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AGENDA DES CONFERENCES

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Février 2026
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CONFERENCES
« Le tourisme en Haute-Savoie d’après les guides de voyage »
18:00
Annecy
Mercredi 4 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le tourisme en Haute-Savoie
Date : 2026-02-04
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CONFERENCES
« Les Savoyards descendent-ils vraiment des Sarrasins ? »
19:00
La Motte-Servolex
Mardi 10 février, 19 heures Salle Saint Jean / 252 avenue Saint-Exupéry - La Motte Servolex « Les Savoyards
CONFERENCES
« Transformer le bourg d’Aix à l’époque impériale (1810-1813) Un projet ambitieux, abandonné et oublié »
20:15
Aix les Bains
Mardi 10 février, 20 heures 15 Cinéma Victoria - 36, avenue Victoria/ Aix les Bains « Transformer le bourg d’Aix
Date : 2026-02-10
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CONFERENCE SSHA
Histoires d’archives en Savoie
15:00
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Histoires d’archives en Savoie.par Sylvie Claus, chef de service des Archives départementales de la Savoie.
CONFERENCES
« Le général comte de Boigne ( 1751 – 1830) : un personnage complexe »
15:00
Saint Jean de Maurienne
Mercredi 11 février, 15 heuresSalle de Pré Coppet/ Saint Jean de Maurienne « Le général comte de Boigne ( 1751 –
Date : 2026-02-11
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CONFERENCES
«Vallée de Thônes et Aravis en cartes postales anciennes »
18:00
Thones
Vendredi 13 février, 18 heuresSalle des 2 Lachat - 1 rue Blanche / Thônes «Vallée de Thônes et Aravis en cartes
CONFERENCES
« En arrière-plan du décor baroque des églises tarines… des vaches et de la grevire [du gruyère] ! »
18:30
Aime
Vendredi 13 février, 18 heures 30Salle de spectacle et de cinéma – 439, avenue de la gare / Aime « En
Date : 2026-02-13
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CONFERENCES
« Trésors oubliés du Haut-Chablais des vallées d’Aulps et du Brevon »
15:00
Thonon les Bains
Samedi 14 février, 15 heuresAuditorium du Pôle culturel de la Visitation /2, place du marché /
CONFERENCES
« La postérité de Jules Daisay, peintre, conservateur et élu : une vie au service des arts »
17:00
Chambéry
Samedi 14 février, 17 heuresAmphithéâtre Decottignies de l’université de Savoie-Mont- Blanc 27, rue Marcoz
CONFERENCES
« Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée scandaleuse »
18:00
Chamonix
Samedi 14 février, 18 heures Le Majestic / Chamonix « Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée
Date : 2026-02-14
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CONFERENCES
« Des femmes de pouvoir aux XVIe et XVIIe siècles : Charlotte d’Orléans et Anne de Lorraine »
18:00
Annecy
Lundi 16 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Des femmes de pouvoir aux XVIe
Date : 2026-02-16
17
CONFERENCES
« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
18:00
Annecy
Mardi 17 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le Lyon-Turin, les enjeux pour
Date : 2026-02-17
18
CONFERENCES
« Une maison de maître des environs de Chambéry au début du XVIIIe siècle : à propos de la découverte d’un décor mural à Saint-Cassin » - « Septembre 1862 : une grève sur le chantier du tunnel du Fréjus. Conséquences sociales et diplomatiques »
15:00
Chambéry
Mercredi 18 février, 15 heures Salon de l’Académie - Château des Ducs de Savoie / Chambéry « Une maison
Date : 2026-02-18
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CONFERENCES
« Impressions de voyages - Artistes, écrivains et autres voyageurs en Savoie, au XIXe siècle. »
20:00
Francin
Vendredi 20 février, 20 heuresSalle de la Mairie / Francin (Porte de Savoie) y « Impressions de voyages - Artistes,
Date : 2026-02-20
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CONFERENCE SSHA
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
15:00
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg.par Christian Regat, journaliste,
Date : 2026-02-25
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CONFERENCES
« Les projets pour le château des ducs de Savoie : études, valorisation, médiation et événementiel»
17:00
Chambéry
Samedi 28 février, 17 heuresAmphithéâtre Decottignies de l’université de Savoie-Mont- Blanc 27, rue Marcoz
Date : 2026-02-28

EVENEMENTS A VENIR

17
Fév
« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
Annecy

18
Fév
« Une maison de maître des environs de Chambéry au début du XVIIIe siècle : à propos de la découverte d’un décor mural à Saint-Cassin » - « Septembre 1862 : une grève sur le chantier du tunnel du Fréjus. Conséquences sociales et diplomatiques »
Chambéry

20
Fév
« Impressions de voyages - Artistes, écrivains et autres voyageurs en Savoie, au XIXe siècle. »
Francin

25
Fév
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY

28
Fév
« Les projets pour le château des ducs de Savoie : études, valorisation, médiation et événementiel»
Chambéry

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L'expérience fantastique d'un cordonnier d'Annecy au XVIIIème siècle

Une lecture ethno-historique d’un procès du Sénat de Savoie. Suivi de quelques récits fantastiques oraux recueillis en pays de Savoie et du procès relatif au crime du château de Crache (1780)

INTRODUCTION

Dans le fonds des procédures criminelles de la sous-série 2B, déposée aux Archives Départementales de la Savoie1, on remarque l’existence d’un procès rendu au cours du XVIIIe s par la judicature-mage du Genevois, et classé sous la cote 2B 12958. Classé comme délit de “séduction faite en la personne d'un enfant”, le procés est présenté ainsi dans l’inventaire :

“Tout Annecy afflue dans la boutique d'un pauvre cordonnier du faubourg du Boeuf, où se produiraient des bruits extraordinaires et inexplicables. Démons ou revenants sont évoqués et mēme un jeune garçon de la maison semble possédé... Ce dernier finit par accuser un bossu de l'avoir convaincu de jouer “l'esprit follet”. Relaxe demandée par l'avocat fiscal général” 2.

Les mentions “démons”, “revenants” » et « jouer “l’esprit follet” » suffisent à tout historien des mentalités et de l’imaginaire ou tout ethnologue spécialisé en patrimoine immatériel, à s’y pencher de près. Cependant, d’autres volets d’observations et d’interrogations se dessinent : la sphère judiciaire proprement dite et son processus, l’attitude de celle-ci face à l’enfance, aux croyances et aux rumeurs. On soulignera d’ors et déjà que nous ne répondrons pas à toutes les questions d’histoire juridique et sociétale, espérant que cet exposé ouvre des discussions chez les historiens modernistes.

Dans un premier temps, il convient de présenter l’objet de cette petite étude : savoir quel est le délit, quelle est la nature de la source documentaire et la composition de la procédure. Dans un second temps, il s’agira d’analyser le cadre judiciaire : comment procède la Justice de 1759 ? Comment enquête-elle ? Quelle est l’attitude de la Justice face à l’enfant, aux croyances et rumeurs ? S’agit-il d’une justice compréhensive ou étroite et quelles sont ses frontières avec la rationalité de ce siècle ?

Dans un dernier temps, nous verrons combien un tel document s’avère une source précieuse en histoire sociale, ethnologique et culturelle : nous terminerons alors sur « l’acteur principal » du procès, sans lequel il n’y aurait pas eu cette procédure : l’Esprit follet ou Esprit domestique. Nous achèverons alors notre exposé sur l’histoire des mentalités et de l’imaginaire.

Abréviations particulières

ADHS : Archives Départementales de la Haute-Savoie.
ADS : Archives Départementales de la Savoie.
Ac. Fr. : Académie Française.
Dict. : dictionnaire.

Cette publication est un texte remanié d’un travail présenté par l’auteur en L3 Histoire, Sources Histoire moderne (Jean-Yves Champeley, professeur des cours), Université Savoie-Mont-Blanc, et ayant fait l’objet d’une communication lors de la journée d’étude « Êtres et phénomènes fantastiques dans les Alpes », LLSETI, USMB, Chambéry, 12 septembre 2019.
1 1B 1-58 : fonds du Parlement (1540-1559), 2B 1-4220 : fonds du Sénat (1317-1848), BO 1-18171 : procédures du Sénat de Savoie (recensées dans le fichier « Pérouse »), 2B 10001-14999 : procédures criminelles et civiles, appels et directes (1424-1792), 3B : fonds des juridictions spécialisées (1327-1854), 4B : archives saisies ou recueillies par le Sénat de Savoie.
2 Inventaire de la sous-série 2B 10001-14999, version 2006, établi par Corinne Townley, p. 319. C. Townley a effectué un travail remarquable qui augmente le corpus judiciaire du Sénat de Savoie, d’autant plus que son inventaire oriente facilement un chercheur vers l’objet qui l’intéresse.

SOMMAIRE

PREMIERE PARTIE - LA DIMENSION JUDICIAIRE

  • I. PRESENTATION DES FAITS ET DE LA SOURCE DOCUMENTAIRE
    • I.I. Circonstanciation des faits et type de délit
    • I.2. Composition de la procédure
    • I.3. Les acteurs du procès (tableaux)
  • II. LE CADRE DE L’ENQUETE JUDICIAIRE
    • II.1. L’organisation judiciaire en 1759
    • II.2. Comment procède la Justice ?
    • II.3. Conclusions et sentence définitives, la question des peines judiciaires
  • III. QUESTIONNEMENTS
    • III.1. La Justice face aux enfants
    • III.2. La Juctice face aux croyances
    • III.3. La Justice face aux rumeurs

DEUXIEME PARTIE - LA DIMENSION ETHNO-HISTORIQUE

  • IV. L’ESPACE HISTORIQUE
    • IV.1. L’espace-temps du cordonnier « Toulouse »
    • IV.2. Le contexte socio-politique
  • V. UN VOYAGE DANS LA LITTERATURE ORALE
    • V.1. Définition générale, nature et fonction de l’Esprit domestique
    • V.2. Interférences avec d’autres champs narratifs
    • V.3. Un éventail de divers motifs et thèmes : le repérage typologique international

DOCUMENTS – EXTRAITS DU PROCES ET COMPLEMENTS

  • I. RECITS DES DEPOSITIONS
  • II. COMPLEMENTS COMPARATIFS
    • II.1. Quelques récits hauts-savoyards contemporains recueillis par C. Joisten
    • II. 2. Quelques récits haut-savoyards et savoyards contemporains recueillis par S. Henriquet
  • III. DOCUMENTS RELATIFS A L’ESPRIT DOMESTIQUE DU CHATEAU DE CRACHE

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

TABLES DES MATIERES

 

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Le patrimoine narratif savoyard : Jean de l'ours

Au cours de ses enquêtes en anthropologie de la narration, l’auteur a relevé en Savoie, les derniers souvenirs d’un ancien conte populaire, hélas disparu de notre mémoire orale : « Jean de l’Ours ». Ils viennent modestement s’ajouter aux magnifiques récits collectés par l’ethnologue C. Joisten dans les Alpes françaises, au cours des années 1950 (cf. ses ouvrages, 1971, 1997, 2000). Néanmoins, les nouveaux fragments recueillis actuellement ont le mérite de confirmer la diffusion sur le territoire savoyard d’un conte bien connu en Europe, voire au-delà de cette aire… puisqu’on le retrouve en Inde, Chine, Afrique du Nord et chez les Indiens d’Amérique du Nord… En France, la région pyrénéenne, voire celle Occitane, ont apprécié ce personnage mythique semi-humain, semi-animal… qui, dans le conte que nous allons évoquer, reste un homme ayant la force d’un ours. A travers un imaginaire colporté depuis la nuit des temps, tout un héritage historique transparaît… alors révélateur des mentalités et représentations que se fait l’homme face à son soi intérieur et le monde qui l’entoure. Si, dans notre propos, il est question de Jean de l’Ours au point de vue du patrimoine narratif, notons que ce personnage est également présent dans le domaine des fêtes populaires qui le matérialise fortement de symboles et fantasmes.

LES DOCUMENTS SAVOYARDS

Repérage typologique du conte

D’après la classification internationale des contes populaires d’Aarne/Thompson, « Jean de l’Ours » appartient au type 301 B, le n°301 étant celui des Princesses délivrées du monde souterrain (The Three Stolen Princesses/Les Trois Princesses enlevées), connu chez Grimm sous le n°91, Dat Erdmänneken. En France, ce conte-type se présente sous deux formes qui ont pu introduire les T. 301 A, Les fruits d’or et T. 301 B, Jean de l’Ours (Catalogue Raisonné… Delarue/Tenèze, I, 1997, p. 108). Cet homme, né d’un ours et d’une femme, voyage à travers des pays. Comme tout « récit-voyageur » revenant au patrimoine narratif oral, l’aventure du héros varie selon la personne qui la raconte, mais en suivant un fond narrtif commun. Généralement, Jean de l’Ours rencontre différents personnages : l’un d’entre eux arrache des chênes, l’autre brise ou soulève la montagne, un autre joue au palet avec des meules de moulin… Arrivés dans un château, soit abandonné, soit habité, Jean de l’Ours découvre le monde souterrain, combat des animaux fabuleux et délivre une ou plusieurs princesses.

Les documents Charles Joisten

Le géant à six têtes (version valable pour Saint-Martin-de-Belleville, Tarentaise)

Le titre évoque le T. 300, La bête à sept têtes ; Aarne/Thompson : The dragon-slayer ; cependant, son histoire appartient bien au T. 301. Les princesses délivrées du monde souterrain et au T. 301 B, Jean de l’Ours.
Cette version du T. 301 B a été recueillie auprès d’un cultivateur, Joseph Charles, au village des Granges, un soir de 1958, à la veillée : « Il avait appris ce conte à l’âge de 14 ans, en gardant les vaches à la montagnette de Burdin, auprès d’un berger du même âge Auguste Cornier, de Hautecour, qui par la suite émigra à Paris où il devint propriétaire d’un hôtel » (C. et A. Joisten, 2000, pp 37-42).

