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CONFERENCES
« Le tourisme en Haute-Savoie d’après les guides de voyage »
18:00
Annecy
Mercredi 4 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le tourisme en Haute-Savoie
Date : 2026-02-04
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CONFERENCES
« Les Savoyards descendent-ils vraiment des Sarrasins ? »
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La Motte-Servolex
Mardi 10 février, 19 heures Salle Saint Jean / 252 avenue Saint-Exupéry - La Motte Servolex « Les Savoyards
CONFERENCES
« Transformer le bourg d’Aix à l’époque impériale (1810-1813) Un projet ambitieux, abandonné et oublié »
20:15
Aix les Bains
Mardi 10 février, 20 heures 15 Cinéma Victoria - 36, avenue Victoria/ Aix les Bains « Transformer le bourg d’Aix
Date : 2026-02-10
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CONFERENCE SSHA
Histoires d’archives en Savoie
15:00
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Histoires d’archives en Savoie.par Sylvie Claus, chef de service des Archives départementales de la Savoie.
CONFERENCES
« Le général comte de Boigne ( 1751 – 1830) : un personnage complexe »
15:00
Saint Jean de Maurienne
Mercredi 11 février, 15 heuresSalle de Pré Coppet/ Saint Jean de Maurienne « Le général comte de Boigne ( 1751 –
Date : 2026-02-11
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CONFERENCES
«Vallée de Thônes et Aravis en cartes postales anciennes »
18:00
Thones
Vendredi 13 février, 18 heuresSalle des 2 Lachat - 1 rue Blanche / Thônes «Vallée de Thônes et Aravis en cartes
CONFERENCES
« En arrière-plan du décor baroque des églises tarines… des vaches et de la grevire [du gruyère] ! »
18:30
Aime
Vendredi 13 février, 18 heures 30Salle de spectacle et de cinéma – 439, avenue de la gare / Aime « En
Date : 2026-02-13
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CONFERENCES
« Trésors oubliés du Haut-Chablais des vallées d’Aulps et du Brevon »
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Thonon les Bains
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CONFERENCES
« La postérité de Jules Daisay, peintre, conservateur et élu : une vie au service des arts »
17:00
Chambéry
Samedi 14 février, 17 heuresAmphithéâtre Decottignies de l’université de Savoie-Mont- Blanc 27, rue Marcoz
CONFERENCES
« Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée scandaleuse »
18:00
Chamonix
Samedi 14 février, 18 heures Le Majestic / Chamonix « Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée
Date : 2026-02-14
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CONFERENCES
« Des femmes de pouvoir aux XVIe et XVIIe siècles : Charlotte d’Orléans et Anne de Lorraine »
18:00
Annecy
Lundi 16 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Des femmes de pouvoir aux XVIe
Date : 2026-02-16
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« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
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Annecy
Mardi 17 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le Lyon-Turin, les enjeux pour
Date : 2026-02-17
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« Une maison de maître des environs de Chambéry au début du XVIIIe siècle : à propos de la découverte d’un décor mural à Saint-Cassin » - « Septembre 1862 : une grève sur le chantier du tunnel du Fréjus. Conséquences sociales et diplomatiques »
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Chambéry
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« Impressions de voyages - Artistes, écrivains et autres voyageurs en Savoie, au XIXe siècle. »
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Francin
Vendredi 20 février, 20 heuresSalle de la Mairie / Francin (Porte de Savoie) y « Impressions de voyages - Artistes,
Date : 2026-02-20
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CONFERENCE SSHA
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
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Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg.par Christian Regat, journaliste,
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« Les projets pour le château des ducs de Savoie : études, valorisation, médiation et événementiel»
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Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
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Les « Petites Savoyardes » ont décroché "la lune". Histoire d'une industrie alimentaire.

par Bernadette Loschi

Article paru en décembre 1993 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA

Le Trivial-Poursuit est un jeu à la mode de nos jours. La question suivante pourrait en faire partie : « Bozon-Verduraz», qu'évoque ce nom pour vous ? : un nom d'aviateur... un nom de superbe voiture dans un San-Antonio... ? Eh oui, mais avant tout il s'agit de pâtes alimentaires, les fameuses « petites Savoyardes », les pâtes « La Lune ». Elles ont nourri vos parents, grands-parents et peut-être même vous !

« Pour chacun, pour chacune, biscuits Brun, pâtes La Lune ».

Née à la fin du XIXe siècle en Maurienne, la manufacture de la famille Bozon-Verduraz connut un succès fulgurant pour devenir, dès les années 1920, une des principales entreprises françaises avec ses cinq usines : à Saint-Etienne-de-Cuines (lieu de fondation), Vesoul, Montescourt, Maisons-Alfort et Bordeaux. Sans conteste, elle est en Savoie un modèle, par sa création, une des rares sociétés mauriennaises ayant son fondateur et patron « sur place », par son développement et peut-être plus particulièrement par son action paternaliste.

Un modèle de création

Dans les années 1860, la famille Bozon-Verduraz est, aux Villards, un des plus riches propriétaires fonciers avec ses vastes pâturages - plus de 75 hectares dans la combe d'Olle. Habile, elle vend non seulement sur les marchés de Grenoble les produits de son élevage et de sa basse-cour, mais aussi ceux de ses voisins, réalisant ainsi de substantiels bénéfices. Jean-Pierre, le fils aîné, quitte en 1866-1867 son village, le Bessay - hameau de Saint-Alban des Villards- pour s'installer en plaine, à Saint-Etienne-de Cuines, avec sa femme et ses enfants, laissant les terres à ses frères et sœurs, en contrepartie de fonds nécessaires pour bâtir et ouvrir une auberge au lieu-dit « Sous Roche ». Saint-Etienne-de-Cuines est alors un village pauvre, languissant, sans terres riches, sans alpage, avec une plaine perpétuellement menacée par les inondations du Glandon qui la traverse. Mais depuis les travaux (amélioration des routes, construction de ponts, endiguement) réalisés après l'Annexion, la commune s’éveille, désormais reliée aux principaux axes de communication de la vallée et en particulier à la voie ferrée. Saint-Etienne-de-Cuines devient un véritable carrefour, un lieu d’étape en direction des Villards, de Saint-Rémy, de La Chambre et de Sainte-Marie. A l'automne, au printemps, quand les Villarins partent ou reviennent de leur émigration saisonnière, lors des foires de Saint- Colomban, La Chambre ou Montaimont, les auberges du village ne désemplissent pas, et celle de Jean- Pierre prospère rapidement. Mais Jean-Pierre est un homme bouillonnant d'idées; il ne s’en contente pas et ouvre, dès 1877, une boulangerie et un magasin où l'on trouve de tout, tout à la fois mercerie, droguerie, quincaillerie. A cette époque un de ses ouvriers, un mitron italien, l'aurait incité à fabriquer des pâtes alimentaires, activité dont la production allait être facilitée par la construction, en 1884, d'un moulin à farine utilisant la force hydromécanique du Bial, bras dérivé du Glandon. Peu à peu, cette fabrication devint sa principale occupation. Le créneau était porteur en ce temps-là.

En effet, si les pâtes alimentaires sont connues depuis longtemps en Maurienne —zone de frontière avec l'Italie où les influences culturelles s'entremêlent—, ce n'est cependant qu'au XIXe siècle que la consommation des pâtes entre véritablement dans les habitudes alimentaires des Mauriennais, puis de l'ensemble des Savoyards. En un siècle de grands chantiers (routes, chemins de fer, tunnel du Fréjus), la main-d'œuvre italienne est très importante. Ces maçons, terrassiers, sans leur famille ou célibataires, n'ont pas le temps de cuisiner leur plat « favori » de base, les pâtes. Pour répondre à leurs besoins, de nombreux ateliers se créent, produisent pain et pâtes. Très vite, une production industrielle s'impose. Les Savoyards, travaillant, mangeant avec les Italiens, ont pris goût à cet aliment idéal, transportable et nourrissant.

Ainsi, de véritables manufactures de pâtes apparaissent dès les années 1870, comme celles de Léger et Guelfo à Chambéry, ou de Maglia à Saint-Michel-de-Maurienne. Jean-Pierre et son fils Emmanuel profitent, eux, pour fonder leur fabrique, plus spécialement de la guerre douanière opposant la France à l'Italie entre 1889 et 1896. Les pâtes italiennes devenant trop chères par l'augmentation des tarifs douaniers, les Français leur préfèrent les pâtes savoyardes «mi- françaises/mi- italiennes ». Pendant ces années d'hostilité, une multitude d'établissements fleurit dans toute la Savoie : entre autres Fontaine à Aiguebelle, Quincalet à Grésy-sur-Isère, Meignoz-Rey à Montmélian, Challier à Sainte-Hélène sur Isère, et plus connu Chiron à Chambéry, Dorel-Fontanet à Albertville, sans oublier Bozon-Verduraz à Saint-Etienne de Cuines.

La manufacture Bozon-Verduraz connut un développement immédiat et tout semble dire qu'elle a été fondée sous des astres particulièrement favorables. En effet, Jean-Pierre et Emmanuel trouvent à Saint-Etiennede-Cuines des atouts non négligeables. Sur place, ils disposent d'un potentiel de main-d'œuvre habitué aux durs travaux, peu exigeant et disposé à quitter la terre trop pauvre pour l'usine, pour un salaire. De plus, grâce à l'amélioration de la route principale, la fabrique est directement reliée à la gare, ce qui facilite la réception des matières premières : semoule de blé dur et maïs, ainsi que l'expédition des pâtes. Ces dernières sont produites grâce à la force hydromécanique, puis hydro-électrique du Bial. Emmanuel, diplômé d'un brevet, est un homme curieux. Il a suivi avec intérêt les recherches de Bergès sur la houille blanche et leurs applications par Horteur et Matussière qui ont pu relancer leur activité. Grâce à cette nouvelle énergie, Emmanuel ose se lancer lui aussi et équipe le Bial pour obtenir, dès 1889, une énergie de plus de cent chevaux, lui permettant d'actionner trois pétrins mécaniques et cinq presses pour produire 3 500 à 4 000 kg de pâtes par jour. Ces travaux sont réalisés grâce à l'aide financière d'Adeline Molin, une riche Turinoise originaire de Lanslebourg, qu'il épouse en 1887.

Un modèle de développement

Non seulement cette fabrique a été créée dans des conditions particulièrement exceptionnelles, mais très rapidement la qualité même de ses pâtes est reconnue et récompensée par de nombreux prix et médailles : dès 1889, une médaille d'argent à l'exposition universelle de Paris, une d'or à celle de 1900, un grand prix à Reims en 1903, etc.…ainsi qu'à l'étranger (Saint-Louis aux Etats-Unis en 1904, Liège en Belgique en 1905, Bruxelles en 1910).

Les « Petites Savoyardes » atteignent, en ce début de XXe siècle, « le firmament » et leur nouveau nom de « La Lune » semble parfaitement leur convenir.

Les commandes affluent et, pour faire face, Emmanuel agrandit les bâtiments de son usine, achète du matériel et embauche du personnel supplémentaire. On compte près de 150 employés en 1900, contre seulement 5 en 1886. La production passe ainsi de quatre tonnes par jour en 1889 à dix tonnes en 1896, à plus de quatorze tonnes en 1900. Manquant de place, Emmanuel loue, en 1902, à Maglia et Peduzzi les locaux de leur ancienne fabrique à Saint-Michel de Maurienne pour quinze ans. En 1909, il produit plus de vingt-sept tonnes de pâtes par jour.

Cette même année, le fils aîné d'Emmanuel, Benjamin, jeune diplômé d'H.E.C., entre dans l'affaire. Contrairement à son père homme du pays, au franc-parler, ayant appris son métier sur le tas, Benjamin est plus distant, plus froid. Il pousse son père, en 1910, à transformer la manufacture familiale en société en commandite par actions au capital de 200 000 F. Ce changement de statut procure à l'entreprise les fonds nécessaires pour construire, dès 1912-1913, à Saint-Avre, des moulins avec embranchement ferroviaire privé, et à Saint-Etienne-de-Cuines, au lieudit la Combe, une nouvelle centrale électrique en complément de celle du « Pré des Moulins ». A cette époque, plus de quarante tonnes de pâtes par jour sortent de l'usine.

Tant d'investissements que l'entreprise peut difficilement rentabiliser les années suivantes. En 1914, la guerre éclate, touchant toute l'Europe et entravant considérablement le fonctionnement de l'usine. L'ensemble du personnel masculin part petit à petit au front, ainsi que les trois fils d'Emmanuel, Benjamin et les deux derniers, Lucien et Joanny. La main-d'œuvre manque, comme la matière première. Avant le déclenchement du conflit, l'entreprise recevait son maïs et son blé dur essentiellement de Roumanie et de Russie. Avec la guerre, les combats et la révolution russe d'octobre 1917, les courants d'approvisionnement traditionnels sont perturbés et plus un grain ne sort de Russie. Contrairement à son concurrent Fontanet qui ferme de 1915 à 1917, Emmanuel parvient à maintenir l'entreprise en fonctionnement. Il pare au manque de main-d'œuvre en embauchant les jeunes et surtout des femmes, et trouve de nouveaux fournisseurs comme l'Algérie. Difficilement, Emmanuel surmonte la guerre mais ne peut, semble-t-il, renouveler son bail pour les locaux de Saint-Michel qui sont repris par Brun et Marge, une société de pâtes lyonnaises.

Le conflit terminé, Benjamin, auréolé de gloire, as de l'aviation, ancien coéquipier de Guynemer, revient avec vingt-et-une victoires, une croix de guerre, douze palmes, cinq étoiles et la Légion d'honneur. Il reprend seul l'entreprise, ses deux autres frères ayant leur propre situation : Lucien est ingénieur des Ponts et Chaussées au Maroc ; Joanny, diplômé d'H.E.C., dirige un grand magasin de nouveautés à Toulon Benjamin, homme d'ambition, décide de jouer à quitte ou double. Pour lui, si l'entreprise demeure ainsi, elle ne peut que vivoter. Il faut donc, pour la relancer, qu'elle s'associe avec d'autres pour mettre en commun leurs capitaux, leurs techniques, obtenir plus de crédibilité auprès des banques et, pourquoi pas, devenir la première marque de pâtes alimentaires française ?

Benjamin transforme, dès 1919, sa société en commandite en société anonyme, transfère le siège social de Saint-Etienne-de-Cuines à Paris, et s'associe avec le fabricant Mirand Courtine de Maison-Alfort. En novembre 1921, ils fusionnent avec la société Clerget de Vesoul. En décembre, ils s'associent avec Louis Sebline. Louis est le fils de Charles, ancien préfet de l'Aisne mort en 1917 en captivité, qui avait créé sur le territoire de Jusay-Montescourt une ferme modèle complètement détruite par la guerre. Bénéficiant d'indemnités de dommages de guerre, Louis souhaite reconstruire Jusssy-Montescourt et en faire un important centre agricole, commercial et industriel. Pour cela, il attire de nombreuses sociétés en leur offrant terrain et argent, moyennant l'attribution d'actions L'entreprise Bozon-Verduraz, intéressée, y installe une usine moderne avec des pétrins et presses du dernier cri et, pour la première fois en France, un procédé de séchage des pâtes sur canne. Cette usine modèle est entourée par une ville industrielle créée de toute pièce par Louis Sebline, avec des maisons ouvrières hiérarchisées selon les emplois, des magasins, un théâtre, un stade, une école maternelle et même une chapelle. Parallèlement, l'entreprise fonde en 1921, à Bordeaux-Lormont, une usine, se rapprochant ainsi de ses matières premières, à l'imitation de Rivoire et Carret, société lyonnaise installée depuis 1890 à Marseille. Le capital de l'entreprise Bozon-Verduraz atteint alors 12 millions en 1922 et la production, cette même année, 125 millions de tonnes de pâtes par jour.

Ainsi Emmanuel, à son décès le 26 juin 1925, laisse son fils Benjamin à la tête d'une société de rang national, considérée comme une affaire solide, véritable valeur de placement. Cette dernière se dote d'un service publicitaire dynamique : de grands publicistes y travaillent, comme Florence Henry ou Dam. Les « réclames » se multiplient et se diversifient. Des concours sont organisés pour gagner des appareils photographiques, des livres de recettes... de pâtes. Incontestablement, l'illumination de la Tour-Eiffel sur le modèle de Citroën et la lancée sur Chambéry de balles de ping-pong marquées « Pâtes La Lune », dans les années 1920-1930, sont des coups publicitaires mémorables.
De renom international, ces pâtes sont exportées en Grande-Bretagne, en Egypte, etc... En France, elles sont diffusées par les plus grandes maisons d'alimentation comme les établissements Guichard-Perrachon (Casino à Saint-Etienne), les Docks Lyonnais, les Docks Rémois, l'Etoile des Alpes, etc... Depuis 1886, les « Petites Savoyardes » ont fait du chemin...

Depuis les années 1920, l'entreprise Bozon-Verduraz est en pleine expansion, mais financièrement fragile du fait même des emprunts qu'elle a contractés pour son développement. Avec la crise des années 1930, elle vend de moins en moins et elle est acculée à rembourser ses emprunts, sans compter qu'elle a désormais dans son groupe deux canards boiteux, l'usine de Vesoul et celle de Saint-Etienne-de-Cuines. Ces deux établissements, loin des ports où arrivent les matières premières et loin des grandes villes, principaux marchés de consommation, et du fait de l'augmentation des coûts du transport, ne sont plus viables.

De plus, leur matériel est dépassé, l'essentiel des investissements ayant été affecté jusqu'alors aux usines de Montescourt et de Bordeux. En 1932, Benjamin se sépare de l'usine de Vesoul en vendant son emplacement aux houillères de Ronchamp après avoir, au préalable, réduit le personnel de 145 à 60 personnes. Il conserve celle de Saint-Etienne-de-Cuines, peut-être par attachement sentimental, mais plus sûrement par peur d'un conflit social impossible à résoudre. L'usine de Saint-Etienne de Cuines emploie, à cette époque, plus de 700 employés. Sa fermeture ne peut se faire que par licenciements progressifs.

L'entreprise Bozon-Verduraz, ayant besoin d'aide financière, s'associe avec la biscuiterie Brun de Grenoble, créée en 1919 par Gaëtan Brun, et dirigée depuis sa mort en 1923 par Madame Darre-Touche, une femme d'affaires qui contrôle par ailleurs la Banque transatlantique et la distillerie de Normandie. Après des transactions confuses, elle parvient à racheter l'ensemble des parts de la famille Bozon-Verduraz, pour détenir finalement l'ensemble du capital et prendre la direction des affaires. L'usine de Saint-Etienne-de Cuines, après la nationalisation des réseaux électriques, la création d'EDE, ne présente plus aucun intérêt ; le prix du courant est désormais partout le même. Après une multitude de fermetures, non sans heurts : occupation d'usine, intervention du maire, du sous-préfet... et même de P. Cot, elle ferme définitivement ses portes en 1952 et licencie les 91 derniers employés.

Après la guerre, la biscuiterie Brun est rachetée par le groupe Forgeot qui s'associe, en 1960, avec Jean Panzani, après que l'activité des pâtes est séparée de celle des biscuits, revendue, elle, plus tard, à la société Lu. Cette fusion nécessite des concentrations d'investissement, des restructurations. Des usines des deux sociétés ferment, comme celle de Montescourt en 1960 ; les locaux, après dix ans de friche industrielle, sont repris par la société Vandamme — la Pie qui chante. Celle de Bordeaux ferme également en 1960, et celle de Maison-Alfort ne leur survit que de cinq ans ; elle cède la place alors à un complexe immobilier. Les derniers paquets de « La Lune » sont vendus dans les années 1974-1975. « La Lune », actuellement non exploitée, figure toujours dans le portefeuille de marques de la société Panzani qui, depuis 1973, fait partie du groupe B.S.N.

Un modèle de paternalisme

La famille Bozon-Verduraz est un cas intéressant, non seulement pour la création et le développement de sa fabrique de pâtes alimentaires, mais aussi par ses œuvres paternalistes qui en font un Michelin... de taille villageoise, bien sûr ! Leurs fêtes ouvrières sont restées célèbres à Saint-Etienne-de-Cuines, mais leurs œuvres sociales concernant le logement du personnel sont sûrement les plus importantes. Jusqu'au début des années 1900, aucun problème ne se pose puisque la majorité des employés est de Saint-Etienne-de-Cuines. Les quelques cadres sont logés chez l'habitant. Prévoyant l'expansion de sa société et, peut-être, prenant exemple sur Paul Girod à Ugine, Emmanuel construit en 1912-1913, au chef-lieu, quatre villas dont deux doubles, soit six logements pour les cadres. Les années suivantes, les ouvriers immigrés, de plus en plus nombreux, sont contraints de s'entasser dans le seul hôtel du village, sans grand confort. Pour remédier à cette situation, un internat pour les jeunes filles, sous la direction de religieuses, est créé en 1924-1926, et une vaste cité ouvrière sur le modèle de celle de Sebline émerge, au lieu-dit Les Iles, dès 1930, avec dix-huit pavillons, soit soixante-trois logements et même une « pouponnière ».

Outre son action sociale, la famille Bozon-Verduraz a une influence culturelle non négligeable. En 1899, Emmanuel fonde une fanfare ouvrière, « L’écho de la ruche », qui compte une trentaine d'ouvriers musiciens. Fanfare de qualité, elle remporte de nombreuses médailles, anime les fêtes de la commune et est souvent sollicitée par les autres villages. A cette époque, sans la création de cette fanfare, peu d'ouvriers auraient pu apprendre le solfège et même toucher un instrument. De plus, grâce à une des sœurs d'Emmanuel, Rosalie, installée à Marseille où son mari Clair Ruffier des Aimes tient une rizerie, une bourse d'étude est créée en 1919 en souvenir de Camille, son fils, mort en 1915 à 27 ans. Quelques jeunes du village en profitent pour poursuivre leurs études en école professionnelle ou normale.

