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AGENDA DES CONFERENCES

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Février 2026
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CONFERENCES
« Le tourisme en Haute-Savoie d’après les guides de voyage »
18:00
Annecy
Mercredi 4 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le tourisme en Haute-Savoie
Date : 2026-02-04
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CONFERENCES
« Les Savoyards descendent-ils vraiment des Sarrasins ? »
19:00
La Motte-Servolex
Mardi 10 février, 19 heures Salle Saint Jean / 252 avenue Saint-Exupéry - La Motte Servolex « Les Savoyards
CONFERENCES
« Transformer le bourg d’Aix à l’époque impériale (1810-1813) Un projet ambitieux, abandonné et oublié »
20:15
Aix les Bains
Mardi 10 février, 20 heures 15 Cinéma Victoria - 36, avenue Victoria/ Aix les Bains « Transformer le bourg d’Aix
Date : 2026-02-10
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CONFERENCE SSHA
Histoires d’archives en Savoie
15:00
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Histoires d’archives en Savoie.par Sylvie Claus, chef de service des Archives départementales de la Savoie.
CONFERENCES
« Le général comte de Boigne ( 1751 – 1830) : un personnage complexe »
15:00
Saint Jean de Maurienne
Mercredi 11 février, 15 heuresSalle de Pré Coppet/ Saint Jean de Maurienne « Le général comte de Boigne ( 1751 –
Date : 2026-02-11
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CONFERENCES
«Vallée de Thônes et Aravis en cartes postales anciennes »
18:00
Thones
Vendredi 13 février, 18 heuresSalle des 2 Lachat - 1 rue Blanche / Thônes «Vallée de Thônes et Aravis en cartes
CONFERENCES
« En arrière-plan du décor baroque des églises tarines… des vaches et de la grevire [du gruyère] ! »
18:30
Aime
Vendredi 13 février, 18 heures 30Salle de spectacle et de cinéma – 439, avenue de la gare / Aime « En
Date : 2026-02-13
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CONFERENCES
« Trésors oubliés du Haut-Chablais des vallées d’Aulps et du Brevon »
15:00
Thonon les Bains
Samedi 14 février, 15 heuresAuditorium du Pôle culturel de la Visitation /2, place du marché /
CONFERENCES
« La postérité de Jules Daisay, peintre, conservateur et élu : une vie au service des arts »
17:00
Chambéry
Samedi 14 février, 17 heuresAmphithéâtre Decottignies de l’université de Savoie-Mont- Blanc 27, rue Marcoz
CONFERENCES
« Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée scandaleuse »
18:00
Chamonix
Samedi 14 février, 18 heures Le Majestic / Chamonix « Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée
Date : 2026-02-14
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CONFERENCES
« Des femmes de pouvoir aux XVIe et XVIIe siècles : Charlotte d’Orléans et Anne de Lorraine »
18:00
Annecy
Lundi 16 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Des femmes de pouvoir aux XVIe
Date : 2026-02-16
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CONFERENCES
« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
18:00
Annecy
Mardi 17 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le Lyon-Turin, les enjeux pour
Date : 2026-02-17
18
CONFERENCES
« Une maison de maître des environs de Chambéry au début du XVIIIe siècle : à propos de la découverte d’un décor mural à Saint-Cassin » - « Septembre 1862 : une grève sur le chantier du tunnel du Fréjus. Conséquences sociales et diplomatiques »
15:00
Chambéry
Mercredi 18 février, 15 heures Salon de l’Académie - Château des Ducs de Savoie / Chambéry « Une maison
Date : 2026-02-18
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CONFERENCES
« Impressions de voyages - Artistes, écrivains et autres voyageurs en Savoie, au XIXe siècle. »
20:00
Francin
Vendredi 20 février, 20 heuresSalle de la Mairie / Francin (Porte de Savoie) y « Impressions de voyages - Artistes,
Date : 2026-02-20
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CONFERENCE SSHA
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
15:00
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg.par Christian Regat, journaliste,
Date : 2026-02-25
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CONFERENCES
« Les projets pour le château des ducs de Savoie : études, valorisation, médiation et événementiel»
17:00
Chambéry
Samedi 28 février, 17 heuresAmphithéâtre Decottignies de l’université de Savoie-Mont- Blanc 27, rue Marcoz
Date : 2026-02-28

EVENEMENTS A VENIR

17
Fév
« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
Annecy

18
Fév
« Une maison de maître des environs de Chambéry au début du XVIIIe siècle : à propos de la découverte d’un décor mural à Saint-Cassin » - « Septembre 1862 : une grève sur le chantier du tunnel du Fréjus. Conséquences sociales et diplomatiques »
Chambéry

20
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« Impressions de voyages - Artistes, écrivains et autres voyageurs en Savoie, au XIXe siècle. »
Francin

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Fév
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY

28
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« Les projets pour le château des ducs de Savoie : études, valorisation, médiation et événementiel»
Chambéry

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Le choléra en Savoie en 1854.

Par la Société médicale de Chambéry.

Une excellente monographie du choléra d’Annecy, adressée à la Société dès la fin de 1854 par le docteur Callies, devint, pour la commission chargée de l’examiner, l'occasion de la motion suivante : « Réunir les éléments d'un tableau aussi complet que possible de la marche du choléra en Savoie, durant l'année 1854. » — « Ce travail pouvait jeter quelque lumière sur les théories qui avaient décerné l'immunité cholérique aux thermes sulfureux, à certains terrains, à certaines altitudes. Dans tous les cas, il ajouterait quelques données, si restreintes fussent-elles, sur ces questions de contagion, de préservation, de traitement, ballotées pour longtemps encore au gré de statistiques contradictoires en apparence et d'interprétations plus ou moins légitimes ; il témoignerait du moins de la sollicitude de la Société pour les intérêts sanitaires et économiques du pays , en même temps que de son zèle pour la science. »

Appréciant ces considérations dans sa séance du 27 février 1855, la Société adressa une circulaire aux médecins de la Savoie et à toutes les personnes que leur position ou les circonstances avaient mises spécialement à même d'observer le fléau.

Des communications nombreuses et intéressantes ré-pondirent à cet appel formulé au nom de la science et du pays, et dont le programme s'était trouvé tout esquissé dans le mémoire du docteur Callies. Toutefois, nous dûmes regretter le silence de quelques-uns des médecins qui avaient eu à combattre la maladie, et le laconisme (le quelques autres. A défaut de notes, que trop peu de praticiens s'astreignent à garder, il eût été facile à quelques-uns de trouver des éléments plus nombreux et plus substantiels dans la simple confrontation de leurs souvenirs, récents encore, avec les dossiers des administrations provinciales et les registres mortuaires des paroisses envahies.
La commission nommée par la Société pour compulser et analyser les communications reçues, a dû suppléer aux lacunes par de nombreuses recherches personnelles. L'obligeance qu'elle a rencontrée dans les bureaux des diverses intendances et auprès des autres administrations civiles et religieuses, lui a rendu ses démarches non moins faciles que fructueuses.

Mais diverses circonstances particulières aux membres de la commission , et les longueurs imprévues de leurs recherches, les ont conduits bien au-delà de l'époque où une publication totale aurait gardé sa valeur d'actualité. D'un côté, en effet, la parité d'attitude de l'épidémie en Savoie, en France, en Italie, partout enfin où elle s'est montrée en 1854, est maintenant reconnue. De l’autre, l'histoire et l'appréciation de diverses mesures administratives auxquelles la Société médicale est restée étrangère comme corps, réveilleraient aujourd'hui, sans avantage immédiat, des questions de personnes plus souvent que de principes. La commission réservera donc pour une opportunité, que Dieu veuille indéfiniment écarter, bon nombre de documents scientifiques ou administratifs, qui allongeraient sans raison suffisante cette compilation. Elle se bornera aux parties de son enquête qui en résument brièvement les résultats, et sont encore aujourd'hui susceptibles d'éveiller un intérêt plus ou moins général.

Ainsi, nous indiquerons d'abord les documents imprimés ou manuscrits où nous avons puisé. Cette espèce de bibliographie savoisienne du choléra sera tout à la fois une preuve de juste reconnaissance envers les personnes qui ont répondu à notre appel, une garantie non moins qu'une facilité offertes à ceux que séduiraient de plus amples études, et une occasion d'apprécier brièvement les travaux que ne feraient pas connaître suffisamment nos citations ultérieures. — Après l'exposé succinct de la constitution atmosphérique de 1853-54, nous donnerons la chronologie de l'invasion et (le la durée du choléra en Savoie, avec la statistique générale des cas et décès par Communes. — Tirant ensuite de nos données leurs corollaires les plus saillants et les plus locaux, nous dirons quelque chose de l'influence de la mortalité épidémique sur la population, — des immunités hypsométrique, géologique, thermo-sulfureuse, — de la cause prochaine et du mode de propagation, — de la valeur de l’hygiène, — de l'influence cholérique, — de la diarrhée prémonitoire, — du caractère typhoïde, — de quelques maladies concomitantes, — du traitement. — Enfin, nous signalerons la part prise par la Société médicale, comme corps, à la répression de l'épidémie ; et nous terminerons en remémoriant les dévouements qui honorèrent notre pays durant cette épreuve.

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Loin du textile. Les anciens garçons ouvriers de la Manufacture d’Annecy et Pont au tournant des XIXe et XXe siècles

par Nicolas Martignoles

« Il arrive généralement que la Manufacture n’emploie plus les jeunes gens, lorsqu’ils ont atteint l’âge de vingt ans. »

Cette phrase est extraite d’un courrier daté du mois d’avril 1879 et adressé au commissaire de police d’Annecy par Frédéric Laeuffer, directeur de la Manufacture d’Annecy et Pont1. Apparue en 1804, l’entreprise textile qu’il dirige réalise alors toutes les opérations relatives au travail du coton. Comme son nom l’indique, elle possède deux unités de production localisées de part et d’autre des Alpes : la première est constituée d’un ensemble de bâtiments situés le long du Thiou dans les communes d’Annecy et de Cran2, tandis que la seconde est établie dans le village de Pont-Canavese, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Turin. Après avoir marqué la vie économique savoyarde par son dynamisme pendant la première moitié du XIXe siècle, la Manufacture connaît ensuite des difficultés économiques nombreuses ; en effet, elle utilise une matière première venue de loin, en l’occurrence des Etats-Unis et d’Egypte, et dont le coût subit un renchérissement significatif après la guerre de Sécession (1861-1865). En outre, elle se heurte à une forte concurrence internationale, aggravée par la signature des traités de libre-échange entre la France et ses voisins dans la décennie 1860. Frédéric Laeuffer et son père Jean, décédé en 1874, sont conscients de ce retournement de tendance : ils font donc de leur mieux pour moderniser l’entreprise, investissant dans de nouvelles machines et cherchant à rationaliser l’utilisation des cours d’eau qui alimentent en énergie les sites de production. Mais la conjoncture est capricieuse et le chiffre d’affaires varie dangereusement. Ainsi, au moment même où Frédéric Laeuffer s’entretient avec le commissaire de police d’Annecy, le résultat des ventes souffre d’un contexte de déflation à l’échelle européenne et baisse pour la troisième année consécutive3.