Il y avait une fois dans un pays nouvellement défriché une humble famille composée du père, de la mère et d’un fils. Le père qu’on nommait Pierre, n’ayant pas de terres à travailler, taillait des pierres de moulin et son fils, beau gars de vingt-cinq ans ayant une force herculéenne, était capable d’aller livrer ces pierres à cent lieues à la ronde sur ses épaules.
On l’avait surnommé Jean de la Pierre ; mais ce métier ne lui plaisait pas : il aspirait à un plus grand avenir.
Un beau matin il dit à son père :
- Il faut que je parte. J’ai trop de force pour rester avec toi, il faut que je parte. Je pars du côté de la forêt et je monterai de plus en plus haut.
Il marcha pendant deux jours et deux nuits. Arrivé dans une vaste clairière, il aperçut au bord de la forêt un homme qui était occupé à défricher ; cet homme arrachait n’importe quel sapin n’importe quel chêne et la terre se trouvait labourée.
- Bonjour l’ami, lui dit Jean de la Pierre, comment se fait-il que tu sois si fort que ça ?
- Oui, je suis fort, même très fort, c’est pourquoi on m’appelle Jean de la Forêt.
- Mais ton métier te plaît-il ?
- Non, mon métier ne me plaît pas, il y a longtemps que je pense monter plus haut.
- Montons voir au sommet de ces montagnes, et là nous pourrons faire fortune, trouver femme et gagner beaucoup d’argent.
Voilà nos deux Jean partis. Après plusieurs jours de marche dans des montagnes très ardues, un matin ils rencontrèrent un jeune homme qui les interpella ainsi :
- Où allez-vous, les gars ?
- Nous allons chercher fortune.
- Et que diable cherchez vous dans ces montagnes ? Si encore vous étiez capable comme moi de faire le travail que m’a confié mon seigneur et maître le grand châtelain ! Voyez-vous tous ces plateaux ? Ce sont des montagnes que j’ai aplanies moi-même.
- Peut-on savoir votre nom ?
- On me nomme Jean de la Montagne.
- Oh ! mais à nous trois, s’écrie Jean de la Forêt, nous serons les maîtres du monde ; allons encore plus loin dans un autre pays.
Et voilà nos trois Jean qui s’en vont droit devant eux et ils arrivent dans une belle plaine. Mais cette campagne n’était pas habitée, sauf au milieu, contre un joli petit ruisseau, où un château dressait au soleil ses tuiles rouges.
- Essayons voir de rentrer là-dedans, s’écrie Jean de la Forêt.
Ils rentrent, il n’y avait personne. Ils font le tour de la maison et, à côté, une petite étable avec vaches, chevaux, mais personne.
- Nous pourrions peut-être faire fortune là-dedans, s’écrie Jean de la Forêt, et en allant plus loin, nous pourrions peut-être trouver femme.
Et voilà nos trois compères installés. Le couvert était mis, la soupe fumante, prête à manger. Ils firent d’abord un bon repas et Jean de la Pierre dit :
- Maintenant il faut nous organiser. Demain c’est moi qui resterai le premier pour m’occuper de la cuisine et vous deux vous irez labourer ce champ qui est tout à côté. Voici la grande cloche, à midi je sonnerai.
Le lendemain nos deux Jean s’en vont labourer le champ et notre Jean de la Pierre se met en devoir de leur faire une bonne cuisine. À midi moins cinq tout était prêt, mais :
- Tiens, dit-il, j’ai oublié le vin ! Descendons vite à la cave avant que je donne mon coup de cloche.
Notre Jean ayant tiré un pot de vin s’apprêtait à remonter à la cuisine lorsque tout à coup une masse énorme s’abat sur sa tête. Il vit trente-six chandelles, il tomba à moitié évanoui à côté du grand tonneau ; mais il vit encore une vieille sorcière disparaître dans une trappe. A moitié hébété, il ne songea plus à remonter.
Ses deux compagnons, ayant travaillé dur et ferme se demandaient ce qui pouvait bien lui être arrivé et comme la cloche ne sonnait pas ils sont revenus. Tout était prêt, le couvert était mis, mais Jean de la Pierre n’était pas là.
- Descendons voir à la cave.
En effet, notre Jean était couché près du tonneau. Croyant qu’il avait bu le coup, Jean de la Forêt lui dit :
- Réveille-toi donc ! Et puisqu’il en est ainsi, demain c’est moi qui ferai la cuisine.
Le lendemain la même chose se reproduisit : jamais Jean de la Forêt ne sonna la cloche et, ayant voulu remplir le pot de vin, la vieille sorcière est venue l’assommer à son tour. Alors, de retour, Jean de la Montagne se fâcha et lui dit :
- C’est moi qui m’occuperai de la cuisine ; et il faudra que ce champ soit terminé ce soir.
Notre Jean de la Montagne ayant tout bien préparé voulut lui aussi descendre à la cave ; et nos deux compères qui se l’étaient avouée [leur mésaventure] pensaient déjà au bon coup de massue de la sorcière. En effet, Jean de la Montagne étant descendu à la cave avec son pot, il vit dans l’obscurité la vieille sorcière levant la masse pour l’abattre. Prompt comme l’éclair, il réalisa tout de suite de quoi il s’agissait, et de sa poigne d’acier il empoigna la vieille sorcière par le cou.
- D’abord, qui es-tu ?
- Je suis la femme du maître de ce domaine. Toutes ces terres nous appartiennent, et malheur à vous d’avoir souillé notre domaine, car vous n’en sortirez pas vivants.
- Il faut que votre mari soit bien terrible pour pouvoir nous tuer, tant je suis Jean de la Montagne et je n’ai pas encore trouvé mon pareil.
- Viens avec moi et tu trouveras ton maître tout de suite.
Alors maintenant elle l’entraîna dans cette trappe et ils se mirent à cheval sur un ours à six pattes et ils descendirent dans le trou noir et ils arrivèrent dans un souterrain tout illuminé, et là notre Jean vit devant lui un homme fabuleux. C’était un géant à six têtes.
- Que viens-tu faire, petit aventurier, dans mon domaine ? Sache que tu ne sortiras pas vivant de chez moi. Mais puisque tu as eu le courage de suivre ma femme, et qu’il est encore trop tôt avant mon dîner, va, promène-toi dans mon souterrain, visite tout. Je n’ai pas peur que tu me voles, parce que dans un moment tu seras mort.
Alors notre Jean n’eut pas peur.
- Sire, lui dit-il, puisque vous m’autorisez, je vais visiter votre palais.
Le géant ne s’occupait pas de lui, et notre Jean eut tout loisir à visiter son domaine. Arrivé devant une fenêtre basse il entendit un long soupir.
- Qui est là ? demanda-t-il.
- Je suis une prisonnière du géant, et je sais que ce soir ce monstre me mangera.
D’un coup d’épaule notre Jean enfonce la porte et là il vit une jeune fille d’une beauté ravissante, qui lui dit :
- Malheur, qu’êtes-vous venu faire ici ? Ne savez-vous donc pas que le géant vous mangera aussi ?
- Ne pleure plus jeune fille, je serai plus fort que ton géant, et je te promets que ce soir tu seras hors de ce repaire.
Alors le géant l’invita à son repas ; la conversation fut très courtoise. Après avoir bu un bon café, le géant, pour éprouver Jean de la Montagne, il lui donne un grand sabre et lui dit :
- Nous allons nous battre, mais sache que tu ne seras pas vainqueur !
Jean prit le sabre et, d’un coup formidable, il trancha une tête au géant. Le géant ramasse la tête et se la remet en place. Notre Jean frappe plus fort et deux têtes tombent, puis trois, puis quatre, puis cinq, et chaque fois le géant se recollait les têtes sur le cou ; mais il devait déjà être affaibli car une mare de sang inondait le plancher. D’un coup formidable Jean de la Montagne trancha les six têtes du géant ; à ce moment-là le géant s’écroula à ses pieds.
- Maudit, s’écria la sorcière, tu périras quand même car tu ne seras jamais capable de ressortir de ces lieux.
- T’en fais pas, la vieille, s’il faut que je remue la terre, de toute façon je sortirai.
Il a attaché la sorcière solidement, il est allé s’occuper de la fille.

Les deux gars qui étaient en haut, ils avaient vu le trou de la trappe. Une corde pendait dans le puits. Ayant attaché la jeune fille sous les bras, [Jean de la Montagne] comprit tout de suite que ses camarades la remontaient.
- Profitons de l’occasion, dit-il. Ce géant doit posséder des richesses.
Diamants, pierres précieuses, il en fit plusieurs caisses et il les expédia à la surface.
- Maintenant ce doit être à mon tour, mais avant, réfléchissons un peu. Mes deux compères sont en possession en ce moment-ci d’un trésor fabuleux, et d’un trésor bien plus grand encore puisqu’ils possèdent celle qui m’a promis mon cœur.
Voyant une pierre, il l’attacha au bout de la corde, se retira en arrière ; la pierre, dans un bruit étourdissant lui retomba à ses pieds. A ce moment-là, il avait compris les intentions de ses camarades.
- Ma vengeance sera terrible si je peux un jour sortir d’ici. Allons, se dit-il, retrouver la vieille sorcière, elle seule peu[t] me sortir de ce mauvais pas. Il lui dit :
- Vieille sorcière, donne-moi le secret pour sortir de ce puits.
- Jamais, lui dit-elle, tu périras ici avec moi.
- S’il faut que je périsse, j’aime mieux t’étrangler tout de suite.
Voyant la fureur de Jean de la Montagne :
- Malgré ma volonté, il nous est impossible de remonter à la surface, car l’ours qui est chargé de remonter a six stations à faire en montant, et chaque fois qu’il s’arrête il lui faut un quartier de viande et, hélas, nous n’avons plus de viande maintenant que vous avez fait remonter à la surface la jeune fille.
- Ne t’occupe pas de la viande, j’en aurai suffisamment pour faire ces six stations.
Et devant la vieille, il empoigne les six têtes du géant et les fourre dans un sac.
- Maudit sois-tu, tu ne feras pas manger les têtes de mon mari !
- Va, la vieille, sinon la tienne fera la septième.
Et voilà que la vieille ouvre une trappe, et il en sortit l’ours à six pattes. Alors, il se met à cheval et l’ours se met à grimper le long de la paroi, et chaque fois que l’ours s’arrête il lui donne une tête du géant. Il arrive à la surface, mais ses amis avec les trésors étaient déjà loin. Ils avaient pris des chevaux pour emmener les caisses et la jeune fille, et dans quelle direction étaient-ils partis ?
Il erra pendant plusieurs années. Mais revenons à nos deux compagnons. Sitôt après avoir reçu les caisses d’or, ils s’étaient empressés de seller les meilleurs chevaux et de filer droit devant eux. La jeune fille a protesté, elle ne voulait pas, elle a dit :
- Mon sauveur c’est Jean de la Montagne, et jamais je ne l’oublierai.
Alors ils l’emmenèrent presque de force et filèrent à toute vitesse droit devant eux, croyant que Jean de la Montagne était bien mort. Ils arrivèrent dans une contrée voisine ; celle-ci était très peuplée, mais les gens étaient tristes ; tout le monde pleurait.
- Qu’il y a-t-il donc, interrogea Jean de la Pierre, pour que tout le monde pleure de cette façon ?
- Hélas, lui dit-on, ne savez-vous pas qu’aujourd’hui la fille de notre roi va être mangée par un géant à deux têtes ? Chaque année il est tiré au sort une fille qui doit lui être donnée à manger, et cette année c’est au tour de la fille du roi. Regardez cet écriteau, où le roi s’engage à donner sa fille en mariage à celui qui sauvera sa fille.
- Belle affaire ! s’écrient nos deux compères. Nous aurons chacun femme, et nous aurons sûrement raison de cet ogre.
Ayant arrêté leur équipage devant le palais du roi, ils lui firent part de leur projet de sauver sa fille. Le roi bondit de joie.
- Toute ma fortune, et ma fille et ces domaines appartiendront à celui qui tuera le géant.
La fille du roi était très belle et Jean de la Forêt avait bien remarqué qu’il ne lui déplaisait pas. Il y avait déjà beaucoup de gars qui avaient essayé de sauver les jeunes filles mais jamais personne n’y était arrivé.
Le jour du sacrifice arrivé, toute la population était réunie dans un grand édifice. L’ogre s’écrie :
- Où est-il ce jeune téméraire qui ose m’affronter ? Qu’il avance !
A ce moment-là Jean de la Forêt, pensant à ses chênes qu’il déracinait, enlace mon ogre et d’un seul coup, raide mort.
Après, Jean de la forêt se marie avec la princesse, il devient roi et ne veut plus regarder Jean de la Pierre.
Et Jean de la Pierre continua son chemin avec la princesse qui avait été délivrée du géant à six têtes. Mais elle pensait toujours à Jean de la Montagne, et lui, Jean de la Pierre, voulait se marier avec elle. Plusieurs années étaient passées, mais la princesse n’oubliait pas son sauveur.
Un jour elle vit un homme abattu, en guenilles et qui cherchait, cherchait cherchait, cherchait. Mais elle le reconnut : c’était Jean de la Montagne, qui l’a prise dans ses bras, et l’emmena dans ses montagnes où ils ne se séparèrent plus.
Et Jean de la Pierre revint vers son père tailleur de pierres, et c’est pour cela que nos moulins tournent encore.