En dehors de ses actions sociales et culturelles, la famille Bozon-Verduraz accorde un intérêt particulier à ses œuvres religieuses. Très pieuse, elle suit scrupuleusement les offices quotidiens. Madame Camille, la belle-sœur d'Emmanuel, a même dans son jardin une chapelle privée. Non seulement la famille Bozon-Verduraz donne l'exemple par ses pratiques, mais anime et favorise l'exercice du culte en s'occupant du catéchisme, du patronage, en installant une chapelle dans l'internat (bénie en 1929 par Monseigneur Grumel en personne), en payant les frais éventuels comme la restauration de l'église en 1926, ou encore en offrant trois vitraux : deux en 1925, un en 1931.
La famille Bozon-Verduraz appuie ses œuvres paternalistes sur un pouvoir économique et administratif total. Au niveau économique, elle seule véritablement fournit du travail aux Cuinains. Les quelques carrières d'ardoises ou de pierres embauchent peu. La scierie, elle, est dirigée par Camille, le frère d'Emmanuel, et produit des lames de bois pour les caisses d'emballage des boîtes de pâtes. Influence d'autant plus grande que la famille Bozon-Verduraz, par générosité ou astuce, apparaît aux yeux des Cuinains, très tôt, comme un mécène. En 1886-1889, Emmanuel éclaire gratuitement le chef-lieu avec le surplus de l'électricité produite par sa centrale. En 1890, il met à la disposition de la commune une motopompe, du matériel et un local. En 1891, il abandonne aux Cuinains l'excédent d'eau courante de sa propre conduite qu'il vient de construire, reliant le ruisseau du Bacheux à son entrepôt.
Après de telles actions, Emmanuel ne peut qu'être élu, en 1892, au conseil municipal et en 1896 comme maire. Parallèlement, il cumule divers mandats : conseiller d'arrondissement de 1892 à 1898, conseiller général du canton de

La Chambre de 1898 à 1908. Il est réélu maire jusqu'à sa mort en 1925. Son fils Benjamin lui succède, mais en 1932, préoccupé par la situation catastrophique de son entreprise, il démissionne. Leur prestige, Emmanuel et Benjamin ont su le conforter pendant leurs mandats, par une gestion habile de la commune. Comme pour leur société, ils recherchent la rentabilité. Emmanuel fait adopter le principe de vente des communaux pour créer des ressources supplémentaires et acheter des rentes tout en encourageant la formation de petits propriétaires privés.

Cette hégémonie ne semble pas avoir été véritablement contestée. Pour les Cuinains qui survivaient jusqu'alors péniblement sur leurs mauvaises terres, l'usine est une « aubaine », un salaire sûr, une possibilité d'améliorer leurs conditions de vie. Sans compter que la famille Bozon-Verduraz, par ses œuvres paternalistes, tisse autour des ouvriers un « cocon ». Les anciennes structures rurales disparaissant, ils ont l'impression de retrouver une nouvelle famille. La contestation existe quand même. Emmanuel est beaucoup plus critiqué que son fils Benjamin, peut-être parce que plus proche de ses ouvriers, des Cuinains. Benjamin, lui, bien que maire de la commune pendant sept ans, habite Paris et préfère se reposer dans sa villa « La carlingue » au Bourget-du-Lac. Et puis même Saint-Etienne-de-Cuines n'est plus le village qu'a connu son père... dans les années 1930, plus de 1 600 habitants... presque une ville ! Et contrairement à Emmanuel, Benjamin est plus un gestionnaire qu'un « petit père ».

Emmanuel et Benjamin ont été contestés comme chefs d'entreprise. Les Cuinains, comme tous les ouvriers de France et de Navarre, ont lutté pour la juste redistribution des bénéfices, sous forme d'augmentation de salaires, réduction du temps de travail, développement de la protection sociale... amélioration de leurs conditions de vie. Pour se faire entendre, les Cuinains n'hésitent pas à se mettre en grève ; les plus « célèbres » sont celles de 1905, 1924 et 1936. Mais Emmanuel et Benjamin savent les anticiper. Dès qu'ils sentent une menace, ils ferment leur usine pour cause de stocks non écoulés... et licencient leur personnel. Quand ils sont pris de court et n'ont pas le temps de le faire avant, ils le font après... en rappelant petit à petit les ouvriers et en oubliant de reprendre les meneurs.

Emmanuel et Benjamin ont également été critiqués dans leur fonction politique. On reproche en particulier à Emmanuel d'abuser de son pouvoir économique pour inciter ses ouvriers à voter pour lui, pour un candidat de son choix, ou prendre parti pour telle ou telle cause. Ne s'est-il pas fait élire en 1898 conseiller général du canton de la Chambre après avoir incité ses employés à voter pour lui sous menace de perdre leur emploi ? N'a-t-il pas invité le reste des électeurs à boire et manger à ses frais ? Ne leur a-t-il pas donné des marchandises et même de l'argent pour obtenir leur voix ? En 1905, n'a-t-il pas présenté avec insistance une pétition à tous ses ouvriers contre la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? « Si l'Angleterre possède Edouard VII, le canton de la Chambre a l'insigne honneur d'avoir pour souverain, maître et conseiller général Emmanuel Ier » (L’Eclaireur, 10/2/1920).

La dynastie des Bozon-Verduraz ne devait pas durer. Pourtant, tout semblait bien parti, l'alchimie était bonne : un petit atelier, l'esprit d'un mitron italien, un Villarain, Emmanuel Bozon-Verduraz, intelligent, travailleur. Les « Petites Savoyardes », les pâtes « La Lune » étaient nées. De qualité incontestable, elles étaient les « Alpina, les croix de Savoie » de nos jours.

Mais Benjamin le fils aîné, lui, ne devait durer qu'un printemps ; trop ambitieux, trop rapide, dit-on... Construire, acheter quatre usines en même par l'espace de trois ans... de la folie ! Une folie qui était peut-être un pari à tenter à l'époque. Et sans la crise des années 1930, il est incontestable que les pâtes Bozon- Verduraz seraient nos Panzani actuelles. Aussi, de cette entreprise qui fut un temps, dans les années 1920, une des premières marques françaises de pâtes alimentaires, il ne reste que quelques souvenirs pour ceux qui y ont travaillé ; pour les autres, rien... « Dernier morceau avalé n'a plus de saveur »

Cependant, le nom de Bozon-Verduraz reste, entouré d'une aura inexplicable. Pourquoi M. Dard a-t-il appelé ses superbes voitures des « Bozon-Verduraz » ? Pourquoi le centre Pompidou, pour son exposition « De la réclame à la publicité » en 1990-1991, a-t-il choisi, pour son carton d'invitation, une publicité des pâtes « La Lune » ? Et même vous, au cours d'une de vos brocantes, vous vous êtes sûrement arrêté devant une carte ou affiche publicitaire où La Lune Bozon-Verduraz vous sourit, semble même vous faire un clin d'œil.

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Quand la Savoie découvrait la télégraphie sans fil. Galletti, un pionnier méconnu.

Musée Galletti de Saint-Maurice de Rotherens

Article paru en décembre 1993 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA.

galletti1Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes est l'aboutissement d'un travail séculaire ».
A l'heure où le monde des communications donne le vertige à l'homme, cette pensée de Renan nous renvoie avec sagesse à une époque, somme toute pas si lointaine, où communiquer à distance n'était qu'un rêve.

Nombreux sont ceux qui ont œuvré pour cet objectif si important de l'histoire de l'humanité. L'un d'entre eux, Roberto Clemens Galletti de Cadilhac, pionnier de l'ombre, n'eut pas la possibilité de connaître la gloire. Son œuvre fut démantelée inutilement, alors qu'elle aurait pu rendre en son temps de grands services à la France.

Découvrons l'histoire de cet illustre personnage né le 29 décembre 1879 à San Venanzo, sur le bord de l'Adriatique, et qui, marié à une Française veuve du comte de Messimy, vint s'installer dans la maison qu'il acheta à Murs, dans l'Ain, sur l'autre rive du Rhône, en face de sa station.

Un père franco-italien, une mère anglaise lui offrirent l'atout de posséder trois langues dès son plus jeune âge. Travailleur infatigable, il œuvra pour atteindre son objectif premier, une communication transatlantique.

La mathématique et les sciences physiques, spécialement tout ce qui se rapportait à l'électricité, l'attiraient particulièrement et il étudia pour devenir ingénieur. En 1908, il fut inscrit à la Société des ingénieurs et architectes italiens. Il était hanté du mystère des ondes électriques.

En 1906, il déposa en Angleterre un brevet pour des « perfectionnements dans la télégraphie sans fil ».

L'année d'après, il obtint, en Angleterre et en France, les brevets pour les (« perfectionnements dans les méthodes pour produire les oscillations électriques » et tout au long des années suivantes, jusqu'en 1926, de nombreux autres brevets en France, en Suisse, en Allemagne et dans d'autres pays.

En 1908, il traita avec la « Cylindroïd » de Londres pour une démonstration pratique de son système de télégraphie sans fil, dans le but d'établir une communication sans fil entre la France et les côtes orientales des Etats-Unis.

La France eut le mérite de reconnaitre la première la validité du nouveau système de télégraphie sans fil, inventé par l'ingénieur italien.

galletti2En 1909, il fut autorisé par le Ministère des Travaux Publics, des Postes et des Télégraphes français, à installer un poste d'expérience de télégraphie sans fil à Villeurbanne. La correspondance entre le Ministère et l'ingénieur Galletti continua et, en 1912, dans le Petit Bugey (Avant-Pays Savoyard), il édifia une station de T.S.F., l'une des plus puissantes du monde à l'époque. Les bâtiments étaient situés à Leschaux (commune de Champagneux) et l'antenne établie par l'administration des Postes et Télégraphes venait se fixer à Saint-Maurice de Rotherens, sur le bord de la falaise, à 500 mètres au-dessus du lit du Rhône, sur des poteaux espacés d'une trentaine de mètres les uns des autres.

Cette antenne-harpe était constituée de dix câbles d'environ 950 mètres. Elle était gardée par Jean Gros qui était chargé de la maintenir en état quel que soit le temps. Galletti avait trouvé à Leschaux un site très favorable pour la construction de sa station avec une base marécageuse (eaux du Rhône) où dix rangées de lames de cuivre furent enterrées, et une falaise calcaire à pic. Plusieurs bâtiments étaient construits, isolés du sol par une couche d'asphalte ou par des isolateurs en porcelaine.

Deux lignes électriques spéciales alimentaient la station, l'une provenant de l'usine Richard de Saint- Genix, l'autre de la Société Force et Lumière de Moûtiers.

A la fin de 1913, l'ingénieur Galletti put faire ses premiers essais de transmission avec une note musicale et des signaux morse ; ils furent reçus par la station de Tuckerton dans le New-Jersey (USA) pendant l'hiver 1913-1914.
Un rapport au sujet de l'efficacité de la station de Leschaux donne en conclusion : « Les signaux reçus en 1914 à Tuckerton (près de New-York) le jour et la nuit, étant qualifiés comme des signaux de bonne intensité de courant, cela signifie que leur puissance était au moins triple par rapport à celle suffisante à la réception. Le poste de Leschaux a pu brouiller les réceptions de poste de T.S.F de Glace Bay (Canada) en empêchant à ce poste de recevoir des émissions faites par le poste de T.S.F de Clifden (Irlande) toutes les fois que M.R.C Galletti a bien voulu le faire ».

Au mois de mars 1914, le Ministère français des Postes et des Télégraphes passa une convention avec la Compagnie qui avait été fondée en 1912 pour l'exploitation des brevets Galletti. Elle fut passionnément discutée à la Chambre des Députés dans la séance du 18 mars 1914 et tous les journaux en parlèrent.

galletti3Alors qu'il venait de demander la visite de sa station par le président Poincaré qui projetait un voyage dans la région, au mois d'août, survint la Grande Guerre. Galletti assista, impuissant, au démantèlement de sa station alors que son utilisation pouvait rendre de grands services à la France. En effet, il était en train de poursuivre ses travaux afin d'assurer la réception des signaux russes. Malgré l'intervention du capitaine Ganache, le « crime de lèse-patrie » se réalisa ; le poste de Leschaux fut mis sous séquestre et, en septembre 1914, le Ministère de la Marine opéra la réquisition du matériel. Ce qui restait de la station fut gardée par des soldats jusqu'en 1920. Cette année-là, le matériel fut rendu, mais dans un état déplorable et hors d'usage.

Le poste resta fermé deux ans encore et seulement en 1922 les scellés furent levés et l'on fit l'expertise du peu qui s'y trouvait. Mais il devait passer encore une année avant que Galletti fût autorisé à y pénétrer avec l'ingénieur-électricien, M. Marcel Martin. Son rapport dresse le constat : « Contrairement à ce que pourrait faire croire l'inventaire très incomplet dressé le 31 août 1914, il importe de dire que la station de Leschaux, telle qu'elle était équipée avant la guerre, représentait un poste de télégraphie sans fil de tout premier ordre très bien conçu et outillé, et disposé pour jouer un rôle actif dans le domaine des transmissions télégraphiques à très grande distance, tant au point de vue commercial qu'au point de vue avancement de la science. En dehors des appareils qu'elle renfermait, cette station représentait une valeur propre intrinsèque due à l'utilisation rationnelle et scientifique de tous ces appareils.

Des résultats nouveaux et remarquables de transmission à très grande distance avaient été obtenus expérimentalement avant-guerre par la mise en œuvre de ce poste dont une des caractéristiques était son prix d'établissement relativement réduit ».

Mais Galletti ne pouvait plus utiliser les restes de sa station et avec l'indemnité qu'il reçut de l'Etat, il liquida sa compagnie. Très éprouvé, il continua cependant à s'intéresser à ses études. Il obtint d'autres brevets, toujours au sujet de la télégraphie, publia des essais et formula l'équation électromagnétique universelle.

Une inscription, qu'il fit placer à l'entrée de sa maison à Murs, la rappelle ainsi :
«Rerum naturae
Aequationem universalem
RC. Galletti De Cadilhac
A.D. MCMXXII ibi scripsit »

galletti4Ensuite, il continua ses recherches en Angleterre où il expérimenta avec succès un procédé de radioguidage des avions. Le 2 juillet 1931, il réalisa une démonstration sur un « Fokker », lors d'un voyage Manchester-Bristol aller et retour. Le journaliste qui l'accompagnait écrivait « J’ai eu le privilège de tester une invention incroyable qui garde les avions sur leur route comme les tramways sur leurs rails et qui pourrait bien révolutionner l’aviation ».
Mais malheureusement Galletti ne put terminer ses travaux... Le 18 août 1932, il décédait chez lui, à Murs (Ain), où il fut enterré. De cette œuvre importante, il ne reste que peu de vestiges. La station démantelée n'a laissé que ses fondations et le temps a eu raison du dernier poteau de l'antenne.

Cependant, depuis de nombreuses années, l'association Rencontres et Loisirs, en liaison avec la Municipalité de Saint-Maurice de Rotherens, perpétue le souvenir et l'œuvre de Galletti. Vous pourrez donc visiter au chef-lieu un petit musée de la Radio qui lui est consacré et pour lequel la municipalité a un projet d'agrandissement. Dans le cadre du sentier de randonnée « Les balcons de Saint-Maurice », sur le site historique « Les Fils », appelé ainsi depuis 1912, vous pourrez découvrir, face au merveilleux panorama au-dessus du Rhône, une stèle érigée à sa mémoire grâce au Club Historique et Collection Radio (C.H.C.R).

D'autre part, chaque année, le deuxième dimanche de juin, Rencontres et Loisirs organise la commémoration Galletti qui réunit de nombreux adeptes de la radio (C.H.C.R, R.E.F.Savoie, collège La Forêt).

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La chapelle Notre-Dame de l'Iseran

par Jean Grumel

Article paru en mars 1992 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA

chapelle1La chapelle Notre-Dame de l'Iseran, voulue et conçue par Mgr Auguste Grumel, évêque de Maurienne de 1924 à 1946, vient de fêter son cinquantième anniversaire.
Les Archives diocésaines de Maurienne conservent l'épais dossier établi par le prélat : ses lettres, écrites de sa petite et fine écriture, des photographies, des articles de journaux, les nombreuses correspondances de l'architecte, de l'entrepreneur, du sculpteur et de personnalités du temps. Il est ainsi possible d'écrire l'histoire de cette chapelle

Un grand dessein

Le 10 juillet 1937, Albert Lebrun, président de la République, inaugure la route du col de l'Iseran (2769 mètres) dont les travaux avaient commencé en 1933. C'est Antoine Borrel, sénateur et président du Conseil général de la Savoie, qui avait projeté cette route, la plus haute d'Europe. Sitôt inaugurée, elle connut un vif succès. Mgr Grumel, que l'on surnomme en Savoie l'évêque des montagnes à cause de son activité et de son intrépidité, attentif à son peuple et à tous ceux qui pratiquent les sports d'hiver et d'été, mûrit, depuis quelque temps, un projet audacieux. « C’est pendant l'été de 1937, raconte-t-il, au retour d'une promenade avec Mgr Termier, évêque de Tarentaise, que l'idée de bâtir une chapelle au col de l'Iseran me saisit, presque un coup de foudre. Devant la nécessité de l'œuvre, les difficultés de l'exécution n'existaient pas. Ma décision fut prise instantanément. C'est aussi comme une inspiration que me vint à l'esprit le vocable adapté au futur sanctuaire : Virgo prudentissima, la Vierge très prudente ! C'est une invocation des litanies mariales ! Et comme elle convient à la Madone de ces hauts sommets ! Tant d'accidents viennent endeuiller la gaieté des villégiatures ou l'ivresse des randonnées et des ascensions ! Ne croyez-vous pas que ce rappel à la prudence impressionnera touristes et sportifs, encore mieux qu'une affiche ou un tableau de signalisation ? Et ne pensez-vous pas, aussi, qu'une prière à la Vierge, une prière inspirée par l'avertissement de ce titre, obtiendra de Marie qu'elle mette un frein à certaines folles audaces, qu'elle donne un conseil à certaines imprévoyances dangereuses ! ».

Et puis, attentif aux réalités de son temps, à la vie des gens, l'évêque poursuit sa réflexion : « Cette chapelle s'impose. Depuis qu'on a percé cette route audacieuse entre la Maurienne et la Tarentaise, c'est par milliers que le col de l'Iseran voit s'arrêter les touristes. Songez donc qu'au Tour de France on voit, là-haut, passer ou stopper 2700 voitures. Et pourtant, ce n'est point la fameuse épreuve cycliste qui battit le record d'affluence. Un certain dimanche, on y compta 4 000 autos. Or, parmi cette foule de Français, d'Anglais, de Belges, de Hollandais, de Suisses, d'Italiens, combien de catholiques, de catholiques pratiquants, voire de prêtres ! Où pourraient-ils entendre la messe ? A Val d'Isère ? A Bonneval ? C'est beaucoup trop loin ! ».

chapelle2Désormais, Mgr Grumel se met en route pour la réalisation de son projet. C'est d'abord l'étude confiée à Maurice Novarina, architecte de Thonon, et à Emile Dazza, entrepreneur d'Evian, constructeur de la route de l'Iseran. Le projet prend corps entre septembre et décembre 1937. C'est également en cette année 1937 que l'évêque consacre son diocèse à la Vierge Marie. Dans sa lettre pastorale, il invite ses diocésains à célébrer cette consécration dans leurs paroisses et dans les nombreux sanctuaires dédiés à Marie à travers toute la Maurienne et particulièrement en celui qui leur est le plus cher, Notre-Dame du Charmaix. Avec sa vigueur naturelle, il écrit : « Soyez des courageux, des forts, soyez surtout des endurants, de ceux qui tiennent quoi qu'il arrive ». On craint, en effet, une nouvelle guerre ; c'est pourquoi il cite cette phrase du docteur Recamier : « Tirons la sonnette du Ciel ».

Au début de l'année 1938, Mgr Grumel décide de se rendre à Rome pour rencontrer le pape : « C’est le 10 février 1938 qu'au cours d'une audience privée j'exposai mon dessein à Pie XI. Le fervent alpiniste un instant réveillé dans l'âme du pontife octogénaire, il prit aussitôt le plus vif intérêt. Je dus lui expliquer, en détail, non seulement le plan de la chapelle, mais encore le tracé de la route. « Alors, s'écria-t-il, on peut aller en voiture, de Maurienne en Tarentaise, par le sommet du col, à 2 700 en chiffres ronds. C'est merveilleux ! Bien sûr, nous bénissons votre projet et approuvons le vocable bien choisi Virgo Prudentissima. On a besoin de la prudence toujours ; mais, dans la montagne, elle s’impose ». Et Pie XI ne voulut pas se borner à ce précieux encouragement. Il le confirma par un geste, dont la générosité me remplit d'émotion en même temps que de joie. Peu de temps après, la nonciature de Paris me remettait, pour ma petite chapelle de montagne, une somme de dix mille francs que lui avait envoyée, avec cette lettre, le cardinal Pacelli, d'ordre du pape « Excellence révérendissime, il m'est bien agréable de vous faire savoir que les chers souvenirs dont vous avez parlés au Saint Père vont être consacrés d'une façon tangible et durable comme vous le désirez. Pour aider à la réalisation de votre pieux projet qui est un témoignage de plus de votre zèle apostolique et de votre désir de mettre toujours davantage à la portée des âmes les bienfaits de la religion, le Saint Père a daigné mettre à votre disposition, à la nonciature de Paris, la somme de dix mille francs. Heureux, par-là, de témoigner sa sympathie pour vos montagnes et ce cher peuple qui les habite et qu'il a approché personnellement, jadis, le Saint Père profite volontiers de cette occasion pour implorer, sur vos diocésains et sur tous ceux qui vous aideront, la pleine rosée des faveurs divines et pour envoyer à Votre Excellence, à son clergé, à toutes ses ouailles, la bénédiction apostolique ».

chapelle3Dès son retour de Rome, Mgr Grumel adresse à ses diocésains une lettre pastorale, déjà rédigée, pour leur annoncer officiellement son projet de chapelle au col de l'Iseran : il s'agit de consacrer le col à la Bonne Vierge que l'on invoquera sous le vocable « Vierge-de-toute-Prudence ». La chapelle est une nécessité pour répondre aux pieux désirs des nombreux visiteurs attirés par la beauté de nos montagnes. Il y aura là-haut un pèlerinage annuel, le dimanche après le 15 août. La messe sera célébrée tous les dimanches pendant la saison d'été. Et il annonce l'ouverture d'une souscription pour la construction de la chapelle de l'Iseran. « Ce qu'ont fait nos anciens, dit-il, nous devons le parfaire ». Et à quelqu'un apeuré par un tel projet, qui s'écrie « Vous n'y pensez pas, Monseigneur », il réplique : « Tellement que j'ouvre une souscription ! ».

Il fait alors cette confidence « Coïncidence que j'aime à souligner ! Avant la souscription du Vatican, j'avais reçu celle de l'Elysée. C'est Madame Lebrun qui me l'avait adressée en souvenir du séjour que, pendant la guerre, elle fit avec sa famille, à Bourg-Saint-Maurice, dans notre pays de Savoie. Aussitôt, je me mis à l'œuvre. Après entente avec E. Dazza, entrepreneur de la route, et M. Novarina, l'architecte de Thonon qui dessina le projet de l'église du Fayet, je reçus un projet que j'adoptai de tout cœur, accompagné d'un devis dont j'obtins la réduction ».

Problèmes

Mais tout n'alla pas pour le mieux. L'évêque avait lancé le projet qui se répandit très vite dans les quatre diocèses de Savoie et dans les régions lyonnaise et dauphinoise. Mais c'est lentement que l'argent de la souscription arrivait. Néanmoins, le 29 juin 1938, Mgr Grumel se retrouve à l'Iseran avec le maire de Bonneval, l'architecte et l'entrepreneur pour le choix de l'emplacement de la chapelle qui sera édifiée sur le diocèse de Maurienne. La commune de Bonneval voulait offrir le terrain, mais eu égard à sa pauvreté, l'évêque achète le terrain pour la somme de 2.000 francs en disant : « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Avec énergie, Mgr Grumel lance une campagne de sensibilisation de l'opinion par des articles qui paraissent dans la presse nationale et locale. Il faut absolument que la souscription réussisse ! Les difficultés se font grosses comme les montagnes : sollicitées, les associations sportives alpines répondent par des encouragements, sans plus. Le Conseil général de la Savoie ne peut voter une subvention en raison de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Et puis, il y a un différend avec le curé de Val d'Isère : Mgr Grumel lui explique qu'il veut cette chapelle comme un trait d'union entre Tarentaise et Maurienne. Il lui écrit : « La première pierre posée ne devra pas être une pierre de discorde ».

