorités constatent amèrement que les monuments aux morts sont fleuris, avec bien souvent des inscriptions dites « antinationales » attribuées aux communistes. A Bissy, en 1942, on trouve même un drapeau rouge avec une faucille et un marteau posé sur un pylône.
Dans ses mémoires, Jean Vittoz rappelle combien les débuts sont difficiles. Certes, il s’agit de convaincre les hommes et les sélectionner selon leur fiabilité mais il faut surtout persuader la population que Vichy n’est pas une bonne solution. Les persécutions à l’encontre des juifs, des francs-maçons, comme des communistes favorisent le recrutement. De même, les politiques menées par le gouvernement le facilitent aussi, car elles se détournent des intérêts des travailleurs et notamment des milieux ouvriers, susceptibles d’être gagnés par les communistes. Effectivement, ces derniers se tournent naturellement vers d’anciens syndicalistes. L’ancienne CGTU, très présente dans le secteur de Chambéry et d’Albertville-Ugine, se révèle être un vivier important. La CGT unifiée compte encore, malgré une forte érosion depuis la fin des années 1930, plusieurs milliers d’adhérents. Le 15 novembre 1940, des dirigeants de la CGT et de la CFTC publient le « manifeste des douze » et s’opposent publiquement à la politique du gouvernement. Cette attitude à l’échelle nationale favorise le basculement de certains membres localement.
Après les désillusions liées à la charte du travail, c’est la politique de collaboration qui confortera les communistes dans leur action et gonflera leur rang.
Dès l’été 1942, le monde ouvrier subit directement le ralentissement industriel lié à la pénurie de matière première envoyée prioritairement en Allemagne. Cela provoque une baisse de l’activité, donc des salaires, alors même que les prix augmentent. Le rationnement est de mise. C’est à ce moment que Laval propose le système de La Relève en juin 1942. Il s’agit d’échanger un prisonnier français détenu en Allemagne contre trois travailleurs. Au mois d’août, des commissions départementales sont établies et de nombreux travailleurs sont désignés. Toujours dans le même esprit, le système du STO établi en février 1943 pour combler le déficit de main d’œuvre en Allemagne provoque la même hostilité (se reporter à la partie sur la collaboration). Ces mesures nourrissent le désarroi des populations, mais surtout enrichissent les rangs des mécontents. Et le parti communiste, passé dans la clandestinité très tôt et organisé, se trouve à même d’accueillir certains de ces « mécontents » et donc de multiplier les actions. Le passage à la résistance armée s’effectue à la fin de l’année 1942. En septembre 1942, 62 individus considérés comme communistes sont internés en Savoie et le nombre de convocation par la police d’anciens syndicalistes ou membres du parti se multiplient. (Concernant la résistance armée communiste se reporter à la partie sur la Résistance).
Romain Marechal
La franc-maçonnerie (Savoie/Haute-Savoie)
Proposition de synthèse : La franc-maçonnerie (Savoie/Haute-Savoie)
Archives consultées :
- ADS: 1382 W 94 à 101; 1407 W 2; 1409 W 2; M 746
- ADHS: 8 W 17
Bibliographie :
- Maréchal Romain, La franc-maçonnerie dans les pays de Savoie 1856-1944, SSHA, Chambéry, 2008, 232 pages
- Combes André, « La franc-maçonnerie en Haute-Savoie et la loge l’Allobrogie d’Annecy 1939-1944 », Echos Saléviens, n°21, 2014, p. 191-197
- Combes André, La franc-maçonnerie sous l’Occupation. Persécution et Résistance (1939 – 1945), du Rocher, Paris, 2001, 421 pages
- Chevallier Pierre, Histoire de la Franc-Maçonnerie française. La Maçonnerie : Eglise de la République (1877 – 1944), Fayard, Paris, 1993, 479 pages
- Dominique Rossignol, Vichy et les francs-maçons : la liquidation des sociétés secrètes, Paris, Jean-Claude Lattès, 1981, 332 pages
Commentaire bibliographique : Le troisième tome de l’Histoire de la Franc-Maçonnerie de Pierre Chevallier et La franc-maçonnerie sous l’Occupation d’André Combes proposent un très bon cadre de compréhension et d’analyse de la situation au niveau national : deux ouvrages de référence. Pour un regard local, le dernier chapitre de La franc-maçonnerie dans les pays de Savoie de Romain Marechal et la contribution d’André Combes sur la situation haut-savoyarde publiée en 2014 sont les seules parutions à proposer une approche de la question. Leur contenu est à l’origine de la constitution du texte proposé ci-dessous.