Commentaires et éléments-types

C. Joisten nous donne une précision sur les conditions de son enquête orale : « On remarquera dans ce récit l’emploi d’un vocabulaire et de tournures parfois recherchées trahissant chez le narrateur - qui s’était spécialement préparé à notre enquête - un niveau de culture lettrée inhabituel chez les conteurs populaires, ce qui enlève une certaine spontanéité à la narration » (C. Joisten, 1980, p. 136 ; ibid., 1971, C.V.C. n°89, p. 58 ; ibid., C. et A. Joisten, 2000, p. 86). Les deux versions montrent bien le caractère initiatique des contes merveilleux (voyage et épreuves). Sur le plan de la constitution narrative, on peut considérer la finale (« … et c’est pour cela que nos moulins tournent encore ») comme une formule terminologique de conte : le conteur revient ainsi au début du récit qu’il avait commencé avec ce personnage. Le héros, dans l’action et le caractère, reste quand même Jean de la Montagne. Le récit n’est pas un bloc homogène du T. 301 B auquel il se rattache : une recherche de ses éléments-types (cf. Catalogue raisonné…, I, 1997 : pp. 102-103, pp. 112-114) prouve sa complexité qui fait par ailleurs son originalité. Le héros est « Jean de la Montagne » (Jean de l’Ours : II.A. : motif II. A1 : « ou c’est un homme très fort d’un autre nom »), la rencontre des personnages évoque le motif III B, même si Jean de la Montagne est le dernier. Il y en a un qui arrache des chênes (Tord-Chêne, Arrache-Chêne ; dans cette v. : Jean de la Forêt, III.B), un autre qui rase les montagnes (III.B1, cf. Rase-Montagne, Tranche-Montagne, Brise-Montagne…, selon s’il les déplace, les brise ou les rase…). Dans cette v., Jean de la Montagne est son nom et il les aplanies. Jean de la Pierre (« Jean de la Meule » ; « meule de moulin » : motif III B.1.) évoque le motif III. B2 (jeu du palet avec des meules de moulin) : il ne joue pas avec les pierres de moulin taillées par son père Pierre, mais les livre sur ses épaules « à cent lieues à la ronde ». Le château est inhabité (IV.A), « où tout est prêt pour eux » (IV. A1). Un seul d’entre eux reste pendant que les deux autres partent pour une occupation extérieure : motif IV.B (dans la v. : pas de chasse mais un travail agraire). Celui-ci doit les appeler en sonnant une cloche/sonnette (IV. B1). La sorcière « rosse successivement les compagnons du héros » (IV. F), qui ne peuvent sonner » (IV. F1), les victimes ne disent rien sur ce qu’il leur est arrivé (IV. F7). Le héros est renseigné sur le monde souterrain : la sorcière dit que le héros se trouve chez elle ou chez son mari, puis l’emmène dans le monde souterrain. La descente : séquence V. du T. 301 A et B.- La descente du héros : V.B1. La rencontre avec une vieille femme (V.C), qui le renseigne (V.C3) et arrive avant la descente dans le monde souterrain. La lutte du héros se fait avec un sabre (épée, sabre magique : V. D1), le héros est vainqueur d’un géant : V.E1), délivre une princesse (V.G3), qu’il fait remonter (V.G6) avec des richesses (V.G7). Quant à la remontée du héros (séquence VI.), le scénario évoque le motif V. IA : « Ceux du haut le laissent » ; VI.A2 : « il met sa canne ou une pierre dans le panier et les voit retomber » dans la v., il jette une pierre). Le héros demande à une vieille femme comment sortir (VI.B) ; la vieille sorcière est ici l’épouse de la bête, qu’il menace (VI.B2). Le héros remonte avec l’aide d’une bête (VI.C1), un ours à six pattes qu’il nourrit (VI.C3 : non avec du bétail emporté ou sa propre chair, mais avec les six têtes de la bête). Le scénario final est difficilement repérable dans la séquence VII., bien que l’on trouve le motif des mariages et du roi dans un contexte différent. Quant au T. 300, La bête à sept têtes, il se fait connaître à la fin du conte : le héros (dans la v. : « Jean de la Pierre », qui n’est pas tout à fait « le » héros du conte-type) arrive dans une ville en pleurs (ville en deuil : IV.A) où la fille du roi doit être livrée à une bête à sept têtes (deux têtes) : motif IV. B, 7 têtes. Le sacrifice est un devoir annuel (IV. B4). Dans la partie 301 B (Jean de l’ours), on retrouve des motifs du T. 300 : le héros combat seul (un monstre) (IV.C) dont « les têtes repoussent si on ne les abat toutes d’un coup » (IV. C5), Jean de la forêt se marie avec la fille libérée, la princesse du roi (V. F).

Jean de l’Ours (version valable pour Saint-François-de-Sales (Bauges)

Cette version du T. 301 B a été recueillie par l’ethnologue C. Joisten auprès de M. Julien Mermet, 82 ans, un « ancien marchand ambulant, puis cafetier » à La Magne, commune de Saint-François-de-Sales (C. et A. Joisten, 2000, pp. 82-84).

Une femme pauvre s’est rendue dans une forêt pour ramasser du bois pour son nécessaire. L’ours l’a aperçue, l’a prise, l’a portée dans sa tanière. Alors cette femme est restée plusieurs années avec l’ours. Au bout d’une année, elle a eu un garçon de l’ours. Et il bouchait la tanière, quand il partait, avec une grosse pierre. Et le petit, en grandissant, s’amusait à remuer la terre.
Plus tard, il a dit à sa maman :
- L’année prochaine, je la lèverai ; on sera libre, on partira.
Alors, il est arrivé à enlever la pierre et il avait un oncle qui était maréchal il est allé le voir ; il lui a dit :
- Tu me feras un bâton de 350 quintaux, tout en fer.
Après, il s’embarque dans des forêts lointaines. Et puis il en a vu un, en traversant une montagne, qui pesait les rochers avec une balance. Il lui dit :
- Ma foi, tu es fort, tu vas me suivre.
Et après, ils sont partis tous les deux, Jean de l’Ours et Pèse-Montagne. Après, ils étaient dans une autre forêt. Il y en avait un qui ployait les chênes. Ils ont dit :
- Toi tu es fort, viens avec nous.
On l’appelait Môlye-Chêne. Et puis les voilà repartis encore plus loin tous les trois. En traversant une forêt énorme, dans la nuit, ils ont vu une lumière lointaine. Ils se sont rendus, ils se sont aperçus, quand ils sont arrivés, que c’était un château. Les portes sont ouvertes devant eux et la table mise, qu’il ne manquait rien. Ils mis après manger ; ils se sont couchés. Le lendemain matin, il y avait tant de gibier dans le bois, deux sont partis à la chasse et Pèse-Montagne a dit :
- Moi, je resterai faire le dîner et quand il sera midi, je tirerai la cloche.
Il y avait une chapelle avec une cloche. Et puis pendant qu’il avait la tête baissée sur les marmites, s’est amené un petit bossu qui l’a assommé à coups de bâton. C’était le diable. Et puis rien n’a sonné. Ils se sont rendus, et il était tout abîmé. Ils lui ont demandé :
- Qu’est-ce que tu as ?
- Eh bien, je suis tombé par là.
Il n’a pas osé dire qu’il s’était laissé battre. Le lendemain, un autre est resté ; c’était Môlye-Chêne. Alors, c’est arrivé la même chose. Il s’est fait esquinter aussi comme le premier. Rien n’a sonné. Point de dîner de préparé. Alors ils lui ont dit :
- Qu’est-ce que tu as attrapé, tu n’as pas sonné, rien ?
- Je suis tombé dans l’escalier.
Il a pas dit que le bossu l’avait assommé. Le lendemain, Jean de l’Ours a dit :
- Eh ben, moi je resterai, je verrai ce qui se passe.
Et les deux autres sont partis à la chasse. Alors il a préparé un dîner énorme. Il est arrivé le petit bossu qui lui a dit :
- On va faire une partie de cartes.
Pendant qu’il était baissé sur les cartes, le bossu voulait l’assommer. Mais l’autre a paré le coup, il l’a esquinté, il a donné des coups tant qu’il a pu. Après, le dîner était bien préparé ; midi est arrivé. Il s’est mis après sonner la cloche. Les deux autres sont arrivés. Ils se sont dit :
- Oh ! ben, il est rien arrivé ; la cloche marche, la table est mise.
Ils manquaient de rien. Ils ont bien bu, bien mangé, et puis ils ont visité le château complet. Ils sont allés se balader dans le jardin ; ils ont aperçu un puits qui était recouvert par une porte dessus ils ont soulevé la porte, ils ont découvert une profondeur
- Lequel veut descendre là-dedans ?
Père-Montagne et Môlye-Chêne n’ont pas voulu. Alors Jean de l’Ours a dit :
- Ben moi, je descendrai.
Ils avaient une corde énorme de longueur. Ils ont attaché la corde et il est descendu avec son bâton.
Et puis dans le fond, c’était une autre pays rempli de jeunes filles et puis le petit bossu qui avait assommé les deux autres ! Alors le petit bossu lui a dit :
- Tu es encore là pour m’assommer.
Jean de l’Ours lui a dit :
- Si tu me rentournes pas en haut du puits, je te termine à coups de bâton.
Et il l’a encore battu. Alors le diable l’a remonté. Pendant qu’il était encore dans le puits, les autres deux étaient repartis en coupant la corde. Après Jean de l’Ours s’est embarqué encore plus loin, du côté du château du roi. Alors le bossu prenait les filles toutes les années pour les ramener dans cet endroit. Et quand Jean de l’Ours s’est rendu au château du roi, la fille du roi allait être prise le lendemain. Voilà le roi tout désolé. Jean de l’Ors lui dit :
- Qu’est-ce que vous avez, sire ?
- Je m’en vais perdre ma fille demain.
Jean de l’Ours lui a répondu :
- Et comment ?
- Ça arrive une bête à sept têtes qui emportent les jeunes filles.
Alors Jean de l’Ours a dit :
- Sire, je la sauverai.
- Si tu la sauves, tu l’auras en mariage.
- Vous me donnerez votre sabre bien aiguisé.
Alors, la bête s’est amenée. Jean de l’Ours lui a tranché toutes les têtes. La dernière, il y avait la clef du château dedans. Et le roi lui a donné sa fille. Et toutes les autres filles qui étaient dans le puits ont pu être ramenées.
Après, j’en sais pas long. Il s’est marié avec la fille du roi. Et ça a fait un puissant roi.

Commentaires et éléments-types

Cette version, très différente de la précédente et présentant des motifs nouveaux (appellations de personnages, le bossu, la partie de cartes…) retient cependant les séquences « maîtresses » du conte. Comme la version bellevilloise, elle ne forme pas un bloc homogène. Les éléments-types repérés sont les suivants : en premier chef, il présente la partie introductive du conte, que l’on retrouve en littérature orale comme récit d’expérience ou de croyance indépendant au conte (nous le reverrons plus loin), c’est-à-dire la naissance et l’enfance du héros, ce qui forme parfois le début du T. 301 B. Le héros né d’un ours et d’une femme enlevée : I B ; qui essaye de déplacer la pierre d’entrée : cf. II C.2., 3 et 4. Le héros et sa mère se rendant chez un oncle serait à rapprocher du motif II. F : « Il travaille chez un forgeron » ; « qui est son parrain » (II. F1). La canne qu’il fait fabriquer évoque la séquence III, La canne et les compagnons du héros, et motif III A : « Il se fait une canne avec tout le fer de la forge » ; A1 : « se commande (ou obtient) une canne d’un grand poids ». Le héros est « Jean de l’Ours » : II. A. (II. A1 : « ou c’est un homme très fort d’un autre nom »). La rencontre des compagnons : motif III B. « Môlye-Chêne » est une référence à Tord-Chêne, Arrache-Chêne, etc. Notons que l’appellation « Môlye-Chêne » se rapproche de celle d’un personnage également très fort et mis en scène dans un autre conte : T. 650, Jean le fort ou Quatorze (Aarne Thompson : Strong John ; Grimm n°90, Der junge Riese (Le jeune géant ; version savoyarde : A. Van Gennep, Le Savoyard de Paris, du 29 janvier 1927. Quant à « Pèse-Montagne », il évoque évidemment Rase-Montagne, Tranche-Montagne, Brise-Montagne, etc. (III B 1.). D’autres éléments-types : le château inhabité (IV. A), la table mise « où tout est prêt pour eux » (IV. A1), un seul d’entre eux reste au château pendant que les deux autres partent pour une occupation extérieure (IV. B : chercher du gibier dans les bois), celui qui s’occupe du dîner doit les appeler en sonnant une cloche/sonnette (IV. B1). Alors que le personnage qui rosse est généralement une sorcière (IV.F), il s’agit ici d’un bossu, personnage plus rare mais à rapprocher au nain de plusieurs versions recensées dans le Catalogue raisonné… La deuxième rencontre du bossu serait comparable au motif V. C.1. : « de l’être vu en haut ». Certains motifs de notre version des Bauges mériteraient une prospection minutieuse : le jeu de cartes entre le bossu et le héros apparaît dans une version nivernaise (Millien-Delarue, Catalogue raisonné…, I, 1997, p. 121). Il s’agit du motif IV F3 du conte T. 326., Jean sans peur. Notons encore une version de Jean de l’Ours, intitulée « Le Petit Bossu », in Millien-Delarue. A propos de la clef du château trouvée dans la dernière tête du monstre, signalons une version des Ardennes dans laquelle on remarque une clef en bronze dans le crâne d’un loup, puis une clef en argent dans celle d’un lion, et enfin une clef en or dans celle d’un dragon à sept têtes (Meyrac, Catalogue raisonné…). Autres éléments-types référencés : les héros ne peuvent sonner l’heure du repas (IV. F1), ne disent rien sur ce qu’il leur est arrivé (IV. F7). Quant au monde souterrain, le héros y descend avec une corde (V. A, corde coupée : V B. 2). A la différence de la version bellevilloise, le héros n’est pas renseigné sur le monde souterrain, mais le découvre en se promenant dans le château (se promener dans le château : VII. D.). Un rapprochement à établir avec la promesse du roi (donner sa fille en mariage) : VII. C.

On indiquera le motif I F2, présent dans le T. 301 A (Le vol des fruits d’or ou introduction T. 301 B) : le frère cadet des trois princesses enlevées (parfois avec ses frères) : « découvre l’entrée d’un puits ». D’autres motifs tiennent du T. 300, la Bête à sept têtes, visibles, en particulier, dans la séquence IV : le combat avec le monstre (IV B), « Une jeune fille (c’est le tour de la fille du roi) doit être livrée à une bête… » à plusieurs têtes (V…), le sacrifice annuel (IV B4), il combat seul (IV C), le mariage (V F.).

Quelques Souvenirs du conte de Jean de l’Ours (Enquête S. Henriquet)

Deux attestations d’une même narratrice (Saint-Jean-de-Belleville) font allusion à un personnage, indice formel du conte de Jean de l’Ours : « Balance-Montagne » (motif III B1), appelé dans d’autres versions Tranche-Montagne, Brise-Montagne, etc. (Catalogue raisonné…, I, 1997, p. 113). Une prospection dans les archives du Sénat de Savoie a permis de noter l’existence d’un homme de Saint-Colomban-des-Villards surnommé « Brise-Montagne » au XVIIIe s (BO 4946, A.D.S.). Quant à « Biskayou », ce personnage n’a pas encore pu être identifié.

Doc. n°1.1.- « Ils étaient trois : Djan de l Orh, Biskayou et Balance-Montagne, oui, ça me revient maintenant. Alors, ils étaient trois. Mais l’histoire, je ne sais plus ce que c’est » (Mme Eugénie Besson, septuagénaire, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 1999-2001).


Doc. n°1.2.- « Y’en avait une. J’ai jamais su, moi, l’histoire. Ils disaient : « à la veillée, ils ont raconté l’histoire de Jean de l’Ours ». Oh, tout le monde disait ça. « Oh ! A la veillée… pour écouter l’histoire de Djan dè l’orh… en patois ». Bon, j’ai jamais su […]. Jean de l’Ours, ouais […]. Oui, oui. Djan dè l’orh, Balance-Montagne et… Y’en avait trois, quoi […]. Oh, je sais pas. Biskayou, non ? […]. Je sais pas, ça me revient comme ça. Mais maintenant, on raconte plus ça aux gosses […] » (Mme Eugénie Besson, 87 ans, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 2013).