L'évêque des montagnes n'est pas homme à se décourager. Le 7 août 1938, il pose et bénit la première pierre de la chapelle de l'Iseran. Un millier de personnes sont là : il leur explique le sacrifice de l'Eglise de Maurienne, dont le clergé montagnard est pauvre, pour assurer le service religieux sur ce plus haut passage de l'Europe. Et au repas qui suivit la célébration à l'hôtel de l'Iseran, il fit un toast, saluant les nombreux touristes en train de déjeuner et leur demandant de s'intéresser à l'entreprise de Notre-Dame de l'Iseran. Il ajoute : « En montagne, on a besoin de réfection pour le corps et de compagnie. Tout cela, on le trouve dans un chalet-hôtel, mais il y a la réfection spirituelle à assurer, et c'est précisément le souci des âmes de ceux qui viennent en ce lieu qui a déterminé la construction d'une chapelle. Personne ne pourra dire qu'il a manqué la messe parce qu'il ne l'a pas rencontrée. Notre-Dame de l'Iseran, gardienne de ces lieux, étendra sa protection maternelle à tous ceux qui y viendront, croyants et incroyants, car ne sont-ils pas tous les fils d’un même Père ? Elle leur apprendra à jouir de la montagne, à user du tourisme et à ne pas en abuser ; elle leur enseignera la prudence contre les accidents et, surtout, à mettre leur âme en paix avec Dieu ». Les convives applaudissent chaleureusement l'évêque. Et Pierre Rond, l'hôtelier de l'Iseran, dit à Mgr Grumel avec humour : nous partageons l'Iseran avec Mgr l'évêque de Maurienne: à lui le spirituel, à moi le temporel ! ».

chapelle4Un fait intéressant : le projet de la chapelle de l'Iseran a été approuvé par des alpinistes protestants, israélites ou libre-penseur. Ils pensent que, tôt au tard, cette chapelle recevra les dépouilles des victimes de la montagne devant lesquelles, sans distinction d'opinion, des parents ou des amis viendront s'incliner, gémir ou prier. Mgr Grumel constate donc que son œuvre est unanimement appréciée, non seulement des Savoyards, mais des alpinistes de toutes classes sociales.

Surviennent à nouveau des difficultés : la chapelle aurait dû être couverte avant l'hiver de 1938, mais Mgr Grumel explique, début août 1939. « Sans les événements extérieurs de l'an dernier (ordre de mobilisation de septembre 1938), nous aurions pu terminer les gros travaux, mais la main-d’œuvre ayant brusquement fait défaut, l'entrepreneur ne put placer la charpente qui était toute prête. Néanmoins, notre chapelle a résisté aux tempêtes de l'hiver et, actuellement, elle est presque terminée. On procède à la pose de l'autel et du dallage. Ensuite, il faudra placer à l'intérieur la statue de la « Vierge prudente », patronne des alpinistes, et la statue extérieure, un monolithe de 4 m 25 qui ornera la face sud du campanile ».

A ce moment-là, en juillet-août 1939, une querelle pittoresque jaillit entre l'évêque et l'architecte. L'architecte veut placer la sacristie à droite et la chambre du desservant à gauche et l'évêque veut le contraire. Après quelques échanges assez vifs, l'évêque obtient gain de cause. Ensuite, l'architecte et l'entrepreneur refusent de couvrir la chapelle en lauzes pour des raisons d'étanchéité non assurée. Mgr Grumel se fâche : « Je prends sur moi la responsabilité de l'étanchéité. Il faut que ce soit en son genre une œuvre d'art remarquable et admirée ». Et puis encore, contre l'avis de l'architecte, Mgr Grumel impose son choix d'Edgar Delvaux comme sculpteur des deux statues : « C’est moi qui veux du fini à l'intérieur. Je dois tenir compte de mon entourage et de mes diocésains ».

Après ces escarmouches, le vieil évêque de 76 ans est toujours aussi vigoureux et affirme : « Bientôt, on la verra : son corps trapu sous les lauzes ou pierres plates qui remplacent ici les tuiles et les ardoises, surmonté de son campanile robuste et harmonieux, jetant aux passagers de la montagne le double appel de sa croix sur les cimes et de sa Vierge sur la façade. Et l'on priera, sous la voûte surbaissée, dans la chapelle recueillie, au pied de la madone très prudente érigée sur l'autel. Et, peut-être, en ce haut-lieu, naîtra un vrai pèlerinage. Non pas le sanctuaire qui attire les grandes foules, mais celui qui, constamment, pendant toute la belle saison, accueille les prières des passants, des passants qui viennent de loin, de dix ou quinze nations différentes, et dont les invocations monteront, chaque jour, unies, vers la Toute Prudence, afin que la Paix règne entre les peuples. On n'a pas tort d'engager de gros frais pour doter la montagne de chalets, de refuges, d'hôtels, de routes, de funiculaires ou de téléphériques. N'est-il pas nécessaire, aussi, je dirai encore plus, d'y allumer le phare de la prière ? Toutes nos compagnies maritimes aménagent des chapelles à bord des paquebots. Ne faut-il pas en élever aussi sur les chemins des Alpes ? ».

Une œuvre réussie

chapelle5Et voici que le sculpteur Edgar Delvaux achève son beau travail à la satisfaction de Mgr Grumel. Les deux statues ont été réalisées comme le maître d'œuvre le désirait. La statue de l'intérieur exprime la prière, avec ses mains jointes ; comme pour les moniales, son manteau l'enveloppe et la protège dans son recueillement et son écoute du Seigneur ; et, en même temps, le regard de Marie est fixé sur ceux qu'elle accueille, sur la réalité de leur vie. La prière et l'attention à la vie des gens sont les éléments essentiels de la prudence chrétienne. La statue de l'extérieur, de par le geste de ses mains, doigts repliés, adresse à tous ceux qui passent le col cette phrase très sécurisante : « Allez, je veille sur vous, je vous protège !». Ainsi, la Vierge nous invite à être prudents, avec la protection du Seigneur, mais aussi en répondant à ses appels, même déroutants : la prudence n'est pas inaction, mais conduite éclairée de notre vie.

Mgr Grumel veut faire partager sa joie à tous : le 5 août 1939, vers neuf heures, il fait sonner à toute volée les cloches de Saint-Jean-de-Maurienne pour annoncer le passage dans la ville des deux statues de la Vierge de l'Iseran, et il proclame officiellement que la bénédiction de la chapelle aura lieu le dimanche 20 août 1939.

Désormais, le passant peut contempler l'œuvre de l'évêque des montagnes. Cette petite chapelle de l'Iseran est un sanctuaire, vraiment issu du sol de Maurienne : les pierres ont été trouvées sur place, au col, et les lauzes, ainsi que le bois de la charpente, dans la vallée. Elle s'accorde merveilleusement avec les lignes du paysage et la rudesse des rochers au milieu desquels elle s'intègre parfaitement.

La pierre de l'autel a été tirée de Lenta et la confection de l'autel, comme le voulait Mgr Grumel, a été payée avec le don généreux de Pie XI, ancien alpiniste, qui n'avait pas oublié son passage à l'Iseran, à pied et sac au dos, et la nuit au presbytère de Lanslevillard, chez le bon curé qui lui demanda son celebret avant de lui permettre de dire la messe.

chapelle6L'édifice est prêt, et c'est le 20 août 1939 que Mgr Grumel bénit la chapelle de l'Iseran et consacre son autel. La foule est nombreuse, recueillie et très priante. L'évêque est assisté de son vicaire général, le père Duc, et de son vice-chancelier, le père Donze, qui célèbrent les deux premières messes dans la chapelle. Et c'est la chorale de la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne qui anime les chants des messes. Mgr Grumel, inquiet comme tout le monde de la situation internationale (la guerre devait éclater deux semaines plus tard), dans son homélie a tenu à apporter à la nation italienne, dont la frontière est si proche de l'Iseran, un salut de paix en ces termes : « Nous saluons ces voisins bien-aimés qui ne veulent voir en nous que des ennemis, alors que nous ne sommes que des frères ». Après avoir réuni ses invités au chalet-hôtel pour le repas de midi, Mgr Grumel, en compagnie du général Bordeaux, frère de l'académicien Henry, inaugura une plaque commémorative scellée à l'extérieur de la chapelle et dédiée au général Borson (1825-1917) appelé « Père de l’Iseran » en raison de son attachement à cette montagne et de son étude renommée de ce haut-lieu. De ce jour, le sanctuaire de l'Iseran est entré dans l'histoire, « vraie table d'orientation et phare lumineux » au sommet du col routier le plus haut d'Europe.

Et, finalement, la générosité de tous a permis de couvrir totalement les dépenses de la construction de la chapelle de l'Iseran. Mgr Grumel sut remercier tous ceux qui avaient fait équipe avec lui : architecte, entrepreneur, sculpteur, ouvriers, donateurs, journalistes, banquiers et bien d'autres, parmi lesquels son vicaire général, le chanoine Frédéric Duc, qui deviendra son coadjuteur et son successeur après sa mort en 1946, et qui dira un jour, non sans malice : « Ce qui n'est pas facile, c'est ce qui intéresse Mgr Grumel ».

Nous voilà arrivés au terme de cette passionnante histoire de Notre-Dame-de-Toute-Prudence de l'Iseran. Elle n'a pas fini de nous étonner, car elle est une histoire de foi, d'amour entre Auguste Grumel, évêque obstiné et déterminé, envers et contre tout, pour sa vallée et ses montagnes de Maurienne. Et c'est parce qu'il aimait profondément et totalement son peuple qu'il avait pris ce risque énorme, à la fin de sa vie, de bâtir, pour lui, cette chapelle qui enchantera encore les générations futures. Et puis, rendons grâce pour l'acte de foi d'Auguste Grumel envers Marie, mère du Christ, Vierge très prudente. C'est cette foi qui lui a sans doute permis de mettre en œuvre toutes les virtualités, les potentialités de son tempérament très vigoureux et audacieux, de pouvoir franchir les nombreux obstacles dressés sur la route qui mène au col de l'Iseran et de sortir du cœur des gens avec lesquels il travaillait la peur, le défaitisme et le découragement.

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Les rapatriés d’Afrique du Nord en Savoie : 1956 - ? (1/2)

Introduction

A son évocation, le terme de « Pied-Noir » déclenche nombre de réactions et de fantasmes. Depuis plusieurs années, la colonisation et la décolonisation de l’Afrique du Nord, tout particulièrement la guerre d’Algérie et ses conséquences, ont été l’objet de nombreux travaux. Des historiens comme Jean-Jacques Jordi et Benjamin Stora ont participé à renouveler les connaissances, les approches et les réflexions sur ces sujets. Les nombreuses commémorations, souvent dites « mémorielles », maintiennent l’intérêt du public pour ces questions, dont les enjeux sont loin d’être simplement symboliques comme en témoignent les tensions encore présentent dans le Sud de la France. Cette « ère des commémorations » (P. Nora) participe à dynamiser les travaux des historiens, qui ne proposent pas une lecture mémorielle des évènements mais tentent d’offrir une analyse au travers d’un travail scientifique.
Et ce n’est pas un hasard si cette question est encore vive dans le pourtour méditerranéen, car c’est cette région qui a accueilli le plus de réfugiés en provenance d’Afrique du Nord. Logiquement, plusieurs études ont couvert les zones méridionales de l’espace français ainsi que la région parisienne concernant les rapatriés d’Afrique du Nord . Toutefois, une grande partie des territoires d’accueil n’ont pas été encore étudiés. Une situation soulignée par Valérie Esclangon-Morin en introduction de sa thèse : Les rapatriés d’Afrique du Nord de 1956 à nos jours, dans laquelle elle étudie les rapports entre l’Etat et les acteurs de la guerre d’Algérie, ici les rapatriés. Elle rappelle également que les études sur les rapatriés font figures de parents pauvres dans le vaste débat sur la colonisation. Alors que les indépendances du Maroc, de la Tunisie et tout particulièrement de l’Algérie poussent plus d’un million de personnes au départ, en direction de la métropole pour l’immense majorité, un peu plus de 6000 d’entre elles viennent s’installer en Savoie. Ce n’est donc pas une terre d’immigration massive. Ce point est intéressant, d’autant plus qu’elle n’est justement pas une région de forte implantation, avec des logiques propres : solidarité, poids électoral... Le département savoyard offre donc un aperçu original de l’implantation des pieds noirs dans le territoire national : ces arrivées de rapatriés et leur gestion en Savoie recoupent-elles les mêmes caractéristiques que dans les fortes régions d’immigration ou développent-elles des singularités ?

Une nécessaire clarification des termes employés doit être proposée pour une meilleure compréhension du phénomène. Le Français qui né au Maghreb et « revenu » en France est considéré comme « pieds-noirs » à l’indépendance des Etats d’Afrique du Nord. Le terme de rapatrié renvoie aux Français établis dans un territoire placé sous la souveraineté ou la tutelle de la France qui, à l’indépendance, ont rallié la métropole. L’appellation« rapatrié » renvoie donc à un espace géographique plus large que celui de « pieds-noirs ». Selon la loi du 26 décembre 1961 les fonctionnaires et les militaires en sont exclus, ainsi que toute personne ayant séjourné plus de trois mois dans un pays étranger avant son « retour ». Ce statut englobe les harkis alors même que la gestion de ces personnes fait l’objet de traitements différents. Même si les rapatriés sont donc considérés comme des Français à part entière ils bénéficient toutefois d’un statut particulier et sont donc distingués du reste du corps social. Aussi bien pour les autorités que pour les concernés, définir l’identité d’un « rapatrié » reste en enjeu fondamental, d’où l’utilisation de diverses appellation : repliés, réfugiés, rapatriés, pieds-noirs, méditerranéens, Français d’outremer…
Les trois pays du Maghreb sont observés dans un même cadre, car sans pour autant oublier les spécificités de l’Algérie française, ces pays constituent un ensemble par leur proximité géographique, historique et culturelle. Le Maroc et la Tunisie sont des protectorats français et les rapatriés en provenance de ces deux territoires obtiennent un premier statut juridique dès 1961. Pour ceux de l’Algérie, partie intégrante de la France – trois départements-, un statut n’est offert aux rapatriés qu’en mars 1962.
C’est pourquoi la date du 11 mars 1962 revient régulièrement dans cette présentation. D’un point de vu administratif elle correspond à un changement de statut pour les rapatriés d’un point de vue administratif : l’application des lois et décrets votés en décembre 1961. Ainsi ce n’est pas le 18 mars 1962, date de la signature des accords d’Evian, ni le 19 mars 1962, date du cessez-le-feu, ni le 1er juillet 1962, date du référendum d’autodétermination, ni le 5 juillet, date de la proclamation d’indépendance, qui sert de repère et de base comptable pour les autorités. De même, à partir de la fin de l’année 1966 les sources administratives se raréfient drastiquement, le phénomène devient donc plus difficile à saisir. Pourtant, cette date ne correspond ni à la fin du ministère des Rapatriés, qui disparaît en 1964, ni à la fin définitive de l’exode. Ainsi, la dépendance aux sources impose une forme de limite chronologique dans l’approche de la question.

Pour saisir le phénomène de l’exode des Français d’Afrique du Nord en Savoie, nous présenterons d’abord l’ampleur de l’évènement sur le territoire en soulignant toutes ses caractéristiques. Puis, nous proposerons d’observer les difficultés engendrées par ces arrivées pour les autorités locales, avant de décrire les différentes mesures prises pour intégrer ces personnes au sein du tissu économique. Enfin, nous nous interrogerons sur la réussite de l’intégration des rapatriés au sein du tissu social savoyard.

L’arrivée des rapatriés

Le rythme des départs, le rythme des arrivées

rans1Le rythme des arrivées de personnes considérées comme rapatriées en Savoie se calque sur celui de la décolonisation. C’est donc l’indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956, qui marque véritablement le début du phénomène, en propulsant à la hausse le nombre des départs de Français en direction de la métropole à la hausse. Effectivement, les fonctionnaires quittent le pays pour rentrer en France, et avec eux, une partie importante du personnel des grandes entreprises installées en Afrique du Nord comme ceux de la SNCF, GDF, EDF… Cela a pour conséquence, par effet de domino, de favoriser le départ de nombreux employés et commerçants dépendant directement de leur présence. En effet, les Français vivent essentiellement entre eux, il existe donc une interdépendance économique importante. Il faut souligner que dans le cadre de ces différents flux migratoires, très peu prennent la direction de l’étranger, et l’immense majorité rejoint la France métropolitaine.
Jusqu’au début de l’année 1962, les départs sont favorisés au Maroc et en Tunisie par la montée des violences post-indépendance. Les explications de plusieurs rapatriés de Tunisie en sont révélatrices : ils exposent au service de la préfecture de Savoie que leur départ a été motivé par la crise dite de Bizerte. Effectivement, en mai 1961, de vives tensions montent entre la France et son ancienne colonie, autour de la question de cette base militaire française présente en Tunisie ; et elles se traduisent par des fuites massives de Français. Ainsi, près de 80% et 55% des Français sont respectivement déjà partis de Tunisie et du Maroc en 1961, pour une population estimée à
500 000 personnes sur l’ensemble de ces deux protectorats. De 1954 à 1962 il est possible de comptabiliser le retour en métropole de 265 000 personnes du Maroc et de 190 000 individus depuis la Tunisie. Dans ce phénomène migratoire s’ajoute pour les autorités françaises la nécessaire prise en compte de l’arrivée de quelques 12 000 rapatriés rentrés d’Indochine.
Alors qu’en Algérie pour la même période l’augmentation des tensions engendre proportionnellement moins de mouvement de la part des populations. De ce fait, sur le territoire algérien, seulement 180 000 départs sont enregistrés avant 1962 sur 1 million effectués pour toute la période concernée (1954-1968).
L’ensemble de ce phénomène touche forcément le département de Savoie. Selon une première comptabilité, encore non définitive, établie par les services de l’Etat au début de l’été 1963, moins de 700 personnes sont arrivées avant le 11 mars 1962 en Savoie depuis l’Afrique du Nord. Toutefois, ce chiffre monte à 1 171 individus lors du dernier recensement effectué en décembre 1966. Cet écart important, enregistré plusieurs années après, s’explique par le fait qu’il tient compte des déplacements de population entre les départements métropolitains, des nombreux retards d’enregistrement et des autres aléas administratifs allongeant les gestions de dossiers. Même si ce chiffre est variable, tournant autour du millier de personnes, il est clair que dans un premier temps le département est peu impacté par l’arrivée des rapatriés. Le graphique ci-dessous le rappelle très bien, comme il souligne parfaitement que les plus importants retours proviennent du Maroc et de Tunisie jusqu’au début de l’année 1962.

L’été 1962 algérien de 1962 va bousculer cette situation. Jusqu’aux accords d’Evian (résultat des négociations entre le gouvernement Français et le gouvernement provisoire algérien) du 26 mars, les départs ne sont toujours pas très importants, même s’ils commencent déjà à augmenter légèrement. Certes, le mouvement migratoire est faible au début de l’année 1962, mais cela cache certaines réalités. Jusqu’à la fin du mois de mai, l’O.A.S (Organisation armée secrète fondée en février 1961 qui défend la présence française en Algérie) interdit tout départ, perçu comme une désertion. De plus, d’un point de vue logistique, seulement trois liaisons hebdomadaires par paquebot s’effectuent avec l’Algérie, le reste des transports étant réservé pour l’armée, et le 24 mai le gouvernement accepte de remettre les liaisons habituelles. Les départs d’Algérie vont par contre connaître une explosion dans le courant des mois de juin, juillet et août. Cela s’explique par plusieurs évènements clefs. A savoir : la fusillade du 26 mars, où l’armée française tire sur des manifestants français non armés ; et les massacres d’Oran perpétrés par le F.L.N (Front de libération nationale fondé en novembre 1954 pour l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet, jour de l’indépendance. C’est donc la peur qui fait partir les Français avant tout. Effectivement, au regard des motifs évoqués par les rapatriés eux-mêmes auprès des autorités en Savoie pour expliquer leur « retour » (sur une base de 189 dossiers), les craintes liées aux violences perpétrées par les deux camps sont largement majoritaires alors que les actes officiels de l’Etat algérien (nationalisation, expulsions, confiscations de biens) actés après l’indépendance restent minoritaires. Ainsi, 41,8% évoquent l’insécurité, le danger et la crainte ; 24% parlent aussi de l’impossibilité de rester au vu des évènements ; 15,1% ne donnent pas d’autre explication que leur rapatriement ; 6,8% expriment une raison familiale et 2% une raison de santé, alors que seuls 2% invoquent le manque de travail, et 5,5% les nationalisations en Algérie ainsi que les confiscations ; ne reste que 2,8% de raisons diverses liées à l’exercice de la prêtrise par exemple. A l’échelle nationale, il faut comptabiliser 82 360 départs d’Algérie en mai, 328 434 départs en juin et 60 690 arrivées en juillet, ces trois mois représentent quelques 511 942 départs (56% des rapatriés d’Algérie de 1954 à 1964, et 78% des rapatriés de 1962). Le flot des arrivées ne s’estompe pas pour autant, c’est 80 000 Français qui arrivent en 1963, 30 000 en 1964 et 15 000 en 1965 . Une petite partie de la communauté française est restée, ces personnes sont appelées les Pieds-Verts (terme utilisé à partir de 1965 pour désigner l’ensemble des Européens resté en Algérie). Là encore, le rythme des arrivées des rapatriés d’Afrique du Nord en Savoie se calque sur les évènements décris ci-dessus comme le démontrent les graphiques suivants.
Le premier graphique fait clairement apparaitre l’explosion du nombre d’arrivées durant l’été
1962. C’est vraiment à ce moment que l’immigration massive des Français d’Algérie a lieu, et elle se traduit directement sur le territoire savoyard. Sur le second graphique une lecture plus fine permet de repérer les arrivées massives de juin 1962, correspondant à la levée de l’interdiction de quitter l’Algérie par l’O.A.S, et de nouveau l’augmentation de ce flux en juillet avec la proclamation de l’indépendance du pays. Le troisième graphique permet de mieux mettre en évidence le rythme des arrivées après les grands départs de 1962. Cela confirme les difficultés pour les Français de rester en Algérie et rappelle qu’un nombre important d’entre eux est resté plusieurs années après l’indépendance. Les fonctionnaires pris en charge par leur administration n’ont pas été comptabilisés car ils ne sont pas gérés par les autorités d’accueil départemental dans un premier temps, car cela aurait faussé les résultats. De même, les départs ou les arrivées de rapatriés provenant ou en partance pour un autre département de la métropole auraient également abouti à une comptabilisation erronée. Toutefois, sur la période visée, nous constatons globalement autant de rapatriées abandonnant ce territoire que l’inverse. Un quatrième graphique incluant ces données permet de se rendre compte du nombre de rapatriés présent dans le département savoyard.