Néanmoins, la Manufacture demeure le premier employeur privé d’Annecy jusqu’à la Première Guerre mondiale et ne ferme définitivement ses portes qu’en 1955. Ses difficultés n’expliquent donc pas à elles seules le départ de ses « jeunes gens » lorsqu’ils approchent de l’âge adulte. Le phénomène est ancien4 et pose donc la question suivante : que deviennent les garçons et les filles qui ont travaillé pour elle dès l’adolescence ? Au moins trois types de sources peuvent être utilisés et croisés pour tenter d’étudier leurs trajectoires. Le premier renvoie à deux registres du personnel, l’un utilisé à la filature Sainte-Claire5 et l’autre au tissage de Cran6 : ils permettent de collecter les noms de milliers d’ouvriers mais perdent la trace de la majorité d’entre eux, dès lors qu’ils quittent l’entreprise. C’est là que les listes de recensement jouent un rôle important, à la condition d’être accompagnées de tables alphabétiques : sans elles, retracer le parcours de vie d’un individu revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Enfin, et même surtout, les fiches matricules peuvent être utilisées. Numérisés sur le site des Archives départementales de la Haute-Savoie7, ces documents militaires sont particulièrement utiles pour qui veut travailler sur les mobilités géographiques et professionnelles d'un individu ; en effet, ils mentionnent la commune de naissance, le domicile et la profession exercée par chaque homme appelé sous les drapeaux, ainsi que le nom et la commune de ses parents. Par ailleurs, ils recensent les localités successives habitées, donnent divers détails relatifs aux campagnes effectuées et font état de la bonne conduite comme des condamnations judiciaires, civiles ou militaires.

Le recours aux fiches matricules possède un défaut majeur qui n’est pas anodin lorsqu’il s’agit d’étudier le personnel d’une usine textile au XIXe siècle: il exclut les femmes qui sont nombreuses à la Manufacture d’Annecy et Pont, qu’il s’agisse de la filature Sainte-Claire et plus encore du tissage de Cran. C’est donc une étude « masculine » qui va être présentée ici et elle possède une autre limite : elle n’est pas exhaustive ; en effet, il n'est pas possible d’étudier le cas de tous les hommes mentionnés dans les deux registres du personnel, et ce pour plusieurs raisons. Entre 1872, année du rétablissement d’un service universel masculin, et 1877, la consultation des fiches matricules est malaisée puisqu’elles dénombrent plusieurs individus par page. Le choix s’est donc porté sur celles disponibles à partir de 1878 qui ont l’avantage de ne présenter qu’un seul individu par page. Par ailleurs, plusieurs fiches matricules sont manquantes: celles des morts évidemment, des individus qui ont quitté la Haute-Savoie avant l'appel et de ceux dont le nom ont fait l'objet d'une faute d'orthographe lors de leur embauche à la Manufacture. Enfin, tous ceux dont l'identité peut prêter à confusion ont été exclus, en raison d'une homonymie ou d'un doute quant au prénom : prénom simple sur un document et composé sur un autre, deuxième prénom différent…

Au final, le croisement des sources aboutit à la constitution d’un groupe de 114 garçons ouvriers, nés entre 1858 et 1869. 71,92 % d’entre eux sont nés à Annecy et 21,92 % dans des communes proches, notamment Gevrier (aujourd’hui Cran-Gevrier), Seynod et Poisy. Dans l’immense majorité des cas, la reconstitution des trajectoires professionnelles et géographiques à l’âge d’homme confirme une rupture avec la Manufacture d’Annecy et, plus encore, avec l’industrie textile. De plus, leur mobilité géographique est non négligeable et présente des traits communs avec les résultats des travaux pionniers que Paul Guichonnet a consacré dès les années 1940 à l’émigration des Savoyards8.

Portrait de Frédéric Gachet : une carrière cotonnière devenue marginale.

filatureCette photographie a été prise dans l’enceinte de la filature Sainte-Claire et semble dater de la décennie 1890. La vue des garçons installés au premier rang confirme la jeunesse d’une partie du personnel de la Manufacture mais a aussi le mérite de représenter trois hommes retrouvés grâce à la consultation des fiches matricules. Il s’agit de Frédéric Gachet, de Joseph Genis Busca et de Joseph Paccoret, respectivement situés aux troisième, huitième et dixième places en allant de gauche à droite. Ils font partie d’un groupe de sept travailleurs du coton, tous employés à la Manufacture à l’âge de 20 ans : ces hommes représentent 6,14 % de l’effectif étudié, ce qui est peu et qui confirme la faiblesse du lien entre les hommes adultes et l’entreprise. Bien qu’ils aient passé un temps variable dans l’entreprise, leurs cas permettent « de raisonner à partir de singularités et non à propos de singularités9» . De ce point de vue, la carrière de Frédéric Gachet est révélatrice d’une longue fidélité au métier de fileur mais aussi de son caractère ultra-minoritaire dans l’évolution professionnelle des garçons de la Manufacture.

Né le 06 janvier 1860 à Annecy10, Frédéric Gachet n’a pas l’occasion de connaître son père, mort un mois avant sa naissance et exerçant le métier de jardinier. La profession de sa mère demeure inconnue, ce qui est en soi un renseignement : le personnage ne semble pas s’inscrire dans une tradition familiale liée à la Manufacture lorsqu’il entre à l’âge de 11 ans comme rattacheur à la filature Sainte-Claire. Comme son frère Eugène, sa mission consiste alors à se glisser sous les métiers pour rattacher les fils qui se cassent. A l’âge de 20 ans, il exerce la profession de fileur, la mieux rémunérée de l’entreprise avec un salaire quotidien oscillant entre 2,5 et 4,5 francs par jour11. Et pour cause : l’assemblage des fils en un ensemble homogène d’un diamètre précis est un savoir-faire précieux qui conditionne pour partie le niveau des ventes. En 1888, Frédéric Gachet épouse Joséphine Dufournet qui a huit ans de moins que lui et exerce la même profession dans la même usine. La chose n’est pas surprenante, tant il est vrai que « l'homogamie sociale fait peu de doutes12» mais il n’est pas anodin de relever que les parents de la mariée se tiennent alors à l’écart du textile puisqu’ils sont l’un journalier et l’autre ménagère. Les deux époux savent signer leur acte de mariage et ne choisissent qu’un seul fileur parmi leurs quatre témoins de mariage, leur préférence allant à un entourage familial représenté par deux frères de Frédéric Gachet. Néanmoins, ce dernier évolue dans un ensemble de liens interpersonnels qui confortent son appartenance à l’aristocratie de la Manufacture. C’est ainsi qu’en 1891 il fait partie des trois fileurs sur coton qui sont les témoins de mariage de l’un des leurs : il s’agit d’Antoine Marie Jouvenoz sur lequel nous reviendrons un peu plus loin.

A l’occasion du recensement de 1901, Frédéric Gachet travaille toujours comme fileur à la filature Sainte-Claire, contrairement à son épouse qui n’exerce plus de travail salarié et se consacre à l’éducation des cinq enfants du couple, ainsi que d’un bébé placé en nourrice. Cinq ans plus tard, notre homme est délivré de ses obligations militaires et sa fiche matricule ne comporte toujours aucune trace de changement professionnel. Est-ce le cas au moment de sa mort ? La consultation des registres de décès disponibles en ligne jusqu’en 1919 ne permet pas de répondre à cette question. Quoi qu’il en soit, son parcours offre un témoignage d’une longévité remarquable au service de la Manufacture d’Annecy et Pont. Cette situation se double d’une véritable fidélité à l’entreprise dans la mesure où aucune trace de conflit social ne peut être relevée entre les fileurs et la direction tout au long de la période considérée : de ce point de vue, ce groupe professionnel se distingue des tisseuses de Cran-Gevrier en lutte pour leurs salaires en 1872, 1888 et 190213.

Rester à la manufacture : un choix possible mais pas définitif.

filature2Cette photographie appartient au même ensemble que celle présentée plus haut mais elle représente le personnel chargé du battage et de la carderie à la filature Sainte-Claire. La première opération constitue la première étape du processus de filature puisqu’elle consiste à disloquer les fibres brutes afin de les débarrasser de leurs impuretés. Une fois battues, les fibres sont lavées et confiées aux cardeurs et aux cardeuses qui se chargent de les démêler et de les rendre parallèles, afin de les transformer en rubans. Pour cela, ils utilisent une machine, la carde, généralement constituée d’un cylindre horizontal sur lequel sont disposés des crochets acérés. Parmi les ouvriers qui effectuent ce travail, l’un d’entre eux est identifiable au deuxième rang, complètement à gauche de la photographie : il s’agit de Clément Bernard. Né le 23 novembre 1862 à Annecy d’un père inconnu et d’une mère journalière14, Clément Bernard entre à l’âge de 15 ans à la filature Sainte-Claire où il débute comme bobineur, c’est-à-dire comme employé à l’enroulage des fils sur les bobines. Annécien embauché dans une entreprise annécienne, il se démarque cependant de la majorité des ouvriers de son âge qui travaillent comme rattacheurs ; en effet, il a vécu quelque temps auparavant à Remiremont, dans les Vosges. Cette ville est alors une place forte du textile lorrain grâce à la présence de deux grandes usines, celles de la Madeleine et de Béchamp. Il est tout à fait probable que le jeune garçon y ait réalisé un apprentissage textile avant de revenir dans sa ville natale et d’y travailler à la Manufacture.

Au moment de son incorporation dans l’armée, les militaires l’enregistrent comme cardeur et son acte de mariage porte aussi la trace de cette profession : le 27 octobre 1888, il épouse Françoise Combronde, de sept ans sa cadette et tisseuse sur coton à la Manufacture15. La jeune femme est aussi la fille d’un collègue de Clément Bernard : il s’agit de Guillaume Combronde, cardeur lui aussi et visible sur la même photographie que son gendre, puisqu’il est installé au premier rang et à la troisième place en partant de la droite. A la différence des fileurs évoqués précédemment, notre cardeur et sa femme ne choisissent aucun travailleur de la Manufacture parmi leurs quatre témoins de mariage : c’est peut-être le signe d’un rapport plus distant au métier exercé, marqué par un moindre prestige social. Quoi qu’il en soit, sa femme est la soeur de Marie Combronde qui sera la secrétaire-adjointe du Syndicat des ouvrières et ouvriers des manufactures de tissage et filature d’Annecy et Cran, fondé après l’échec de la grève des tisseuses en 190216. En outre, sa propre soeur, Jeannette Bernard, est l’épouse de Joseph Pacoret qui travaille comme fileur à Sainte-Claire. Au passage, on notera que ce couple-ci choisit des hommes de la Manufacture comme témoins17, à l’instar de Frédéric Gachet et d’Antoine Marie Jouvenoz mentionnés précédemment.

En 1901, l’inventaire des recensements de la commune d’Annecy indique que Clément Bernard est devenu chauffeur. Le nom de son employeur nous est inconnu, ce qui ne permet pas de savoir s’il conduit un véhicule ou s’il est chargé d’alimenter en combustible une machine. Travaille-t-il toujours à la Manufacture, comme c’était le cas au moment de vingtième anniversaire ? Il est permis d’écrire que non ; en effet, le registre des recensements mentionne traditionnellement la Manufacture ou chez Laeuffer lorsqu’il s’agit de la Manufacture d’Annecy et Pont. C’est d’ailleurs le cas pour son épouse, présentée comme tisseuse sur coton chez Laeuffer18. Son acte de décès semble confirmer ce changement de trajectoire professionnelle puisqu’il le présente comme manœuvre au moment de sa mort le 23 novembre 190519.