Le mari de notre informatrice nous avait également confié le souvenir d’un « fruitier » qui, à l’alpage, contait pour les jeunes recrues :

Doc. n°2.1.- « Au Gentil, à Nielard [alpage], un vieux fruitier (Ernestô) qui aimait bien les gosses, leur racontait des « bêtises ». Il les faisait peur : « Si vous n’allez pas coucher, le loup va venir vous manger ! [...] ». Après avoir raconté un conte, ce fruitier disait à tous les gosses : « Voilà le kontch de Djan de l orh (Voilà le conte de Jean de l’Ours !) », et il faisait encore « Hou ! » en écartant les bras. Je le vois encore avec ses mains [...]. Une fois, il a même été griffé par un gosse qui avait été pris de peur [rire] » (M. Pierre Besson, septuagénaire, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 1999-2000).

Doc. n°3.1.- « A Saint-Jean, les Vieux, quand ils avaient fini de raconter leur histoire (n’importe laquelle), disaient : - Voila le kontch de Djan de l orh et de Biskayou ! » (Mme Eugénie Besson, septuagénaire, chef-lieu de Saint-Jean-de-Belleville, enquêtes 1999-2001).

Les deux témoignages que nous venons de lire sont d’un grand intérêt dans la mesure où ils nous renseignent sur l’art du contage, tout particulièrement sur les formules terminologiques introduisant et concluant un conte merveilleux, précisément celles inventées par la culture traditionnelle, à l’instar de celle littéraire « Il était une fois »… avérée rare dans la transmission orale populaire. « Souvent rimées, ou du moins assonancées, elles sont déclamées sur un autre ton, et parfois chantées comme dans les contes T.780 L’Os qui chante, ou T. 450 La Petite Fille qui cherche ses frères. Les formules initiales et finales, parfois très élaborées, ont pour fonction principale de souligner l'aspect fictif du récit, et de rompre l'illusion réaliste et de ramener l'auditoire à la réalité quotidienne » (M. Simonsen, 1981, p. 53). Le témoignage n°3.1. vient confirmer l’existence en Savoie d’une transmission de la littérature orale sur l’alpage, constat établi également par Charles Joisten : il a effectivement recueilli une version de Jean de l’Ours à Saint-Martin-de-Belleville auprès d’un homme qui l’avait appris « à l’âge de 14 ans, en gardant les vaches à la montagnette de Burdin, auprès d’un berger du même âge […] » (C. et A. Joisten, 2000, pp 37-42). « […] Cet exemple de transmission orale illustre le rôle important que jouait autrefois, dans les relations sociales, la vie d’alpage si propice aux échanges de toutes sortes » (C. et A. Joisten, 2000, p. 86). Au cours de notre enquête, un autre souvenir du conte de Jean de l’Ours revient à la mémoire d’un habitant des Bauges, précisément dans le village où il était conté par l’informateur rencontré par C. Joisten en 1958. Or, c’est justement chez ce dernier qu’un jour de dimanche matin, notre informateur de 2015, enfant à l’époque, entendit l’histoire de Jean de l’Ours, mais nous n’avons pas pu déterminer si le fragment recueilli a réellement à voir avec le conte de Jean de l’Ours (Enquête S. Henriquet, inédit).

« Jean de l’Ours », blason populaire (Enquête S. Henriquet)

JoandelNotre enquête a constaté la présence du nom « Jean de l’Ours » dans le blason populaire, domaine narratif recoupant les sobriquets individuels ou collectifs, si riche de renseignements pour l’ethno-histoire et l’ethno-linguistique. L’homonyme « Jean de l’Ours » est relevé comme surnom attribué à un villageois, et dans deux communes : à Saint-Jean-de-Belleville et à Celliers-Tarentaise.

Doc. n°1.- « Moi non-plus, je m’en rappelle pas de la version […]. Djan dè l Orh, c’était un gars du Pays. De Saint-Jean [Saint-Jean-de-Belleville]. On l’appelait Djan dè l Orh […]. C’était un sobriquet, Djan dè l Orh, comme… Des sobriquets, y en avait partout (M. Jean Bermond, septuagénaire, originaire de Saint-Jean-de-Belleville, Salins-les-Thermes, année 2001).

Doc. n°2.- A Celliers-Tarentaise, un homme était également surnommé « Jean de l’Ours » parce qu’il « mettait un passe-montagne à la figure » (Mme Rose Nantet, septuagénaire, village de Raclaz, Doucy-Tarentaise, mai 1995).

D’AUTRES DOCUMENTS SAVOYARDS : LA FILLE ENLEVEE PAR L’OURS… INTRODUCTION AU CONTE OU RECIT DE CROYANCE ?

Le récit suivant, appartenant au répertoire narratif d’une cultivatrice de Saint-Jean-de-Belleville (Tarentaise), née dans les années 1890, Mme Louise D., réputée conteuse au village du Novalley, mérite une attention particulière.

« Jean de l’Ours », oui ! « Jean de l’Ours », aussi, ils la racontaient […]. Jean de l’Ours, c’était… […]. La femme, elle était allée dans la forêt, ramasser je sais pas quoi […]. L’ours, il les a pris, la femme et son bébé… et puis, il les a mis dans sa taverne (1) avec lui. Et puis là, il a mis des gros rochers devant « la porte » pour pas qu’ils... pour pas qu’ils… sortent. Et puis, la femme, ma foi, elle faisait tout […]. Elle disait :
- De toute façon, j’peux pas sortir, on peut pas sortir, on peut pas sortir.
Son mari l’a cherchée partout. Mais tous les gens du village l’ont cherchée. Ils ont jamais pensé qu’elle était là […]. L’ours leur apportait… […]. Et la femme disait :
- Il faut bien lui [à l’enfant] donner à manger…
Alors, elle lui donnait bien à manger. Elle lui donnait bien ! Tout ce qu’il…. les meilleures parts, c’était tout pour le garçon, pour son fils. Et puis, quand le fils a été grand, ils essayaient de bouger, à deux, ils essayaient de bouger la pierre qui était devant le trou. Et ils arrivaient pas, ils arrivaient toujours pas, toujours pas. Et puis […] à force de bien le nourrir, il a grandi. Jean de l’Ours, il a grandi. Alors, ils sont arrivés à tourner la pierre et à partir, et à sortir. Après, ils sont sortis et ils sont repartis chez eux. Alors, elle (2) disait « Jean de l’Ours ». A nous, c’était ça, « Jean de l’Ours » […]. A nous, ils disaient pas où ça se passait […]. Mais ma maman, elle la racontait (Mme Marie Lathuile, septuagénaire, fille de la conteuse, Aigueblanche, enquête S. Henriquet/C.M.T.R.A., novembre 2010).

A première vue, on croirait à une séquence introduisant l’aventure du conte de Jean de l’Ours, comme on l’a vu dans la version des Bauges. En forêt, une femme est enlevée par un ours qui l’emmène dans sa tanière et prend grand soin d’elle. De là, naît : Jean de l’Ours. Bien qu’il mette en avant le thème de la jeune fille enlevée par l’ours, ce récit n’est pas nécessairement un fragment du conte-type 301 B, d’autant plus que l’« autonomie » entre le conte et ce récit a bien été établie depuis (Cf. C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198 ; ibid., 2000, p. 86 et Catalogue raisonné..., I, 1997, pp. 114-133) « […] Le thème de la jeune fille enlevée par un ours qui sert souvent d’introduction au conte de Jean de l’Ours, existe aussi sous la forme d’un récit indépendant donné généralement comme la relation d’un fait authentique » (C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198). Dans le conte, la femme met au monde un fils, né de son union avec l’ours, ce qui n’est pas dit : la femme est enlevée avec son bébé (Voir : C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198). Dans le conte, c’est bien de son père ours que Jean tient sa force et arrive à s’enfuir avec sa mère. Jean de l’Ours possède l’intelligence humaine de sa mère. Cette dualité ressort clairement du conte répandu sur l’ensemble du territoire européen. Dans version, le motif de la naissance de Jean de l’Ours avant l’enlèvement est référencé : II. B.1 : « est né avant l’enlèvement » ; B2 : « il est recueilli » ; B.3. : « ou enlevée par une ours » (Catalogue raisonné…, 1997, I, p. 112).

[Les informateurs rencontrés par Charles Joisten] « considéraient bien comme indépendants le conte de Jean de l’Ours et La jeune fille enlevée par l’ours, qui tient davantage du récit légendaire […]. Comme ailleurs l’épisode introductif du rapt de la fille ou de la femme par l’ours est loin d’être toujours présent dans les versions dauphinoises puisqu’on ne le rencontre que dans trois sur douze […]. Le viol de la femme n’est évoqué qu’une fois […] : dans les deux autres versions elle était déjà enceinte […] ou mère […] ; elle doit sa libération à la force grandissante de son fils lequel devient un jour capable de déplacer la pierre qui ferme l’entrée de la tanière de l’ours. Notons que le héros du conte porte le nom de Jean de l’Ours dans six versions du corpus et que ce nom figure 12 fois en titre. La jeune fille enlevée par l’ours se rapproche beaucoup plus nettement des « faits divers » cités plus haut qui mettent l’accent sur la violence de l’ours (viol, meurtre). La femme ne met pas d’enfant au monde ; le nom de Jean de l’Ours n’est jamais évoqué par contre celui de la fille peut apparaître (4.1., 4.5.), voire celui de son village (4.5.), ce qui est un trait du récit légendaire […] » (C. et A. Joisten, III, 1997, p. 198).

Bien que « Jean de l’Ours » soit nommé par la narratrice, c’est le même cas de figure pour notre récit recueilli à Saint-Jean-de-Belleville. Par ailleurs, Charles Joisten nous a fait part de divers récits illustrant ce thème en Savoie : un, remarqué dans un livret de colportage datant de 1605 (Naves, en Tarentaise) et un autre relatif aux fées (Jarsy, en Bauges). Notons qu’il a recueilli en Isère, à Rochetoirin, trois versions relatant un rapt de la fille du seigneur par le « nuiton » (C. Joisten, 2005, p. 451). Voici celui de Naves, en Tarentaise :

Le Discours effroyable d’une fillee enlevée, violée, & tenüe plus de trois ans par un Ours dans sa caverne, avec une missive sur le mesme subject (Naves, Tarentaise).

« […] Dans les montagnes de Tarantaise il y a un petit village nommé Nave, du Diocèse de Moitier : en ce lieu un païsant nommé Pierre Culet, assez riche en bestail & territoire, avoit une fille fort belle, nommée Anthoinette, âgée d’environ seize à dix-sept ans, laquelle il envoyoit par fois garder les brebis & autre bestail. Un Dimanche de Rogations en l’année 1602, il arrive inopinément un Ours terrible & espouventable, lequel se saisit de ceste pauvre fille, & l’emporta dans sa caverne, qui est tres-profonde dans la roche : & à la bouche de ladite caverne, cest animal rouloit une pierre de grosseur esmerveillable : puis ceste beste farouche, brutte & irraisonnable par force jouyt de cette pauvre creature. Ne voila pas, Messieurs, un terrible accident, qu’il faille qu’une pauvre fille, lavée au S. Sacrement de Baptesme, soit forcée & contraincte obeyr à ce sauvage & tant horrible animal.
Cest Ours estoit tellement amoureux d’icelle, comme elle a dit du depuis qu’on l’a trouvee, qu’il alloit au pourchas par les villages des montagnes prochaines, & luy apportoit pain, fromage, fruicts & autre chose, dont il pretendoit qu’elle eust de besoin.
Dès le jour, qu’elle fut prinse, son père fist toute diligence pour sçavoir où elle avoit tiré ; mais pour néant. Il se doutoit aucunement qu’elle n’eust esté dévorée des bestes brutes ; & comme il n’en retrouvoit nulle nouvelle, il ne sçavoit que presumer. Il y a peu de temps en la presente annee que le cas fut tel, que le parrain qui l’avoit porté baptiser, accompagné de deux autres de son lieu, estoit allé couper des pins, environ un traict d’arbaleste de ceste caverne : ceste pauvre fille qui n’avoit senti ame vivante depuis son rapt, oyant frapper de la coignée & quelque bruit de voix humaine, & ayant un extrême desir de sortir de ceste captivité brutale, d’une voix rauque & piteuse s’escrioit tant qu’elle pouvoit. Lesdits bucherons esbays d’entendre une si profonde voix, ignorant que ce pouvoit estre, presumoient entre eux que ce fust quelque esprit ; mais comme ils oyoient redoubler si souvent ces cris, qui se faisoient plaintivement rententir des lieux caverneux, cela occasionna l’un d’eux, plus hardy que les autres, à s’approcher assez pres de la bouche de la caverne : & apres avoir escrié que c’estoit qui crioit, incontinent ceste pauvre captive respond ; je suis la miserable Anthoinette Culet, de Nave ; donnez-moy secours au nom de Dieu, un Ours ma detenuë en captivité il y a desia long temps : pendant qu’il est au pourchas, sortez-moy d’icy, je vous suplie ; son heure est de venir sur la nuict. Cestuy promptement le va raconter à ses compagnons, qui subit manderent au prochain village, & firent assemblee de quelque vingt-cinq, lesquels vindrent droit à la caverne, & avec force levèrent la pierre, & firent sortir ladite fille. Ceste pauvre fille se jette à eux, qui sembloit plustost estre sauvage qu’humaine, toute hérissée, crasseuse & toute tremblante ; puis d’une voix pitoyable les prioit avoir pitié d’elle, & la conduire jusques à la maison de son père. Estant donc menée, & enquestée comme elle fust prinse : leur conta tout au long comme l’ours l’avoit ravie & amenée en sa caverne : & aussi comme il luy aportoit du pain, du fromage & fruicts plains paniers, & mesme quelquefois du linge fileté & chanvre : & comme contre son gré ce meschant animal avoit eu sa compagnie, dont elle dit qu’elle avoit fait dans ceste caverne un monstre, sçavoir depuis le nombril en bas en façon d’Ours, & le reste en semblance humaine : mais comme ce meschant animal le vouloit tousjours avoir entre les pattes, l’estrangla de trop le serrer : & comme il le vit mort, jettoit des cris si espouventables, que toute la roche en retentissoit. Ainsi, on la fit laver, habiller de neuf, & couper ses cheveux.
Ne voicy pas, Messieurs, une chose prodigieuse, que la nuict consecutive, que ceste pauvre fille avoit esté r’amenée au logis de son père, cest Ours desespéré d’avoir perdu sa chere prisonnière, ou à la senteur, ou à la piste, ne manque point de venir ceste nuict mesme donner une telle alarme à la porte de la maison où elle estoit, avec des cris & hurlemens si espouventables, que tous ceux de dedans pensoyent entierement estre tous perdus.
Le lendemain les voisins s’assemblerent & firent embusches expres, esperant qu’il reviendroit : ce qu’il ne manque de faire. Incontinent luy fut tiré à heure nocturne, une douzaine d’arquebusades, dont il fut blessé en six endroits. Comme il se sentit blessé, estant tout furieux & en desespoir, il saute une haye, & par cas-fortuit treuve derrière icelle un des serviteurs du pere de ceste ditte fille, armé d’une fourche de fer, de laquelle il ne sceut si bien escrimer, que cest Ours ne l’estranglat sur le champ : puis de rage avec les dents, se jettoit, mordant les arbres & buissons : bien est vray qu’il ne fit pas quarante pas qu’il ne mourust desdites blessures. Plusieurs qui l’on veu mort ont asseuré n’avoir oncques veu Ours d’une telle grandeur.
Pour le regard de la fille, elle est tellement triste & désolée, qu’on ne la peut resjouïr ny consoler Dieu, par sa saincte grace en aye pitié, & preserve les autres d’un tel accident. Ainsi soit-il. ».
C. Joisten, 1980, pp. 121 et 124-125 : récit extrait d’un livret populaire, « A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, 1605, 14 p., Bibliothèque Nationale : Ln 27 5223.