Ainsi, dès la fin de l’été 1962 plus de 4 000 rapatriés sont recensés en Savoie, ils sont plus de 5 000 un an après, pour atteindre quelques 6 645 personnes à la fin de l’année 1966. Ce graphique relève encore une fois l’importance des arrivées durant l’été 1962 puisque dès le mois de juillet quelques 3 000 personnes sont comptabilisées, et les 1 000 suivantes arrivent avant la mi-septembre. En gardant cette base de référence de « 1 000 » pour apprécier les rythmes des arrivées, il faut remarquer qu’il est nécessaire d’attendre plus de huit mois(jusqu’au courant du mois de juin 1963) pour recenser 1 000 personnes de plus, puis presque une année jusqu’en mai 1964 pour en dénombrer 1 000 de plus, et ce sont un peu moins de 700 personnes qui viennent gonfler les rangs des réfugiés les deux années suivantes

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Qui sont ces rapatriés ?

rans6Tout d’abord, deux points importants sont à évoquer pour une meilleure compréhension des chiffres proposés par la suite. A la fin de l’année 1966 sur les 6 645 personnes répertoriées, ce qui représente 2 435 familles, 838 individus (soit 318 familles) appartiennent à un foyer où le chef de famille est un fonctionnaire. 12,5 % des rapatriés présents sont donc gérés directement par la fonction publique. C’est un poids en moins pour les autorités préfectorales et cela rappel également la part importante des agents de l’Etat dans les territoires d’Afrique du Nord. De plus, soulignons le fait que 2 326 personnes (35%) ont été enregistrées dans un autre département que celui de la Savoie : il y a donc une forte mobilité en fonction des opportunités d’emplois, de logements ou des possibilités de se rapprocher de connaissances. Ces personnes ne sont donc pas venues directement dans le département, elles ont pu s’installer pour un temps plus ou moins long dans un autre territoire de la métropole avant de venir en Savoie. Précisons tout de même que la balance entre les départs du département savoyard et les entrées reste stable : ce n’est donc pas un territoire perçu comme répulsif.
A la fin de l’année 1966, seules 81 personnes (27 familles) sont notifiées comme étrangères.
Un nombre en baisse constante depuis les premiers bilans établis à la fin de l’année 1962. En décembre de cette année là : 95 étrangers sont répertoriés : 2 Allemands, 61 espagnols, 17 Italiens, 1 Tchécoslovaque, 7 Tunisiens, 3 Britanniques, 1 Hollandais, 1 Marocain, 1 Yougoslave et 1 Israélien. Il ne faut pas oublier que l’Algérie est une terre d’immigration européenne, tout particulièrement pour les Espagnols et les Italiens comme le rappel leur nombre important. Beaucoup ont obtenu la nationalité française sur le territoire algérien. En effet, l’administration française lance plusieurs politiques incitatives à la naturalisation, tout particulièrement vis à vis de la communauté espagnole qui est très importante (un tiers de la population européenne d’Algérie en 1886), notamment dans l’Oranais. Mais dans le département savoyard, c’est une présence qui peut parfois poser quelques problèmes comme le souligne le préfet de Savoie lors d’une réunion d’une commission d’entraide sociale de juillet 1962 : « pour une raison psychologique, à l’égard de la population, il y aurait intérêt à ce que ne soient pas dirigés sur le département des rapatriés d’origine espagnole ». Ce constat fait écho à une autre situation connue dans le département plus de vingt ans plus tôt. A l’occasion de l’arrivée des réfugiés espagnols en 1936-1939, le préfet savoyard use de la même remarque pour ne pas accepter un camp de transit dans le département : à savoir que considérant l’état d’esprit local il est malvenu de recevoir des réfugiés espagnols.
La baisse importante des étrangers dans la comptabilité administrative correspond au fait qu’ils obtiennent rapidement la nationalité française dès leur arrivée en métropole. L’appartenance à la communauté juive ne ressort pas dans le recensement de cette population provenant d’Algérie car ses membres ont obtenu la nationalité française (décret Crémieux) dès 1870 : ils représentent 15% de la population globale des rapatriés d’Algérie en métropole. D’ailleurs des noms à assonance juive (Cohen,…) se révèlent dans les dossiers, ils sont donc présents en Savoie parmi les rapatriés. Une note du préfet demande à ce qu’ils soient dirigés en priorité vers Aix-les-Bains pour faciliter leur intégration auprès de la communauté juive existante et dans l’idée qu’ils puissent y trouver facilement de la viande abattue selon leur rite. Si la population juive n’est pas comptabilisée comme telle, les Français musulmans sont eux clairement distingués dans les statistiques : 11 familles sont ainsi notifiées comme telles dès décembre 1962.

rans7Il est souvent considéré que ces rapatriés sont de retour en France. Pourtant, nous ne pouvons pas vraiment parler de retour à proprement dit, étant donné qu’il n’y a pas forcément eu de départ, la majorité étant née outre-mer. A l’échelle nationale, 80% des rapatriés des départements algériens y sont nés et 28% d’entre eux ne sont jamais venus en France. Un ordre de grandeur que l’on retrouve pour la Savoie où un peu moins de 30% des rapatriés ne sont pas natifs d’Algérie (sur une base de 271 dossiers). ll s’agit donc bien d’ immigrés qui arrivent, mais avec une double particularité : celle d’être de nationalité française, et celle d’être une communauté complète, car c’est l’ensemble de la population française d’Algérie qui vient en métropole, des plus jeunes au plus vieux et des célibataires au divorcés, comme le montrent les graphiques suivants.

Selon les régions d’accueil, la structure par âge de la population rapatriée est différente. Il en ressort une présence plus importante des classes âgées dans le Sud et inversement une part plus grande des classes en âge de travailler dans la région parisienne. De son côté, la région Rhône-Alpes ne présente pas de caractéristique particulière, et globalement la répartition des générations en Savoie lui correspond. Il faut également rappeler que dans son ensemble la population rapatriée présente peu de particularité par rapport à la population française si ce n’est d’être un peu moins vieille. En Savoie, le recensement de 1968 décompte la population ainsi : 34,5% de moins de 20 ans, 26,7% de 20 à 39 ans, 22,4% de 40 à 59 ans et 16,4% pour les plus de 60 ans. Il est possible de noter qu’au regard de la situation dans les départements de la région Rhône-Alpes, la Savoie regroupe une part importante de personnes d’un âge élevé. Sans pouvoir fournir une explication à cette situation, il est possible de relever que, dans un même temps, le département savoyard comptabilise 27% de rapatriés dénommés « inactifs » alors que la Haute-Savoie dépasse à peine les 19%, que l’Ain est à 13,2%, l’Isère à 16,4% et le Rhône à moins de 9%. Ce taux n’est observable que dans la Drôme, département plus au Sud, qui accueille à l’image de l’ensemble méditerranéen une population de rapatriés plus âgées désireuse de retrouver en partie un climat plus chaud et un paysage moins différent. Le département semble accueillir une population rapatriée légèrement plus âgée que ses voisins.
Quant à la question de la structure familiale il est difficile d’établir une comparaison entre la situation nationale et la situation départementale, mais plusieurs remarques sont à souligner. La catégorie « célibataire » regroupe majoritairement des jeunes gens de moins de 30 ans
(65%), mais également des personnes d’un certain âge, 17% ont plus de 50 ans. La catégorie la plus importante est alors composée de personne dont l’avenir sa se jouer en métropole. Par contre, dans la catégorie « marié sans enfant » 50% des femmes ont plus de 60 ans et seulement 16% ont moins de 40 ans. Plutôt que de jeunes couples, on voit bien qu’il s’agit de personnes d’un âge avancé dont les enfants, déjà indépendants, ne vivent plus avec eux. La catégorie « Autres » regroupe soit des foyers dont le doute subsiste quant au retour de l’un des membres, ou de Français musulmans dont le sort de la famille restée en Algérie n’est pas encore fixé.

Enfin, une carte des lieux de départ des rapatriés permet de constater rapidement qu’ils sont majoritairement originaires des centres urbains importants : Alger et sa proche banlieue en regroupent le quart. Cette répartition urbaine, étendue le long de la côte correspond sans surprise à celle des Français d’Algérie. Effectivement, en 1954, près de 52% de la population non-musulmane d’Algérie est concentrée dans les villes d’Alger (26%), d’Oran (17%), de Bône (4,4%) et de Constantine (3,8%). Les mêmes pourcentages apparaissent pour les rapatriés arrivant en Savoie : 49% sont issus de ces quatre villes. La répartition entre ces agglomérations s’avère sensiblement la même, en dehors de Constantine (2%) un peu sous représentée au profit de Bône (7%). Toutefois, il ne faudrait pas en tirer de conclusion trop hâtive, cette variation reste minime et peut être simplement une anomalie dû à l’échantillon traité pour réaliser cette répartition.

Il convient d’ajouter quelques mots sur les conditions d’arrivée de ces familles. Dépeindre ces rapatriés qui arrivent dans le département de Savoie c’est aussi saisir leur situation de façon plus humaine, au-delà d’une description un peu froide. Des données sur leur situation sanitaire et morale récoltées par les services sociaux de la préfecture permettent effectivement de mieux les cerner.
Ce sont donc des familles fatiguées et perturbées par leur déracinement que les autorités accueillent en Savoie. Ce « retour » perçu comme forcé, effectué souvent dans l’urgence et dans des conditions difficiles n’est bien évidemment pas un facteur favorisant une bonne santé physique ou morale. Les mauvais résultats des conditions sanitaires s’expliquent donc par les situations précaires dans lesquelles se trouvent ces individus et par la présence d’une part importante de personnes âgées, encore plus atteintes par les évènements récents que les autres tranches d’âge. De même, l’enquête menée sur la moralité des personnes, prenant en compte autant l’état d’esprit de ces dernières que leur moralité éthique, semble montrer également qu’une part non négligeable des rapatriés vit mal cette situation. Près du quart se trouve notifié dans les catégories « très mauvais » et « médiocre ». Si plus de la moitié est classée dans des catégories positives, cela ne doit pas masquer la détresse réelle de certaines personnes, et là encore, tout particulièrement pour les plus âgées.

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Où s’installent-ils ?

rans11La Savoie ne fait visiblement pas partie des grandes zones d’accueil des rapatriés. D’un point de vue logistique, ce département n’a pas d’accès à la mer, et aucun aéroport d’envergure n’y figure. D’un point de vue climatique et culturel, les rapatriés préfèrent généralement les régions du Sud, dont le climat et les paysages sont plus proches de ceux d’Algérie. Ainsi, les zones d’installations des rapatriés en métropole à l’automne 1962 sont : de 33% dans le Sud-Est, de 25% en région parisienne, de 20% dans le Sud-Ouest et de 10% en région lyonnaise. A Paris, l’attractivité s’explique par l’attrait des possibilités liées au travail, la présence d’amis établis lors de séjour en métropole, l’existence de grands aéroports, la présence de coreligionnaire pour les juifs, etc. Cette répartition reste globalement stable car en juin 1964, 25% des rapatriés sont dans la région Provence Alpes Côte d’Azure, 10% en Midi-Pyrénnées, 10% en Languedoc, 9% en RhôneAlpes, 6% en Aquitaine, et 18% en région parisienne . L’immigration des rapatriés se présente comme un mouvement méridional, dont ne font pas partie les départements savoyards puisque 36% d’entre eux sont résident entre Bordeaux et Nice. Pour limiter cette concentration des primes d’installations sont attribuées (décembre 1961), mais ne donnent pas de résultats. Les autorités restreignent lors l’attribution de bons de transport à destination des départements du Sud, puis interdisent même, dès l’été 1962, l’obtention des prestations aux rapatriés restant dans les zones les plus densément occupées, comme à Marseille. De même, la fonction publique impose certaines mutations sous peine de suspendre les traitements des fonctionnaires concernés. Ces mesures prennent fin au milieu de l’année 1963 et les déplacements dans ces régions du Sud reprennent, comme le souligne la carte ci-contre.

Au regard des destinations choisies par les rapatriés quittant le département, après leur enregistrement et même leur installation, nous constatons nettement que les régions du sud de la France sont privilégiées, et tout particulièrement trois départements méditerranéens : le Var, les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône. L’attractivité de la région parisienne se confirme également. Ces départs, parfois moins lointains, en direction des départements de Haute-Savoie, de l’Isère et du Rhône. Ils s’expliquent par la proximité géographique et surtout par les possibilités d’emplois dans les agglomérations lyonnaise et grenobloise. Cela se confirme au regard de la balance entre les entrées et les sorties de rapatriés : elle s’avère stable pour la Savoie, la Haute-Savoie et l’Ain mais très positive pour les départements attractifs du Rhône et de l’Isère.

rans12A l’intérieur du département savoyard, la répartition se produit immédiatement autour de Chambéry. A la fin du mois de juillet 1962 sur 388 familles recensées, 140 se trouvent dans la commune de Chambéry, 60 dans celle d’Aix, 42 dans celle de La Rochette et 66 dans d’autres communes de l’arrondissement chambérien. Seulement 60 familles sont notées dans l’arrondissement d’Albertville et 20 dans celui de Saint-Jean-de-Maurienne. A cela s’ajoute une quarantaine de familles de fonctionnaires prises en charge par leurs administrations et environ 75 familles de rapatriés qui n’ont pas déposé de demande et subviennent seules à leur existence. Cette première répartition établie dans l’urgence par les autorités est confirmée par l’installation des rapatriés à la fin de la grande vague de l’été 1962.

Les principales agglomérations savoyardes supporteront l’arrivée et la gestion des rapatriés d’Afrique du Nord, tout particulièrement la commune de Chambéry qui regroupe près de 56% d’entre eux. Cet épiphénomène démographique est à l’image de celui enregistré à l’échelle nationale car cette immigration soudaine, qui ne représente toutefois que 2% de l’ensemble des métropolitains, connaît une forte urbanisation : 80% des rapatriés vivent dans une aire urbaine dont les 2/3 dans de grandes agglomérations. En 1962, La population savoyarde s’élève à quelques 245 000 personnes dont plus de 44 000 chambériens. Les rapatriés représentent donc les années suivantes : 1 personne sur 22 à Chambéry et moins de 1 personne sur 40 en Savoie. La ville d’Aix est également attrayante car elle offre des possibilités de logement avec ses nombreux hôtels et de travail, tout particulièrement dans les services. La cité albertvilloise et sa région proposent aussi quelques possibilités pour les nouveaux venus. L’implantation importante de rapatriés à La Rochette s’explique par la présence des cartonneries. Entreprise florissante qui embauche de nombreuses personnes. Elle fait ainsi venir directement d’Algérie, et de sa propre initiative, quelques 135 personnes.

Pourquoi la Savoie ?

rans13De plusieurs rapports et lettres du préfet de Savoie ainsi que du maire de Chambéry, il en ressort l’idée suivant : les premiers rapatriés choisissent le département parce qu’ils peuvent y trouver des attaches personnelles. Ainsi donc les liens existent donc entre la Savoie et le territoire algérien. Une première explication se trouve dans l’émigration .
Dès 1855, les premières migrations de Savoyards, numériquement très faibles, se dirigent vers des villages de la région de Sétif. Lui succède une émigration plus importante dans les années
1870, quelques centaines d’individus s’implantent, là encore dans des villages situés principalement entre Sétif et Bougie. De 1878 à 1891, plusieurs centaines de familles s’embarquent pour l’Algérie en direction des plateaux de la région de Sétif, mais aussi de l’Oranais. Région de la dernière phase d’installation vers 1900-1914. Mais ces implantations sont souvent abandonnées peu à peu par leurs occupants, car les lieux sont inhospitaliers et difficiles à cultiver. Les familles se dirigent alors vers les centres urbains importants. Des Savoyards, notamment de la vallée de la Maurienne et de celle de l’Arve, ont effectivement traversé la méditerranée pour s’implanter en territoire algérien dès le milieu du XIXe siècle. De façon plus ou moins récente, des liens existent donc, et des attaches plus ou moins prononcées ont été conservées par certains individus. Un groupe de personnes fait vivre ce lien au-delà des distances grâce à l’Union des Savoyards d’Alger. La mort de son président, en terre savoyarde, est relayée par la presse locale, notamment L’Essor Savoyard, dans un petit article du 11 mai 1962 accompagné d’une photo (ci-contre).

Une série de photos de ce groupe des Savoyards d’Alger illustrent parfaitement ce propos. Ci- dessous des images prises en terre algérienne (source : ADS série 3 fi) : à l’occasion d’une fête privée, du banquet de l’Union des Savoyards d’Alger et lors de la messe commémorative du rattachement de la Savoie à la France en 1960.

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rans17Si pour une partie des premiers rapatriés, tout du moins jusqu’en 1962, il est possible de supposer que la Savoie est un choix, ce n’est plus le cas à partir de l’été de la même année. En effet, les grandes vagues d’exode sous entendent que l’arrivée en Savoie de milliers de rapatriés tient plus au hasard qu’à autre chose. Le 25 août 1962, sur les 2 624 rapatriés présents dans le département, 223 ont été envoyés directement par la Délégation régionale de Lyon, 135 sont venus par le biais des cartonneries de La Rochette et 2 266 de leur propre initiative. Pierre
Dumas, maire de Chambéry, rappel au secrétaire d’Etat aux Rapatriés qu’ : « Au dire d’un grand nombre de ceux-ci, notre ville leur aurait été signalée comme offrant d’intéressantes possibilités de logement et de reclassement. La municipalité de Chambéry estime qu’il s’agit là d’une regrettable erreur, aux conséquences douloureuses pour les nouveaux arrivés ». Et pourtant la Savoie ne semble pas avoir été désignée plus que d’autres départements. La situation est donc semblable ailleurs. Un regard rapide sur la répartition des rapatriés au sein de la 8ème région permet de se rendre compte que la Savoie n’est pas surreprésentée et qu’elle reçoit cette population venue d’Afrique du Nord comme les autres.

Le premier graphique montre bien qu’il n’y a pas de discordance entre l’importance numérique du département savoyard et le nombre de rapatriés qui s’y trouvent. Un rapport favorable à la Savoie peut être même souligné comparativement aux deux départements situés plus au sud, l’Ardèche et la Drôme, ainsi que par rapport aux deux départements à la plus forte attractivité économique, le Rhône et l’Isère. Les deux départements savoyards ne sont donc pas parmi les plus attractifs mais ne sont pas non plus répulsifs à l’inverse du Cantal et de la Haute-Loire qui offrent moins de possibilités. Le deuxième graphique vient confirmer ces premières impressions, et il apparaît clairement qu’il n’existe pas de surreprésentation des rapatriés d’Afrique du Nord dans les territoires savoyards.
Le choix de la Savoie est donc une décision prise dans l’urgence sans motivation profonde. L’avenir reste totalement flou. Ces « retours » des familles françaises d’Algérie se font dans la précipitation et un total aveuglement quant à leur avenir, parfois organisé en deux temps. A la fin du mois de juillet 1962, sur 388 dossiers constitués, 136 le sont par des personnes seules, les autres par des familles (278) dont 136 sont venues sans le chef de famille, resté sur place pour une durée indéterminée. Le lieu de vie de ces personnes n’est donc pas définitif, car celles-ci sont mobiles, le travail comme le logement s’avèrent parfois déterminant.

L’impréparation : accueillir et loger dans l’urgence.

L’encadrement des rapatriés

L’accueil des rapatriés ne peut être que mauvais car les autorités n’anticipent pas leur arrivée. Elles sous-estiment les « retours », terme utilisé officiellement pour désigner l’arrivée des Français en métropole, dès les indépendances de 1956. Il existe tout de même la loi de 1939, créée dans un autre contexte pour les rapatriés de guerre, mais elle semble bien inadaptée à la situation. Pour répondre à ces nouveaux « rapatriés » une reprise législative sur le sujet devient indispensable. A la fin de l’année 1956, des mesures de faible envergure voient le jour, dont notamment la création d’un centre d’orientation d’accueil et de reclassement pour les Français rapatriés sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, celui-ci devenant en 1958 un commissariat général aux rapatriés sous la tutelle directe du président du Conseil. Face au nombre croissant de réfugiés arrivant en métropole, le service se décentralise dès 1959 avec la création de cinq délégations régionales. La Savoie fait partie de celle de Lyon. La crise de Bizerte en Tunisie et la montée des problèmes dans les départements de l’Algérie poussent à la création d’un secrétariat aux réfugiés et à la mise en place d’une loi cadre qui offre un statut de rapatrié. Avec cette loi de décembre 1961, les « réfugiés » deviennent des « rapatriés », en sont exclus les personnes du secteur public. Par la suite, d’autres lois et décrets viennent la compléter.
Toutefois, le nombre relativement restreint des départs jusqu’au début de l’année 1962 permet au gouvernement de démontrer que la capacité d’accueil n’est pas trop faible et que tout se déroule comme prévu. De plus, les dirigeants refusent obstinément de voir la réalité en face, tout particulièrement lors du fameux été 1962. Ils évaluent même officiellement qu’au maximum 200 000 personnes vont rentrer en métropole depuis le territoire algérien. Le terme de « vacanciers », régulièrement employé par les officiel, dévoile d’une certaine manière, que la réalité est belle et bien occultée. Tout cela se traduit donc par une totale imprévoyance pour accueillir convenablement les rapatriés dans le département savoyard. A partir de juin 1962, ce sont les préfets départementaux qui gèreront directement les rapatriés. Les delégations régionales n’étant plus en mesure de le faire. Le préfet de Savoie et ses services sont donc un rouage important dans la gestion locale des Français d’Afrique du Nord. De plus, il faut attendre décembre 1962 pour que soit créé un ministère des Rapatriés, effectif jusqu’en 1964. Ce sentiment d’impréparation est également ressenti depuis l’Algérie. Une lettre de Savoyards de Bône, datée du 10 mai et publiée le 2 juin 1962 par le journal, La Savoie, décrit bien cette impression. Les auteurs relatent les départs des Européens des quartiers majoritairement musulmans et inversement le départ des musulmans des quartiers à dominante européenne, tout en rappelant l’inaction des puissances publiques face à la montée des tensions entre communautés. La scène d’un drame collectif est en place : « […]. Par souci d’objectivité, vous permettrez sans doute à un groupe de Savoyards d’ici, de vous montrer une autre face de ce gigantesque problème algérien dont vous ignorez à peu près tout en France […]. Mais où sont les Autorités française ? Ce serait le cas de se demander qu’appelle-t-on Autorité ? Si la valeur d’un gouvernement s’évaluait aux effectifs des forces de l’ordre, l’Algérie serait alors le pays le mieux administré. Hélas ! C’est loin d’être le cas, pourtant les rues fourmillent de troupes à pied et de convois militaire ».