L’éloignement du monde de l'usine

Ainsi, Clément Bernard se rapproche de Frédéric Gachet par son insertion dans un réseau de liens interpersonnels marqués par la vie dans et autour de la Manufacture d’Annecy et Pont. Néanmoins, ses rapports professionnels et familiaux ne sont pas suffisamment puissants pour qu’il y effectue la totalité de sa carrière. Son parcours de vie n’est pas le seul à porter la trace de cette rupture bien après l’âge de 20 ans : trois autres travailleurs du coton sont dans ce cas sur les sept recensés par nos soins au moment de leur passage sous les drapeaux. La chose peut se comprendre : pourquoi continuer à percevoir des salaires fluctuants, a fortiori dans une entreprise en déclin ? L’échelle locale n’est d’ailleurs pas la plus révélatrice d’un phénomène observable dans l’ensemble de l’industrie textile qui a perdu le rôle moteur qui était alors le sien pendant la première phase de l’industrialisation, c’est-à-dire jusqu’aux années 1880. Au tournant du XXe siècle, la ville de Saint-Étienne offre alors le même exemple20.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la centaine d’hommes dont nous avons retrouvé la trace s’éloigne de l’industrie textile. Tous les résultats qui vont suivre concernent des hommes qui travaillent en dehors de la Manufacture. Sur le plan numérique, la profession la plus représentée est celle de manœuvre, à hauteur de 12,28 % de l’effectif. Cependant, il est impossible de la rattacher à une activité particulière. En revanche, celle de chapelier est beaucoup plus identifiable : elle concerne 9,64 % des individus considérés ici. De ce point de vue, il n’est pas inutile de mentionner que les ouvriers d’Annecy qui fabriquent des chapeaux s’organisent en syndicat en 189421. L’un de ses trois fondateurs, Jean Dunoyer, apparaît d’ailleurs dans notre liste et franchit un palier supplémentaire dans l’engagement syndical puisqu’il devient trésorier de la Fédération des syndicats ouvriers d’Annecy en 190122.

Si l’on raisonne en termes de branche de métier à présent, les chapeliers sont détrônés par les hommes du bâtiment : on dénombre six tailleurs de pierre, cinq charpentiers, deux peintres, un maçon et un plâtrier. Ces quinze personnes représentent 13,15 % de notre échantillon, ce qui n’est pas surprenant puisque tout au long du XIXe siècle, Annecy connaît de nombreux travaux d’aménagement qui répondent à son développement démographique et économique.

Toujours selon une logique de branche professionnelle, la profession de cultivateur n’est exercée que par six individus, soit 5,26 % des 114 hommes retenus pour cette étude. Si le résultat est non négligeable, force est de constater qu’il est très minoritaire. La chose n’est pas surprenante pour un échantillon majoritairement urbain mais apporte un renseignement important: dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le monde de la terre se tient nettement à l’écart de la Manufacture23.

En résumé, les anciens garçons ouvriers de la Manufacture d’Annecy sont peu nombreux à utiliser le savoir-faire textile qu’ils ont acquis dans l’entreprise. Plus largement, c’est surtout leur éloignement avec le monde de l’usine qui retient l’attention : au-delà de l’extraordinaire diversité des situations professionnelles qui rend délicate toute tentative de regroupement, on a là un secteur tertiaire considérable avec un noyau important d’artisans. Parmi ces hommes, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à quitter Annecy pour trouver de l’ouvrage, parfois sur de longues distances.

Des hommes mobiles sur le plan géographique

Sur les 114 hommes dont la trace a pu être retrouvée, douze participent à des campagnes militaires qui prennent la forme de conquêtes coloniales en Algérie et ailleurs en « Afrique » mais aussi en Cochinchine et au Tonkin, respectivement situés dans les parties Sud et Nord de l’Indochine française. Cependant, leurs cas n’ont pas été pris en compte dans l’étude de la mobilité géographique ; en effet, ils sont le résultat d’affectations au gré des besoins de l’armée et non d’une stratégie individuelle ou familiale de déplacement.

Tableau n°1 a : Mobilité géographique de 114 anciens garçons ouvriers de la Manufacture selon leurs fiches matricules

Migrants lointains (distance supérieure à 25 km) | Migrants proches (distance inférieure à 25 km) | Sédentaires | Indéterminés | Total

Nombre d’individus en valeur absolue : 67 | 7 | 36 | 4 | 114
Nombre d’individus en valeur relative (%) : 58,77 | 6,14 | 31,57 | 3,50 | 99,98

Tableau n°1 b : Communes de résidence des migrants lointains (distance supérieure à 25 km)

Migrants lointains installés à Lyon | Migrants lointains installés à Paris | Migrants lointains installés à Genève | Migrants lointains installés à Grenoble | Migrants lointains installés dans d’autres communes | Total

Nombre d’individus en valeur absolue : 21 | 16 | 14 | 7 | 9 | 67
Nombre d’individus en valeur relative (%) : 31,34 | 23,88 | 20,89 | 10,44 | 13,43 | 99,98

Le premier tableau résulte d’une comparaison entre la commune de naissance d’un individu, sa commune de résidence à l’âge de 20 ans et les localités successives habitées mentionnées sur sa fiche matricule, selon le modèle proposé par Paul-André Rosental qui distingue les migrants lointains, les migrants proches et les sédentaires, la limite kilométrique entre les deux premières catégories s’établissant autour de 25 kilomètres car au-delà, « on sort des trois ou quatre premiers cercles de communes contiguës24» . On le sait, une limite peut faire débat mais on retrouve l’établissement de catégories similaires de la part de Jean-Claude Farcy et d’Alain Faure qui fondent leurs analyses des mobilités dans et vers à Paris à la fin du XIXe siècle sur les émigrés, les mobiles locaux et les stables25. Quoi qu’il en soit, les migrants lointains sont majoritaires puisqu’ils représentent 58,77 % de l’effectif mais les sédentaires représentent un homme sur trois environ. Dans ces conditions, les migrants proches qui se déplacent sur une distance inférieure à 25 kilomètres ne constituent qu’une petite minorité.

« A la veille de la Première Guerre, l’émigration savoyarde amorce un tournant, qui va s’accentuer après 1918, et surtout après la Seconde Guerre mondiale. L’exode demeure concentré à Paris et Lyon, mais il commence à perdre son caractère d’expatriation masculine de nécessité, dû à la pauvreté et au manque de débouchés en Savoie, pour revêtir l’aspect d’un phénomène de mobilité sociale […] »26.

Ecrites par Paul Guichonnet en 1982 au sujet des migrations savoyardes à Paris, ces quelques lignes s’appliquent tout à fait aux résultats du deuxième tableau, uniquement consacré aux migrants lointains et à de grandes villes dans lesquelles ils se sont installés pour une durée variable. On gardera en tête qu’un même individu peut avoir vécu dans plusieurs d’entre elles. 31,34 % des migrants lointains s’installent à Lyon à un moment ou à un autre de leur vie tandis que 23,88 % se tournent vers Paris. Sans surprise, Genève représente aussi un pôle de migration non négligeable même si l’on aurait pu s’attendre à ce que sa proximité géographique avec le bassin annécien attire davantage d’individus.

Quelle est la mobilité géographique des travailleurs du coton identifiés à l’âge de vingt ans ? Frédéric Gachet, Clément Bernard et Joseph Pacoret appartiennent au groupe des sédentaires qui se fixent définitivement à Annecy mais d’autres ouvriers textiles quittent la ville pour une durée variable. C’est le cas par exemple d’Antoine Marie Jouvenoz. Né le 22 avril 1862 à Annecy d’un père fileur et d’une mère tisseuse27, notre homme entre à la filature Sainte-Claire à l’âge de 12 ans. En 1887, l’armée mentionne son installation à Toulon pendant quelques mois. Il revient rapidement à Annecy où il se marie le 06 juin 1891 à Joséphine Murgier, tisseuse sur coton28. En 1891 et en 1892, c’est son frère Francis Louis, enregistré comme journalier, qui prend le chemin du Var puisqu’il habite Porquerolles. Il est clair que les deux frères ont un point de chute dans ce département mais il est impossible d’en savoir plus sur leur situation professionnelle exacte. En tout cas, les frères Jouvenoz montrent que « la définition classique de la migration comme un changement de résidence et l’opposition qui en découle entre un point de départ et un point d’arrivée [se] trouvent relativisées au profit d’un raisonnement en termes de circulation dans un univers familier, lequel peut inclure des destinations géographiquement éloignées »29. Ils sont aussi la preuve qu’il est possible d’effectuer un retour vers son lieu d’origine. Auguste Ramus en fournit un autre exemple. Né le 14 janvier 1862 à Annecy d’un père fileur et d’une mère dévideuse30, cet individu entre sans surprise à la filature Sainte-Claire à l’âge de 12 ans. En 1888 cependant, sa fiche matricule enregistre son installation au hameau de Vanchy à Bellegarde-sur-Valserine. Devenu journalier, cette étape n’est que transitoire puisqu’il meurt à Annecy le 27 août 190531.

Néanmoins, les écrits de Paul Guichonnet accréditent l’idée qu’une part croissante d’individus ne reviennent pas vivre sur le lieu de leurs origines. Devant l’impossibilité de retrouver tous les actes de décès des personnes considérées, il faut se contenter des fiches matricules qui contiennent des renseignements sur les hommes jusqu’à ce qu’ils soient libérés de leurs obligations militaires, c’est-à-dire à l’âge de 45 ans. Leur consultation montre qu’à cet âge, 49 migrants lointains sur 67 ne sont toujours pas revenus à Annecy ou dans leur commune de naissance, soit 73 % de l’effectif considéré. C’est le cas par exemple de Joseph Genis Busca. D’origine italienne, il naît le 24 décembre 1867 à Clermont-Ferrand32 puis entre à l’âge de 12 ans à la filature Sainte-Claire. Au moment d’effectuer son service militaire, il y travaille comme fileur mais exerce la profession de galochier au bout de quelques années, d’abord à Annecy puis à Grenoble en 1915. L’éloignement géographique mis en lumière ici n’est pas le fait d’un métier ou d’une branche professionnelle en particulier. Il relève peut-être d’une stratégie qui consisterait à accroître les revenus familiaux grâce au départ des jeunes hommes mais la chose ne transparaît pas dans les résultats que nous avons obtenus. Ainsi, les quatorze fratries identifiées grâce au croisement entre les fiches matricules et les registres d’embauche de la Manufacture d’Annecy présentent une diversité de modèles en termes de mobilité géographique : un frère part et l’autre reste, les deux partent ou alors les deux restent.