PETIT EPILOGUE

Tous ces documents narratifs savoyards s’intègrent dans une vaste mythologie populaire de l’Ours qui a lié ce fauve à l’homme. Il nous rappelle les rites de fécondations printaniers observés par Arnold Van Gennep, cette Chandeleur des Pyrénées orientales au cours de laquelle un homme déguisé en ours ravit une fille, cette assimilation basque entre Jean de l'Ours et Baxajaun, ce seigneur sauvage, fort et poilu de la forêt d’Iraty, le héros occitan des Pays d’Oc (Philippe Gardy)… ou encore cet ours amoureux d’une femme… ce que l’on a vu surgir à travers le récit de Naves en Tarentaise… Nous voilà revenus à cette ancienne rivalité sexuelle établie entre l’ours et l’homme, à cette nature double que réveille en lui Jean de l’Ours, duale et ambiguë, païenne, à la fois animale de mobilité et spirituelle d’humanité. L’anthropomorphisme en a fait un héros positif. Ne remarque-t-on pas, dans les versions des contes populaires contemporains, qu’il n’existe plus la laideur du personnage qui terrifiait jadis les populations.
Jean de l’Ours, conte merveilleux par excellence, son héros passant des épreuves extraordinaires… Jean de l’Ours, conte philosophique, son héros chutant dans les ténèbres d’un puits (ignorance), découvrant le monde souterrain (compréhension de son fort intérieur), remontant enfin à la lumière (connaissance)… et Jean de l’Ours, conte historique, son héros, naissant d’une femme et du dernier Sarrasin selon la culture occidentale ou différemment selon d’autres cultures du monde… Jean de l’Ours cristallisant non seulement une série de représentations symboliques que l’homme se faisait de l’ours, mais aussi celle de sa propre nature.

Bibliographie (sommaire)

DELARUE Paul et TENEZE Marie-Louise, 1997, Le Conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France. Nouvelle édition en un seul volume, Maisonneuve et Laarose, Paris.
BOBBE Sophie, 2002, L’ours et le loup. Essai d’anthropologie symbolique, Editions de la Maison des sciences de l’homme, Institut National de la Recherche Agronomique., Paris.
GARDY PHILIPPE, 2005, « À la recherche d’un « héros occitan » ? Jean de l’Ours dans la littérature d’oc au XXe et XXe siècles », in Lengas, revue sociolinguistique.
JANIN Frédéric, 2002, « Ours et loups en Savoie (seconde moitié du XVIIIe s - début du XXe s) », L’Histoire en Savoie, n°4, nouvelle série, Société d’Histoire et d’Archéologie de Savoie (version remaniée d’un mémoire de Maîtrise, Université de Savoie).
PHILIPPE Jaenada, 2011, La femme et l’ours, Grasset, Paris.
JOISTEN Charles, 1971, Contes populaires du Dauphiné, I et II, Documents d’ethnologie régionale, Musée Dauphinois, Grenoble - Contes populaires recueillis en Tarentaise, Cahiers du Vieux Conflans, n°89, 2ème trimestre, pp. 57-70. - 1980, Récits et contes populaires de Savoie recueillis dans la Tarentaise, Gallimard, Paris. – Etres fantastiques des Alpes. Patrimoine narratif de la Savoie, Musée Dauphinois et Conseil Général de l’Isère, 2009.
JOISTEN Charles et Alice, 1996, Contes populaires du Dauphiné, t. III, éditions A. Die et Musée Dauphinois - 2000, Contes populaires de Savoie, A Die, Musée Dauphinois

Stephane HENRIQUET

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Mourir en Savoie

Dans le cadre de sa collecte personnelle d'ethnographie, qui a donné lieu à la publication de l'ouvrage Naître et mourir en Savoie, Stephane Henriquet nous propose quelques récits complémentaires qu'il a été impossible d'insérer directement dans l'ouvrage mais néanmoins très intéressants.

La mort et la conception de l’âme

Les Avanchers (Tarentaise) : Le parent défunt qui vient chercher une petite malade de sa famille

Ah bien sûr ! Chez nous, il y a eu un revenant ! Mes grands-parents donc, habitaient déjà cette maison mais qui a été transformée. Avant, il y avait une grande, une grande cheminée ou l’on mettait le cochon à fumer. Voyez ! J’ai d’ailleurs conservé les... [Rire]… les instruments à saucisses ! Vous savez, on les accrochait pour les conserver. Alors, vivait avec mes grands-parents, l’aînée de leurs enfants, une fille qui s’appelait Louise ! Et qui se reposait dans une chambre. Pour monter dans les chambres, remarquez, c’était à peu près le même endroit qu’aujourd’hui mais comme il y avait eu un incendie... en mil huit cent quarante ou tout le quartier avait brûlé, on avait dû rebâtir que cette partie-là [la narratrice indique l’endroit précis] (1). Par la suite, on a eu une deuxième partie mais qui n’était pas sur voûte... sur cave voûtée. Alors, pour monter à cette chambre ou se reposait la petite fille, on montait trois marches et l’échelle était toute droite. C’était pas un escalier comme vous le voyez là. Eh bien, la petite fille, le bébé de ma grand-mère qui s’appelait Louise, était malade. Elle avait je ne sais quoi. Mais vous savez dans le temps ... les convulsions ! Elle était très malade […]. Une nuit, des femmes se sont rassemblées autour du bébé pour le soigner. Je suppose que les voisines étaient venues pour aider à soigner cette petite. Je ne sais pas moi, on devait... Alors, il y avait aussi des coutumes pour soigner ! Et ces femmes, je ne sais pas ce qu’elles étaient en train de lui faire mais tout d’un coup… elles ont entendu comme quelqu’un qui descendait l’escalier avec des galoches ! Elles se sont regardées. Et à ce moment-là, la petite fille est morte. C’était quelqu’un, un revenant qui venait la chercher pour l’emmener au ciel. Voilà. Donc, cette petite fille était la sœur de mon père, la sœur aînée de mon père, de cette maison de Jean-Baptiste Petex […]. Eh bien oui ! C’était une histoire... Je suppose que c’était un revenant ! Quelqu’un qui venait chercher... Je ne pense pas qu’on lui ait donné un nom à ce « quelqu’un ». Mais enfin, c’était quelqu’un de la famille qui s’intéressait à cette petite-là et était venu la chercher. Elle est morte au moment où ils ont entendu un bruit de galoches, comme quelqu’un qui descendait. Toutes ces femmes qui étaient là autour du bébé ! Voyez, moi, je ne l’ai pas vu, mais ma grand-mère (2) me l’a tellement racontée cette histoire que... Et puis ça se racontait dans les écuries, le soir, autour de la lampe.

Question : C’est la seule histoire dont vous vous souvenez ?

- C’est la seule dont je me souvienne, parce qu’elle faisait partie de ma famille. Ma grand-mère le disait. Elle entendait encore le bruit des galoches qui venaient chercher sa petite fille.

Les Avanchers, mai 1995 (Mme Clémence Pelet, née en 1908)

Motif-type international : E402.1.2. Footsteps of invisible ghost heard. - Motif-type non classé : Une âme ou un membre de la famille revient chercher un malade. - Elément comparatif : C. Joisten, Villaroger (Haute-Tarentaise), 2009, p. 252 (« Le grand-père mort qui vient chercher son petit-fils »).

(1) Allusion à l’incendie du village de La Grange en 1834, événement inséré dans toute une oralité narrative (le curé barreur de feu ; le don des animaux…) - (2) La grand-mère de la narratrice : Françoise Pétex (1855-1939), originaire du Novalley à Saint-Jean-de-Belleville, cultivatrice, maîtresse d’école, sage-femme et herboriste.

Saint-Jean-de-Belleville (Tarentaise) : Le père qui réapparaît à sa petite fille : il est délivré du Purgatoire

Mais sinon, des choses vraies... Des choses vraies, c’était à Doucy (1). A Doucy ou il y avait donc une petite fille qui avait quatre ans. Son papa était mort […]. Un jour, la petite fille jouait dans la chambre (dans la pièce à côté). Puis elle arrive, elle dit :

- Maman, j’ai vu papa.

- Tu as vu papa ? Comment ça, tu as vu papa ?

Il était mort ! Alors, la petite fille dit :

- Oui, oui, j’ai vu papa !

- Qu’est-ce qu’il avait ?

- Il avait ça et ça, il était habillé comme ça.

Comme quand il était mort. Mais la gosse ne l’avait pas vu quand il est mort. Puis, la mère lui dit:

- Eh bien, si tu le revois, tu lui demanderas trois choses : Ou est-ce qu’il est ? Ou est-ce qu’il a mis un tel papier ? […].

A la mairie, il était conseiller ou maire. Et il avait un papier important... que la mairie lui réclamait. Et la mère ne savait pas où il était.

- Et puis : s’il a payé... un tel monsieur ?

Ils avaient emprunté de l’argent, et avaient eu un accident… le feu, je crois […]. Le père était mort en allant refaire sa cheminée. La cheminée était tombée, et l’avait tué. Il avait emprunté de l’argent et l’avait rendu. Mais la maman (2) […] ne savait pas si son mari l’avait rendu ou pas […] Un jour, la petite revient. Elle dit :

- J’ai revu papa, tu sais. Puis, je lui ai demandé ce que tu m’as dit ! Alors, le papier, tu le trouveras, à telle place, le papier de la mairie. Le reçu pour le monsieur est aussi à telle place. Et lui, il est en Purgatoire, il va bientôt ressortir parce que tu as dit beaucoup de prières et tu as fait dire beaucoup de messes !

Et ça... il paraît que c’est la vérité [...]. Ce n’est pas tellement, tellement vieux, mais c’est la vérité ! [...]. Il y a bien cent ans [...]. C’est elle (3) qui me l’a raconté et ma maman aussi […]. Et à ma tante, moi, je lui dis comme ça :

- Vous l’avez déjà entendu dire ?

Elle me dit :

- Oui, oui ! Non mais ça, c’est la vérité […]. C’est la pûûûre vérité... [rire].

Aigueblanche, juillet 2001 (Mme Marie Lathuile, née en 1932)

Motif-type international : E340. Return from dead to repay obligation.- E545. The dead speak.- E755.3. Souls in purgatory.- A rechercher : motif de l’enfant qui voit les phénomènes paranormaux.

(1) Doucy-Tarentaise - (2) Prononcé avec une pointe d’affection - (3) La tante de l’informatrice.

Les funérailles et ses rites

Montvernier (Maurienne) : L’enterrement d’un enfant : fleurs et drap blanc

« Oui, oui. Parce que moi, j'en ai enterré un, à un an. On a mis un drap blanc […]. Des fleurs, oui. Parce que c'est une coïncidence : mon petit, il est mort à un an, et j'étais à Paris, à la sépulture d'une belle-sœur. Quand je suis revenu, il était mort […]. Les femmes à côté, avaient été chercher… il y avait des marguerites, les fleurs blanches… […]. Puis les femmes avaient jeté… Tout le monde avait trouvé des fleurs blanches, jetées dans la tombe […] ».

La Chambre (Mme Léa Durieux, née en 1913).

Motif-type international : V60 Funeral rites* (déposer des fleurs blanches sur le cercueil - jet d’objet dans la tombe).

Avrieux (Maurienne) : L’enterrement d’un enfant : fleurs et drap blanc

Question : Et quand il y avait des enfants qui étaient morts, ils disaient que c’étaient des anges ?

« - Ah oui, ça oui, ça c’était… Oui ! Oui, on dit tout le temps que l’enfant, c’est un ange, tout petit […]. Jusqu’à… je ne sais pas quel âge… le cercueil était en blanc, vous voyez, garni de blanc, avec un… Et puis, surtout, si c’était un petit… tout petit, alors, c’était encore mieux : des fleurs. Parce que c’était la pureté de l’enfant, là. Déjà, jusqu’à sept ans, on dit qu’ils sont « raisonnables », mais maintenant, je ne sais pas [rire]. Moi, des fois, j’allais en vacances, j’allais à Avrieux chez mon oncle, ma tante, là-haut-dessus […]. J’étais déjà plus grande et il y a eu déjà, une (si c’est pas deux)… de sépulture d’enfants. Deux au moins, de sépultures d’enfants […]. Et c’étaient des jeunes qui portaient l’enfant [...]. Et je me rappelle que si c’était un bébé tout jeune, en général, c’était la marraine qui le portait [...]. Les jeunes […], à ces deux sépultures, je me trouvais là-haut, on m’avait dit d’être avec eux [...] ».

Modane, …

Motif-type international : V60 Funeral rites* (déposer un drap blanc sur le cercueil) - V230 Angels.

La Perrière (Tarentaise) : L’enterrement d’un enfant : fleurs et drap blanc

1. « […] Quand c’était un enfant... Moi, je me rappelle que... quand est décédée la sœur de P. B., et puis sa cousine […], à Champétel... Ils les ont toutes les deux perdues à ... je ne sais pas... douze, treize ans .... Alors, à ce moment-là, ils demandaient aux gens s’ils voulaient bien donner […] le voile qu’on a [au mariage] et la couronne. Et ils mettaient ça sur le cercueil. C’étaient les attributs des mariés. Moi, je me rappelle que j’en avais prêté pour... […] ».