Texte :
La vie maçonnique se réveille après la terrible épreuve de 1914-1918, période au cours de laquelle les ateliers savoyards ont cessé leur activité (atelier ou loge : groupement de base de la maçonnerie). Elle retrouve une réelle dynamique dès les années 1920, un peu moins de trois cents maçons adhèrent à l’une des cinq loges présentes dans les départements savoyards à la veille du second conflit mondial : Annecy, Chambéry, Aix-les-Bains, Albertville et Thonon. A cela, s’ajoute les membres initiés au sein de loges lyonnaises, parisiennes et surtout genevoises. De plus, ces ateliers s’affilient à différentes obédiences (fédération : groupement de plusieurs loges). Cette maçonnerie s’avère donc diverse. Toutefois, ces associations loi 1901 se réclament toutes de la philanthropie et de la philosophie, se veulent progressives avec pour objectif la pratique de la solidarité et l’amélioration morale et matérielle de l’humanité.
Loin d’être une société secrète agissant à visage couvert, la franc-maçonnerie savoyarde est totalement ancrée dans la vie publique des deux départements grâce à la vitalité de ses loges. Par leur activité politique, sociale et intellectuelle, les maçons savoyards contribuent à consolider et structurer la République. En effet, l’institution est l’un des piliers de la Troisième République et les adversaires de cette dernière n’auront de cesse d’attaquer les maçons, responsables selon eux des malheurs de leur temps, au premier rang desquels se trouve la laïcisation de la société. Dans les années trente, l’antimaçonnisme lié à l’antirépublicanisme et à l’antiradicalisme se lie également à l’antisocialisme. Le Clocher Savoyard dénonce de façon virulente en août 1935, « La franc-maçonnerie s’est déclaré pour le marxisme […] puisque les adversaires de Dieu et de la vérité se sont ouvertement déclarés en faveur du système de Lénine » […], la France ne sera administrée honnêtement et en se retrouvera à l’abri des trahisons […] que le jour où elle sera secouée par la tyrannie de la franc-maçonnerie qui l’étouffe et la trahit ». Dans l’entre deux guerre, l’influence de l’institution maçonnique sur la société et dans la vie politique est en nette régression. Exemple très représentatif de cette évolution : le fait qu’un seul député est maçon en 1936 alors que tous appartenaient à l’institution au début du siècle. Pourtant, l’idée du complot maçonnique relayée par la presse est quand à lui en plein essor, notamment dans les milieux catholique, conservateur et réactionnaire.
C’est donc naturellement que les adversaires de la République s’en prennent à la franc-maçonnerie, une fois arrivée au pouvoir. Les maçons deviennent clairement une cible du régime de Vichy : la loi du 13 août 1940 interdisant toutes les « sociétés secrètes » apparait effectivement au Journal Officiel. Les biens maçonniques sont placés sous séquestre et les membres menacés de prison, en cas de reconstitution de leur association. En zone occupée l’ennemi des maçons est Allemand, tandis qu’en zone libre, c’est bel et bien un compatriote. La note du ministre, du 28 septembre 1940 adressée au préfet de Haute-Savoie ne laisse aucun doute là-dessus « Le Gouvernement attache, la plus haute importance à la réalisation complète de l’œuvre d’assainissement moral du pays et il ne saurait vous échapper que la disparition totale des organisations à caractère occulte représente une des conditions essentielles du but à atteindre ».