La démarche suivie ici ne permet donc pas de « réévaluer le rôle des dynamiques familiales dans le déclenchement des migrations »33. En revanche, elle montre un lien entre la mobilité géographique et le résultat des recensements à Annecy au XIXe siècle. Entre 1808 et 1858, la ville connaît une multiplication par deux du nombre de ses habitants : il atteint le chiffre de 10 374 à la veille de l’Annexion de la Savoie à la France. Entre 1872 et 1881, la population baisse puisqu’elle passe de 11 581 à 11 334 habitants. Au cours de cette période de neuf ans, l’année 1876 est même marquée par un recul à 10 976 individus34. A partir de 1881, la croissance démographique ne se dément plus jusqu’à la Première Guerre mondiale. Nés entre 1858 et 1869, les anciens garçons ouvriers étudiés ici appartiennent à une génération annécienne marquée par le déclin de la Manufacture d’Annecy et Pont mais aussi par un ralentissement économique d’envergure européenne, désigné par l’expression « Longue Dépression ». Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la mobilité professionnelle mise en lumière précédemment se double d’une mobilité géographique qui permet aux individus de s’adapter aux évolutions de l’économie locale.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les « jeunes gens » qui quittent la Manufacture d’Annecy et Pont renoncent à faire carrière dans l’industrie textile et dans une large mesure, à l’industrie tout court. Aucun des 114 garçons ouvriers dont nous retrouvé la trace ne se fait embaucher aux Forges de Cran ou aux Papeteries Aussedat qui connaissent pourtant un dynamisme marqué dans le dernier tiers du XIXe siècle. L’origine majoritairement urbaine de ces hommes ne les prédispose pas non plus à intégrer le monde de la terre, même s’il est intéressant de constater que la poignée originaire des familles paysannes y reste fidèle. Du point de vue professionnel, l’information la plus saisissante concerne sans aucun doute l’orientation vers les ateliers et les chantiers de construction. Afin d’étudier la mobilité professionnelle à l’échelle de deux générations, il aurait pu être tentant de comparer la profession de ces hommes avec celle de leurs parents mais celle-ci n’est pas mentionnée sur les fiches matricules. En revanche, elle l’est sur les actes de mariage. Nous aurions donc pu utiliser les actes de mariage des parents mais cela aurait posé un problème méthodologique, signalé dans l’ouvrage de Jacques Dupâquier et de Denis Kessler35 : dans quelle mesure la comparaison entre la profession d’un fils de et celle de son père, âgé au moins du double, est-elle pertinente ? La démarche est particulièrement exposée au biais, c’est-à-dire à une déformation des résultats. Le risque serait de surestimer la continuité ou alors la rupture professionnelle entre les générations.

Quant à la mobilité géographique, elle n’est pas étrangère à tous ces hommes : c’est l’autre enseignement de cette étude consacrée à d’anciens garçons de la Manufacture. La commune d’Annecy et ses voisines voient une partie de leurs forces vives prendre la route sur des distances parfois fort longues mais, pour certaines d’entre elles, identifiées depuis au moins un siècle par les Savoyards : d’une certaine manière, Lyon et Paris sont des villes savoyardes, identifiées comme telles par les travaux de Paul Guichonnet. L’établissement hors du territoire local n’est pas forcément définitif mais les retours ne sont pas systématiques non plus en cette fin de XIXe siècle. Mieux encore : revenir sur ses pas n’empêche pas un nouveau départ ; en effet, un tiers de ceux qui retournent dans leur commune d’origine prend à nouveau la route pour des destinations diverses. C’est la preuve d’un rapport ambivalent au lieu d’origine, point d’ancrage pour les uns et source d’insatisfaction pour les autres.

Tableau n°2 : Trajectoires suivies à l'âge d'homme par 114 anciens garçons ouvriers de la Manufacture selon leurs fiches matricules

Nom et prénom de l'ouvrier | Date de naissance | Lieu de naissance | Classe | Profession | Résidence et localités successives habitées

ARMAND Pierre | 30/05/1860 | Gevrier | 80 | Manoeuvre | Gevrier
AUCLAIR Pierre| 04/09/1860 | Annecy | 80 | Manoeuvre | Paris (1885),  Annecy (1899)
AUCLAIR François | 02/02/1859 | Annecy | 79 | Fileur de laine puis camionneur | Annecy
BARUT Joseph | 18/02/1860 | Annecy | 80 | Galocher |  Genève (1885-1888), Dijon, Voiron, Grenoble, Romagne-sous-Montfaucon, Grenoble
BEAUQUIS Jean | 19/02/1862 | Annecy | 82 | Journalier | Annecy
BEAUQUIS Jean-Claude | 03/08/1864 | Annecy | 84 | Manoeuvre | Annecy
BELLEVILLE Marie Hippolyte | 16/11/1867 | Seynod | 87 | Mineur | Annecy
BELLEVILLE François | 23/12/1866 | Bloye | 86 | Tailleur d'habits | Bloye
BERNARD Clément | 23/11/1862 | Annecy | 82 | Cardeur de coton | Annecy
BERTHOUD Louis | 14/01/1866 | Annecy | 86 | Manoeuvre | Annecy
BEVILLARD Claudius | 28/06/1867 | Annecy | 87 | Employé au chemin de fer | Dijon, Brides-les-Bains (1894), Annecy (1897), Lyon (1903-1915)
BIZE François | 08/06/1860 | Annecy | 80 | Cordonnier | Paris, Annecy (1891), Thônes(1895)
BOLLARD Prosper | 01/05/1868 | Doussard | 88 | Meunier | Reignier, Carouge (1894)  Genève (1913)
BORNAND Jean-Marie | 29/08/1868 | Annecy | 88 | Boucher | Annecy
BORNAND Jean-François| 25/06/1867 | Annecy | 87 | Cordonnier | Annecy, Aix-les-Bains (1893), Genève,Annecy (1895)
BOUCHARDY Joseph | 12/10/1869 | Moye | 89 | Cultivateur |  Cheignieu (1899), Ste-Foy-les-Lyon (1900), Gleyzi (1902), Villefranche-sur-Rhône (1904)
BOURGEOIS Louis | 13/07/1858 | Meythet | 78 | Cultivateur puis gendarme | Rarre (canton de Genève), Indre-et-Loire (1884)
BOUVIER Antoine François | 29/11/1864 | Aime | 84 | Serrurier | Genève, Lyon  (1886), Annecy (1887), Cluses (1891)
BOUVIER Joseph Aimé | 28/11/1864 | Annecy | 84 | Horloger | Genève (1887), Lyon  (1887), Dieulefit, Valréas (1888), Lyon  (1889-1890), L'Arbresle  (1896), Dompierre (1897), Lyon (1897-1898), Oyonnax (1898),  Lyon (1898-1900)
BOUVIER Eugène | 04/03/1864 | Saint Eustache | 84 | Marchand de parapluies | Charleroi,  Nyons (1891), Genève
BRUYERE Henry | 02/10/1859 | Annecy | 79 | Garçon épicier | Annecy, Clion (1884), Châteauroux (1902)
BUSCA Genis Joseph | 24/12/1867 | Clermont Ferrand | 87 | Fileur sur coton | Grenoble (1915)
CALLOUD Eloi Martin Auguste | 28/07/1867 | Annecy | 87 | Fondeur | Genève (1889-1902)
CHAGNON François Louis | 02/09/1863 | Annecy | 83 | Charretier | Ay (1885), Avize (1885), Epernay (1886-1901)
CHAPPUIS Auguste | 11/06/1865 | Seynod | 85 | Charpentier | Annecy
CHAPPUIS François Joseph | 02/03/1869 | Seynod | 89 | Bourrelier | Annecy
CLAVEL Claude | 04/08/1860 | Annecy | 80 | Tailleur de pierre | Brens Annecy (1883)
CLAVEL Jean | 15/02/1858 | Aix-les-Bains | 78 | Tailleur de pierre | Doussard (1887)
COCHET Jean-Pierre | 03/03/1859 | Annecy | 79 | Manoeuvre | Genève (1894), Annecy (1904)
COCHET Louis | 21/10/1861 | Annecy | 81 | Polisseur marbrier | Aix-les-Bains, Lyon (1890), Annecy (1893)
COCHET Claude Louis | 03/08/1862 | Annecy | 82 | Jardinier | Philippeville, Thonon (1889), Renan (Suisse) (1889-1898)
CORBET Eugène-Auguste | 04/07/1858 | Cuvat | 78 | Cultivateur | Cuvat
COUTURIER Joseph | 31/03/1861 | Annecy | 81 | Cordonnier | Annecy
CROCHON Joseph | 20/04/1866 | Annecy | 86 | Serrurier | Chambéry, Cognin (1896), Pont-de-Claix (1897), Grenoble (1907)
DALEX Auguste | 24/06/1866 | Doussard | 86 | Chapelier | ) : Annecy (1890-1893), Paris (1893), Vincennes (1894), Saint-Mandé (1895), Saint-Ouen(1905)
DECARROZ François Joseph | 19/04/1867 | Annecy | 87 | Chapelier | Annecy
DELETRAZ Narcisse | 21/05/1859 | Genève | 79 | Galocher | Annecy, Chaumont (1883), Lyon (1886-1890)
DERIPPE Claude | 25/10/1860 | Annecy | 80 | Garçon d'écurie | Lyon (1888), Annecy (1891)
DERONZIER Jean-François | 15/03/1868 | Annecy| 88 | Chapelier | Lyon (1902)
DEZERES Ambroise | 14/06/1866 | Annecy | 86| Employé de commerce |  Paris (1888-1895), Fontenay-aux-roses (1897), Chatenay-Malabry (1901)
DEZERES François Arsène | 12/10/1868 | Annecy | 88 | Maréchal-ferrant | Annecy
DIANI Dominique | 13/06/1862 | Annecy | Garçon de lavoir puis talonnier |  Paris (1888-1903)
DOMANGE Joseph | 19/07/1869| Annecy | 89 | Charpentier | Annecy
DUCROZ Joseph | 09/11/1862 | Annecy | 82 | Charpentier |  Chambéry (1900)
DUFRENE Marie Janin | 13/05/1866 | Annecy | 86 | Tripier | Annecy
DUNOYER Jean | 30/03/1866 | Annecy | 86 | Chapelier | Annecy
DURET Antoine | 29/01/1859 | Faverges | 79 | Ramoneur |  Besançon (1884)
DUSSOGE Marie | 24/02/1858 | Annecy | 78 | Coiffeur | Oullins, Lyon
EMINET Jean-Jacques | 16/07/1859 | Annecy | 79 | Chapelier | Châlons-sur-Saône
GACHET Eugène | 16/07/1858 | Sévrier | 78 | Manoeuvre | Néant
GACHET Frédéric | 06/01/1860 | Annecy | 80 | Fileur sur coton | Néant
GANTELET Martin Claude | 08/01/1861 | Annecy | 81 | Manoeuvre | Annecy
GANTELET Antoine François | 08/01/1861 | Annecy | 81 | Boucher | Annecy
GEOFFROY Auguste | 05/04/1861 | Annecy | 81 | Forgeron | Aix-les-Bains
GERMAIN Charles Claude | 25/09/1861 | Annecy | 81 | Chapelier | Annecy (1884)
GINDRE Victor | 29/02/1868 | Dardagny | 88 | Tailleur de limes | Annecy ,Genève(1890), Lyon (1891), Annecy (1891), Paris (1892-1903), Alfortville (1906-1912) :
GONDRAN Claude | 05/01/1867 | Lyon | 87 | Tailleur de pierres | Annecy
GRANGE Louis Philippe | 02/07/1865 | Annecy | 85 | Fondeur | Marseille, décédé au Tonkin (1888)
GUILLERMIN Saturnin Jean | 02/12/1860 | Annecy | 80 | Charpentier | Grenoble(1885), Tournon-sur-Ardèche
JOUVENOZ Antoine | 03/03/1866 | Annecy | 86 | Imprimeur | Annecy
JOUVENOZ Antoine Marie | 22/04/1862 | Annecy | 82 | Fileur sur coton | Toulon(1887), Annecy
JOUVENOZ Francis Louis | 22/10/1867 | Annecy | 87 | Journalier | Annecy, Porquerolles (1891-1892), Annecy
LACOMBE Auguste | 20/08/1866 | Annecy | 86 | Bourrelier | Annecy
LANCON Charles | 11/05/1860 | Gevrier | 80 | Mouleur sur fonte | Genève (1889), Gevrier (1892)
LAVOREL Joseph | 10/04/1865 | Epagny | 85 | Cultivateur | Epagny
LAVY Jean-Claude | 28/02/1869 | Annecy | 89 | Ferblantier | Lyon (1895-1897), Faverges (1892-1898)
LEPINE Jean-Claude | 29/09/1860 | Annecy | 80 | Tailleur de pierre | Annecy
LETTRAZ François Joseph | 16/01/1865 | Annecy | 85 | Chapelier | Annecy
LETTRAZ Pierre | 04/04/1863 | Annecy | 83 | Chapelier | Annecy (1886),
LETTRAZ Claude François | 15/11/1861 | Annecy | 81 | Cordonnier | Annecy
LEVRAT Auguste Victor | 27/02/1863 | Oyonnax | 83 | Domestique | Paris
LEVRON Louis | 15/02/1858 | Annecy | 78 | Garçon de magasin | Paris (1880)
LONG Louis Ernest | 23/01/1867 | Gevrier | 87 | Manoeuvre | Gevrier (1904)
LONGIS François | 29/01/1859 | Annecy | 79 | Serrurier Ajusteur | Narbonne, Paris (1886)
LONGIS Claude | 13/01/1861 | Annecy | 81 | Maçon | La-Tour-du-Pin
LYARD Auguste | 04/05/1864 | Poisy | 84 | Domestique | Satigny (1888-1895), Lyon
LYARD Joseph-Marie | 12/06/1867 | Poisy | 87 | Instituteur | Cusy
LYARD François | 21/04/1862 | Poisy | 82 | Cultivateur | Sainte-Foy-les-Lyon (1886-1899), Lyon
MALLINJOUD François-Aimé | 13/09/1862 | Annecy | 82 | Maître ramoneur | Charleroi, Genève (1888)
MARCO Pierre Joseph Dominique| 30/04/1867 | Annecy | 88 | Peintre en bâtiments | Lyon (1892-1907), Alger(1914)
METRAL Louis-Marie | 03/07/1864 | Annecy | 84 | Chapelier | Genève(1895), Annecy (1896) :
METRAL Jean | 15/04/1861 | Annecy | 81 | Manoeuvre | Lyon
METRAL Joseph François | 13/06/1869 | Annecy | 89 | Forgeron | Annecy
MIEVRE Jean-Claude | 13/03/1863 | Annecy | 83 | Charpentier | Lyon, Chambéry (1889), Paris (1893-1906)
MONTMASSON Jean Eugène | 15/01/1859 | Chapeiry | 79 | Boulanger | Genève, Grenoble (1886),  Vif (1892)
MONTMASSON César | 02/04/1867 | Annecy| 87| Ferblantier lampiste | Annecy
MONTMASSON Claude | 12/08/1858 | Annecy | 78 | Chapelier | Néant
MUGNIER Etienne | 28/09/1861 | Sévrier | 81 | Ferblantier | Paris, Lyon (1886-1888), Paris (1889)
PACORET Joseph | 21/11/1858 | Gevrier | 78 | Tisseur sur coton | Annecy
PARIS Charles | 29/04/1865 | Annecy | 85 | Chapelier | 1889 : Annecy
PEGUAT Joseph | 18/03/1858 | Annecy | 78 | Serrurier | Paris
PERISSIER François Joseph | 14/09/1860 | Héry-sur-Alby | 80 | Maréchal ferrant |  Héry-sur-Alby (1889)
PERRET Claude | 12/06/1869 | Annecy | 89 | Fileur sur coton | Annecy
PERROUD François Michel | 19/07/1866 | Annecy | 86 | Plâtrier | Lyon (1891)
POMMIER Jean-François | 23/11/1865 | Seynod | 85 | Cultivateur | Seynod
PUGET Jean-Louis | 07/01/1868 | Annecy | 88 | Cocher| Annecy
PUYMAURIN Antoine | 18/10/1860 trouvé à Annecy | 80 | Tisserand | Roanne (1885), Lyon (1888), Annecy (1895)
RAMUS Auguste | 14/01/1862 | Annecy | 82 | Fileur sur coton | Vanchy (1888), Bellegarde, Annecy(1905)
RAMUS Joseph | 08/11/1862 | Annecy | 82| Manoeuvre | Annecy
RAMUS Henri | 19/07/1867 | Annecy | 87 | Journalier | Annecy,  Paris (1893-1914), Pantin
RAVOIRE Jean-Pierre | 23/03/1858 | Annecy | 78 | Domestique | Nice
REGAT Louis Eugène | 17/12/1866 | Annecy | 86 | Fumiste | Annecy, La Roche (1892), Bonneville (1898)
REGAT Jean Ambroise | 26/07/1862 | Annecy | 83 | Coiffeur | Chalon-sur-Saône, Montbéliard, Dijon,  Lausanne (1887)
REIGNIER Gaëtan Louis | 30/05/1861 | Annecy | 81 | Manoeuvre | Annecy
REIGNIER Prosper | 16/11/1859 | Annecy | 79| Manœuvre puis cultivateur | Annecy
ROUX Jean | 16/02/1862 | Poisy | 82 | Garçon de peine | Paris (1884), Poissy (1892)
SAVOYEN André Jules | 28/02/1866 | Annecy | 86 | Tailleur de pierres puis télégraphiste militaire | Annecy
SAVOYEN Louis | 09/08/1860 | Annecy | 80 | Coiffeur | Faverges (1886)
SAVOYEN Marie Léonce | 31/07/1868 | Annecy | 88 | Manoeuvre |  : Grenoble(1893-1897)
SEGUET François | 29/01/1865 | Annecy | 85 | Typographe | Annecy, Lyon (1896-1909)
THOME Auguste | 18/09/1858 | Annecy | 78 | Manoeuvre à Annecy | Annecy
VALLET Joseph | 26/05/1861 | Annecy | 81 | Tailleur de pierre | Paris (1887), Saint-Just-en-Chevalet (1890), Annecy, Cessieu (1896), Poët-Laval (1898), Annecy (1905)
VAUTIER Jean | 26/09/1862 | Annecy | 82 | Peintre en bâtiments | Paris, Grenoble (1887-1906)
VOISIN François Emile | 21/09/1868 | Annecy | 88 | Valet de chambre | Lyon (1891-1907)