La Perrière (Mme Mauricette Chedal-Petit, née en 1915)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (voile et couronne sur le cercueil)

2. « La marraine avait cueilli des gentianes. Les lianes, quand elles sont fleurs, c’est joli, ça ressemble un peu à de l’oranger […]. J’y vois toujours dedans ma tête : la marraine de cette petite (de trois mois) avait mis une nappe dessus et elle avait accroché ces bouquets-là. Moi, j’ai porté le cercueil, on était deux avec un petit brancard. Elle avait trois mois. Et après, ça a été ma sœur qui est morte, à vingt-deux mois […]. Il y avait une nappe pour recouvrir la bière et puis des petits bouquets par-ci, par-là ».

Salins-Les-Thermes, juillet 2000 (Mme Irêne Chedal-Anglay, 86 ans)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (drap blanc et fleurs sur le cercueil)

Villargerel (Tarentaise) - La pierre des morts ou pierre d’attente

« A la sortie du village de Navette, entre le Croset et de Villargerel, il y avait une croix dans le temps. Je ne sais pas si elle y est encore, la pierre. Alors, les gens de Navette arrivaient autrefois en traîneaux et une fois arrivés, ils faisaient la levée du corps à cet endroit […]. Dans le temps, il y avait une croix qui a disparu […]. La Viyamôrta était un vieux chemin : parce qu’il y avait deux chemins pour aller à Navette… C’étaient les anciens chemins, quoi ! Alors, le premier partait du Crozet, tout le long par la côte, en haut, et puis l’autre descendait sur ... Il y avait même une pierre au sommet du village, chez P.M., au tournant du verger de L. F. et une croix aussi, dans le temps, à cet endroit. Alors, les habitants y descendaient pour déposer les morts [déposer le cercueil] aussi, quand ils passaient. C’était la pierre de la Viyiamôrta […]. Le grand-père à X qui était maire, l’avait fait enlever. Ils ont refait une nouvelle croix, comme l’ancienne, que mon père a enlevée pour la planter devant la mairie ».

Villargerel, décembre 1996 (M. Charles-Amédée Digard, né en 1899)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (pierre des morts).

Nota : En ce qui concerne les hameaux éloignés, le prêtre pouvait se rendre auprès de la pierre et attendre le cercueil. Pour le chef-lieu, il allait devant la maison du défunt. A la fin du XIXe s, à Villargerel, pour une levée du corps d’un chef de famille, d’un homme ou d’une femme, le curé de la paroisse percevait six sols : « […] Il est de coutume de faire cette levée, savoir dans le village de l’église, au-devant de la maison du défunt, et pour ceux du village de Navette, au-devant de la croix de la Chaudanne, de même que pour ceux du village du Crosat, et c’est outre les autres » (Visite pastorale, A.Dc.T.).

Aussois (Maurienne) : L’aumône en sel

« Ils faisaient un aumône en sel. Mais après la sépulture. Parce qu’après la sépulture, ils donnaient une neuvaine. C’était neuf jours où il y avait la messe pour le défunt. Et au neuvième jour, alors fallait donner l’aumône en sel, c’était un grand bol de ... de sel par personne. Tous les gens venaient avec ... ils avaient un sac en toile. Alors s’ils étaient six ou s’ils étaient sept dans la famille, ils mettaient six ... sept bols de sel […]. Eh bien anciennement, le sel c’était une denrée qui était taxée vous savez. Et puis après, bon, eh bien, de notre époque ce n’était pas ... mais ça se faisait encore. Après non, moi je sais depuis les années cinquante, ça ne s’est plus fait. Mais on donnait la valeur du sel, on donnait en aumône au prêtre, on donnait plus du sel après les années cinquante. Ils donnaient une aumône au prêtre, la valeur du sel qui aurait fallu distribuer oui ». Selon l’informateur (et plusieurs informateurs de Bessans) : « C’était une action considérée comme une réparation d’un tort commis sur quelqu’un. Alors, au décès, ils donnaient une aumône en sel »

Modane, été 2000 (M. Louis Ratel, 73 ans)

Motif-type international : V60 Funeral rites* (aumône en sel - Neuvaine).

Saint-Jean de Belleville (Tarentaise) : Brûler la paillasse du défunt

« Ah moi, je l’ai vu faire : c’étaient les pailles du lit. On disait des gardes-pailles. Il n’y avait pas de matelas à cette époque, ça se comprend. Pour les proches du défunt, il ne faut pas y toucher et y laisser dans un coin ; mais ans leur pré appartenant. En allant à La Combe (village), quand elle voyait de la paille qui brûlait à La Côte, ma mère disait :

- Voilà, c’est la paille du lit d’un défunt.

Parce que ma mère connaissait tout le monde. On disait que l’âme du mort allait revenir s’y reposer »

Saint-Jean-de-Belleville, juin 1999 (Mme Eugénie Besson, dite « Nini », née vers 1924-27).

Motif-type international : V60 Funeral rites* (brûler la paillasse du défunt dans un champ).

(1) Commune de Saint-Laurent de La Côte (aujourd’hui, avec Saint-Martin-de-Belleville).

Le Bourget (Maurienne) : Une manifestation d’âmes en peine (la récitation d’un chapelet)

« J’avais deux vaches attachées dans la même chaîne. Eh bien, ce ne n’était pas de la sorcellerie (1). C’étaient des âmes qui avaient besoin de prières. Et ces deux vaches-là… Ils étaient déjà partis à Amodon (2). Depuis juin qu’on était en champ (3). Sans plus tarder, une vache a couru par derrière. Elle a toujours suivi le sentier. Elle est arrivée à Amodon. Et là, à Amodon, il y avait un homme qui arrosait. Alors, quand il a vu que les vaches… il leur a fait peur. Alors lui, il est parti d’un côté et une vache, elle est restée dehors. On entendait la… du dessus de l’écurie, la vache :

- Aaaarh !

Comme un étouffement, en train de faire du bruit. On est allé voir en bas. Il y avait deux vaches attachées. Les deux dans la même chaîne. Ma mère elle a dit :

- On ne peut rien faire, on ne peut pas tirer.

… parce que c’étaient des chaînes. Au lieu d’avoir des… des nœuds longs, ils étaient en biez, comme ça. On peut pas…Alors, elle dit :

- On va réciter un chapelet.

On est allé à la maison. On récitait un chapelet. On a entendu tomber des chaînes. On est revenu en bas et les deux chaînes, elles étaient… les vaches étaient attachées chacune par leur chaîne. Ça, c’est… c’était… ça, je peux le dire ! Et elle a prié et les vaches… Mais c’est pas de la sorcellerie ! Des âmes qui avaient besoin d’une prière. Et les deux vaches étaient d’une même personne, à une dame à qui on avait pris des vaches… parce qu’elles n’étaient pas toutes de nous, les vaches qu’on prenait en montagne (4). On les prenait à Amodon. C’était le 11 juin qu’on prenait les vaches pour… pour… pour aller les garder en montagne et les deux vaches étaient habituées ensemble puisqu’elles étaient à la même personne. Moi j’ai quatre-vingt-deux ans, et déjà, j’avais douze ans quand j’ai vu ça, pas plus ».

Modane, juillet 1999 (Mme Justine Bermond, née en 1910)

B845.2. Animals chained in couples. - Cf. E443.2.2.*1. Revenant comes back and asking from prayers.

(1) Généralement, les vaches retrouvées la tête attachée dans un même collier est un tour du sorcier - (2) Alpage, commune du Bourget (aujourd’hui commune de Villarodin-Bourget) - (3) Régionalisme : loc. adv., « quand on gardait les vaches ou autres animaux au pâturage » - (4) Régionalisme : l’alpage où l’on fabrique beurre et fromages ; « en montagne » : à l’alpage.

Villargondran, Maurienne - Intersignes : la voix qui annonce la mort du père à la vigne

Ah il (1) nous parlait tout le temps des revenants, et puis… il parlait aussi des transmissions de pensée… très très souvent, il parlait de la transmission de pensée. C’est possible ça, médicalement… on ne l’explique pas […]. On ne sait pas pourquoi, mais ça arrive… par exemple, le grand-père nous disait que… quand son père est mort… son père a pris mal aux jambes. Il est resté deux ans dans un lit. Mon grand-père était allé dans la campagne, travailler ses vignes. C’était un paysan. Puis, il avait beaucoup de vignes, il vendait du vin. et il a dit : « Quand c’est arrivé onze heures… ». D’habitude, ils allaient à la maison à onze heures et demie pour casser la croûte. Quand c’est arrivé onze heures… :

- Faut tout laisser, ton père va mourir.

Il a dit : « J’ai lâché le treillon au milieu de la treille, je suis rentré à la maison, je suis juste arrivé pour le prendre, mon père, dans mes bras. Il a fermé les yeux et c’était fini ».

Alors, est-ce que la transmission de pensée… c’était réel ? Est-ce que… il y a eu autre chose… Moi, je répète ce qu’il a dit, je ne sais rien. Mais ça peut s’expliquer. […]”.

Saint-Jean-de-Maurienne, octobre 1999 (Le narrateur, né en 1916, souhaite être désigné ainsi : « le dernier gamin de la Maison-Blanche » (2) ).

E402.1.1. Vocal sounds of ghost of human being.

(1) Un oncle du narrateur - (2) La Maison-Blanche est un ancien manoir sur la commune de Villargondran où habitait les grands-parents du narrateur.

Argentine (Maurienne) - Intersignes : la chouette, la mort vient en chercher une autre

« Et le grand-père… le grand-père qui revenait de La Combe (1) ? La chouette qui divaguait devant lui. Le grand-père, tu sais bien, qui a perdu la grand-mère Philippine, je peux dire, ça ?

L’enquêteur : Oui, oui, racontez !

- Mon grand-père, il avait des vaches à La Combe, tu sais où c’est ? Et à ce moment, il n’y avait ni tracteur, ni chariot, ni tombereau, ni rien. Alors, le foin, il le faisait à La Tremble, et puis, ils l’engrangeaient là-bas à La Combe. Justement, il allait donner à manger aux vaches à La Combe. Il allait traire là-bas, tout le soir. Et puis bien souvent, le soir, il revenait. C’était… c’était nuit, mais il avait une lanterne. Alors, quand il revenait, il y avait la chouette, elle criait en avant, en arrière, elle piaillait. Moi, à mon avis, c’était parce qu’il avait cette lanterne. Et puis, le lendemain ou le surlendemain, ma grand-mère Philippine […] (c’était la belle-mère de mon grand-père), alors, elle lui dit :

- Tu sais, Evariste, tu bois trop, hein, ça va te jouer un vilain tour ! »

… parce qu’il aimait bien boire le « canon » [rire].

- Ne vous en faites pas, mère-grand !...

On disait « mère-grand ».

- … Mère-grand, je vous appellerai en partant.

C’est ce qui a été fait. La grand-mère Philippine était malade. Justement, ils lui ont pas dit que son gendre était mort […]. Il est mort le douze. Le cortège a passé devant la maison de M., maintenant. Le cortège est passé vers la maison de la grand-mère Philippine, et c’est la maison de M., maintenant, tu sais, la grande maison. Et la grand-mère Philippine a rendu le dernier soupir quand mon grand-père a passé là-dessous sous sa fenêtre. Mon grand-père est mort le douze et la grand-mère Philippine, le quatorze […], ça c’est, moi, je dirais des coïncidences… enfin… Surtout qu’on lui a pas dit à la grand-mère que son gendre était mort, pour pas… comme elle était déjà fatiguée. « Je vous appellerai en passant »… Eh oui, lui, il l’a emmenée en passant. Alors, ça, ma mère, elle l’a toujours dit. Il y a des coïncidences étranges. Et lui, le grand-père est mort le douze et la grand-mère, le quatorze, quand le grand-père est passé. Eh ben, la chouette qui dansait devant lui, le soir, lui, il la voyait parce qu’il rentrait le soir. Il avait la lampe. La chouette devait être attirée par la lumière à mon avis. J’existais pas, ça a été raconté par ma maman. Oh, mon Dieu ! Elle y croyait comme… ».

Argentine, mars 2011 (Mme Marie-Thérèse Lyonnaz, dite « Myèt », née en 1919)

Motif-type international : B147 Animal of ill-omen. - B147. 1. 2. Beasts of ill-omen. - B147.2. 2. 4. Owl as bird of ill-omen. - D1812.5.1. Bad omen - E761. 7. 6. Life-token…. when owl comes it will to be announce death. - Le mort précédent vient chercher le suivant.

(1) « Hameau » (semi-alpage).

Rognaix (Tarentaise) - Intersignes : le chien contre le châtaigner

Ça m’avait arrivé (1) à moi. On allait avec des copines aux châtaignes. C’était l’automne. Bon, alors, je sais pas laquelle... elle a dit :

- Qu’est-ce que tu as ? Tu pleures ?

- Non. Eh non !

- L’autre, elle arrive, la même chose :

- Oh la la la ! Qu’est-ce qui arrive ?!

- Oh mais non !

C’est juste en haut du village de Rognaix, (2), à la Konba (3), à cinquante mètres du village, c’était pas loin où on a entendu les pleurs. Après, une, elle avait un gros chien noir avec une étoile blanche. On l’appelait Fidèle. On l’a regardé... Il était debout contre le châtaigner mais il ne le touchait pas. Et on avait l’impression qu’il y avait quelqu’un entre lui et le châtaigner parce qu’il faisait bouger la queue. Il faisait voir. Il était content. Après, du coup, on a quand même eu la frousse ! On était quand même jeunes : neuf, dix ans. C’était en 1924. On est parti les trois en même temps. On n’est pas retourné aux châtaignes. Nos parents voulaient qu’on y aille et on voulait pas y aller. Alors, ils nous questionnaient. Rien à faire, on n’y retournait pas ! Quelque temps après, la plus vieille de nous, elle a perdu une sœur âgée d’une vingtaine d’années et trois frères entre dix-huit et vingt-cinq ans. Tous, la même année. Ça faisait un vide dans la famille... C’est un signe. Quelque chose comme ça. Dans l’ancien temps, vous savez, ils disaient comme ça. On a hésité d’aller aux châtaignes. Après, plus grandes…

La narratrice dit encore posséder des biens et des châtaignés près de cette propriété et que l’arbre où l’on a vu le chien debout serait bien trop « vieux » pour exister encore aujourd’hui.

Salins-Les-Thermes, septembre 1998 (Mme Elise Léger, octogénaire)

B147. Animals furnish omens.- B521. Animal warns of fatal danger - E421.1. Invisible ghosts.- E402.1.1.2. Ghosts moans.

(1) Ça m’était arrivé à moi - (2) Chef-lie - (3) Language dialectale : « La Combe ».

Bonneval-sur Arc (Maurienne) : Un « essaim » d’oiseau comme présage de mort

La chouette : Oui, ça c’est vrai. Et puis, par exemple, s’il y avait un essaim d’oiseaux qui chantaient par là, et puis qui brassaient un peu, alors, ils disaient :

- Oooh, ben, ces oiseaux-là, ils chantent la mort de quelqu’un à côté de chez nous [...].