Cette impréparation nationale se fait évidemment sentir à l’échelle départementale. Localement, dès la fin du mois de mai 1962, tout est géré depuis la préfecture de Chambéry, qui reçoit des instructions de Paris et de Lyon mais qui prend à sa charge la quasi-totalité de la gestion des rapatriés. C’est le préfet est alors Maurice Roche, depuis 1961, Gabriel Gilly lui succèdera en 1963. Dans le courant 1962, un service de rapatriés est constitué dans les sous-préfectures pour le suivi des dossiers, mais le cœur des décisions reste à Chambéry. Les services préfectoraux s’appuient encore sur la délégation régionale et comptent également sur l’action des communes, tout particulièrement celle de Chambéry. Dirigée par Pierre Dumas, député de Savoie et secrétaire d’Etat, Chambéry est la ville qui accueille le plus de rapatriés. Il joue inévitablement un rôle très important dans la gestion de la situation.
Un service spécial, dirigé par les autorités préfectorales, prend rapidement forme pour gérer les rapatriés, mais au mois de juillet 1962 son fonctionnement s’avère encore largement imparfait. Le service indique au préfet qu’il est difficile de faire le travail convenablement par manque de personnel et de locaux. A cette date, deux comptables professionnels, (deux autres bénévoles qui arrêtent leur activité le 15 août), deux personnes pour l’accueil (soutenu par un mi-temps), et quatre autres bénévoles (qui arrêtent également leur activité le 15 août), assurent le fonctionnement de cette structure administrative. A cela s’ajoutent, trois assistantes sociales exerçant dans les centres d’accueil pour aider les rapatriés. Le préfet note également que « ce personnel d’origines diverses et dont la collaboration est parfois épisodique n’est pas toujours très bien adapté à la mise sur pied d’un service qui est appelé à prendre toujours plus d’extension et dont la complexité s’accroit chaque jour ». Il précise que les locaux sont trop petits et inconfortables. C’est pourquoi une réorganisation du service à lieu entre la fin juillet et le courant du moi d’août. Treize personnes salariées en permanence sont alors en activité. Le rapatrié suit un parcours dorénavant fixe : lors de son arrivé il passe par l’accueil/réception où un employé permanent gère l’orientation et vérifie qu’il a bien l’ensemble de ses papiers ; le rapatrié constitue ensuite un dossier auprès d’un autre employé permanent qui étudie la situation en détail (logement, installation, réinstallation, etc) ; un employé dactylo constitue le dossier, et le rapatrié passe enfin devant un autre agent administratif pour les questions d’ordre familiale, de sécurité sociale, de bons de transport, etc ; un bureau composé d’un chef comptable, de trois aides comptables et d’un dactylo s’occupe de la liquidation des droits et de l’allocation de subsistance ; un bureau du logement enregistre les demandes HLM et propose d’éventuels logements vacants ; le rapatrié s’inscrit auprès du service de la main d’œuvre et du travail. Soit, il rentre chez lui, soit il se rendre au centre d’accueil où d’autres personnes se chargeront de ses repas. Il peut être éventuellement aidé par une assistance sociale, Ce service monte jusqu’à quinze personnes pour retomber dès la mi-novembre 1962 à dix employés dirigés par le chef de service Ulrich.
Sous l’impulsion du préfet une commission du comité départemental d’entraide sociale est constituée le 29 mai 1962. Une grande structure institutionnelle capable de gérer les urgences liées aux conditions de vie des rapatriés. En outre, cette commission prend des décisions rapides quant à la gestion des logements. Un comité d’accueil des rapatriés d’Afrique du Nord est également créé en mai 1962 : il permet notamment de faire le lien entre les rapatriés et les structures institutionnelles. La masse des dossiers à traiter engendre des retards très importants et parfois de fortes incompréhensions entre les rapatriés et les autorités administratives. La paperasse se multiplie au grès des lois et des nouveaux décrets décidés à l’Assemblée. Diverses raisons expliquent la volumineuse correspondance produite entre les particuliers et le service des rapatriés : connaître les aides existantes et les conditions d’attribution, l’obtention de la certification de la qualité de rapatrié, etc. Une autre correspondance, massive elle aussi, concerne les envois effectués entre le service au niveau départemental et les structures nationales : en direction du ministère des Rapatriés et du ministère de l’Intérieur en charge de la direction des affaires sociales à Paris. Mais également avec la délégation pour l’accueil et le reclassement des rapatriés à Bordeaux, et la direction des conventions administratives et des affaires consulaires à Nantes. L’ensemble de cette correspondance concerne là aussi des vérifications faites dans le cadre de l’obtention de certaines aides et du statut de Rapatrié, la confirmation de l’acquisition de la nationalité française et des demandes d’obtention de cette même nationalité, tout particulièrement par des rapatriés espagnols. A l’échelle nationale, un fichier central des Rapatriés est créé durant l’été 1962 pour éviter les fraudes. Il est efficace car à la fin du mois d’août 1963 seulement 1 049 fraudes sont constatées pour plus de 280 000 dossiers constitués. Il est très utile pour le service préfectoral, car un nombre important de rapatriés changent de département après leur arrivée en métropole, et cela parfois à plusieurs reprises. Avec la croissance des arrivées, les courriers en direction du bureau en charge de gérer ce fichier se multiplient comme ceux en direction d’autres préfectures.

Du logement d’urgence…

Le problème du logement est représentatif de la désorganisation des autorités. Trois types d’hébergement provisoire, souvent créés dans l’urgence, voient le jour : les centres de transit au sein desquels les rapatriés sont censés rester 48 heures maximum, les hébergements provisoires dans des locaux présentant un caractère collectif (internats, scolaires,…), et l’installation dans des logements vacants avec un droit de réquisition.
Au début du mois de juin 1962, lors d’une réunion de la commission du comité départementale d’entraide sociale, les bases de l’accueil d’urgence des rapatriés sont jetées. Nous pouvons noter la présence des représentants de la préfecture, de la Croix Rouge, du Secours Catholique, de l’Association des Rapatriés d’Afrique du Nord, des Ouvres laïques, de quelques autres structures administratives, celle du pasteur de Chambéry et de son homologue catholique. En premier chef, cette commission relève que les individus venus par le biais de la cartonnerie de La Rochette demandent maintenant de l’aide. Et pourtant, ces familles sont pour l’instant installées dans le château de la commune car les hommes ont été embauchés directement par la cartonnerie. La commission établit également qu’il y a un nouvel afflux important de rapatriés. Tandis que jusque là beaucoup rejoignaient des connaissances ou des membres de leur famille, nombreux sont ceux dorénavant sans attaches ni revenus et parfois avec le chef de famille resté en Algérie. On a donc l’obligation de monter des centres de transit/hébergement puis de prévoir en cas de nécessité absolue des colonies de vacances voire des centres scolaires dans l’objectif d’héberger en urgence un nombre indéterminé de personnes et ce jusqu’à la fin de l’été. On prend aussi la décision de créer plusieurs centres d’accueil : un à Sainte Geneviève (Chambéry), un à Veyrat (centre hospitalier Chambéry), un au château Reinach (la Motte-Servolex) et un à l’aérium Saint-Louis (Bassens).
Des listes sur les possibilités d’hébergement sont donc constituées commune par commune. Elles concernent les appartements vacants (notamment dans le bassin chambérien) susceptibles d’être réquisitionnés, les hôtels, les centres scolaires, les colonies, etc. Mais l’ensemble de ces structures présentes dans le département ne sont pas forcément utiles. Alors que le secrétaire d’Etat auprès du ministre s’étonne que les rapatriés ne soient pas plus dirigés vers la Tarentaise où des possibilités de logements existent, le préfet estime évident qu’il serait vain d’installer dans des colonies de vacances de montagne les réfugiés qui ne trouveraient point d’emploi à proximité. Il ajoute que les capacités d’accueil des stations thermales ne sont que provisoires, donc bien précaire pour les personnes concernées.
La localisation des logements étant limité, et devant l’urgence, on se repose sur les centres de transit. Se prolongeant, les autorités envisageront d’utiliser ce type de structure pour une durée importante. Selon une lettre du préfet à l’Inspecteur général, en date du 24 août 1962, les centres de transit ouverts à Chambéry sont complets et ils se transforment en centres d’hébergement pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Des logements sont alors réquisitionnés, une cinquantaine de logement repérés en amont à la mi-juillet 1962, et des préavis de réquisition envoyés (peu nombreux, estimés à une vingtaine) à l’automne, principalement dans des communes du bassin chambérien et aixois. La réquisition est diversement utilisée dans les départements de la région Rhône-Alpes. Mais dans l’ensemble, les autorités se servent peu de cette solution, en dehors des départements de l’Isère, de la Drôme et de la Loire qui, en mars 1963 ont effectué respectivement 144, 52 et 44 réquisitions.
A la fin du mois d’août 1962, un premier bilan est effectué : sur 778 familles arrivées en Savoie depuis le 11 mars 1962, 559 sont logées par leur propre moyen, 120 demandent une place en HLM et sont hébergées provisoirement chez des connaissances, 64 dans un des centres d’accueil, et 35 logées par les services de préfecture, ou de la mairie de Chambéry voire du Secours Catholique. A la fin de l’année 1962, le constat n’est pas plus brillant, la préfecture fait observer la carence des logements réellement disponibles alors qu’il y a absence de nouvelles constructions. Le maire de Chambéry, Pierre Dumas, rappelle à son tour que la capacité d’accueil atteint une situation de saturation et qu’il faut malheureusement attendre 1963 pour obtenir les premiers HLM destinés aux rapatriés. Par conséquent, l’activité des centres d’accueil se poursuit jusqu’au mois de juillet 1964, comme l’indique le tableau ci-dessous.


rans18Les structures d’accueil se situent sans surprise dans les centres urbains, et particulièrement à Chambéry, là où la majorité des rapatriés se trouve. La capacité d’hébergement s’élève à plus de 200 lits. Les difficultés consistent à trouver le personnel, le matériel et les repas nécessaires au bon fonctionnement. Cela explique également que les centres prévus à Saint-Louis-du-Mont et au sein du Secours Catholique n’ont finalement pas ouvert. Le personnel de cette dernière structure a par ailleurs largement œuvré à soutenir certains rapatriés. Car effectivement, ce sont généralement des personnes dénuées de presque tout, sans ressource et traumatisées par leur voyage qu’il faut encadrer. Au courant de l’année 1963, plus qu’une seule personne assure le fonctionnement du centre Veyrat. Le personnel de la Croix-Rouge également très actif s’occupe des rapatriés présents dans le centre Sainte-Geneviève, seulement mis à disposition par l’autorité religieuse. D’anciens rapatriés se portent également volontaires pour soutenir les efforts importants à consentir au courant de l’été et l’automne 1962. La gestion des centres est très variable d’un département à l’autre. En mars 1963, la Haute-Savoie utilise un hôtel en guise de centre. A cette date la Savoie n’en a plus qu’un en activité alors qu’en Isère et dans le Rhône cinq et quinze centres sont encore actifs. Cela peut s’expliquer par une plus forte présence de rapatriés mais pas seulement. Le Cantal, qui accueille bien moins de rapatriés que la Savoie, en a encore trois en service au printemps 1963, et la Haute-Loire, aucun.
Toutefois, trouver une solution de logement, ne garantit en rien une situation convenable. Le graphique présenté ci-dessous, concernant l’état de salubrité des logements occupés par les rapatriés, démontre bien cela. Les enquêtes menées par les services sociaux de la préfecture, au fur et à mesure des arrivées, établissent qu’un logement occupé sur cinq n’est pas salubre.rans19Dans l’attente des logements HLM, la municipalité d’Aix se voit confrontée à un sérieux problème. Une première discussion en vue de construire des logements provisoires a lieu lors du conseil municipal de novembre 1962, mais il faut attendre le printemps de l’année suivante que les décisions sont réellement prises. Le conseil municipal, réuni en avril 1963, souligne le fait suivant : des familles de rapatriés sont logées dans des locaux saisonniers pour l’hiver mais que les propriétaires récupèrent leurs biens pour les louer aux curistes pour la nouvelle saison. Sur plus de 600 rapatriés arrivés dans la ville thermale depuis mars 1962, une trentaine de familles est victime de cette situation. Celles-ci vont devoir se reclasser à la fin du mois de mai 1963. Le conseil municipal considère la construction de bâtiments préfabriqués comme une solution, mais qu’il ne faut pas tarder à mettre le projet en œuvre. Une situation préoccupante et pesante que le comité d’accueil des Français d’Algérie n’hésite pas à rappeler au préfet : « il est maintenant avéré que les programmes des HLM destinés aux rapatriés d’Aix-les-Bains ne sera pas achevé avant la fin 1963. La question pour nos compatriotes rapatriés devient donc angoissante et exige une solution urgente. […] Il est facile de comprendre que des personnes qui ont tout perdu dans les circonstances dramatiques que vous connaissez et qui ont trouvé à grand peine un logis précaire dans leur nouvelle résidence risquent sous la menace d’une nouvelle expulsion de se laisser aller à la colère ». Le comité rappelle à juste titre que ces situations complexes peuvent « influer » sur l’ordre public. Sans le dire, il sous souligne toutefois que jusque-là aucun dérapage n’a eu lieu alors que la situation est particulièrement difficile pour de nombreux rapatriés.

rans20La société d’économie mixte de Construction d’aménagement et de rénovation de la région aixoise (la ville étant principal actionnaire) obtient une subvention de 686 000 francs du ministère des Rapatriés pour la construction de ces bâtiments préfabriqués. De son côté la ville acquière les terrains nécessaires auprès des différents propriétaires dans cette zone dite industrielle et les viabilise. Elle prolonge également la voirie nécessaire au raccordement à la rue Edouard Colonne. A cet effet, elle demande deux emprunts pour cela à la Caisse des Dépôts et Consignations, tandis que les entreprises Fillod remportent le marché pour la construction de ces logements au lieu dit « sous la Gare ». Comme le montrent les plans ci-dessus, deux solutions sont envisagées. La première sera retenue. Le 6 septembre, sous une pluie battante, le maire inaugure les nouveaux logements, tous occupés à la fin du mois. Prévu pour palier à une situation urgente et construit de façon provisoire, on envisage de remplacer ces préfabriqués dès l’année 1965, par la construction de 126 logements collectifs.

Centre d'hébergement Nbre de personnes fin juillet 1962 Nbre de personne fin août 1962 Nbre de personne fin septembre 1962 Date approximative de fermeture
Ste Geneviève (Chambéry) 26     Début août 1962
Centre Veyrat (Chambéry) 35 36 33 Début juillet 1964
Pavillon Ste Hélène (Chambéry) 49 143 150 Début décembre 1962
Chateau Reinach (La Motte) 11     Début août 1962
Centre Secours Catholique et St Louis du Mont (Chambéry / Bassens)       non utilisés
Centre d'Albertville 0 30 30 Automne 1962
Centre de Saint Jean de Maurienne 0 22 25 Automne 1962
Centre de La Rochette ? ? (8 familles) sept-62

…au logement durable : une longue attente

rans21Face à l’afflux massif de personnes en provenance d’Afrique du Nord et au manque criant de logements décents, il faut construire et rénover. Le ministère accélère les constructions d’HLM, assurées au niveau local, par le département et les communes sollicitées, et propose d’instituer des « réservations » pour les rapatriés. Au niveau national, en janvier 1964, il est possible de dire qu’une famille de rapatriés sur deux à été relogées dans le cadre d’HLM ou de celui de l’aide à l’accession à la propriété. Un premier décret rend cela possible (mars 1962) réservant 10% des logements HLM pour les rapatriés, tandis qu’un second cette part à 30% dans le cas des programmes spéciaux. Cependant, au moment de l’arrivée massive des rapatriés ces logements ne sont pas encore construits.
De cette situation, il en résulte une inquiétude réelle exprimée par le maire de Chambéry, Pierre Dumas, à son collègue du secrétariat pour les Rapatriés (21 août 1962) : en parlant des rapatriés il explique qu’« En fait notre ville subit une grave crise du logement, qui s’aggrave d’année en année et de mois en mois. C’est ainsi que les demandes à l’office municipal HLM, chiffré à 1053 au premier janvier 1962 dépassent actuellement les 1300. […] En dehors de la priorité absolus accordée aux rapatriés […] l’office HLM satisfait les demandes présentées en 57 et 58 ». « Il convient de signaler également un nombre important de familles actuellement relogées, qui ont-elles-mêmes recueilli des familles apparentées ou amies, si bien que certains logements de 4 pièces sont actuellement habités par 3 ou 4 familles. Des abris […] tout à fait précaires ont été utilisés, valables tant bien que mal en période d’été, mais absolument inhabitable dans notre région en hiver ». « Qu’un nombre raisonnable de rapatriés d’Algérie s’intègre paraît ne pas présenter de difficultés insurmontables, mais je crains que des arrivées massives, sans possibilités de logement ni d’emploi, ne donnent à ceux-ci l’impression d’avoir été bernés et ne les incitent à manifester une rancœur bien compréhensible. […] Je vous serais vivement reconnaissant en conséquence de faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour que cesse, ou, tout du moins, se ralentisse l’afflux des rapatriés d’Algérie dans notre ville ». Pierre Dumas n’exagère pas la situation afin d’espérer diminuer l’arrivée de rapatriés dirigés vers la Savoie depuis le centre de Lyon, cette préoccupation étant largement partagée par ses collègues, et lui-même est secrétaire d’Etat auprès du gouvernement.
Un rapport du préfet de Savoie, du 10 juin 1963, met lui aussi en relief les problèmes liés au manque d’anticipation et de construction d’HLM en amont. Il rappelle les premiers temps durant lesquels les installations ont été facilitées dans la mesure où les rapatriés retrouvaint des attaches familiales en Savoie. Néanmoins, sur les 430 demandes de logements sociaux, seuls 300 pourront être satisfaites entre l’été 1963 et le début de l’année 1965. De plus, le même rapport précise que face à l’augmentation des prix des logements, même insalubres, de très nombreux propriétaires chambériens et aixois, qu’il est nécessaire d’accélérer le relogement en HLM. Ainsi, à travers des dossiers constitués en octobre 1963, les autorités notent que sur 120 foyers de rapatriés, 41 restent en attente d’une demande HLM et 59 sont logés par des parents ou des amis, parfois eux-mêmes des rapatriés. A l’automne 1963, les autorités chargées des rapatriés comptabilisent 654 demandes de logement effectuées pour seulement 386 satisfaites.
Il faut attendre juin 1963 pour que la commission d’attribution de logement HLM aux rapatriés attribue les premières habitations, réservées à hauteur de 30% à Mérande et à la Cassine, dans le secteur de Chambéry. Quant aux dernières tranches, « aux Piochets », toujours à Chambéry, elles sont distribuées seulement en janvier 1966. Toutefois, l’immense majorité de ces logements est livrée au plus tard à l’automne 1964. Il est évident que des attributions se feront jusqu’au début des années 1970, mais elles correspondent aux rares arrivées de rapatriés enregistrées après 1966. Leur attribution est surveillée par les services du ministère des Rapatriés qui signale en février 1964 au préfet de Savoie la trop récurrente distribution de ce type de logement à des fonctionnaires dans le département savoyard. Il faut incontestablement changer cet état de fait, d’autant plus que cela ne va pas dans le sens des directives ministérielles. La réservation de place dans les logements HLM pour les rapatriés et la frénésie des constructions au cours des années 1960 marquent les esprits. De la sorte, si des logements ont pu être réservés pour des rapatriés au sein des constructions de l’ensemble Franklin Roosevelt à Aix, en aucun cas, ils ne représentent une majorité des nouveaux habitants. On notera que ces bâtiments sont nommés dans le bulletin municipal de 1965 comme « immeuble des Rapatriés » (photo ci-contre).

rans22A la fin de l’année 1966, le département de Savoie, et principalement Chambéry, met à disposition des rapatriés quelques 541 logements auxquels il faut ajouter 33 logements délivrés par des organismes divers (SNCF, l’entreprise Verre Textile, la SICRU…) et les 113 logements ayant bénéficiés des prêts pour l’aménagement de logements anciens (primés). Ces derniers sont soit réhabilités par les rapatriés eux-mêmes, soit par des propriétaires pour ensuite les louer à des rapatriés. Cependant, sur plus de 150 demandes sont déposées, toutes n’obtiennent pas cette aide qui consiste à fournir un prêt et une subvention. La très grande majorité des prêts obtenus le sont pour des logements situés dans le secteur de Chambéry. Une commune où les logements HLM se répartissent sur plusieurs localités : Le Biollay, La Cassine, Le Petit Biollay, Mérande, Bellentre, Les Beaux-Logis, Le Piochet, Bellevue, Le Joigny etc. De mai 1965 à mai 1966 des appartements construits dans les différentes tranches au « Piochet » représentent à eux-seuls 97 logements. En assurant la construction de 6 351 logements sur son territoire entre 1958 et 1968 l’effort de la première commune de Savoie est considérable alors que sa population passe de 44 237 habitants en 1962 à 53 813 en 1968.

rans23Près de 2 300 personnes trouvent un logement HLM en Savoie, soit près du tiers des rapatriés, auxquels il faut ajouter les logements primés. Si ce bilan s’évère positif, soulignons toutefois qu’il n’est visible que quatre ans après la vague de migration de l’été 1962 et qu’il reste plus d’une centaine de demandes de rapatriés en attente. Au regard de la situation de la 8° région, chargée de l’établissement des rapatriés, nous constatons qu’entre 1962 et 1966 122 000 logements ont certes, été construits, mais que les demandes de rapatriés se comptent encore en dizaines de milliers. En comparaison avec les autres départements de cette 8° région la Savoie apparaît comme celui ayant fourni un effort très important. En effet, un bilan dressé en mars 1963, indiquant les logements attribués et en construction, établit que le département savoyard se trouve en capacité de proposer un logement pour le tiers des rapatriés alors que la moyenne est d’un logement proposé pour un peu plus de huit rapatriés présents dans le département.

Du logement à l’école : réussir la rentrée 1962

A la fin de l’année scolaire 1961-1962, les arrivées n’étant pas nombreuses, il est possible d’intégrer les élèves au fur et à mesure dans des classes déjà constituées qui, certes, s’accroissent considérablement pour certaines d’entre elles mais de façon extrêmement provisoire puisque les vacances d’été approchent. Quant au manque de personnel, l’arrivée de fonctionnaires d’Afrique du Nord le compense largement. En revanche, les difficultés se profilent pour la rentrée suivante. Dans une lettre d’août 1962, Pierre Dumas rappelle au préfet combien l’installation importante de rapatriés sur certains secteurs chambériens engendre des conséquences fâcheuses pour sa municipalité : « J’ai l’honneur de vous faire parvenir […] une lettre concernant l’angoissant problème des rapatriés dans notre ville. Le groupe Chantemerle est actuellement, et malgré l’adjonction récente de deux classes, au maximum de ses possibilités d’absorption. Aux attributions de logements déjà importantes qui voit s’effectuer dans le quartier de la Cassine au cours de l’année 1963, vont s’ajouter 160 logements de Chantemerle destinés aux rapatriés d’Algérie. C’est une population scolaire non prévue de près de 300 enfants qu’il conviendra de recevoir dans les écoles publiques dès la rentrée 1963 ». En septembre 1962, le Conseil municipal de Chambéry décide d’étendre les deux groupes scolaires de Chantemerle et du Biollay « pour parer aux difficultés de la rentrée scolaire 1962-1963 ». L’intégration des élèves au sein des établissements est une réelle réussite, pour au moins deux raisons évidentes. La première, c’est la préparation de la rentrée 1962 durant l’été, par les autorités locales qui ont su anticiper les choses. La seconde s’articule autour des efforts d’intégration de la part des rapatriés et leur souhait profond de faire réussir leurs enfants. Ainsi, plus de 700 élèves rapatriés font leur rentrée en Savoie. C’est surtout la commune de Chambéry qui doit réagir, mais celles de La Rochette et d’Aix ne restent pas pour autant étrangères au problème.