 

Bibliographie

Mathilde DUBESSET et Michelle ZANCARINI-FOURNEL, Parcours de femmes. Réalités et représentations. Saint-Etienne 1880-1950, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1993, 270 p.

Jacques DUPÂQUIER et Denis KESSLER [dir], La société française au XIXe siècle. Traditions, transitions, transformations, Paris, Fayard, 1992, 529 p.

Jean-Claude FARCY et Alain FAURE, La mobilité d’une génération de Français. Recherche sur les migrations et les déménagements vers et dans Paris à la fin du XIXe siècle, Paris, Institut national d’études démographiques, cahier n°151, 2003, 591 p.

Paul GUICHONNET, L’émigration des Savoyards aux XIXe et XXe siècles, Histoire en Savoie n°29, Chambéry, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 2015, 148 p.

Nicolas MARTIGNOLES, Faire face au déclin. Directeurs et ouvrières de la Manufacture d’Annecy et Pont (1865-1906), L’Histoire en Savoie n°33, Chambéry, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 2018, 128 p.

Jean-Claude PASSERON et Jacques REVEL [dir], Penser par cas, Paris, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2005, 292 p.

Paul-André ROSENTAL, « Qu’est-ce qu’une ressource locale ? Homéostasie et microanalyse en histoire sociale », Revue de synthèse, janvier-mars 2001, pp. 71-91.

Paul-André ROSENTAL, « Pour une analyse mésoscopique des migrations », Annales de démographie historique, 2002 (n°104), pp. 145-160.

Paul-André ROSENTAL, « La migration des femmes (et des hommes) en France au XIXe siècle », Annales de démographie historique, 2004 (n°107), pp. 107-135.

Notes

1 / Archives municipales d’Annecy (AMA), 4 I 1 (13).
2 / Cran est devenue Cran-Gevrier en 1902. Elle fait désormais partie de la commune nouvelle d’Annecy depuis le 1er janvier 2017.
3 / Nicolas MARTIGNOLES, Faire face au déclin. Directeurs et ouvrières de la Manufacture d’Annecy et Pont (1865-1906), L’Histoire en Savoie n°33, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, Chambéry 2018, pp. 26-27.
4 / Archives départementales de la Haute-Savoie (AD 74), 4 FS 480 : Lettre du syndic d’Annecy à l’Intendant de la province du Genevois au sujet des industries (1840).
5 / AD 74, 15 J 1143 : livrets délivrés à la filature Sainte-Claire (1829-1882).
6 / AD 74, 15 J 1871 : inscription des ouvriers du tissage mécanique à Cran (1860-1880).
7 / AD 74, Sous-série 1R : préparation militaire et recrutement de l'armée. Données consultables à l’adresse suivante: http://archives.hautesavoie.fr/.
8 / Paul GUICHONNET, « Les sociétés savoyardes à Paris (1833-1910) », L’émigration des Savoyards aux XIXe et XXe siècles, Histoire en Savoie n°29, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, Chambéry 2015, pp. 11-38.
9 / Jean-Claude PASSERON et Jacques REVEL [dir], Penser par cas, Paris, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2005, 292 p.
10 / AD 74, 4 E 2812 : inventaire des mariages de l’état civil d’Annecy (1888).
11 / AD74, 10 M 02 : régime industriel (1861-1871, 1888).
12 / Jacques DUPAQUIER et Denis KESSLER [dir], La société française au XIXe siècle. Traditions, transitions, transformations, Paris, Fayard, 1992, p. 59.
13 / AMA, 2 I 27 (02) :Grèves, coalitions (1872-1875). AD 74, 10 M 36 : Grèves (1861-1902). AMA, 2 I 50 : Grèves (1900-1902).
14 / AD74, 4 E 2754 : inventaire des naissances de l’état civil d’Annecy (1862).
15 / AD 74, 4 E 2812 : inventaire des mariages de l’état civil d’Annecy (1888).
16 / AMA, 2 I 54 : Syndicat des ouvriers et des ouvrières des manufactures d’Annecy et de Cran (1902).
17 / AD 74, 4 E 2809 : inventaire des mariages de l’état civil d’Annecy (1885).
18 / AD 74, 6 M 118 : inventaire des recensements de la commune d’Annecy en 1901.
19/ AD 74, 4 E 3148 : inventaire des décès de l’état civil d’Annecy (1905).
20 / Mathilde DUBESSET et Michelle ZANCARINI-FOURNEL, Parcours de femmes. Réalités et représentations. Saint-Etienne 1880-1950, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1993, p. 54.
21 / AMA, 2 I 41 : Police générale. Syndicat des Syndicat des ouvriers chapeliers fouleurs d’Annecy (1894).
22 / AMA, 2 I 25 : Police générale. Statuts des syndicats professionnels (1899-1905).
23 / Nicolas MARTIGNOLES, op. cit., p. 108.
24 / Paul-André ROSENTAL, « La migration des femmes (et des hommes) en France au XIXe siècle », Annales de démographie historique, n°107 (2004), p. 109.
25 / Jean-Claude FARCY et Alain FAURE, La mobilité d’une génération de Français. Recherche sur les migrations et les déménagements vers et dans Paris à la fin du XIXe siècle, Paris, Institut national d’études démographiques, cahier n°151, 2003, 591 p.
26 / Paul GUICHONNET, op.cit., p. 38.
27 / AD 74, 4 E 2754 : inventaire des naissances de l’état civil d’Annecy (1862).
28/ AD 74, 4 E 2815 : inventaire des mariages de l’état civil d’Annecy (1891).
29 / Paul-André ROSENTAL, « Qu’est-ce qu’une ressource locale ? Homéostasie et microanalyse en histoire sociale », Revue de synthèse, janvier-mars 2001, p. 79.
30 / AD 74, E 2754 : inventaire des naissances de l’état civil d’Annecy (1862).
31 / AD 74, 4 E 3148 : inventaire des décès de l’état civil d’Annecy (1905).
32 / AD 74, Sous-série 1R : Préparation militaire et recrutement de l'armée. AD 74, 6 M 118 : inventaire des recensements de la commune d’Annecy en 1901.
33 / Paul-André ROSENTAL, « Pour une analyse mésoscopique des migrations », Annales de démographie historique, 2002 (n°104), p. 154.
34 / AMA, 1 F 1 : inventaire des recensements de la commune d’Annecy (1808-1906).
35 / Jacques DUPÂQUIER et Denis KESSLER [dir], op.cit., pp. 158 et 363.