Sans peine, la propagande se met alors en marche, car elle ne fait que reprendre les poncifs liés à la maçonnerie et déjà développés par la presse conservatrice et catholique depuis des décennies. Une grande exposition intitulée « la franc-maçonnerie dévoilée », cofinancée par Vichy, et proposée au Petit Palais à Paris en octobre 1940, fait par la suite le tour du territoire français. Le film « Forces occultes » de Jean Mamy commandé par les services de propagande allemande, dénonce un complot judéo-maçonnique : il s’agirait d’une conspiration visant à pousser, avec l’aide des anglo-américains, les Français à la guerre contre les Allemands. Sorti en mars 1943 à Paris, puis diffusé dans toutes les salles de cinéma, celles de Savoie n’y échappent évidemment pas. Des conférences viennent appuyer cet arsenal, des tournées sont organisées pour poursuivre la dénonciation des ennemis du régime. A Chambéry, salle Grenette, le 8 juillet 1943, M. Michel tient une conférence gratuite intitulée « La franc-maçonnerie et la désagrégation de l’ordre social », le journal Le pays de Savoie ne manque pas de souligner qu’« il est hors de doute que les Chambériens viendront en grand nombre à cette conférence d’information sur un sujet souvent méconnu du public ». De plus, vient s’ajouter, à partir de septembre 1942, la revue mensuelle Les documents maçonniques, dirigée par Bernard Fay et qui se propose de dénoncer de multiples manières les complots maçonniques, constitués notamment depuis l’Angleterre et les Etats-Unis, ennemis du régime.
Les conséquences des premières mesures antimaçonniques se font rapidement sentir sur les loges savoyardes. Dès le 21 octobre 1940, les préfets de Savoie et de Haute-Savoie fournissent un bilan de leur action : fermeture de toutes les loges maçonniques, mise sous séquestre des biens de celles-ci et dont la liquidation est confiée aux autorités administratives compétentes. Pour la loge d’Annecy, le mobilier, mais aussi le matériel et les décors maçonniques sont vendus aux enchères. Comme en zone occupée, l’objectif pour le gouvernement est évidemment de récupérer le « trésor maçonnique», fantasmé par une partie des nouveaux dirigeants. Loin de le trouver, les autorités administratives renflouent tout de même une partie des caisses de l’Etat : pour exemple, la vente de l’immeuble de la loge de Chambéry rapporte 44 335 francs, les biens de celle d’Albertville près de 4 800 francs (en mai 1941).
De plus, la loi oblige les fonctionnaires à certifier sur l’honneur de n’avoir jamais appartenu à une société secrète, ou bien d’avoir rompu avec elle. En Savoie, comme en Haute-Savoie, on dresse des listes du personnel administratif avec l’apposition de leur feuille de certification de non-appartenance.
Conscients des menaces qui pèsent sur eux et des incertitudes des lendemains, les ateliers tentent de se préserver. A Paris, les autorités d’occupation prennent rapidement possession des archives des obédiences pour établir des listes de franc-maçon. Les autorités françaises ont le même objectif. C’est pourquoi à Thonon comme à Aix, lors des perquisitions réalisées au sein des loges, les forces de l’ordre constatent la disparition et/ou l’incinération de documents. A Annecy, les maçons Vaillot et Protin brûlent les archives en leur possession devant l’avancée des troupes allemandes. De même, afin de protéger les membres, les réunions maçonniques ne se tiennent plus, mais le préfet de Haute-Savoie déplore de ne pouvoir totalement contrôler l’activité maçonnique sur son territoire, étant donné que des toutes les personnes dotées de passeport peuvent se réunir en Suisse.
Une deuxième vague de répression se dirige contre la franc-maçonnerie avec l’arrivée de Darlan à la tête du gouvernement (février 1941 – avril 1942), en remplacement de Flandin et Laval. Le 11 août 1941, une autre loi antimaçonnique décrète la publication au Journal Officiel des noms de tous les dignitaires maçons, les excluant de la fonction publique et de tout mandat électif, tout en les obligeant à la démission. Plus de 18 000 noms sont ainsi mentionnés et quelques 3 000 fonctionnaires renvoyés, et ce, pour l’ensemble du territoire français. Les départements savoyards n’échappent pas à cette sanction, quelques exemples peuvent ici illustrer ce propos : l’ancien sénateur Paul Jacquier est relevé de son mandat de conseiller municipal, Jules Protin, alors professeur au lycée est renvoyé, M. Michaud est démis de ses fonctions de secrétaire de l’Office de l’Habitation Bon Marché de Chambéry, M. Carlin employé à la mairie d’Aix est démissionné.