Oui, oui. C’étaient tout des oiseaux, mais c’est un peu comme je viens de dire… de l’imagination […]… Peut-être je ne sais pas mais enfin, bon.

Modane (M. Pierre Blanc, né vers 1930)

Motif-type international : B147 Animal of ill-omen. - B147. 1. 2. Beasts of ill-omen. - B147.2. 2. 4. Owl as bird of ill-omen. - D1812.5.1. Bad omen - E761. 7. 6. Life-token…. when owl comes it will to be announce death.

Doucy-Tarentaise - Un récit de peur : le convoi funèbre fantastique

Ah, c’est affreux […]. Ben, le gars, il va à Doucy. De nuit. Une nuit noire. Et puis qu’à l’époque, c’est sûr que les lampes électriques… ça existait pas, hein. C’était soit une lanterne « sourde », comme ils disaient, la lïntèrna chorda. Donc, c’était… tu avais que... le support, si tu veux, en tôle, vitrée tout le tour, et puis dedans, ils mettaient une chandelle. C’était ça, une lanterne « sourde ». Tu vois, ils appelaient ça, comme ça. Ça l’abritait [la chandelle] du vent. Elle ne s’éteignait pas. Mais c’était qu’une chandelle, c’était pas un éclairage… Et puis, c’était pas pour toutes les circonstances. Comme là, le gars qui allait à Doucy, de nuit… Je sais pas ce qu’il allait y faire, mais bon. Il se met en route et… et entre… Raclaz et le Villaret (1) - on appelle ça « la Tsarirèta ». En patois, « la Tsarirette », c’est une petite tsarir (2) […]. Et là, donc, au niveau de « la Tsarirette », l’ancienne petite rue qui descendait sur le…le chemin principal qui allait à Doucy, il rencontre un cor… Il entend un bruit de corbillard, de… enfin, de charrette… Enfin, il sait pas trop ce que c’est au départ. Il accélère un petit peu le pas. Et !... [silence] Il se trouve à l’arrière d’un cortège [silence]. Et petit à petit, il y avait quand même un peu de lune. Il distingue quand même un peu des gens qu’il reconnaît dans le cortège. Mais il s’aperçoit au bout d’un moment :

- Tiens, mais… quelqu’un qui est mort.

Deuxième personne : pareil.

Il dit… Et en fait, au bout d’un moment, avec stupeur, il s’aperçoit que c’est un cortège où il y avait que des morts. Des gens qu’il a connus, mais qui sont morts, qui sont plus là, quoi. Il… il… ose pas… il est pétrifié… Il sait plus quoi faire. Il accélère un peu le pas et finalement, il traverse tout le cortège. Il double le cortège. Il arrive au niveau du corbillard. Le gars, qui mène le corbillard, bon… (y’a un mulet devant, à l’époque, ils avaient pas autre chose, hein… dans les villages, c’est surtout les mulets, en montagne, c’est très utile)… Et donc, il dépasse le cortège… Et celui qui conduit le corbillard, c’est un gars qui a disparu y’a longtemps aussi. Lui, il est ahuri, tu sais. Il accélère le pas. Et au moment où il va dépasser le cortège, le gars qui est assis sur le corbillard, il lui dit :

- Mon garson, tèr vir pa.

Il lui dit « Te retournes pas », en patois. Et malgré tout, lui, il est tellement tenté… il tient le coup pendant une quinzaine de mètres, vingt mètres, trente mètres, puis en peut plus, quoi. Finalement, il se retourne. Et il voit plus rien [le cortège a disparu]. Et il reste bloqué… son cou reste bloqué, comme ça [mime du narrateur]. Donc, dans le village, ils disaient :

- Oh ben, c’est… parce qu’il lui est arrivé ça. C’est depuis qu’il a le cou vissé, quoi.

Ça, c’est mon père (2) qui me racontait ça. Mais alors, tu vois, comme on peut faire des erreurs : quand je raconte ça, moi, je vois la route actuelle. Et en fait, quand ils racontaient ça, eux, c’était l’ancienne route qui part du Villaret, qui va à Doucy. Elle est carrément « de niveau » : ça veut dire que les gens de Raclaz, ils sont obligé de passer par la fameuse Tsarirèta, cette petite ruelle qui devait rejoindre le… la vya principale, quoi : c’est-à-dire, celle qui part du Villaret, qui arrive à Doucy, aujourd’hui la maison de Cl. D., l’ancienne mairie […]. Donc, des fois, les histoires qui nous ont été racontées, elles peuvent être faussées dans le… dans le lieu. Parce que nous, on a un lieu actuel, mais le lieu de l’époque, c’est autrement parce que… cette route actuelle, elle existait pas… celle qui monte à Raclaz. D’ailleurs, vers la Tsarirètte, y’avait un oratoire […]. Moi, je me souviens de la masure. Pour moi, c’est un murger […] ».

Bellecombe-Tarentaise, com. d’Aigueblanche (M. Jean-Michel Bouvier, né en 1946)

Motif-type international : C331. Tabu : looking back - Cf. E491. Procession of the dead - Cf. F511.0.6. Beheaded man’s headreplaced crooked - Le(s) mort(s) reconnu(s) dans la procession.

Eléments comparatifs : version recueillie à Doucy-T. par C. Joisten, (mars 1964 : 2009, p. 329 (C’est une personne de la procession qui s’adresse au vivant - le chemin où le fait se déroule est à l’endroit de la route actuelle dite « Greppon »).

(1) Le père du narrateur est né en 1907 - (2) Charrière, voie carrossable. « La tsarir, si on traduisait, ça serait une… une rue, une ruelle dans un village, un peu… La Tsarirette, c’est un diminutif : c’est vraiment la toute petite ruelle, la tsarirètta. C’est dans un village, c’est plus urbain. Que dans la nature, tu disais, par exemple quelque chose d’important : la vya. Par exemple, à Raclaz, je sais que la vya qui monte à Combe-Louvière, y’a un endroit, y’a un carrefour : on appelle « Les Quatre Vies » : la vi, dérivé un peu de vya. Et en tout petit, le sentier : le vyon. « Le Vyon du Tsè »… le vyon, le vyon du chat qui descend à Bellecombe, à Saint-Oyen. Il passe par Saint-Oyen ».

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Naître en Savoie

Dans le cadre de sa collecte personnelle d'ethnographie, qui a donné lieu à la publication de l'ouvrage Naître et mourir en Savoie, Stephane Henriquet nous propose quelques récits complémentaires qu'il a été impossible d'insérer directement dans l'ouvrage mais néanmoins très intéressants.

Le baptême et ses rites : une entrée sociale et chrétienne

Villargerel (Tarentaise) : L’air du carillon, la différenciation du sexe du baptisé, le port de l’enfant, les dragées

« Le carillonnage des cloches pour un baptême... Si c’était un garçon... je ne me rappelle plus, mais il y avait une différence de sonnerie entre un garçon et une fille. On commençait à carillonner les trois cloches ou alors avec la grosse cloche toute seule. Une fois qu’elle était lancée, elle s’accordait avec les deux autres. Mais je ne me rappelle pas de la différence. Il y avait une différence dans le carillonnage. L’air, c’était « le Bon Roi Dagobert ». C‘est moi qui le carillonnait, c’était de mon répertoire. Les cloches répondaient bien au son, quoi... à l’air de la chanson […]. Si ! Il y avait une couleur [pour différencier un garçon d’une fille]. Je ne peux pas vous dire laquelle c’est […]. La marraine portait l’enfant mais pas la sage-femme […]. Les dragées, en principe, le parrain les achetait et on les jetait si le terrain était assez sec. Alors après, il y avait une nuée de gosses qui se précipitaient dessus »

Villargerel, décembre 1996 (M. Charles-Amédée Digard, né en 1899, décembre 1996).

Bessans (Maurienne) : La rapidité de faire baptiser, la différence de sexe par le carillon, le couffin ou le berceau, le « krouvertou »…

« […]. Moi, j’ai été baptisée trois jours après [la naissance]. Ma mère, elle a dit :

- Elle va peut-être mourir, va la baptiser.

Après un mois, on ne sonnait plus les cloches. C’était au mois de décembre, il faisait pas chaud, je me rappelle pas [rire]... s’il faisait chaud. Ma mère racontait toujours qu’elle avait dit :

- Oh, elle va mourir, va chercher le parrain, la marraine pour la faire baptiser.

Dans les hameaux, comme l’Avérole, c’était plus dur. Il mettait cinq ou six jours, je ne sais pas. Pour les garçons, c’était le carillonnage de Saint-Jean-Baptiste (patron de la paroisse) et le carillonnage de la Sainte Vierge pour les filles […]. C’était le parrain, oui, qui portait le bébé. Il était habillé ... il avait une espèce de ... de drap. Même pas de drap .... c’était du beau tissu argenté, comme ... vous savez, comme presque dans les églises .... Alors, c’était un beau tissu et il [le parrain] le mettait devant, attaché là-derrière [le cou]. Et il portait le gosse dans le couffin parce que... il était tout petit, voilà. Alors c’était pour le préserver, le couvrir. On appelait la couverture du parrain : le krouvèrtou ... le krouvertou du batèm […]. Quand on habitait un hameau, il descendait le nouveau-né dans un berceau. On jetait des dragées aux enfants à la sortie de l’église, moins l’hiver »

Modane, année 2000 (Mme Marine Tracqui, nonagénaire)

Aussois (Maurienne) : La « petite marraine »

« Fallait déjà une jeune fille qui porte l’enfant, vous savez. Oui, c’était une jeune fille, enfin, qui ait tout de même de la force dans les bras pour porter. Une jeune fille d’une quinzaine d’années mais un peu dans la parenté, vous savez […]. Alors, bien-sûr, l’enfant, il était tout langé de blanc et une jolie couverture, tout bien, pour le porter jusqu’à l’église […] ».

Q. : Alors, c’était pas la marraine qui portait l’enfant ?

- Ah non non, le parrain et la marraine suivaient derrière et puis les parents encore après, oui […].

Q. : Et la jeune fille, elle avait un nom spécial en patois ?

- Pas spécialement ... Ils l’appelaient la petite marraine, parce que c’était pas la vraie marraine, c’était la petite marraine ».

Modane, avril 2000 (M. Louis Ratel, septuagénaire, avril 2000)

Les anges, La mort sans baptême

Saint-Jean-de-Belleville (Tarentaise) : La vision d’un « soleil » sur la charrette

Quelqu’un de Saint-Jean (1) avait une petite fille malade [...]. Il l’avait descendue à Moûtiers (2) [...]. Et elle est morte à l’hôpital. Donc, il l’a remontée. Et en remontant, quand il passait vers Notre-Dame-des-Grâces (3), il se la tenait. Il avait la charrette, puis se la tenait. Et les gens ont vu arriver quelqu’un... avec une charrette. Ils ont dit :

- Mais qu’est-ce que tu avais dans les bras quand tu revenais ? Il y avait quelque chose sur ta charrette. C’était un « soleil » ? [...]. C’était tout illuminé ! C’était un « soleil » que tu avais !

- Ben oui ! Sûrement un « soleil » ! C’était ma petite fille qui était morte, que j’avais ! [...].

C’était, l’air de dire : elle est morte mais comme c’est un bébé, elle est au Ciel, donc c’est un « soleil » [...]. Mais souvent, ils racontaient des histoires comme ça.

9 Aigueblanche, juillet 2001 (Mme Marie Lathuile,70 ans environ)

Motif-type international : V230 Angels.

(1) Saint-Jean-de-Belleville - (2) Chef-lieu de canton.

Montaimont (Maurienne) : Les pleurs des non-baptisés près de la chapelle de Beaurevers

« Il y avait des revenants et puis il y avait des phénomènes qui se passaient. Il y en a qui donnaient une messe. Ça s’arrêtait […]… parce que, en bas… vous avez vu la chapelle de Beaurevers ? Vous connaissez ? Moi j’ai entendu des histoires… que des gens…Parce qu’ils montaient tous à pieds, il y avait pas de voitures et tout !... Alors, quand ils passaient là-bas, ils entendaient pleurer, pleurer. Il paraît qu’ils enterraient les petits qui n’avaient pas été baptisés là-bas. Et puis, il y en avait un qui a dit après :

- Oh ben, attendez.

Il a donné une messe et ça s’était arrêté. C’était pas exactement ça, c’était plus meublé que ça ! On se rappelle pas […] ».

Montaimont, août 2008 (M. Pierre Court, septuagénaire, village de Taramur)

Motif-type international : E290. Malevolent return from the dead* (provoquer des éboulements).- E402.1.1.2. Ghosts moans.- E402.1.1.3. Ghost cries and screams.- E.443.2.1. (Ghost laid by saying masses).- RevenantV60 Funeral rites* (enterrer les non-baptisés dans un lieu particulier).- V81.Baptism.

Nota.- Dans la commune de Montaimont, il existe une chapelle où l’on allait autrefois en pèlerinage. Les récits qui s’y rapportent visent la thématique des âmes en peine que l’on entend travailler à l’aval de la chapelle dans des ravins friables. Ainsi, explique-t-on la présence des éboulements et bruits dans les ravins du Merderel. C. Joisten a relevé un souvenir d’éboulements produits par des revenants malfaisants en rapport avec les crues du Merderel, affluent du Bugeon. Un récit de sa collecte met en scène des revenants qui, de leur vivant, avaient tenté d’assassiner le curé de Montaimont. L’éboulement pourrait être celui de 1812 qui a eu lieu à Beaurevers et emporta plusieurs hectares cultivés, ce qui a altéré le flux du Merderel.- cf. C. Joisten, 2009, pp. 112-113.

Les premiers jours de la vie

Albiez-Montrond (Maurienne) : Le bébé dans l’habitation-étable

« On vivait en commun avec les bêtes à ce moment-là. On était séparé par une cloison en planche. Les lits des plus grands enfants se trouvaient suspendus au-dessus des moutons avec une échelle pour monter; Parfois, une couverture tombait chez les moutons et on la reprenait ! Au pied du lit des parents, une large planche servait pour déposer le berceau. Il ne fallait pas que l’enfant ne voit le jour. Alors, on cachait la fenêtre avec une couverture. On voilait le berceau d’un tablier noir ou rideau, posé sur deux arceaux, et devait cacher complétement l’enfant. L’enfant était même saucissonné depuis les pieds jusqu’à la tête »

Saint-Jean-de-Maurienne, hiver 2000 (Mme Thérèse Martin, septuagénaire)

Saint-Sorlin d’Arves (Maurienne) : L’emmaillotement et le berceau du bébé

Mme Césarie Balmain, née en 1905 l’a fait pour ses enfants :

« Mais oui ! Et les miens, surtout ! Ah, bien dites ! Ah, bien bon sang ! Et si je vous l’avais fait voir, ça vous aurait bien amusé ! On avait un rouleau de toile qui leur faisait une huitaine de tours […]. C’est pas une curiosité ! […]. On avait un rouleau de toile et on mettait l’enfant... Si j’avais un modèle, une petite poupée, je vous ferai bien voir. Parce que j’ai emmailloté les miens. Je m’en souviens encore ! Mais ce n’était pas difficile, vous savez ! Il n’y avait pas besoin d’un moteur.