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François Blanchard,un enfant du Châtelard (1820-1887)

par Pierre Léonard

Article paru en décembre 1998 dans L’Histoire en Savoie magazine (supplément)

François Blambert (1) vit le jour au Châtelard le 30 septembre 1820, après dix-huit années de mariage de son père Joseph (le cadet) Blambert dit Joson et de Franceline Charbon nier, son épouse. Il eut un frère aîné, Joseph, et une sœur, Louise, qui ne survécurent pas, et deux sœurs aînées, une autre Louise, née en 1810, qui devait rester fille, et Péronne, née en 1815.

Des relations tumultueuses avec la justice

Péron ne défraye rapidement la chronique. Le 22 juin 1836, son père et elle introduisent une action devant le juge du mandement du Châtelard contre un certain Joseph Blambert et son fils, également prénommé Joseph et cordonnier de son état, qui les avaient injuriés « en termes si sales, qu'on n'ose par pudeur les répéter ». Le 2 juillet, après une rapide procédure écrite, les insulteurs, qui n'étaient autres que l'oncle et le cousin germain de François Blambert, surnommés tous deux « tricolores », rétractent leurs propos. Les avanies exprimées à l'encontre des mœurs de Péronne n'étaient peut-être pas entièrement gratuites puisque celle-ci, onze ans plus tard il est vrai, donnait au fils du meunier du pays, Augustin Laperrière dit Bottaz (prononcer Botte) de Leyat, u n rejeton nommé Magdelain légitimé par mariage subséquent en 18482(2). Les deux sœurs, Louise et Péronne, devaient en tous cas tester en 1867 et 1870 en faveur de leur frère François, qui avait dû constituer à la seconde, à l'occasion de son mariage en 1848, une dot de mille trois cents francs. Bien que cadet de la famille, François Blambert en est manifestement le chef.

Contrairement à ses sœurs, François Blambert n'est pas illettré : il apprend le métier de menuisier et tient ses comptes avec une grande minutie. Il est plausible de penser qu'il a eu assez vite l'occasion de se perfectionner en belles lettres comme en procédure civile à l'occasion des nombreuses instances engagées par son père, Joseph, alors qu'il était lui-même en âge de s'y intéresser. En 1826, Joseph intente un procès contre les époux Carron à propos d'une construction faite sans recul suffisant ; en 1836, c'est le procès en diffamation précédemment évoqué ; en 1837, il assigne les sieurs Miguel et Fressoz à propos d'un achat de terres conclu en 1821 ; en 1845 encore, il en appelle - conjointement avec Joseph Boisson et Étienne Bouvier - à la justice pour trancher un différend lié à une servitude de passage sur les chènevières situées au quartier du Champet qui l'oppose à Jean-Claude Feiche.

Cette formation tirée d'expériences pratiques dut être d'une utilité certaine à François Blambert lorsqu'il fut directement impliqué dans une grave affaire qui le conduisit en procédure criminelle devant le Sénat de Savoie (3). Le 2 décembre 1849 - l'anniversaire du sacre impérial joue-t-il un rôle dans l'affaire ? -, François Blambert, accompagné de son beau-frère Jean-Baptiste Laperrière d i t Bottaz, de cinq ans son aîné et époux de sa sœur Péronne, ayan t pris son repas du soir à l'auberge de Joseph Clavel à Saint-Pierre d'Albigny, regagne Le Châtelard. Vers vingt-trois heures, ils passent au hameau de La Plan taz, dernières habitations avant le col du Frêne, où l'un des habitants, François Basin, croyant reconnaître l'un des voyageurs, les invite à entrer chez lui « prendre la goutte ». Celle-ci avait dû être précédée de beaucoup d'autres puisque les deux com­ pères étant entrés et François Bas n allumant la lumière, François Blambert avise au mur un fusil de chasse, plus précisément un fusil à piston à deux coups (4), qu'il décroche en vue, dit-il, de l'examiner. L'arme en main, François Blambert sort devant la maison, suivi de François Basin qui s'inquiète de la suite et de Jean-Baptiste Laperrière qui demande à l'imprudent de la rendre à son propriétaire. François Blambert n'en fait rien et commence à échanger des insultes avec François Basin, qui, s'approchant de trop près, reçoit un coup de crosse sur la tête. Le choc le met à terre, puis un second coup lui casse le bras pendant que Jean-Baptiste Laperrière en profite pour lui décocher des coups de pied au bas des reins, volant au secours de la « victoire ». C'est en fait une bien triste victoire qui prépare des lendemains douloureux.

Les deux complices regagnent Le Châtelard où ils retrouvent leur sang-froid. François Basin consulte le 5 décembre 1849 puis le 16 janvier 1850 le docteur Perret qui diagnostique une fracture et établit un constat en conséquence pour appuyer la plainte de son patient. François Blambert, que l'inquiétude a saisi, se rend dès le 7 décembre à Annecy afin d'y solliciter un passeport pour se rendre à Paris. Ce doc ment jamais utiliser figure toujours dans les archives familiales et n'a de sens que par rapport aux événements survenus cinq jours plus tôt, bien qu’il ne s'y réfère évidemment en aucune façon. Il prouve que François Blambert envisageait de fuir les conséquences de ses débordements à Paris où se trouvaient déjà certains Castellardinois et notamment le fils de son cousin germain, Antoine Blambert. Ce passeport fournit le premier signalement de François Blambert, qui, complété par celui que diffusera un peu plus tard le parquet de Chambéry, s'établit de la manière suivante : cheveux, barbe et sourcils blonds, yeux gris, nez effilé, bouche moyenne, men ton rond, figure ovale, teint pâle, taille 37 - 38 onces (environ 1,59 à 1,63 m).
La plainte déposée par François Basin, accompagnée des certificats médicaux et témoignages correspondants, parvient à Chambéry le 15 avril 1850. Un mois plus tard, le parquet met en accusation les deux Baujus et le 21 mai la section d’accusation de la cour d'appel de Savoie décide « de les appréhender au corps et traduire dans les prisons de cette ville pour y être mis à la disposition de la cour ». Bien que cet arrêt de renvoi ait été transmis au Châtelard les 4 et 5 juin 1850, le juge du lieu ne peut que constater l’échec des recherches. Cependant, Jean-Baptiste Laperrière, dont le cas était moins grave, se constitue prisonnier le 16 juillet 1850. JI est jugé le 13 août 1850 et condamné à trois mois de prison, jugement contre lequel il introduit immédiatement un recours en grâce. Le lendemain, la cour, jugeant par défaut François Blambert, le condamne à sept ans de réclusion.

La gravité de cette peine mérite explication. Certes, la peine maxi male est généralement appliquée par contumace. Cependant, il faut savoir que l'article 587 du code pénal sarde qualifiait de crime les coups et blessures « ayant occasion né une fracture d'os à un bras ou une jambe », ce qui les rendait punissables de réclusion de dix ans maximum. En outre, le fait que François Blambert soit sorti devant la maison de François Basin Je fusil à la main pouvait caractériser le délit de vol. La cour admit seulement que le fait d'avoir offert la goutte ne constituait pas pour la victime un acte d'hospitalité entraînant circonstance aggravante.

Cet arrêt dut fortement perturber la famille de François Blambert. Il resta cependant dans l’expectative, sans utiliser son passeport pour s'expatrier, ni revenir pour se livrer, à l'annonce de la clémence dont avait bénéficié Jean-Baptiste Laperrière qui, sa grâce acceptée, ne resta qu’un mois et demi en prison. Finalement, François Blambert fut arrêté à Annecy le 29 août 1850. Transféré à Chambéry le 6 septembre, son interrogatoire commence le lendemain. Pour supporter les frais de procédure et notamment s'offrir les services d'un avocat - maître Dénarié -, le père de François Blambert emprunte le 15 septembre quatre-vingt-dix livres « en vue de l'acquittement de son fils », selon le billet qu'il souscrit à cette occasion. La justice sarde était expéditive : ayan t déposé sa liste de neuf témoins à décharge le 21 septembre, François Blambert « purgeant la contumace » passe en jugement le 3 octobre 1850. S'appuyant sur l'article 61 1 du code pénal sar­ de, son avocat démontra que les coups et blessures portés par l'accusé étaient allés au-delà de son intention et qu'il n'était pas établi qu'il voulût réellement soustraire le fusil à son propriétaire. En définitive, la cour le condamna à deux ans de prison et aux dommages et intérêts au profit de la victime, qui atteignirent cent six livres.

Cette somme de cent six livres fut payée le 20 février 1854 aux héritiers de François Basin décédé entre temps. La peine d'emprisonnement, par contre, ne fut accomplie qu’en partie. En effet, François Blambert sollicita et obtint, lui aussi, la grâce du roi de Sardaigne qui, le 8 juin 1851, réduisit sa peine à dix mois et dont les lettres patentes conservées dans les archives familiales sont le seul témoignage explicite de cette affaire. Parmi les arguments présentés dans le mémoire constituant ce recours en grâce, François Blambert admit qu'il avait commis son forfait « du fait de l'exaltation de l'ivresse [...], de propos mal com pris [...], d'un homme à lui inconnu rencontré par hasard » ; il déclara aussi que la prison a développé chez lui les symptômes « les plus alarmants d'une phtisie pulmonaire » ; enfin, il insista sur le fait qu'il était l'u nique soutien « d'un père et d'une mère âgés, incapables de cultiver le peu de biens qu’ 'ils possèdent ». Ces arguments apparaissent sans conteste comme excessifs puisque François Blambert survécu t vingt-cinq années, malgré sa phtisie, son père douze ans malgré sa vieillesse (il était âgé de soixante-dix ans à sa mort). Sa mère, par contre, manifesta moins de résistance à l'adversité puisqu'elle mourut dès 1854.

L'année précédente, Joseph Blambert, père de François, dut rembourser en avril 1853 la somme de quatre-vingt-dix l ivres empruntée pour payer les premiers frais de procédure en septembre 1850. Il semble que l 'essentiel des sommes nécessaires en cette pénible circonstance ait été finalement apporté par la mère de François Blambert, née Marie-Louise Françoise Charbonnier dite Franceline, puisqu'à la suite de la vente d'un de ses biens à François Pallice, elle établit le 4 août 1853 un testament donnant trois cents l ivres en espèces à son fils. Mais si ce legs règle dans l'immédiat les difficultés de François Blambert (sa mère étant morte le 3 janvier 1854, il paye les dommages et intérêts dus aux Basin dès le 20 février), il devait lui causer bien des déboires par la suite, car en lui accordant cette libéralité, sa mère exclut son fils de sa succession au profit des enfants mâles à naître de son mariage, récemment célébré avec Bernardine Laperrière (un petit François dit François Junior - surnommé le « Croé » - naquit quatre mois avant le décès de la testatrice).