Romain MARECHAL

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Les rapatriés d’Afrique du Nord en Savoie : 1956 - ? (2/2)

L’indispensable : aider et réinsérer

Soutenir financièrement les rapatriés

Vers la fin des années 1950, peu après les indépendances marocaine et tunisienne, des aides sont instituées en faveur du secteur privé. Aucun problème ne se pose réellement pour les salariés du public reclassés au sein des administrations de la métropole. Ces mesures timides consistent essentiellement à fournir des prêts, dont l’obtention est souvent compliquée. Mais rien n’est fait pour que les réfugiés puissent bénéficier des mêmes conditions sociales concernant la retraite, le chômage et l’assurance maladie. En faveur des plus démunis, les frais de retour et quelques aides d’urgence complètent ce dispositif. La crise de Bizerte (1961), déjà évoquée précédemment, oblige les autorités à changer leur mode opératoire. Le drame qui se joue alors en Tunisie impose des changements vu que de très nombreuses personnes arrivent dénuées de tout, n’ayant pu anticiper leur départ. Une loi cadre, votée en décembre 1961, à laquelle s’ajoute une série de décrets, pose les bases de l’aide aux réfugiés. Elle prévoit : le droit au remboursement des frais de transport sur présentation de titres ; des indemnités forfaitaires de déménagement ; une allocation de départ ; un hébergement de secours jusqu’à 8 jours ; une allocation mensuelle de subsistance à caractère alimentaire valable un an, jusqu’au moment où un emploi est trouvé ; une prime de reconversion si la personne n’était pas salarié et accepte de se reconvertir au salariat ; l’accès aux droits liés à la sécurité sociale et aux allocations familiales ; diverses aides pour l’intégration économique ; le droit aux multiples prêts mis en place. Enfin, des aides spécifiques pour les situations les plus catastrophiques sont également créées sur la base d’enquêtes sociales pour les moins de 55 ans et des secours d’extrême urgence sont développés pour les personnes les plus âgées. Mais la minimisation de la situation en Algérie, par les autorités françaises, fait que ces mesures prévues par la loi ne seront instaurées qu’à partir de mars 1962. Le gouvernement refuse de voir le retour massif des Français d’Algérie et d’officialiser leur rapatriement, alors, il refuse de mener une politique d’intégration majeure, et ne prend que tardivement les mesures nécessaires.

Toutes ces décisions représentent une activité conséquente pour les administrations locales, notamment lors des premiers mois. L’ensemble de la comptabilité et du suivi administratif reste une source austère, qui néanmoins, témoigne d’une certaine réalité. S’installer, puis s’intégrer, nécessite des efforts personnels mais également une aide adaptée et financière. Les premiers versements sont ceux liés au voyage : les prestations de retour. En décembre 1962, quelques 984 remboursements de frais de transport seront effectués et 878 indemnités forfaitaires de déménagement versées dans le département savoyard. Viennent ensuite divers secours sociaux et différentes prestations de subsistance.
D’autres aides bien particulières peuvent être accordées. A la consultation de quelques dossiers traités tardivement entre 1967 et 1969 il apparaît que des indemnités de dédommagement pour dégâts matériels sont versées. Il s’agit de prendre en compte une détérioration matérielle due à la guerre. De même, quelques années plus tôt, en 1963-1964, six dossiers sont déposés pour obtenir des prestations pour les victimes d’attentats terroristes perpétrés en Algérie.
En Savoie, les services administratifs se donnent pour mission de distribuer les aides mais également de contrôler leur obtention. Des contentieux apparaissent lorsque l’époux et l’épouse ont touché des aides alors qu’elles sont attribuées par famille et non par adulte. Cela ne relève pas forcément d’un abus volontaire. Beaucoup de familles ne sont pas rentrées en même temps depuis d’Algérie. Accentuons notre argumentation en rappelant que certaines d’entre-elles changent plusieurs fois de département et pensent pouvoir retoucher certaines aides. De plus, la complexité de leur obtention entraine de grosses incompréhensions. Sans oublier que l’administration croule sous les circulaires ministérielles qui détaillent les différents règlements. Par contre, pour quelques rapatriés, cette situation peut représenter une manne financière. Ainsi, cinq personnes seront arrêtées et écrouées pour escroquerie à Chambéry, elles sont soupçonnées d’avoir touché des aides dans plusieurs départements. La fraude est également perpétrée par quelques Savoyards profitant des prêts attribués pour la réhabilitation de logement destinés à être loués en faveur des rapatriés. Une fois l’argent perçu et les travaux effectués, ces propriétaires ne louent pas ou préfèrent se diriger vers une clientèle touristique. Toutefois, la fraude reste très minoritaire et n’est en aucun cas représentative de l’état d’esprit général. Si notre observation peut être tenue comme globalement significative de la situation, indiquons qu’une petite trentaine de dossiers ont pu être repérés au sein des archives.

En dernier chef il se pose un autre problème, celui des indemnisations des biens outre-mer . C’est l’enjeu majeur des années 1970-1980 pour la population rapatriée. Suivront les problèmes des dettes contractées outre-mer, puis celles contractées pour s’installer en métropole. La problématique de l’indemnisation passe vraiment comme un élément cristallisant toutes les énergies autour de la question des rapatriés, gérée, là encore, par petites touches avec des lois souvent incomplètes et jugées imparfaites par les concernés. Ce point litigieux n’est définitivement réglé qu’en 1988 sous le ministère de Jacques Chirac et les derniers versements ne seront effectués qu’en 1998. Il faut compter 25 ans pour régler le problème. En Savoie, suite à la promulgation de la loi de 1971 concernant les indemnisations, une commission est créée pour organiser la constitution des dossiers. Elle regroupe les représentants de l’Etat et ceux des organisations de rapatriés, auxquels s’ajoutent deux Français musulmans, désormais intégrés aux discussions. Elle se réunit tous les ans afin de suivre les quelques 676 dossiers enregistrés parmi les 684 déposés. Ces documents administratifs concernent forcément une très grande majorité de Français provenant d’Algérie, comme l’indique le graphique présenté ci-après. Le second point à souligner est la lenteur du traitement des dossiers : alors que la très grande majorité d’entre eux sont déposés à la fin de l’année 1971 et dans le courant de l’année 1972, 52 restent encore en attente à la fin de l’année 1979.

Le cas particulier des personnes âgées

Les personnes les plus âgées sont très certainement les plus touchées par les évènements et les difficultés multiples qui en découlent, pour elles la situation est la plus pénible, et cela pour plusieurs raisons. Le déracinement est difficile à vivre, l’adaptation dans un nouveau territoire est bien souvent plus facile pour de jeunes personnes. Et parce qu’économiquement elles sont souvent en grande difficulté, ne pouvant se réinsérer dans un tissu professionnel. C’est ainsi qu’en 1967, l’ensemble des dossiers (153 au total) déposés en Savoie, en vue de l’obtention d’une indemnité particulière pour personne âgée ou invalide, sont tous acceptés. Trois années plus tôt, en septembre 1964, quelques 259 personnes perçoivent l’allocation destinée aux rapatriés âgés de plus de 65 ans.
Il est possible de bénéficier d’une allocation dès 60 ans si le rapatrié était salarié avant le retour. Les plus de 55 ans trouvent très difficilement un emploi, et pour les autres, la retraite est compliquée à faire valoir. En Algérie, la retraite est fixée à 60 ans alors qu’elle s’obtient à 65 ans en France métropolitaine. Sans oublier l’absence de sécurité sociale au sein des protectorats. Il subsiste donc un décalage énorme entre ces systèmes et il faut attendre décembre 1963 puis novembre 1964 pour que les retraités soient intégrés au régime métropolitain. On institue encore une allocation viagère pour ceux qui restent dans l’incapacité de percevoir leur retraite. En conséquence plusieurs demandes de rachat de cotisations d’assurance vieillesse sont déposées auprès des services concernés en Savoie dès 1964 :on comptabilise 64 demandes formulées jusqu’en février 1967. Une « subvention » est versée, c’est à dire un crédit destiné au rachat des cotisations d’assurance vieillesse par les rapatriés. D’autres lois, une de 1972 et une e autre de 1985, complètent les dispositifs mis en place, tout particulièrement favorables aux retraités des deux protectorats. Encore une fois, nous pouvons constater l’impréparation des autorités et avec quelle lenteur les problèmes posés sont réglés. D’ailleurs, des personnes âgées ne se retrouvent pas pour autant débarrassées de leur précarité. En 1973, les secours sociaux, essentiellement ventilés pour les plus de 60 ans et versés de façon mensuelle au grès des besoins, visent encore près de soixante-dix personnes au plus fort de l’hiver. C’est bien évidemment pendant cette période critique de l’année que le plus grand nombre de versements est effectué, avec près de 50 000 francs répartis entre les nécessiteux. En 1981, ces secours concernent encore une vingtaine de personnes.
Les autorités envisagent parfois des solutions étonnantes, comme cette opération « Retraite au soleil » lancée en 1964. Elle consiste à proposer aux rapatriés inactifs de s’installer dans le sud, au sein de localités de moins de 10 000 habitants. Pour l’Etat il s’agit de désengorger les grandes métropoles densément peuplées de rapatriés. L’objectif est également de proposer aux rapatriés âgés la possibilité de retrouver un climat ensoleillé comme celui qui leur était familier en Afrique. A l’évidence de nombreux rapatriés, particulièrement des personnes âgées, ont souffert des premiers hivers passés en Savoie : 54 demandes formulées pour le département. Au plan national, cette opération s’est avérée un échec, difficile à comparé avec la situation locale, faute de données existantes.

La question de la réinsertion professionnelle

rans24Pour les premiers arrivés, c'est-à-dire avant 1962, nous notons guère de tracas de la part des rapatriés pour s’intégrer dans le tissu économique. En Savoie, toutes les personnes rentrées avant mars 1962 sont reclassées professionnellement à la fin de cette même année. D’ailleurs, la France est en plein boom économique, et pour palier à ses besoins elle doit faire appel à une main d’œuvre étrangère, souvent elle-même issue d’Afrique du Nord. Ainsi, tous les ans, quelques 130 000 travailleurs immigrés arrivent en France durant cette période. Au regard de cette situation, les rapatriés ne devraient pas poser de problème d’intégration économique, mais des premiers signaux négatifs auraient dû alerter les autorités. Si des catégories professionnelles posent peu de problèmes (le retour des fonctionnaires est géré jusque là facilement), en revanche, dans le secteur privé, les qualifications des rapatriés ne correspondent pas souvent au secteur pourvoyeur d’emplois en métropole. Quant à la question agricole, elle s’annonce déjà ombrageuse : plusieurs facteurs freinent cette intégration, rendue encore plus difficile pour d’autres raisons. On retiendra premièrement, la grande difficulté, voire l’impossibilité, de reclasser les rapatriés non salariés dans une activité indépendante en France métropolitaine ; deuxièmement, le manque de connexion entre les compétences et les besoins ; enfin, la très grande disparité entre les régions d’installation et les régions qui recrutent le plus. Cette distorsion entre la demande et l’offre d’emploi (tertiaire / secondaire) se double donc d’une distorsion géographique (forte demande dans le Sud et peu d’offre / contrairement au Nord). Le gouvernement prend quelques mesures pour inverser ces disparités en mettant notamment en place des primes d’installation géographique. A l’échelle locale, cette situation préoccupe rapidement le maire de Chambéry, qui écrit à la fin du mois d’août 1962 au secrétaire d’Etat aux Rapatriés qu’ « en ce qui concerne les possibilités d’emplois […], la zone prévue à cet effet ne fait que s’organiser et les offres d’emplois ne seront pas sensibles avant deux ou trois années. Le reclassement des rapatriés d’Algérie apparaît ainsi très aléatoire et ceci d’autant plus que Chambéry n’arrive déjà pas à résorber l’afflux des populations montagnardes qui viennent chercher, dans notre cité, des conditions de vie moins rudes. Et si regrettable que cela puisse paraître il est probable que les employeurs chambériens donneront leur préférence à la main d’œuvre locale ».
Très vite, en juillet 1962, le bureau de reclassement auprès du secrétariat d’Etat aux Rapatriés, établit un tableau de synthèse des possibilités offertes par les départements, complété en décembre par les autorités locales. En Savoie, concernant l’industrie, on souhaite l’installation d’entreprises de confection, d’appareillages électriques, de construction électrique, de petite mécanique, de conserverie et confiturerie, de salaison et conserves de viande On a pour perspective d’employer une main d’œuvre féminine très peu présente encore en Savoie et de donner à ces structures une vocation alpine. Une dernière précision rappelle combien il est à éviter toute l’implantation d’exploitant agricole dans cette région. Pour le commerce l’installation est plutôt déconseillée bien qu’il existe des possibilités dans le négoce de fruits et légumes et dans l’hôtellerie (celle-ci étant liée aux projets des équipements pour les sports d’hiver). Quelques implantations d’artisans dans sont envisagées dans plusieurs secteurs technologiques : métaux, mécanique, plomberie et électricité. En revanche, très peu de possibilités sont notées dans le cadre des professions libérales, en dehors des médecins et vétérinaires en Maurienne. Le département en difficulté face au logement, la construction semble pourvoyeuse de richesse. Ce tableau brosse un contraste saisissant de cette situation avec le type de métiers exercés par les rapatriés à leur arrivée en métropole, comme le montre le graphique ci-contre.

Deux informations à souligner : premièrement, cette main d’œuvre appartient au secteur tertiaire pour plus de 50% alors qu’il ne regroupe que 15% des emplois en France, sans qu’il y ait de correspondance entre offre et demande, comme cela a été évoqué plus haut ; deuxièmement, 22% de cette population salariée est âgée de plus de 55 ans à l’échelle nationale (c’est un peu plus de 40% d’entre eux qui ont plus de 50 ans en Savoie). A l’âge avancée de cette population, facteur qui rend l’insertion professionnelle plus difficile, se conjugue le manque de qualification et de diplôme. Le bilan fait éclater un grand décalage entre les possibilités des rapatriés et les besoins de la métropole. Effectivement, l’économie coloniale n’a aucune correspondance avec celle de la France. Localement, cette répartition ne se synchronise pas avec la situation professionnelle du département. Au recensement de 1968, la population active en Savoie est ainsi répartie : « agriculteurs » 16,1%, « artisans, commerçants, chefs d’entreprise » 11%, « cadres et professions intellectuelles supérieures » 4,2%, « professions intermédiaires » 11,6%, « employés » 19,8%, « ouvriers » 37,3%.
rans25Le 6 décembre 1962 le ministre des Rapatriés lance une série de mesures visant à une meilleure intégration économique : mettre les emplois disponibles à la portée des rapatriés et faciliter l’accès au logement des rapatriés ayant trouvé un emploi. Cette fin d’année 1962 permet également de faire quelques bilans quant aux mesures existantes et tout particulièrement celle du capital de reconversion. Il est créé pour inciter les non-salariés
(commerçants, petits-patrons,…) à se réorienter car il existe une saturation dans leurs branches. Entre mars 1962 et janvier 1963 les 119 demandes de réinstallations effectuées en Savoie concernent 13 agriculteurs, 3 boulangers, 4 coiffeurs, 50 commerçants, 16 professions libérales, 5 maçons, et 6 comptables. Ce capital de reconversion se complète par des prêts et autres subventions pour le reclassement. Toutefois, les services développent une grosse activité pour des résultats parfois faible. A la fin de l’année 1962, au plan national, sur les 250 000 chefs de familles qui ont constitué un dossier (hors fonctionnaires), 65 000 recherches encore un travail, ce qui porte à 80 000 le nombre de rapatriés demandeurs d’emploi. Ainsi, au début de l’année 1963, au mois de mars précisément, la situation du chômage au sein de la population rapatriée en Savoie est encore mauvaise avec 29% de demandeurs. Mais comparativement aux autres départements de la 8° région chargée de la gestion des rapatriés ce taux est à relativiser, car la moyenne des demandeurs d’emploi au sein de la population rapatriée dans ces départements est de 34% avec des piques à 55% comme le montre le graphique ci-contre.

la fin du problème de l’emploi

rans26Globalement, à la fin de l’été 1963, le problème de l’emploi est résolu. Un rapport du préfet de Savoie de juin 1963 va dans ce sens puisqu’il précise que sur un total de 1000 demandeurs d’emploi déjà 700 ont retrouvé une activité. En outre, il rappelle que pour les plus de 50 ans la situation est difficile car ils sont régulièrement refusés à l’embauche, tout en notant que seul un tout petit nombre de personnes ne fait aucun effort pour trouver un travail. Dans sa conclusion, le préfet explique combien la capacité d’absorbation a atteint ses limites et qu’il ne faudrait plus accueillir de famille. Alors qu’en avril 1963, 304 rapatriés demandeurs d’emplois perçoivent l’allocation de subsistance et 356 autres sont inscrits à la main d’œuvre départementale, ils ne sont respectivement plus que 111 et 176 en août de la même année. C’est le résultat d’une situation économique nationale très favorable et mêlée à une politique volontariste : en 1963, ce sont quelques 1 659 338,54 francs et 1 316 399,46 francs en 1964 qui sont versés en Savoie au titre des subventions d’installation et du capital de reconversion.
Au cours du mois d’avril 1963 les autorités lancent une série de nouvelles mesures. Citons d’abord une réunion concernant la situation de l’emploi des rapatriés dans le bassin chambérien organisée à Chambéry. Le maire la préside, ayant à ses côtés des représentants de l’administration et du secteur économique, le président de l’Association des Rapatriés d’Afrique du Nord, qui participent aux décisions. Pierre Dumas est satisfait « le plus grand nombre de Pieds Noirs installés dans notre cité, dans les communes avoisinantes ont trouvé une tâche apte à les intégrer définitivement… ». Par contre « un certain nombre de nos concitoyens, rapatriés d’Algérie n’ont pas encore, à ce jour, trouvé un emploi… », ils peuvent « bénéficier de contrats-types de réadaptation professionnelle, laissant pendant un certain laps de temps, à la charge de l’Etat une partie du salaire et des charges sociales ». Toutefois « certains chefs d’entreprises ont fait remarquer que l’emploi était souvent lié au problème de logement ». Au cours du même mois, un comité consultatif départemental de reclassement des rapatries demandeurs d’emploi, installé par le préfet, se réunit parallèlement les représentants de l’Etat au niveau départemental et communal ainsi que ceux du secteur économique. La constitution de ce comité correspond à la grosse opération du printemps 1963, lancée à l’échelle nationale pour donner la priorité aux rapatriés dans la politique de l’emploi. Elle s’intitule simplement « priorité à l’emploi ». Les autorités souhaitent encore mettre en lien emplois et travailleurs, centraliser les offres et les bloquer pendant un temps afin de les proposer aux rapatriés (service de la main d’œuvre). Dans le but de leur faciliter leur démarche d’emploi, les autorités délivrent aux rapatriés des bons de transport. Un rapport est effectué chaque semaine pour préciser le nombre d’emplois proposés spécifiquement aux rapatriés. Plus d’une centaine ont été reclassés par le service de la main d’œuvre durant cette période d’avril à août 1963. Durant cette période, des tableaux listent les emplois disponibles et les demandes des rapatriés pour tenter de les faire correspondre. Les agriculteurs sont systématiquement découragés à se réinstaller. D’ailleurs, aucun prêt pour une réinstallation agricole n’est accordé en Savoie. Néanmoins, l’arrivée régulière de rapatriés laisse les autorités en devoir de poursuivre les efforts. En 1964, on retrouve encore 83 rapatriés sur les listes professionnelles et une petite quarantaine de prêts de réinstallation sont attribués au cours de l’année 1966. La venue de la population rapatriée n’a donc pas d’impact sur le chômage : au début de l’année 1962 le nombre de chômeurs dans le département varie de 500 à 700 et en mars 1964, seuls, 573 demandeurs d’emplois sont recensés dont 68 rapatriés.
rans27C’est aussi grâce aux efforts individuels des rapatriés que l’intégration professionnelle est une réussite. Entre avril et août 1963, plus de 700 rapatriés ont trouvé un emploi par leurs propres moyens. Au regard du graphique ci-dessous, présentant les métiers des rapatriés demandeurs d’emploi (256 dans l’arrondissement de Chambéry, 30 dans celui d’Albertville et 18 dans celui de Saint-Jean-de-Maurienne), ceux ayant entrepris une formation professionnelle accélérée, ceux ayant acceptés des contrats entérinant une perte du niveau de niveau de vie et ceux s’étant reconvertis vers le salariat, apparaissent comme très nombreux. C’est une forme de déclassement pour eux. De plus, les salaires paraissent plus bas en France et les normes de productivités se montrent plus élevées. La perte de salaire engendre une perte de niveau de vie et parfois même de niveau social.

A la lecture de ces deux graphiques, plusieurs constats s’imposent. Ils confirment que pour retrouver un travail, les rapatriés se sont adaptés au marché du travail en mutant vers le salariat et en abandonnant les petits métiers indépendants et les emplois de bureaux. C’est donc une évolution vers les activités du secteur secondaire et la découverte de travaux techniques (professions intermédiaires). Le dernier graphique confirme également le fait que la Savoie n’est pas une terre de reprise d’exploitation agricole.

Le retour des fonctionnaires est bien plus simple pour les autorités, bien que très nombreux, ils sont reversés dans les services et représentent dans le département 17 agents des collectivités locales, 17 fonctionnaires du ministère de l’Intérieur et des Affaires algériennes, 28 membres de l’Education nationale, 22 agents des services de la santé publique et de la population, 1 seul au sein du ministère du travail comme pour ceux de la Justice et de la Trésorerie générale : soit 88 fonctionnaires d’Etat intégrés en Savoie au cours de la période, auxquels il faut ajouter les employés municipaux.