Le durcissement de la politique antimaçonnique se caractérise aussi par une multiplication des actions policières à l’encontre des maçons. Les commandants de gendarmerie et les commissaires de police ont la charge d’établir des listes précises des maçons présents dans les départements. Dans le but de prévenir toute résurgence des ateliers, de nombreuses surveillances ont lieu. Ces enquêtes peuvent être menées à la suite d’informations transmises par des particuliers comme c’est le cas à l’automne 1940 près d’Annecy et à la toute fin de l’année près de Saint-Julien. D’abondantes perquisitions se déroulent au domicile des responsables maçonniques tant en Savoie qu’en Haute-Savoie. Les objectifs s’avèrent multiples, prévenir le réveil d’organisation maçonnique, rassembler des documents maçonniques pour établir des listes plus précises des membres de l’institution et vérifier leur supposé hostilité au gouvernement. L’automne 1941 et le printemps 1942 donnent lieu à une intensification de ces recherches. On rassemble quelques documents mais aucune preuve d’un maintien d’activité maçonnique n’est trouvée.
Par contre, les policiers trouvent des documents « gaullistes » chez certains d’entre eux, notamment des tracts hostiles au gouvernement chez l’ancien vénérable (président d’une loge) Lachat et chez Lyard à Annecy. A l’inverse, l’enquête peut souligner l’allégeance au nouveau pouvoir. Tel est le cas pour Grotte à Saint-Julien, inscrit au Parti Social Français (parti conservateur nationaliste) et qui expose le portrait du Maréchal dans la vitrine de sa pharmacie. L’attitude des maçons n’est donc pas unanime face au régime. Les individus se positionnent, en ces temps particuliers et difficiles, en tant que personne dotée de multiples facettes, aux caractères complexes et aux influences diverses, dont l’appartenance à la maçonnerie est l’une d’entre elles. Les situations variées de chacun ne pouvant tenir lieu de valeur commune, une personne ne peut être essentialisée à son appartenance maçonnique. Bien qu’il soit difficile de percer les âmes et les cœurs, quelques documents administratifs peuvent éclaircir un peu cette question. Pour la Savoie, les services administratifs chargés de la surveillance des sociétés secrètes accolent une annotation sur leur document à soixante-quatorze maçons. Trois sont considérés comme hostiles au gouvernement et trois autres comme favorables au gouvernement. Alors que vingt sont classés avec la note « attitude correcte » et quarante-huit sont identifiés avec la mention « attitude réservée ». Ainsi, une minorité de maçons se positionne ouvertement en faveur ou en défaveur du régime de Vichy et une écrasante majorité, à l’image du reste de la population, reste attentive et passive. En Haute-Savoie, les annotations quoiqu’un peu différentes, les informations que l’on en tire restent semblables. Sur cent-quinze maçons répertoriés par les services, onze sont considérés comme hostiles au gouvernement et deux comme loyales au gouvernement. La majorité d’entre eux reçoivent la mention « attitude correcte ».
Loin d’être tous passifs, l’implication de maçons dans la résistance est étayée par leur présence dans certaines organisations. Citons quelques exemples à titre représentatif : Vaillot (directeur des postes d’Annecy) jette les bases des premières formations paramilitaires en Haute-Savoie, sa femme est emprisonnée par la Gestapo. Lyard échappe à celle-ci en passant en Isère. Busson, chef de l’armée secrète de Savoie est exécuté par des miliciens en novembre 1943. Gaudin dirige les maquis en Tarentaise, accompagné de Vernaz (instituteur) et Pringollier (ancien député). Andrès, d’origine espagnole, organise le passage aux maquis des déserteurs des camps de travailleurs étrangers, et devient responsable des parachutages pour le département de Haute-Savoie avant d’être tué en janvier 1944. Long, responsable de secteur est arrêté à deux reprises et envoyé en Allemagne, d’où seule sa femme revient.