Une lignée, deux mariages

La condamnation de François Blambert ne l'empêcha pas en effet de prendre femme à trente-deux ans, soit à peine plus d'un an après sa sortie de prison. Il épousa Bernardine Laperrière, âgée de vingt ans, fille de François, petite-fille de Barthélemy Laperrière dit Bottaz, donc la nièce de Péronne, sœur de François Blambert, ainsi que de Jean-Baptiste, son com pagnon de rixe. De cette union célébrée le 21 juillet 1852, naquirent trois enfants : François en 1853, Claude, qui vécut deux jours, en 1856 et Louise en 1859. Moins de deux ans plus tard, le 12 décembre 1860, Bernardine mou rut à l'âge de vingt-huit ans. Sans femme à la maison - sa mère était morte six ans plus tôt - pour s'occuper de son vieux père et de ses deux jeunes enfants, il était difficile pour François Blambert de faire face aux obligations de son ménage. Aussi se remaria-t-il le 5 juin 1862 avec Élisabeth Perrier qui était alors âgée de trente-deux ans et était originaire d'une famille de huit enfants de Sainte-Reine. Curieusement, François Blambert ne fait pas mention de ce remariage dans le registre où il consigne les grands événements familiaux (y com pris la naissance des premiers enfants d'Élisabeth, Pierre et Basilice (5). Cette omission et la nature des relations qu'il entretient par la suite avec ses beaux-frères Perrier, émigrés à Paris, laissent penser que cette union ne fut pas, au départ, approuvée de tous côtés (en raison du patrimoine insuffisant de l'épouse ?, du casier judiciaire du mari ?). En tous cas, une correspondance suivie s'établit entre Joseph Perrier installé à Paris (puis « nourrisseur » à Aubervilliers) et François Blambert. Cette correspondance, qui est principalement un courrier d'affaires, a pour objet des versements de rentes, la perception d'arrérages pour compte des Perrier, leur représentation en justice, par exemple contre les sieurs Galliand et Patrice Arandel , leurs fermiers d'École ; les connaissances procédurières de François Blambert sont ainsi mises à contribution par sa belle-famille.

Entre temps, Le Châtelard, devenu français par le rattachement de la Savoie à la France le 14 jui n 1860, est à peu près entièrement détruit par le feu les 30 juin et 1er juillet 1867. La nouvelle solidarité nationale conduisit à la création à Chambéry d'une commission officielle pour réparti r les secours aux sinistrés non assurés de la commune. Le 2 avril 1868, la commission lui alloue mille cent seize francs portés ultérieurement à mille deux cent trois francs pour reconstruire sa maison. Cette somme lui est attribuée en nature - tuiles, briques, chaux - pour quatre cent soixante-quinze francs et pour le reste en espèces afin de régler les dépenses de main-d'œuvre. À cette occasion, François Blambert, en compagnie de sept autres familles sinistrées, échange l'emplacement de son ancienne maison dans le bourg-vieux contre un nouvel emplacement au pré de foire, terrain communal. Il choisit cette nouvelle localisation comme sa sœur Péronne - veuve déjà depuis 1864 - et ses enfants, ainsi que sa cousine Antoinette, veuve du bourrelier Daviet, la fille de son cousin germain Claude. Par contre, les trois autres branches de la famille Blambert reconstruiront sur leurs masures dans le bourg. Instruit par cette expérience - quoique jugé selon les cas « assez aisé » ou « gêné » par les inventaires officiels-, François Blambert, qui a subi une per­ te évaluée à deux mille francs dans ce sinistre, souscrit une assurance pour sa nouvelle propriété du hameau des Granges : c'est là qu'habitait sa sœur Louison jusqu'à sa mort le 11 août 1867 ; le 17 juillet précédent, elle avait testé en faveur de François. Les propriétés de l'héritier atteignaient alors deux immeubles et deux cents ares de terrain tant au Châtelard qu'à La-Motte-en-Bauges.

La correspondance avec Joseph Perrier ne fait pas mention de cet épisode catastrophique, mais relate à cette époque les pérégrinations de la belle-mère Perrier que chacun de ses huit enfants se repasse périodiquement, ce qui ne manque pas d'engendrer à chaque mutation de longues explications sur les raisons du départ et le versement de frais d'entretien qui incombent aux autres enfants. Par contre, l'autre beau-frère, Fabien Perrier, futur parrain de Jean Favre, voiturier, prête deux cents francs à François Blambert à l 'échéance du 4 avril 1870, c'est-à-d ire peu après l'installation au pré de foire dans la nouvelle maison. À cette date, la mère d'Élisabeth vient elle aussi s'installer au pré de foire avec sa fille et son gendre Blambert, au grand dépit de Joseph Perrier. Malgré tout, les relations se poursuivent, François envoyant même quelques subsides à son autre beau-frère Louis Perrier, au régi ment en 1870, ravitaillant en beurre le nourrisseur Joseph et réglant à ce dernier les sommes qu'il a fini par récupérer sur son fermier Arandel.

Sur ces entrefaites, le fils aîné de François Blambert, François le Croé, tire en 1874 un mauvais numéro et doit parti r au début 1875 po r accomplir son service militaire de trois ans - ce qui provoque « un grand chagrin » dans toute la famille. Âgé de cinquante-quatre ans, le menuisier François ne peut plus en effet compter que sur son fils Pierre (grand-père de l'auteur - NDLR), âgé de treize ans, pour l'aider à son travail, cultiver sa terre et subvenir aux besoins de la famille, composée en outre de trois autres enfants, de sa femme et de sa belle-mère. Au surplus, au cours de cette même année, François Blambert doit verser à son fils aîné, qui a atteint sa majorité, la part qui lui revient dans la succession de sa mère Bernardine Laperrière, soit deux cents francs, à quoi s'ajoute sa part dans la succession de son grand-père Laperrière, le meunier, soit hui t cent cinquante francs. Pour trouver des ressources nouvelles, la belle-mère Perrier repart alors à Aubervilliers procéder au partage de ses propres biens. Elle revient six mois plus tard, en novembre 1875, licitation étant faite à Chambéry en janvier 1876. François Blambert n'en continue pas moins de suivre les procès de Joseph Perrier à École et à Sainte-Reine concernant notamment les biens de la femme de Joseph, veuve en premières noces d'un sieur Guimard, dont elle avait eu des enfants, propriétaire de terres de maigre rapport par suite de la mauvaise volonté des exploitants, Burdin et Patrice Arandel. En dépit des services qu'il leur rend, François Blambert a de la peine à obtenir de ses sept beaux-frères et belles-sœurs Perrier la pension due à leur mère. Ils finissent par se brouiller à ce propos, en 1879, c'est-à-dire trois ans avant que ne disparaisse l'objet du litige.

Auparavant, en 1878, François Junior avait achevé son service militaire, accompli à Mézières dans les Ardennes, au 91° de ligne, 2ème bataillon, 1ère compagnie, avec deux conscrits du Châtelard, Joseph Perret et Joseph Bru n, et qui donna lieu à une abondante correspondance avec son père. À travers les lettres du jeune soldat, on commence à voir naître, le 28 janvier 1877, des difficultés entre sa sœur Louise, âgée de dix-huit ans - comme lui fille du premier mariage de François Blambert -, et ses demi-frères et demi-sœurs du second lit. Elle est d'abord employée chez Berthin l’aubergiste, puis chez le percepteur. Mais elle risque de perdre sa place car elle ne veut pas « babiller avec les autres ». François Blambert prend parti contre sa sœur et lui adresse des recommandations sévères : « Si elle a une place, qu'elle la garde, cela vaut mieux que de chercher à s’amuser ». Par contre, sa demi-sœur Basilice fait merveille en classe comme au catéchisme, ce qui plaît beaucoup à François Blambert, devenu caporal-clairon. Quant à son demi-frère Pierre, il commence déjà, à seize ans, à parler de se rendre à Paris.
Ce désir, Louise Je mets à exécution dès sa majorité, quatre ans plus tard, au début de 1882, quittant la maison avec éclat pour retrouver dans la capitale son amoureux, Jean Favre, ami de la famille Perrier et allié à la famille Guttin très liée avec François, non sans avoir reçu en juin 1881 une partie de sa part dans l'héritage de sa mère et de sa grand-mère Charbon nier, soit huit cent quarante-neuf francs. Elle renoue cependant rapidement avec la famille par l'intermédiaire de sa demi-sœur Basilice qui, en condition à Pont-de-Beauvoisin, reçoit en mai 1882 une demande d'appui de Louise pour laquelle elle intercède auprès de ses parents. En août, Louise écrit finalement à son père en disant qu'elle croyait rester digne de sa confiance « en s'alliant à une famille qui n'a pas beaucoup de fortune mais honorable ». Elle ajoute : « Malgré tout le respect que je vous dois, vos observations ne changeront pas ma destinée ». Elle a vingt-trois ans, son père lui donne son consentement en demandant, évidemment pour la forme, les renseignements d'usage 6. On apprend à cette occasion que Jean Favre, garçon d'hôtel, est né à Paris en 1851 de Claude Favre et Marie Guttin. Ils se marièrent avant la fin de l'année 1882 et s'installèrent rue de la Grande Truanderie à Paris. Ce départ devait en fait marquer le début de la dislocation de la famille. François Junior revenu à la maison ne tarda pas, en particulier à l'occasion de son mariage, en 1882 également, avec Rosine Arrnenjon , à chercher à la maison des Granges un établissement indépendant qu'il évoquait déjà dans sa correspondance pendant son service militaire.

Une succession complexe et fatale

Un partage complet des biens hérités de Bernardine Laperrière fut donc réalisé au bénéfice de ses deux enfants François Junior et Louise, héritiers directs de leur grand-mère Charbonnier à la suite de son testament de 1853. Louise reçut donc la moitié de la maison du Châtelard et François Junior celle des Granges et des terres. Le reste du patrimoine familial restai t à François, qui avait à subvenir aux besoins d'Élisabeth son épouse et de ses quatre enfants - Pierre qui tire à son tour un mauvais numéro au conseil de révision de la classe 1882 et doit partir faire son service en 1883, Basilice, Louis et Joseph. Basilice dut revenir au pré de foire (7) pour renforcer le potentiel ménager de la famille, ses parents prenant de l'âge. À ce moment, des difficultés financières atteignirent la banque Maison du Châtelard qui escomptait le papier émis par François Blambert, dont un billet de cent soixante-dix francs au nom de son fils, probablement pour règle­ men t de la soulte de son héritage, le partage ayant été achevé en 1885. Le recouvrement judiciaire de cette somme fut engagé par François Junior à l'échéance de janvier 1886, ce qui coïncide avec la cessation des paiements de la banque Maison dont le syndic de faillite réclame à François l'en­ semble des sommes avancées à ce dernier, soit quatre cent soixante-trois francs et quarante centimes. Sans se décourager, il tente de reconstituer son cheptel - probablement après-vente forcée­ en achetant encore une vache à crédit en septembre 1886. Mais il ne passera pas l'hiver : il meurt intestat le 7 janvier 1887 à soixante-six ans et trois mois, laissant à sa veuve et aux enfants de son second mariage le soin de régler ses dernières dettes, ce dont se chargera l'aîné des garçons du second li t, Pierre, le forgeron, alors âgé de vingt-cinq ans et qui rentre du service.

f blanchardLa succession de François porte sur un patrimoine que l'administration fiscale évalue à trois mille sept cent quatre-vingt francs (dont cent quarante pour les meubles). Les enfants du premier mariage, François Junior et Louise, demandèrent le partage des biens de le r père et du fait des mineurs, u ne licitation du t être effectuée en justice. Elle donne lieu à la vente le 23 janvier 1889 de tous les biens de François Blambert sauf la moitié de la maison du pré de foire et u n cham p à Malatré, que le sort fit tom ber dans la part de la seconde épouse. Les principaux acquéreurs furent Claude Laperrière, futur beau-père du fils de François Junior (Jean Blambert) et Claude Charbonnier (à eux deux, ils achetèrent la moitié du total), ainsi que les représentants des deux autres branches de la famille Blambert (les fils de Victor Blambert du Mon t, dont le père de Léon Blambert et Claude Blambert du bourg, père de Joanny et Joseph, les menuisiers). La vente rap­ porte au total la somme de cinq mille cinq cent dix-sept francs. La liquidation définitive de la suc­ cession est prononcée le 21 mars 1889, elle est homologuée le 12 août par le tribunal civil de Chambéry.