L’insertion dans le corps métropolitain

Représentativité et poids politique

Le gouvernement supprime le ministère des Rapatriés en 1964 et cela pour deux raisons. Premièrement, c’est une manière de montrer que l’intégration de ces Français d’outre-mer est une réussite puisqu’elle ne nécessite plus de lui accorder un ministère à part entière. Deuxièmement, cela permet aux autorités de faire disparaitre une institution étatique qui aurait pu devenir un outil de revendication pour cette communauté. Toutefois, le gouvernement oublie que l’intégration réussie dans le tissu économique n’est pas forcément synonyme d’intégration sociale. De plus, de nombreux problèmes ne sont pas résolus, et la question « pied-noir » va ressurgir régulièrement bien après la disparition du ministère consacré aux rapatriés. Ces derniers vont donc s’organiser et se structurer via des associations qui, dans un premier temps, servent de caisses de résonnance pour faire valoir leurs revendications. Ces groupes ont donc tout d’abord des objectifs politiques, et ce n’est qu’une fois les principales récriminations disparues, qu’elles deviendront rapidement des lieux de sociabilité .
Une association des Français Rapatriés du Maroc et de Tunisie se structure à Chambéry constituant alors une section de Savoie sous la présidence du colonel Pochard, le 4 mai 1958. Son objectif est d’aider matériellement et moralement les nouveaux réfugiés des protectorats ( ene centaine de cotisants comptabilisés). Seulement, après quelques années d’existence, cette première association se dissout pour adhérer à la Fédération Nationale des Français d’Algérie et d’Afrique du Nord en novembre 1962. C’est à cette même date que cette dernière est constituée à Chambéry, Roger Toche en étant le président. Elle compte près de 250 adhérents. Une section à Albertville et à Aix sont rapidement créées. Deux autres associations importantes au niveau national : l’Association Nationale des Français d’Afrique du Nord et d’Outre-Mer et leurs Amis ainsi que le Rassemblement Nationale des Rapatriés d’Afrique du Nord et leurs Amis, qui ne semblent pas réellement implantées en Savoie, du moins les premières années. Malheureusement, bien peu d’informations nous parviennent de ces organisations et de leur activité. Au premier temps de leur existence, il est possible de noter, par exemple, des demandes de subvention de la part de la Fédération Nationale des Français d’Algérie et d’Afrique du Nord pour le noël de 1963 et 1964, mais aucune position politique exprimée n’est visible au sein des sources disponibles. Cette association participe également à l’élaboration du projet des préfabriqués dits « sous la gare » à Aix.
A partir des années 1970, se dégage une vision plus claire de la situation. Une répartition des membres dans les associations peut être établie : le Front National des Rapatriés (R. Toche président) compte 540 membres alors que l’Association Nationale des Français d’Afrique du Nord d’Outre-Mer et de leurs Amis en dénombre beaucoup moins avec 130 adhérents. A côté de ces deux structures, quelques cotisants, très peu nombreux (4), adhèrent à la Maison des Agriculteurs français d’Algérie ou à l’Association de Coopération et de Liaison France-Afrique. Le poids respectif de ces associations leur permet notamment d’obtenir des délégués au sein des commissions paritaires pour l’indemnisation des Français rapatriés. Elles semblent également jouer un rôle plus revendicatif : pour exemple, le 10 juin 1970, les 150 adhérents de la Fédération Nationale des Rapatriés, présents à la salle Grenette de Chambéry, votent à l’unanimité leur désaccord avec le projet de loi soumis par le gouvernement au sujet de l’indemnisation des biens d’outre-mer.

Au niveau national, les rapatriés ne transforment pas le paysage politique. Plutôt hostiles au pouvoir gaulliste, ils restent surtout un puissant groupe de pression sans pour autant faire et défaire le jeu politique. Par contre, localement, ils peuvent apparaître comme une ressource importante pour les élus qui comprennent vite l’intérêt qu’ils peuvent avoir à s’approcher de cet électorat. Cette conjoncture se vérifiait là où les rapatriés sont nombreux proportionnellement au reste de la population, ce qui n’est nullement le cas de la Savoie en comparaison notamment avec les départements du sud.
A la lecture des listes électorales et de leur évolution dans les principales communes du département qui accueillent des rapatriés, il est bien difficile d’en tirer des informations précises et des conclusions quant au poids politique éventuel de ces derniers. Ils ne sont pas assez nombreux pour faire et défaire une élection, et encore, faudrait-il un vote collectif. Cela reviendrait à nier la diversité d’opinion au sein de cet électorat. Ils ne sont donc pas courtisés en Savoie. Et cet état transparait à la lecture des professions de foi. Que ça soit aux élections municipales, cantonales ou législatives, les rapatriés ne sont que rarement mentionnés. Dans les agglomérations importantes comme Aix et Chambéry ils se retrouvent noyés dans la masse des électeurs, d’autant plus rapidement, que ces communes connaissent une pleine croissance démographique. Reste le cas de La Rochette, une cité de dimension moyenne, alors que les rapatriés s’y trouvent nombreux. Ainsi, au regard de la liste électorale de 1965, en prenant compte les lieux de naissance des personnes (ce qui exclut d’éventuels rapatriés nés en métropole), il apparait que sur 1 050 inscrits, 104 sont identifiables comme venant d’Afrique du Nord. Ce chiffre peut être légèrement valorisé car il existe des tableaux de rectification établis au cours de l’année. Dans tous les cas, cela amène à près de 10% de l’électorat la population « Pied Noir » de la commune de La Rochette. Ils ne sont pas mentionnés dans les professions de foi. La lecture de la presse locale ne semble pas non plus indiquer que cet électorat soit courtisé en tant que tel par les élus locaux. Si l’évaluation du poids politique de la population rapatriée en Savoie reste difficile, il est toutefois possible d’affirmer qu’elle ne joue pas un rôle majeur dans les élections et ne se distingue pas comme une force politique à part entière.

Un plus pour l’économie savoyarde ?

rans28Pour certaines régions, l’arrivée des rapatriés est perçue comme une chance pour relancer ou dynamiser l’économie. En Savoie, leur nombre restreint ne permet pas d’en tirer une conclusion aussi forte, néanmoins, sous bien des aspects on les considère comme un atout pour l’économie locale. Les multiples aides, subventions et autres prêts représentent une somme d’argent, très largement dépensée et investie directement dans le département. A cela, s’ajoute les apports personnels, des fonds propres pouvant être importants pour quelques familles. De plus, les premiers achats, effectués en tant que biens de consommation, sont réalisés sur le territoire savoyard. Cette réalité constatée par les autorités et publiée dans les rapports mensuels analysant la situation économique du département. Dès septembre 1962, il se trouve avéré que la bonne situation relevée dans le secteur de l’hôtellerie et l’embellie concernant la consommation alimentaire, est la conséquence, entre autres, de la présence de personnes repliées d’Algérie. Il est également reconnu que l’augmentation des ventes de produits manufacturés est due aux achats de ces mêmes personnes. Cette situation réjouissante ressort jusque dans le le rapport de mai 1963. Pour les commerces locaux, la présence des rapatriés est donc une aubaine. Ils représentent autant une capacité d’investissement importante : on les voit investir dans la constitution de petites affaires ou encore placer leurs capitaux dans des hôtels de la station de Courchevel, alors en pleine expansion, voire dans la cité thermale d’Aix-les-Bains.
L’arrivée des rapatriés est encore un atout pour la dynamique économique du département car cette population fournira largement des efforts personnels importants pour intégrer le tissu professionnel, et nombreux sont ceux qui voudront « prendre une revanche » en somme réussir cette « deuxième vie ». Les entreprises locales peuvent s’appuyer sur cette nouvelle main d’œuvre. Par exemple, les cartonneries de La Rochette en pleine expansion, emploient en 1963 quelques 1000 personnes, dont un nombre important de rapatriés.
rans29Cette nécessité de s’intégrer accompagne également des évolutions de mœurs. La recherche de salaires pousse les femmes « rapatriées » à intégrer le marché du travail. En Savoie, le taux de femmes mariées qui travaillent à leur arrivée est d’un peu plus de 10% (13,3% sur l’échantillon traité). En 1972, ce même taux s’avère beaucoup plus élevé puisqu’il atteint près de 40% (39% sur l’échantillon traité). Il faut minorer un peu ce dernier chiffre car, contrairement aux dossiers traités au moment de l’arrivée, on trouve dans l’échantillon de 1972, les fonctionnaires dont les épouses travaillent plus souvent que celles dont le mari exerce dans le secteur privé. De plus, en 1972, les épouses ne sont pas forcément des rapatriés, mais des métropolitaines ayant épousé un rapatrié, en sachant que le taux de travail dans la gente féminine est plus élevé en métropole. Au niveau national, le taux d’activité féminine est de 35% en 1968 au sein de la population française et de 28% pour la population rapatriée spécifiquement, alors qu’il n’était pour cette dernière que de 20% en 1954. Néanmoins, malgré ces limites et la nécessaire prise en considération de l’évolution sociale globale, c'est à dire l’accès des femmes au marché du travail dans les années 1960, ce changement dénote tout de même bien a quel point le département bénéficie de la dynamique de cette population.

La situation des rapatriés en Savoie, dix ans après leur arrivée paraît convenable. Au regard de ces deux graphiques, nombreux sont ceux qui ont réussi à s’extraire de la situation difficile dans laquelle ils se trouvaient à leur arrivée. Ils ne sont plus qu’un peu plus de 3% à bénéficier de l’aide social en 1972. De plus, en comparaison avec la situation de leur compatriote français, il semble que leur situation soit plus confortable. Si ce dernier graphique illustre bien une forme de réussite pour la population rapatriée il faut néanmoins le nuancer. D’abord, la comparaison est établie avec l’ensemble de la population française et pas uniquement la population savoyarde. Il faudrait même formuler une confrontation avec les revenus des habitants des grandes agglomérations savoyardes pour avoir une plus juste analyse. De plus, les chiffres connus et désignant les revenus des rapatriés le sont à partir des dossiers déposés pour l’indemnisation des biens perdus en Algérie. Si les personnes concernées abondent, cela ne concerne pas l’ensemble des rapatriés, les plus démunis au moment du départ d’Algérie en sont exclus. Cette statistique ne repose au final que sur 217 dossiers disponibles dans les archives et déposés entre la fin de l’année 1971 et celle de l’année 1972.

Une intégration réussie ?

Une question ô combien importante ! Dès l’époque les autorités ont eu conscience que bien intégrés les rapatriés pouvaient devenir une chance pour la France sinon un problème politique. Un premier regard, parfois négatif, a pu être jeté sur cette population. La peur de l’autre et de l’étranger a pu se manifester se manifester à leur égard. Ces nouveaux arrivés réveillent aussi une crainte de la « concurrence », celle-ci stimulant alors une réaction de replis. Le journal La Savoie, évoque ce replis dans un article intitulé Rapatriés d’Algérie et paysans Métropolitains, (10 mars 1962) : « Beaucoup de paysans métropolitains redoutent en particulier un afflux d’agriculteurs, arrivant d’Afrique du Nord, comme des concurrents et des accapareurs de terres. Les rapatriements du Maroc et de Tunisie les ont sensibilisés sur ce point. Le règlement de l’affaire algérienne leur fait craindre un envahissement qui risquerait d’ébranler les structures agricoles actuelles ». A cela s’ajoute une vision imprégnée parfois de jalousie. Au regard des prestations touchées, ils ont pu être perçu comme des profiteurs. D’ailleurs, l’Etat lui-même encourage les préfectures à mener des enquêtes rigoureuses, d’où une forme de suspicion qui se au sein même des structures d’accueil : les enquêtes sociales sont menées avec minutie.
Soulignons qu’il est bien difficile d’offrir une réflexion sur la perception des uns et des autres, les sentiments ou les ressentiments étant bien malaisés à jauger par le contemporain et encore plus par l’historien. Néanmoins, ce sont bien deux mondes qui se rencontrent et cela ne peut se passer dans l’indifférence.

rans30La crainte que cette population n’importe le conflit algérien en Savoie est forcément ressentie par une part des savoyards, ce qui tient davantage à l’ordre du fantasme que de la réalité, comme le démontre un rapport sur l’état d’esprit des rapatriés en Savoie du 31 août 1962. Tout en reconnaissant la situation satisfaisante, il explique que la plupart d’entre eux (les rapatriés) font fassent à des difficultés d’adaptation et qu’ils développent, dans l’ensemble, une hostilité à l’égard des menées gouvernementales du général De Gaulle bien que l’on note aucune manifestation à caractère politique. Assurément, la population rapatriée est plus préoccupée par ses difficultés matérielles que le combat politique. Celui-ci bien secondaire pour l’immense majorité. De même, les inquiétudes quant à d’éventuels affrontements entre harkis et membres du F.L.N sont dissipées par leurs absences. Toutefois, aucun cas n’est à noter dans la région savoyarde. La seule affaire qui attire l’attention localement se déroule du côté haut-savoyard, à Faverges : un harkis est passé à tabac par des membres du F.L.N en janvier 1962. D’autres inquiétudes liées à l’O.A.S ont également pu exister au sein de la population savoyarde, mais, là encore, l’action de l’organisation en Savoie est quasiment inexistante. Les autorités compétentes surveillent les membres de certains groupes comme ceux du Mouvement Populaire du 13 mai et autres petites structures proches de l’extrême droite. Les seules actions relevées : la distribution nocturne dans des boites aux lettres à Saint-Jean-de-Maurienne et à Chambéry du journal de l’O.A.S. Toujours à Chambéry, les renseignements généraux observent la veuve, d’un leader de l’O.A.S exécuté en Algérie, qui sert d’intermédiaire pour passer des lettres. Un homme recherché et condamné par la Cour de Sureté de l’Etat, pour « participation à bande armée, destruction d’édifice par substances explosives », est arrêté, en mai 1964 à Chambéry. Ceci étant dit, les rapatriés sont donc extrêmement peu impliqués, seuls trois d’entre eux sont sous surveillance et assignés à faire signer leur carnet à la police. Très clairement, les rapatriés n’importent pas le conflit dans le département savoyard et il n’existe aucune démonstration de force des partisans de l’Algérie française. Un fait confirme notre argument : bien que, selon la police, quelques 120 personnes le 2 mars 1964 à Notre-Dame à Chambéry dans laquelle est célébrée une messe en l’honneur de Jean-Marie Bastien-Thiry, officier de l’armée de l’air fusillé le 11 mars 1963 pour avoir organisé des attentats contre le général De Gaulle, on ne remarque aucun heurt. De plus, il n’est pas précisé la pourcentage d’éventuels rapatriés dans ce groupe de personnes.
Néanmoins, l’ambiance particulière de ce début des années 1960 est belle et bien présente. Si le préfet de Savoie peut noter qu’il n’y a aucun attentat dans le département en lien avec la question algérienne, il faut rappeler l’assassinat le 31 mars 1961 du maire d’Evian, Camille Blanc, pour avoir abrité les négociations entre les autorités algériennes et françaises, en vue d’un accord de paix. L’opposition à la guerre, dont le parti communiste est l’un des principaux moteurs, organise de nombreuses manifestations : comme celle du 8 décembre 1961 dirigée contre l’O.A.S rassemblant plus de 2 000 personnes. De multiples pétitions organisées, bien souvent, avec l’appui du corps enseignant et la création de comités dits de vigilance antifasciste ou républicain, complètent ce tableau. N’oublions pas les grèves, comme celle du 13 février 1962 dont les mots d’ordre s’orientent contre la guerre et l’O.A.S. En Savoie, l’activité la plus visible en place publique reste celle qui dénonce la guerre et lutte pour la paix et non l’inverse. De plus, le Conseil général de Savoie condamne officiellement l’O.A.S, le 14 avril 1962.
Les autorités s’alarment des interactions entre l’O.A.S et le F.L.N sur le territoire. Mais il ne se passe rien, les règlements de compte ayant lieu surtout entre Algériens. Une certaine violence existe effectivement dans les « milieux » algériens : règlement de compte, intimidation, raquette… Indiquons ici que les travailleurs nord africains entretiennent peu de contact avec la population locale .

Une forme d’indifférence domine plutôt au sein de la population locale, fatiguée de ce conflit et de ses conséquences, et ce, à l’image de la presse savoyarde, qui en dehors du Dauphiné Libéré, parle très peu du conflit algérien, et encore moins des rapatriés présents dans le département. Durant les mois cruciaux allant de mai à septembre 1962 La Renaissance Savoyarde et La Savoie ne publient aucun article sur l’arrivée des Français d’Algérie dans le département. Un seul article dans l’Essor Savoyard, le 10 août 1962 avec en titre en page intérieure « Qu’a-t-on fait pour les 3000 rapatriés qui vivent en Savoie dans des conditions précaires ? ». Si la Vie Nouvelle évoque plus régulièrement le conflit à l’échelle nationale, elle se contente de quelques rares articles pour commenter la situation locale. Même le décès d’une personne originaire d’Arvillard, en Savoie, dans un attentat terroriste à Alger le 10 mars 1962, ne fait qu’un petit encart dans la presse. Si le Dauphiné Libéré relate un peu la situation savoyarde, il n’investie clairement pas la question. Le seul article lors de ce fameux été 1962 qui parle concrètement de la réalité de la vie de ces rapatriés date du 4 juillet. Cet article accompagné de trois photos évoque les multiples difficultés rencontrées par une famille arrivée en mai 1962 et installée dans un hameau de Haute-Savoie. Il est surprenant que ce journal diffusé par secteur, ne prenne pas un cas plus locale et se contente sûrement de reprendre un texte fournit par son confrère de Haute-Savoie. Alors même que les diverses tragédies qui se jouent pour ces personnes ne manquent pas de fournir un contenu riche pour des articles de presse, et ce ne sont pas les exemples qui manquent dans le bassin chambérien.
« Annecy, 3 juillet. Depuis que la famille Hernandez habite Arzy, ce modeste hameau a doublé sa population et la commune de Sillingy compte 42 habitants de plus. C’est la famille Emmanuel Gimenez qui donna le signal de l’exode en mai 1961. Pourquoi Arzy ? Des parents habitaient Annecy quand l’heure du départ sonna et Madame Emmanuel Gimenez partit en « éclaireur ». Un mois durant elle battit la région d’Annecy en quête d’un logement. C’est à Arzy qu’elle le trouva. L’exode rural de ce hameau a rendu disponibles maints appartements dans nos compagnes où bien des toits et bien des planchers menacent de s’effondrer. Elle écrivit à son mari maçon de son état : tu peux venir. C’était le premier maillon de la famille Hernandez émigrée, car il y eut d’autres maillons (8 au total aujourd’hui) au fil des journées tragiques d’Oran.
Joachim Gimenez, son épouse et ses cinq enfants, rallièrent à leur tour Arzy où ils louèrent une maison. Puis les sœurs, les frères, les cousins prirent le chemin du hameau. Imités par les Vincent Cardona et leurs deux enfants, les Victor Garcia et leurs cinq enfants, les Antoine Garcia et leurs cinq enfants, les Theodore Garcia et leurs cinq enfants, les Artero et leurs trois enfants et l’aïeule Madame Joya.
Si le cercle de famille s’agrandissait, le nombre de pièce restait, hélas ! le même. Par l’adjonction de rideaux, les chambres se dédoublent parfois la nuit venue, mais le fait est là : trente-cinq personnes représentant sept familles mangent et dorment dans cinq pièces. Une simple division donne une moyenne de sept personnes ou enfants par chambre.
Voilà l’un des plus pitoyables aspects du drame des réfugiés. Fort heureusement, tous les hommes et les grands parmi les enfants ont trouvé un travail à Annecy. Chaque matin, ils s’entassent à huit dans la voiture de l’un deux et se rendent à l’usine. Les jeunes gens prennent le car.
La situation ne saurait se prolonger indéfiniment : la chasse à l’appartement est ouverte mais, en cette époque de l’année, bien des volets clos sont rouverts et le gibier s’est raréfié. Il reviendra peut-être, la saison passée.
La famille Hernandez retournera-t-elle un jour à Oran où elle est née et dont une coupe d’oranges et de raisons factices, dorés à souhait, évoquent le soleil ?
Non, la famille Hernandez ne retournera pas à Oran. Du moins elle l’affirme aujourd’hui, malgré la précarité du logement, malgré le dépaysement, malgré l’absence de confort, malgré le salaire moindre et la vie plus chère, malgré les piments à 4 NF le kilo sur le marché d’Annecy. Et les piments c’est ce qui manque le plus dans une existence de rapatrié. Pourtant, il y a la TV chez les Ruiz, une TV que l’on a pu ramener en France : symbole de la douceur de vivre d’hier.
Il y a également un cadre chez les Ruiz avec quatre médailles suspendues et la mention :
Gloire à l’Armée d’Afrique.
Ce passé militaire brillant valut à François Ruiz un poste de gardiennage à l’Aéronautique civile, mais aujourd’hui l’homme a repris le pinceau et son premier métier de peintre en bâtiment ».

Notons qu’une indifférence diffuse n’efface pas les prises de position officielle d’un représentant de la vie civile et pas moins non plus l’engagement de certaines associations caritatives. La Vie Nouvelle, publie le 10 juin 1962, l’appel de l’archevêque de Chambéry, Louis-Marie de Bazelaire, pour soutenir et aider les rapatriés d’Algérie, intitulé « L’aide aux réfugiés d’Algérie ».
« Les évènements tragiques qui se poursuivent en Algérie ne peuvent nous laisser indifférents.
Tant de violence, tant d’attentats, tant de morts et de blessés, c’est pour un cœur chrétien une souffrance de tous les instants.
Nous n’avons pas le droit de nous contenter de gémir, de protester, de condamner, sans rien faire pour travailler au rapprochement des communautés divisées et au soulagement des misères où se débattent ceux qui en sont les victimes dans un climat de haine aveugle et désespérée.
De toute la force d’une ardente supplication, demandons à Dieu qu’il arrête cette fureur de sang versé et qu’il fasse apparaître une lueur de paix au milieu des passions déchaînées. Le
Seigneur est un Dieu de paix. Il veut la paix. Il veut l’amour et non la haine, le pardon des injures et non la vengeance. Il veut que nous soyons tous, chacun à notre mesure, les artisans de la compréhension, de la compassion, de la concorde entre les frères ennemis. Ne nous lassons pas d’offrir prières, sacrifices pour obtenir miséricorde divine la paix que Dieu seul peut accorder à un monde déchiré.
Mais cela ne suffit pas encore. Des milliers d’Algériens, d’origines diverses, viennent se réfugier en France. Quels qu’ils soient, ce sont nos frères, des frères douloureux, aigris, qui ont abandonné leur maison, leur terre, leurs biens. Comprenons l’angoisse qui les étreint, leur amertume, leur découragement en face d’un avenir incertain.
S’ils viennent chez nous pour trouver un refuge à leur détresse, allons généreusement à leur secours. N’hésitons pas à nous gêner pour leur donner dans notre foyer un logement au moins provisoire, pour leur trouver une situation qui leur assure de quoi vivre, pour les aider à se reclasser d’une manière qui adoucisse un peu leur souffrance. Ayons pitié de ces enfants qui ont autant besoin d’affection que de pain. […].
Mes bien chers Frères, je compte que la Savoie ne sera pas pour ceux qui souffrent une terre d’exil, mais une terre d’accueil fraternel et compatissante ».