Q. : Comment on disait « emmailloter » en patois ?

- Ah bien, en patois, c’est un nom que vous n’aimeriez pas. On disait en français... On dit « emmailloter ». Et en patois - vous n’allez pas le retenir parce que vous... - on disait mayola […]. Oui, oui. On faisait un rouleau avec la bande […]. C’est pas une curiosité ! Ça amuse, ça fait rire. Ceux qui viennent de la ville, ils diraient « Mais ces pauvres gens, mais d’où c’est qu’ils sortent ! ». On faisait plus pitié qu’en ville […]. Oui. oui. Le bébé avait son petit bonnet blanc qui était tenu sous le menton. Et ils ont vécu comme ça... Et ça a fait des robustes ! Il y en avait des moins beaux, mais il y en avait des beaux aussi qui ne devaient rien à ceux de la ville ! […]. Le bri, le berceau ... Lou pyè, les langes. Mais mon Dieu ! Mais vous n’y avez jamais vu ? […]. Un berceau, mais vous avez vu un berceau ?! [...]. Eh bien, on mettait un peu de paille. On mettait de la paille d’orge parce qu’elle était plus douce. Moi, je peux vous le dire, on me l’a fait à moi […]. C’était pis (1) déjà bien tout perfectionné. Mais les miens, ils ont encore couché dans un bri, avec de la paille d’orge dans un sac. On faisait un sac en toile, un sac en toile du pays. On le bourrait de paille d’orge, la palle d’orge était beaucoup plus douce, vous savez, l’orge ? Eh bien, on le bourrait de paille et puis après, il y avait une grosse toile dessus. Et puis encore, le drap du berceau ! Eh bien, tu dormais bien. Seulement, il fallait les attacher. On mettait une couverture et les berceaux avaient des trous des deux côtés. Eh ! Mais vous n’y avez jamais vu ça ?

Q. : Comment on disait, en patois, « emmailloter » ?

- Mayola, voilà. Ecoutez, je le ferais encore maintenant: On faisait le rouleau, vous savez, la bande. Cette bande raide ... Nous, on l’appelait la mayola. C’est une bande de toile. On la roulait ... ça s’étendait ... ça, je vous le ferais encore voir, parce que j’°y ai fait aux miens. Je sais le faire !

Saint-Jean-de-Maurienne, année 2000 (Mme Césarie Balmain, née en 1905).

(1) Fr. rég. : particule post-verbale, variante : puis - Ici, particule est d’insistance et se charge de renforcer l’affirmation (véritablement, vraiment)

Celliers (Tarentaise) : Les catégories d’âges signalées par les habits

« Dès la naissance, il avait le petit bonnet, le gamin. D’ailleurs, quand on était gamins… Bon, il y avait le bonnet, puis après, bon, jusqu’à marcher… un petit peu qu’on grandissait… ils nous… on avait « la robe ». On portait la robe. Obligé ! Parce que les parents n’avaient pas le temps de s’occuper de nous, tout petit qu’on courait déjà dans le village ; par-là travers. Je ne sais pas moi, à un an. Moi, j’ai marché à un an, enfin, admettons à un mois… le gamin il fallait qu’il fasse ses besoins. Alors, on avait juste à se baisser et on faisait ses besoins. Alors, on avait « la robe » jusqu’à je sais pas quel âge (je peux pas dire)… jusqu’à… Ah oui, on avait la robe jusqu’à ce qu’on « soit propre », voilà ! Et une fois qu’on « était propre », qu’on était capable de s’essuyer, eh bien, qu’on « était propre », ils nous mettaient le pantalon. Alors là, on était heureux ce jour-là [rire] […] ».

Remplacer les galoches par des souliers est une marque évidente de passage d’un âge à un autre : « Les galoches : oh, ça vous tenait le pied ! C’était pas lourd, c’était… c’était pas dur. Quand j’ai eu mes premiers souliers, j’étais pas content. Mon père, il dit :

- Tiens !...

La première fois que je suis allé à Moûtiers, il allait à la foire, il dit :

- Tu descends avec moi. Je vais aller te commander des souliers.

Parce qu’ils les faisaient sur mesure à ce moment-là. Et dans la grande-rue, je me rappelle toujours… On se faisait faire les souliers. Bon. Quelques temps, on est allé les chercher et j’ai mis les souliers, mais j’étais pas content. Je les ai pas mis souvent. Ils sont restés tout neuf [rire]. Les galoches, c’est léger, c’est pas lourd, on est bien. On est serré, le pied là-dedans. C’est beaucoup mieux que le soulier. Ce qu’il y avait, les galoches : ça faisait du bruit. C’est clouté. Et alors, sur les planchers là-haut… c’étaient des planchers. Il y avait pas de moquettes [rire]. Alors, ça faisait du bruit, c’est drôle ».

Albertville, juin 2007 (M. Marius Léger, né en 1913).

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Convention de présentation de textes oraux en Savoie

(UE LLOC54, Patrimoine régional immatériel et 562, Mise en valeur et transmission du patrimoine matériel et immatériel,  LLOC 57, 64 et 65, Université Nice Sophia Antipolis)

LA FORME « NATURELLE » DU RECIT ORAL

Au lieu de vouloir étudier une « réalité linguistique », de nombreux ouvrages régionaux étiquetés « contes et légendes » présentent une mode littéraire désireuse de rendre une histoire plus sympathique ou plus poétique : dès lors, ils modifient des éléments narratifs jugés inesthétiques, absurdes, incompréhensibles, ou pire encore, peu vendables. En son temps et à plusieurs reprises, Arnold Van Gennep soulève, véritable problématique pour tout ethnologue soucieux de pouvoir observer une société sous ses traits culturels et linguistiques :
« Il faut noter exactement les paroles du narrateur et ne pas remanier son récit sous prétexte de style ; il faut surtout conserver les mots patois et les tournures dialectales ; il faut aussi tâcher d’obtenir le même récit d’autres conteurs, pour discerner, s’il y a lieu, les modifications individuelles et les influences littéraires ou scolaires. Il faut enfin indiquer avec soin le sexe, l’âge, la condition sociale du conteur […] » .

« […] Je ne prétends pas que notre manière scientifique de présenter les motifs de contes et de légendes soit parfaite ; du moins elle a pour but de ne pas laisser l’homme instruit intervenir dans les modes d’expression des conteurs eux-mêmes qui, par définition, sont ruraux. Or, rural ne signifie pas grossier, ni inférieur, mais dans le cas étudié, direct et naturel. Faire d’une histoire contée en bon patois savoyard ou en français local, un récit à la manière de Nodier, de Mérimée ou de tel autre écrivain romantique que l’on préfère, c’est être malhonnête vis-à-vis du peuple, qui a autant de droits de s’exprimer, selon les goûts personnels et son sens de l’harmonie verbale que tel petit bourgeois plus ou moins bachelier, qui s’efforce d’imiter les « bons auteurs » […] » .
Cette volonté de respecter la forme naturelle des récits ne veut pas mettre en exergue une pseudo pureté ou pseudo authenticité perdue, pas plus servir une quête passéiste et nostalgique… mais elle désire soutenir une cause scientifique : si l’on veut décrire les mentalités, étudier le langage de la société populaire, la forme et le fond du récit, il est obligatoire d’avoir le support brut d’après lequel le document a été transmis. A propos d’une collecte de P. Nauton, directeur de l’Atlas linguistique et ethnographique du Massif central en 1965, Geneviève Massignon rappelle que les contes populaires sont précieux pour étudier la grammaire et la stylistique : le dialecte étant le « véhicule habituel de ces récits » .
Or, la plupart des récits recueillis au XIXe s ne présentent pas le ton original d’une société car les auteurs ont retravaillé les textes sans chercher à en comprendre l’histoire et en accumulant des théories souvent vaines (cf. R. Schenda, à propos du récit légendaire) . Au XXe s, on trouve encore des auteurs très peu soucieux de la source originelle d’un récit. D’autres textes, malgré une forme un peu littéraire, présentent un contenu dans lequel on perçoit la veine populaire. Le caractère « vulgaire » attribué à l’oralité narrative populaire est un préjugé qui a « la vie dure ». Aujourd’hui encore, des personnes trop habituées à l’écriture littéraire qualifient l’ethnotexte de « petit nègre » alors qu’il s’agit tout simplement de l’expression réelle de la société ! Une fois le texte oral « modifié », on « n’entend plus » l’auteur du récit oral : une voix s’est éteinte. Si la narration est difficile à la compréhension, on doit trouver les moyens capables de faire comprendre le récit (notes et indications entre crochets), de ne pas froisser le narrateur (marquer les initiales de son patronyme, utiliser l’anonymat).

PRESENTATION DU DOCUMENT ORAL, FRANÇAIS ET DIALECTAL, REMARQUES LINGUISTIQUES

Codes et sigles
Le mode italique indique les formes dialectales ou régionales d’un mot ou d’une expression, voire un terme pris dans un sens particulier. La césure […] indique une obtention de phrases interrompant la continuité du discours. Les crochets [ ] servent à placer les interventions de l’enquêteur dans le texte oral ou préciser des gestes en lien direct avec le discours narratif : [rire] / [sourire] / [mime]. Ce qui est placé entre parenthèses ( ) est toujours un propos du locuteur (narrateur). L’abréviation Q. désigne une question généralement de l’enquêteur. S’il s’agit d’une question posée par une personne autre que lui, l’identité de celle-ci est indiquée. La plupart du temps, les notes renvoient le lecteur à des définitions, des explications de syntaxes ou de vocabulaire propres à la langue régionale ou populaire, voire des informations topographiques.
L’oral ne possède pas la fixité qui caractérise l’écrit. Les récits oraux, ayant la capacité d’évoluer, laissent apparaître différentes versions d’une même histoire, d’où la numérotation de chaque version. Le sigle > est suivi du nom de la commune pour laquelle le récit est valable (ce n’est pas nécessairement le lieu de rencontre avec le narrateur qui a pu être interrogé hors de son village d’origine).
Le tableau de références
N° du doc. Informateurs, date,
lieu de l’enquête Sources de l’enquête Localité pour laquelle le doc.
est valable Secteur régional ou anciennes provinces Nbre
de doc.

Les références sont regroupées dans un tableau qui indique pour chaque récit, le nom et prénom, l’âge, l’activité de l’informateur, le lieu et la source de l’enquête. Le tableau se présentera sous la forme suivante :
Remarques linguistiques
Indépendamment des langages dialectaux, deux énoncés français coexistent : le français écrit (littéraire) et le français parlé (populaire). Ce français parlé, celui du quotidien, naturel, libéré de maintes conventions de l’écrit, est imprégné de syntaxes particulières, d’argot et de régionalismes. Il connaît des variations par régions. On peut admettre des français parlés car il n'y a pas de langue orale homogène ou standardisée. Le français écrit ne possède pas de variations et sa structure ne se confond donc pas avec le français oral. Sous sa forme phonique, celui-ci présente presque une syntaxe et une grammaire différente.
Quant au français populaire et français régional : les formes du premier sont connues partout ; celles du deuxième, dans des zones géographiques déterminées. Le français régional est un français qui conserve des traits locaux. Ces variantes sont d’ordre lexical, sémantique, grammatical et phonétique. Le français régional concerné dans l’ouvrage est celui de la Savoie (Haute-Savoie, incluse), un français qui existait déjà au XVIe s. Ce français régional s’est maintenu dans le quotidien en laissant des termes dialectaux s’introduire dans le français général (diots, frédier…) et ayant, certes des différences de prononciations (et de sens), tenus comme « normaux » alors que le français général les considère familiers. « Le français régional a ses propres registres de langue (familier, argotique, etc.) et crée ses figures de style par les mêmes procédés que le français général. Et comme pour toutes autres langues, on y trouve des emprunts aux régions voisines […] » . On ne confondra pas non plus français régional, français familier et argot. Ces langages sont parfois visibles sous les mêmes formes dans toute région. L’argot est un langage populaire particulier dont il est difficile de déterminer les frontières avec le français populaire général. Le français oral présente trois types d'énoncé : déclaratif, injonctif, interrogatif. Les formes interrogatives sont nombreuses.
Le mode de transcription phonétique des langages dialectaux
Les « patois » savoyards appartiennent au franco-provençal, dialecte revenant au champ linguistique gallo-roman . Ces langages sont différents d’une commune à une autre. Si le vocabulaire ne diffère pas, c’est tout au moins l’accent. Le patois est une langue qui n’était pas de tradition écrite, ce qui, en pays de Savoie, a incité les sauveteurs de ce patrimoine immatériel à établir une graphie dite « de Conflans » . Cette graphie facilite considérablement l’ethnographe quand il retranscrit des termes dont la prononciation reste particulière. Même si certains ne la trouvent pas parfaite, la graphie de Conflans permet de réécrire un langage dialectal. Le soulignement d’une lettre, comme a ou e marque l'accent tonique. Les eu : eû pour le eu fermé (veut) et eù pour le eu ouvert (peur) Le o : o ouvert du français « sol » ou « bonne » - ô : o fermé du français « côte ». Le son et ou ai est indiqué par è. Le son entre le a et le o sera indiqué par ä. Le son i : signalé par i, le y n'étant pas le y français qui indique le son i, mais uniquement le son ye de choyer. Le son nye de gagner n'est pas indiqué par le gn français mais par ny : nyèlé (et pas gnèlé). Le son in ou an/en bénéficie d’un trait lorsque an ou in est suivi d'un son n : tan-na (sinon tanna serait lu tana). Le son ke existe par la lettre k (la lettre qu est remplacée par la lettre k). Le son s est signalé par le s français et par ss devant une voyelle. Dans l'ensemble, il n'y a pas de double consonne dans les mots. Le h n'existe pas et ne sert qu'à indiquer une expiration/aspiration (cf. borh, ham…). L'apostrophe n'existe pas : (le et non l'). Le e final d’un mot, souligné ou non, se prononce.

BIBLIOGRAPHIE

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Stephane HENRIQUET

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