[Encart : Dans son article de 2014 André Combes trace le portrait de quelques maçons résistants dont celui de Richard Andrès restitué en parti ici. D’origine espagnole par son père, il entre en maçonnerie en 1937 auprès de la loge annécienne l’Allobrogie à l’âge de 24 ans. Apprenti coiffeur, il s’investit dans diverses activités auprès de la fédération des œuvres laïques, au sou des écoles, et dans le cadre du cinéma éducatif ; il aide certains réfugiés espagnols dans leur démarche administrative. En 1941, il se trouve déjà auprès de l’équipe qui diffuse le journal résistant Coq enchaîné. Puis rencontre Miguel Vera et prépare l’organisation de la Résistance espagnole. Il s’occupe des travailleurs espagnols qui s’enfuit des camps, et les aide à passer dans le maquis, notamment aux Glières. Richard Andrès assure le ravitaillement de certains lieux en profitant d’un statut de voyageur de commerce. Il est en relation avec Tom Morel, chef de l’armée secrète. Et prend le rôle de guetteur lors de l’assassinat du tortionnaire de l’OVRA (service secret de la police politique fasciste) à Annecy. Enfin, devient le responsable de tous les parachutages en Haute-Savoie, et participe à diverses opérations. Il est arrêté une première fois par la Milice. Lors d’une opération près de Thônes, Léon Bouvard et lui-même sont dénoncés, la Milice dresse des barrages, et les Allemands mitraillent les deux résistants dans leur voiture près d’Annecy-le-Vieux, le 18 janvier 1944.]
Si l’engagement de certains ne peut être représentatif d’un comportement d’ensemble, les sources disponibles rendent néanmoins bien difficile l’authentification d’un soutien appuyé au régime par des maçons. Le cas d’Antoine Borrel, reste singulier. Ancien député de la Troisième République et sénateurs en 1940, il est nommé au poste de sous-secrétaire d’Etat au Tourisme par Pétain. En même temps il est régulièrement dénoncé pour appartenir à la franc-maçonnerie. Il s’en défend en expliquant avoir été radié de l’ordre plusieurs années en arrière, suite à son vote pour le rétablissement des relations diplomatiques avec le Vatican, ce qui est vrai. Le régime ne peut ignorer l’ancienne appartenance maçonnique de Borrel puisque le sujet se manifeste sur la place publique, à travers la presse locale notamment. Quant au rôle d’Antonie Borrel durant cette période il est difficile à cerner. Il est rapidement accusé de jouer un double jeu. Certaines des ces positions à l’encontre du STO sont soulignées, ces liens présumés avec la Résistance également. Une étude approfondie sur le personnage mérite d’être réalisée afin de tenter de percer les réelles motivations des uns comme des autres dans cette nomination au secrétariat du Tourisme, son acceptation, et de pouvoir distinguer les postions officielles, de celles plus officieuses.
Certes les persécutions dont sont victimes les maçons peut-être un facteur favorable à l’engagement dans la Résistance, toutefois, le fait de se retrouver sous surveillance apparaît aussi comme un frein à l’engagement clandestin. Aucune organisation résistante n’est structurée par des loges ou est exclusivement maçonnique. Si l’action résistante n’est pas étrangère à la franc-maçonnerie, elle reste un engagement essentiellement individuel. Les maçons mort fusillés et/ou déportés ne l’ont pas été en raison de leur appartenance maçonnique mais en tant que résistant. Cinq membres de la loge de Chambéry meurent en déportation (Ravier-Chatelard, Nicollin, Chappuis, Dumont et Long). Toutefois, un esprit de fraternité a pu favoriser une émulation collective : un tiers des membres de l’Allobrogie en 1939 rentre en Résistance au cours de la guerre. Les liens entre les maçons d’Annecy, d’Aix et de Chambéry sont maintenus pendant la période, ce qui favorise les effets de solidarité et participe à faciliter la structuration d’organisation de résistance.
La vie maçonnique reprend timidement dans les départements savoyards, comme dans le reste de la France d’après-guerre. Les ateliers d’Annecy, de Chambéry et de Thonon se réveillent doucement au printemps 1945. Il faut attendre 1957 pour que la loge d’Albertville ouvre de nouveau ses portes mais il s’agit là d’une autre page de l’histoire de la franc-maçonnerie et des départements savoyards.
Romain Marechal