Le poids démographique des rapatriés étant faible, en dehors de quelques communes, l’assimilation se fait plus facilement. Ils se trouvent justement nombreux dans les communes en pleine croissance démographique et économique. C’est pourquoi on ne les perçoit pas un élément déstabilisateur, comme cela aurait pu être le cas dans des communautés de vie plus restreinte et plus rurale. Comme le montre la carte présentée ci-après, la population rapatriée persiste globalement là où elle était arrivée dix ans plus tôt. Le travail et les logements construits ont figé cette population.

Les rapatriés sont également « noyés » dans les multiples migrations de l’époque qui viennent gonfler les centres urbains. C’est l’exode rural qui se poursuit en Savoie, complété par le boom démographique : la population savoyarde passe de 252 192 habitants en 1954 à 288 921 en 1968 ; la commune de Chambéry de 34 431 à 51 056, pour cette même période. Il faut également comptabiliser l’arrivée de travailleurs étrangers, bien souvent issus de cette même Afrique du Nord. En octobre 1963, alors que la population de rapatriés s’élève à 5 425 personnes, les migrants algériens sont estimés à quelques 2 000 individus. En décembre 1965, ils sont 1619, des travailleurs algériens en activité dans le département, auxquels il est possible d’ajouter 250 femmes et 954 enfants. On compte moins de 20 Tunisiens et près de 150 marocains. Ces algériens qui, eux aussi, ont traversé la méditerranée, s’installent également dans les grands centres urbains du département, près des usines dans les vallées de Tarentaise et de Maurienne. Visiblement ce sont les mêmes lieux de vie que les rapatriés partagent avec les Algériens et aucune tension n’est officiellement à noter.

Cette intégration se manifeste également par d’autres signes. En 1972, plusieurs années après le gros des arrivées, près de 30% des rapatriés (29,3% sur un total de 208 dossiers) sont propriétaires en métropole. Ce sont réellement les stigmates d’une volonté de s’implanter durablement dans le territoire. Plus de la moitié des couples (53% sur une base de 152 couples avec enfants) a eu un enfant après leur arrivé en métropole. Là encore, on peut y voir la révélation d’une projection dans l’avenir, et d’une diminution du sentiment d’angoisse lié au « retour ».
Il faut souligner que les deux tiers des mariages, constitués après l’arrivée en métropole, ne sont pas contractés entre rapatriés. Seulement un tiers prend épouse ou époux dans une famille de rapatriés. Cela dénote clairement une assimilation rapide au sein de la population, et contredit les pronostics d’un repli sur soi, un comportement plus proche des populations immigrées en France en provenance de l’Europe du Sud, à l’exogamie plus forte, que de celles arrivant d’Afrique du Nord. L’absorption des rapatriés se produit donc hâtivement. De plus, le nombre de divorcés reste très faible, comme celui de parents seuls. Tout en tenant compte des freins de la société des années 1960 à la séparation des couples, une telle situation démontre qu’il n’y a pas d’explosion ou d’éclatement familial avec le choc du rapatriement et les nombreuses difficultés liées à l’installation. On peut admettre précisément que ces obstacles ont plus soudé que divisé. Toutefois, ces embarras ne tendent pas à structurer une famille élargie au sein d’un même foyer. Effectivement, très peu de foyer gardent un proche parent sous sa responsabilité, l’indépendance étant de mise avec un modèle de famille nucléaire dominant.

Le cas particulier des harkis

Le cas particulier des harkis a fait l'objet de nouveaux travaux ces vingt dernières années . Au sein de cette tragédie algérienne, ils gardent un statut particulier. Comptabilisés par les autorités de façon spécifique, en tant que Français musulmans, ils n'obtiennent pas le même traitement que les autres rapatriés. Le service d’accueil et de reclassement des Français musulmans fondé en 1967 dépend du ministère de l’Intérieur. D'ailleurs, leur dénomination persistera longtemps comme un problème pour les administrations, toutes n'employant pas le même terme : Harkis, Français musulmans, Musulmans, Supplétifs, et autres. En janvier 1963, le ministère demande aux préfets de bien distinguer les anciens supplétifs (harkis / moghaznis), et les réfugiés civils exposés en Algérie du fait de leur fidélité à la France, des travailleurs émigrants, ces deniers n’ayant pas le droit de bénéficier des aides. Certes, des erreurs ont été commises. Le préfet note à son tour que certains harkis sont placés dans la cité HLM de Cognin, prévue pour les travailleurs et non pas pour les anciens supplétifs. A Cognin une cité de « transit » est créée en 1962 pour gérer l'afflux des travailleurs migrants nord africains.
Ce sont un peu plus de 20 000 hommes qui réussissent à venir en France, soit 55 000 personnes en prenant en compte leur famille. Leur première destination en métropole est très généralement celle de camps avant d’intégrer des « hameaux forestiers ». L'abondante correspondance entre le ministère et la préfecture rend bien compte de cette situation. Des instructions stipulent qu’il faut reclasser les harkis dans des travaux forestiers et dans l'industrie, et ne surtout plus les envoyer à Paris car trop de préfectures leur donnent des bons de transport pour s’en dégager. Les autorités compétentes rappellent régulièrement les conditions à remplir pour qu’ils puissent obtenir le statut de rapatrié. Elles précisent qu'ils doivent prendre la direction des camps constitués et/ou du centre de formation professionnelle des supplétifs dans la Vienne (centre de la Rye). C'est dans le but d'une meilleure gestion qu'une commission de reclassement des anciens supplétifs musulmans se réunit à Chambéry en mars 1963. Sous la présence du chef du service des rapatriés, des chefs de bureau et de division, du directeur départemental de la construction, le contrôleur social de la main d’œuvre nord africaine, du représentant de la santé départementale, du représentant de la population départementale et de l'ingénieur des Eaux et Forets.

rans31Les harkis ne sont clairement intégrés aux revendications des associations de rapatriés qu’à partir de 1974, avant qu'une confédération des musulmans rapatriés d’Algérie soit créée. Les premiers pas et aides concrètes se font très tardivement, sous la présidence de Valérie Giscard d'Estaing puis sous celle de François Mitterrand et enfin sous le gouvernement de Jacques Chirac en 1987-1988. Cette problématique reste peu présente en Savoie car elle n'est pas une terre d’accueil importante pour les harkis. Effectivement, le département savoyard reste en dehors des gros flux de harkis : nous n’observons ni de gros départs pour les camps depuis le département savoyard, ni de grosses arrivées après leur « formation » dans ces cantonnement. Ils sont peu nombreux à venir s’installer et surtout à résider définitivement en Savoie, comme le montre ce premier graphique duquel ressort un pic de présence est à noter en 1965.

rans32Sans surprise, nous constatons une concentration sur le bassin chambérien et aixois. La forte présence à Modane s’explique par leur embauche à la SNCF, à une époque d’importants travaux visant la liaison avec l’Italie. A Saint-Béron, ils travaillent dans l’électrométallurgie, d’autres sont embauchés dans des entreprises de haute-Tarentaise. Soulignons les situations très difficiles des femmes seules, 3 veuves et 2 célibataires, dont une avec un enfant. Elles exercent les fonctions de serveuses, femmes de ménage ou repasseuses.
Sur ces 59 chefs de famille présents en mai 1965, 26 sont parents et 24 ont leurs enfants avec eux. Sur ces 139 personnes, nous comptons 55 enfants et 26 femmes. Certains ne sont pas mariés, et d’autres n'ont pas pu faire venir leur famille. Un harki marié sur cinq a sa famille encore en Algérie. D'ailleurs, à partir de mai 1965, une circulaire autorise les familles de harkis restées en Algérie et certains harkis détenus à rentrer en métropole, suite à des accords entre les deux gouvernements français et algérien. Le préfet de Savoie répond qu’il n’a pas la possibilité d’accueillir des harkis (sous-entendu de nouveaux) détenus en Algérie et rapatriés. Certains profitent de ces décisions pour faire venir leur famille, mais de tels cas reste anecdotique en Savoie, tellement ils sont peu nombreux. De nombreux échanges administratifs se tissent avec les autorités consulaires d’Algérie dans l’espoir de faire venir ces familles dans le département. Il n'y a donc pas d'hostilité de principe de la part des autorités locales vis-à-vis de cette catégorie de rapatriés. Néanmoins, s'il n’existe pas d'hostilité, leur condition de vie dans le département se présente comme extrêmement pénible. Le logement en est l'une des illustrations les plus criantes. A Modane, des préfabriqués sont construits sur les terrains de la SNCF pour les supplétifs musulmans qui travaillent pour eux. Ces habitations de trop frêle structure, ne conviennent pas au climat rigoureux de la Haute-Maurienne. Cette situation ne sera pas pérenne puisqu'en 1968 il est envisagé de les raser après départ de tous occupants. Certains semblent avoir quitté la Savoie pour le nord Isère.
La situation n'est pas forcément plus enviable dans le bassin chambérien. Le service des rapatriés fait une demande (avril 1964) auprès de la mairie pour obtenir un logement en signalant que la famille d'un ancien harki demeure dans un taudis. Ce même service (juin 1965) demande un emploi pour un ancien militaire musulman. A chaque fois, les situations évoquées sont très pénibles, et malheureusement représentatives du contexte général. Une lettre reproduite ci-dessous (sans y apporter de correction) illustre parfaitement cette conjecture/ Elle est envoyée par un ancien harki au préfet de Savoie :
« Chambéry le 1. 4. 64
Monsieur le prefet
Je vous ecrire ses quelques lignes pour savoir à mes nouvelles jesère que vous êtet en bonne seanté maintenant il y a presque un an ici à chambery ont est six personnes dans une seule chambre je vais toujours au capitaine pour le logement il ma pas donner zai était septs fois a la mairie il mon dis c’est pas nous commende aux harakis s’est la préfecture : Monsieur le préfet faite plaisir vous me donner un logement on est serraient comme des sardines la réponse si-vous-plait. Je paye 10 000 francs par mois. Je réclame toyjoursjusqua que vous me donnez. Par la part de X »

Epilogue : la mémoire en construction

Si l’historien cherche à éclairer le passé, à reconstruire les évènements en croisant différentes sources, il participe à constituer une mémoire commune, une mémoire partagée. Elle peut s’opposer à des mémoires collectives et individuelles mais tente surtout de proposer un socle commun. Les éclairages de l’historien peuvent même participer à comprendre les témoignages. C’est pourquoi nous reproduisons en guise d’ouverture vers les mémoires individuels fortes d’émotions cet article paru dans la presse locale.

Article du 29 avril 2005 du Dauphiné Libéré, intitulé Retour à Bab-El-Oued. Sous le titre :
« Du quartier d’Alger où il est né et a grandi, ses souvenirs étaient ceux d’un enfant de dix ans. La maison des grands-parents, la boulangerie, le copain Kamel… Un monde merveilleux sans place pour la guerre d’indépendance, affaire d’adultes. ‘J’ai mis mes pas dans mes pas’, témoigne le rapatrié chambérien Patrick Sannino, reparti à la source, 43 ans après… ». Voici des extraits de l’article : son témoignage : « Il fallait que j’assume mon passé, que je puisse me dire et que je puisse prouver aux miens : non, Alger ce n’est plus ce que vous en dites, ce n’est pas ce que vous en dites. Oui, c’est possible de retourner là-bas, oui c’est toujours magnifique, non, ce n’est pas sale, non ce n’est pas détruit, non, ce n’est pas laissé à l’abandon. Oui, nous sommes bien accueillis et, oui, les Algériens considèrent que nous sommes nous aussi chez nous. Oui, ils sont nos frères ». […] « Aujourd’hui je suis moi-même.
Toutes les barrières sont tombées. Avant, je n’étais plus nulle part. Ces racines ont été longtemps lourdes à porter. Maintenant, je sais où elles sont profondément ancrées, je suis d’Alger. Je suis bien de Bab-El-Oued ». […] Dans ma famille paternelle et maternelle, jamais personne n’a voulu y retourner, au regard de ce qui s’était passé pendant la guerre. J’ai ressenti qu’ils voulaient rester sur une image, très paradoxale, d’Algérie française. Figée en 1962. Mitigée d’amour et de ressentiment, de colère, voire de haine. Selon l’expression consacrée, ils ont le souvenir d’être partis une main devant, une main derrière… ». […] « Je voulais revoir ce départ en bateau. Ce port splendide. Ces images sont les premières que j’ai cherchées. Après ce sont celles des quartiers où j’ai habité, celle de l’appartement où je suis né, celle de la maison de mes grands-parents, l’église Saint-Louis où se sont mariés mes parents et où nous fêtions les Rameaux, la boulangerie où nous achetions les croissants et les bonbons… ». […] « J’ai été accueilli dans l’appartement des mes parents, rue Taine. Partout, ils n’arrêtaient pas de me dire : ‘tu es chez toi’ ». […] « J’ai vu le tombeau familial, mes ancêtres, le nom de Sannino gravé sur la pierre à Alger ». […] « Je n’ai plus qu’une envie : retourner à Alger. Ce sera à l’automne. Et je veux emmener ma femme et mes enfants pour leur montrer d’où je viens… ».

Conclusion

L’arrivée des rapatriés dans le département de Savoie ne soulève clairement pas de spécificité majeure. L’impréparation des autorités, les difficultés financières et matérielles concernant cette population, tout comme le traumatisme psychologique rencontré, sont universels sur le territoire métropolitain. Phénomène national, les particularités de cet exode ne se transforme pas au contact du sol savoyard. Néanmoins, cet évènement historique de premier plan pour l’histoire nationale, et pour la mémoire collective, ne passe pas non plus inaperçu dans le département. L’arrivée des rapatriés d’Afrique du Nord marque le territoire, mais de façon inégale. Ce sont surtout les centres urbains et particulièrement Chambéry qui portent et vivent l’arrivée des rapatriés. Une part importante du département reste assez étrangère aux évènements. Toutefois, ils sont associés, entre autres choses dans la mémoire collective, à la construction des HLM, à la rentrée scolaire particulière de septembre 1962, etc. De plus, ils ne marquent pas durablement les esprits localement car leur faible poids démographique pousse à la dissolution de ce groupe dans le corps social existant, d’autant plus rapidement qu’il entretient une véritable volonté de réussite. Les rapatriés d’Afrique du Nord ne deviennent pas en Savoie un groupe de pression local, contrairement à ce que l’on a pu constater dans certaines régions du sud de la France. Leur souvenir et l’entretien de leur mémoire n’est pas pour autant abandonnés par les associations : encore aujourd’hui, l’association Amicale des Pieds-Noirs d’Algérie y participe.

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Stora Benjamin, Histoire de la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, La Découverte, 1992. Stora Benjamin, Le transfert d’une mémoire, de l’ « Algérie française » au racisme anti-arabe, Paris, La Découverte, 1999.
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Stora Benjamin et Harbi Mohammed (dir.), La guerre d’Algérie, 1954-2000. La fin de l’amnésie, Paris, Robert Laffont, 2004.
Verdes-Leroux Jeannine, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui, une page d’histoire déchirée, Paris, Fayard, 2001.
Zytnicki Colette, « Les rapatriés d’Afrique du Nord dans la région Midi-Pyrénées, de la fin des années 1950 au début des années 1970 », Actes du congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Paris, CTHS, 2001, p. 215-220.

Ouvrages concernant la Savoie et l’Algérie :

Dechavassine Marcel, « L’émigration savoyarde en Algérie (1855-1914), Revue Savoisienne, Annecy, Académie Florimontane, 1958, p. 148-175
Derycke Christophe, L’anticolonialisme en Savoie et en Haute-Savoie, 1945-1962, Mémoire de maîtrise, Université de Savoie, 1998.

Sources

Archives départementales de Savoie :

M : Préfecture de la Savoie. Direction de l’administration générale.
M 3135 : Listes électorales (La Rochette – 1958 et 1965)
M 3259 : Service des enquêtes économiques, situation économique du département, rapports mensuels (1962-1963)
M 3400 : Elections cantonales, renouvellement général 1964
M 3402 : Attribution logements aux rapatriés, statistiques
M 3403-3404 : Demandes et attributions de logements HLM classées par commune (1963-
1966)
M 3405 : Idem
M 3407 : Elections législatives 1962
M 3839 : Statistiques, états journaliers sur le nombre et la situation des rapatriés, juillet 1962 -décembre 1964
M 3840 : Rapatriés d’Afrique du Nord, listes détaillées des arrivants (1963-1967)
M 3841 : Statistiques, situations mensuelles
M 3842-3843 : Rapatriés, personnes âgées, assurance vieillesse et allocation, rachat des cotisations dossiers individuels des demandeurs, opération « retraite au soleil », allocations, (1963-1968)
M 3844-3845 : Reclassement professionnel des rapatriés, demandes de prêts ou de subventions (1963-1969)
M 3846 : Rapatriés rentrés en France avant le 11 novembre 1962, dossiers individuels, notice de renseignements (1957-1965)
M 3847 : Accueil, centres d’hébergement, frais de gestion
M 3848 : Accueil, centres d’hébergement, fonctionnement et liste des personnes hébergées
M 3849-3851 : Logement des rapatriés, attribution par les offices HLM, remise en état de locaux anciens, aide à l’accession à la propriété, demandes de subventions pour l’aménagement, etc. (1962-1967)
M 3852-3854 : Indemnisation des rapatriés, subventions d’installation, dossiers individuels (1963-1966)
M 3855-3856 : Fiches d’identification individuelles classées par ordre alphabétique (19631965)
M 3857 : Fiches individuels de projets professionnels, dossiers familiaux
M 3858 : Statistiques, questionnaire adressé par le service aux rapatriés
M 3859 : Rapatriés, attestations individuelles et signalements (1967)
M 4324 : Elections municipales (Chambéry – 1965)
M 4352 : Elections municipales (Chambéry – 1959)
M 4646 : Elections municipales, renouvellement général (1965)
M 4669-4670 : Rapatriés, changement de résidence, fiches individuelles de transfert classées par ordre alphabétique (1963-1967)
M 4671 : Rapatriés, recouvrement et demandes d’indemnisation, notices individuelles et correspondance (1962-1966)
M 4672 : Télégrammes officiels
M 4673-4675 : Rapatriés, frais de déménagement : bordereaux d’attribution individuels (1964-1967)
M 4676 : Comptabilité, bordereaux journaliers des ordonnances de paiement et des mandats
M 4677-4678 : Rapatriés, aides exceptionnelles, décisions d’attributions individuelles (1967) M 4679 : Statistiques diverses
M 4680 : Service des rapatriés, organisation, comité d’entraide sociale, délégation régionale M 4681-4682 : Rapatriés, enquêtes sociales, dossiers individuels classés par ordre alphabétique (1962-1968)
M 4683 : Rapatriés, secours exceptionnels, dossiers individuels (1963-1967)
M 4684 : Musulmans rapatriés, reclassement des anciens supplétifs, listes nominatives et notices individuelles du ministère des Rapatriés (1962-1966)
M 4685 : Rapatriés, secours exceptionnels, états mensuels détaillés (1963-1967)
M 4686 : Fonctionnaires, instructions, listes
M 4687 : Reclassement professionnel, prêts et instructions
M 4688 : Rapatriés, reclassement professionnel des agriculteurs et professions libérales, dossiers individuels (1967-1969)
M 4689 : statistiques, états des demandes et des offres d’emploi, implantation des rapatriés, déclaration de biens
M 4690-4691 : Instructions 1962-1968
M 4692 : Instructions, recueil de textes officiels. Tableaux des possibilités offertes par les départements pour le reclassement des rapatriés. Guides pratiques, etc.
M 5316 : Statistiques des électeurs inscrits (1958-1971)
M 5360-5361 : Attribution de logements aux rapatriés (1962-1974)
M 5393 : Réquisitions au bénéfice des rapatriés (1962-1965)
M 5585 : Elections législatives (1967)
M 5610 : Rapatriés, secours : enquêtes sociales (1964-1973)
M 5611-5613 : Rapatriés, relations avec différents services administratifs, rapports, enquêtes sociales (1967-1973)
M 5614 : Rapatriés, contentieux, dossiers individuels avec notices et enquêtes (1969-1973)
M 5615 : Biens et droits, dommages matériels
M 5616 : Rapatriements antérieurs au 11 mars 1962, étrangers
M 5630-5631 : Attribution de logements aux rapatriés

W : Fonds des administrations contemporaines
958 W 1-24 : Surveillance politique et économique des Algériens, ressortissants des anciennes colonies et protectorats français (1945-1973)
1001 W 7-10 : Fonctionnaires, retraités et rapatriés
1013 W 63-64 : Rapatriés, indemnisations (1971-1980)
1014 W 48 : Rapatriés, indemnisations (1971)
1016 W 54-57 : Rapatriés, indemnisations et secours, dossiers individuels de demandes (1971-1981)
1021 W 12 : Rapatriés, comptabilités, livres-journaux
1364 W 21 : Rapatriés, commission consultative départementale et commissions paritaires
1429 W 2 : Événements d’Alger en Savoie, note RG
1429 W 3 : Guerre d’Algérie, OAS en Savoie
1433 W 203 : Rapatriés, fonctionnement et organisation des services administratifs
1433 W 204 : Rapatriés et repliés : états journaliers (1962-1966). Repliés et reclassement, demandes de renseignements (1962-1963)
1503 W 1-3 : Dossiers individuels de personnel hospitalier rapatriés d’Algérie et reclassés
1511 W 34 : Comité de patronage du jumelage Savoie-Fort National
1511 W 89 : Amicale des anciens combattants et des rapatriés d’Afrique du Nord

X : Assistance et prévoyance
43 X1. 44-47 : Rapatriés d’Afrique du Nord (1962-1964)

N : Comptabilité départementale
4 N 429, 434, 446, 467 : Rapatriés, secours, (1962-1966)
6 N1. 219, 223, 225, 228, 230 : Livres de compte journal et de dépenses

Archives municipales de Chambéry :
Délibérations du conseil municipal (1962-1963)

Archives municipales d'Aix-les-Bains :
Délibération du conseil municipal (1962-1963)
4/0128-129-130 : Ensemble Franklin Roosevelt (1965)
01_0471 : Rue colonne, vue aérienne, (1989)
2 K67 : Personnel rapatrié d'Algérie, (1962-1970)
2 Q2 : Logements HLM, demandes des rapatriés d'Algérie, (1962-1963)
2 T13 : Lotissement des rapatriés, (1963-1964)
3 T13 : Achat de terrain pour la construction des immeubles des rapatriés
284 W75 : Construction d'un lotissement « sous la gare » pour les rapatriés 317 W100 : Construction de préfabriqués pour les rapatriés

Imprimés :
Bulletin municipal de Chambéry (1966)
Bulletin municipal d'Aix-les-Bains (1965)

Presse :
Le Dauphiné Libéré ; La Renaissance Savoyarde ; La Savoie ; La vie Nouvelle ; L'Essor Savoyard

Romain MARECHAL

 

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  3. Adrien Rey-Golliet : un radical en Tarentaise au début du XX siècle (2/2)
  4. La Bibliothèque Populaire de la Ville de Chambéry (1873-2009

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