En 1890, la famille est définitivement scindée en deux branches. D'une part François le Croé, l'aîné des garçons de François Blambert qui a finalement récupéré une bonne partie du patrimoine de la famille, soit directement de sa mère et sa grand-mère, soit en rachetant à sa sœur Louise, soit à la vente de la succession de son père. Il va le faire fructifier avec l'aide de son fils u nique, Jean, jus­ qu'à la Grande Guerre dont il ne verra pas la fin. D'autre part, Élisabeth et ses enfants ne conservent que la maison du pré de foire et un champ à Malatré. Seule Basilice, exerçant le métier de repasseuse, reste avec sa mère qui disparaît en 1903. Elle occupe la maison jusqu’à sa mort en 1930. Ses frères, faute de biens, s'expatrient tous, Pierre et Louis à Paris dès 1888 et Joseph à l'école normale de Chambéry en 1890.

(1)  François Blambert est l'arrière-grand-père de l'auteur.

(2) L'équité contraint toutefois à signaler que cinq années après cet épisode judiciaire, la fille et la sœur des insulteurs défrayèrent, elles aussi, la chronique scandaleuse des Bauges : le registre paroissial signale en effet le décès le 24 avril 1841 de Françoise Blambert, fille de Joseph Blambert, épouse de Joseph Miguel âgée de quarante ans, « du coup d'une arme à feu porté accidentellement et sans l'effet d'aucune malveillance à quatre heures du matin dans la maison Du plâtre. Elle mourut m unie des sacrements de pénitence et d'extrême onction ». La mention inhabituelle du sacrement de pénitence n'est probablement pas due à l'inattention du desservant.

(3) Les archives familiales ayant rapidement enfoui cet événement dans un oubli complet même si quelques rares documents s'y réfèrent explicitement ou non, les archives départementales ont par contre permis de reconstituer la trame du procès. Fonds sarde, arrêts criminels, minutaire U 92 1, U 922 et U 924.

(4) Le fusil à piston adopté en Fran ce en 1840 était une innovation importante : une capsule fulminante percutée par le chien de l'arme permit d'abandonner le silex pour enflammer la charge du fusil et ainsi de réduire le nombre des ratés.

(5) Cet étrange prénom, unique dans la famille en quatre siècles, s'explique par le fait qu'il y avait dans le trésor de la Sainte­ Chapelle du château de Chambéry, parmi d'autres reliques remarquables, deux os du bras de sainte Basilice (cf. A Raverat, Savoie. Promenades historiques. Lyon, 1872. p. 563)

(6) Dans son ouvrage La Vie de tous les jours en Savoie romantique (Chambéry, 1977, p. 85), Jacques Lovie note que « dans l'ensemble, contrairement aux idées reçues, les parents interviennent peu dans le choix des futurs époux...  suivent de longues palabres et des enquêtes comme si les deux fa milles ne s'étaient jamais vues ».

(7) Elle y figure au recensement de 1886 avec la profession de lingère alors que Pierre est au service militaire qu'il effectue à compter du 1er décembre 1883 à la 14' section de commis et ouvriers militaires d'administration où il obtient le grade de caporal. Il est réformé et renvoyé dans ses foyers le 5 novembre 1886. Son livret militaire qui fournit ces précisions révèle que, lors de son incorporation, il avait « réclamé pour faiblesse de constitution et ongles incarnés», ce qui lui avait va lu d'être versé dans le service auxiliaire.

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Voyager autrefois. Lettres inédites de la baronne Decouz

par Maurice Messiez

Article paru en avril 1993 dans L’Histoire en Savoie magazine

decouz1En 1802, le commandant Pierre Decouz, revenu d'Egypte, se retrouve en garnison à Grenoble. Fils d'un bourgeois d'Annecy, alors âgé de vingt-sept ans, il rencontre, par relations, une jeune femme, Louise Michel, née à Laragne dans une famille de notables protestants, laquelle est rentrée de Paris avec son fils Edouard après le décès de son mari, l'avocat Grand-Thorane. En 1807, le colonel Decouz l'épouse ; l'année suivante, le couple acquiert un domaine à Francin, à mi-distance d'Annecy et de Grenoble, ville proche de La Terrasse, où les parents Michel se sont installés, leur famille possédant aussi des propriétés vers Coise et Planaise. Le général Decouz meurt des suites de blessures reçues à Brienne, le 18 février 1814.

Madame Decouz perd peu après un des deux fils encore vivants qu'elle a eus du général, Octave, le cadet. A l'aîné, Joachim, filleul de Murat, qui se fixe à Francin, elle va, de Paris où elle s'est finalement installée, écrire régulièrement à partir de 1830, sans être toujours payée de retour. Ses lettres d'un style alerte et parfois spirituel sont fort précises, riches de réflexions sur les événements de l'actualité, sur ses relations, sur la société parisienne ainsi que sur la Savoie.

Ainsi donc, grâce à Madame Decouz, une suite d'articles nous fera revivre un quart de siècle entre Francin, bien pauvre village d'une Savoie étouffée par la restauration sarde et un Paris qui se transforme, étale bientôt son luxe. La baronne Decouz meurt le 23 juin 1857.

Sur la route

decouz2Chaque été, le plus souvent en juillet, Madame Decouz, comme ses amis des beaux quartiers, quitte Paris pour la campagne. Tous reviennent généralement en décembre pour la saison des spectacles, des bals, des réceptions, des dîners. Durant ce long séjour à Francin, Madame Decouz se rend plusieurs fois à Grenoble où habite son frère Duffléard (surnom attaché à un domaine). Par exemple, le 23 juillet 1834, évoquant un déplacement à Uriage, elle note que c'est « dispendieux » puis, le 7 septembre, remarque : « Arrivée hier ici par une chaleur effroyable et avoir été obligée de faire la montée de Barraux à pied en plein midi ». Ce sont là deux contraintes qui sont pour la voyageuse une préoccupation constante, liée pour la seconde à l'état des routes et des véhicules, aux aléas de la saison ; pour la première, il faut préciser que, jusqu'en 1835, Madame Decouz voyage dans sa propre voiture, avec son domestique comme cocher, et n'utilise qu'ensuite les moyens de locomotion collectifs.

Le 5 juin 1835 donc, elle annonce son dernier départ avec sa voiture. Il lui faut tout organiser : « Il serait bien à désirer que j'eusse... une température pas trop chaude... il faut souffrir de la chaleur et de la poussière, surtout les pauvres chevaux. Paul (le domestique) me dit qu'il faudrait peut-être faire mettre des roues neuves ou bien changer la voiture contre une autre. C'est ce que je ne ferai pas... Je n'ai point fait mettre de galons neufs, je les ferai recouvrir avec l'indienne qu'on a nettoyée et nous verrons ensuite à nous en défaire à Chambéry ». Ce n'est finalement que le mercredi 8 juillet qu'elle se met en route, car elle attendait la fin du semestre pour toucher la pension versée, sa vie durant, à Joachim, fils mort à la guerre (500 francs). « Comme j'ai fait recouvrir la voiture pour le voyage, il ne me serait pas trop facile ou du moins trop dispendieux de prendre la poste ; ma voiture de cette manière étant assimilée aux berlines, il me faudrait payer quatre chevaux pour Marie (sa bonne) et pour moi. Enfin, je verrai car je veux faire ma route le plus commodément possible ; et d'abord la voiture sera peu chargée. J'ai fait remplir la malle d'Antoine des effets de Marie et l'ai fait partir par le roulage. Le coffre contient nos effets, linges, etc.… et ceux de Paul. Le reste se composera de l'attirail des chevaux, vos bouteilles de cirage et la toile cirée que Paul a très bien rangée.

Décidément, je passerai par Le Pont-de-Beauvoisin, je gagnerai un jour, ce qui est beaucoup. Au reste, je tâcherai de t'écrire en route, tu sauras donc précisément l'heure de mon arrivée à Chambéry. Aie soin d'envoyer à Chapareillan, de même pour les journaux qui suivent à dater de demain 8. Nous n'irons demain que jusqu'à Montereau où nous coucherons » (7 juillet 1835).

A partir de Lyon, Madame Decouz avait le choix entre deux routes : celle qui passait par Grenoble, qu'elle utilisera le plus souvent, celle qui passait par Pont-de-Beauvoisin. Ce dernier itinéraire lui permettait de raccourcir le voyage d'un jour, mais l'obligeait à prendre des passeports alors qu'à Chapareillan, si ses fils « avaient l'occasion de revoir ou de prévenir le commandant, il n'y avait pas de mal ». Chapareillan, dernier poste-frontière, à trois kilomètres de Francin, offre toutes facilités, par rapport à Pont-de-Beauvoisin, pour passer « gratuitement » et, de plus, « recueillir » les journaux interdits en Savoie. On comprend aussi qu'ayant une voiture relativement importante, puisqu'assimilée à une berline, Madame Decouz veuille éviter les relais de poste et même les relais pour ne pas être obligée de doubler son attelage en payant la location de deux chevaux supplémentaires (1,50 francs chacun par poste de deux lieues plus un postillon au même prix). Quant à la malle mise au roulage, elle lui permet certes d'alléger sa voiture, mais elle lui revient cher, environ 23 francs, et met au mieux vingt-cinq jours pour arriver, à raison d'environ vingt-quatre kilomètres quotidiens, les marchandises n'étant pas « roulées » la nuit, sauf à prendre le roulage accéléré, bien plus cher, et réduit sur cet itinéraire à Paris-Lyon. Au retour, sa malle vagabonde encore davantage : « Paris, 3 janvier 1836. Croirais-tu que la malle que j'ai fait porter à Chapareillan chez Eustache Arragon le 7 novembre pour de là m'être expédiée à Grenoble et Paris ne m'est pas encore parvenue '? ».

decouz3Par contre, le 23 décembre 1841, elle avertira avec satisfaction que «la caisse de beurre est arrivée hier en parfait état par le roulage de Grenoble ici en huit jours et n'a pas coûté cher de prix ».

Le 7 juillet 1837, elle annonce son départ annuel pour la Savoie ; « Ma place est arrêtée aux Messageries françaises, nouvel établissement magnifique à l'entrée de la rue Montmartre dans un bien beau local et bien près de chez moi... ce qui a son agrément ; ses voitures sont deux coupés et point d'intérieur à six places, ce qui est atroce. Elles sont charmantes et paraissent bien confectionnées; d'ailleurs, tu connais le proverbe « tout nouveau, tout beau ». Je partirai jeudi 13 à 4 heures après-midi et arriverai à Lyon à 4 heures du matin (le dimanche). Je tâcherai de repartir le même soir pour Grenoble où je serai rendue le lundi ; j'y passerai la journée et prendrai la diligence de Chapareillan mardi matin, qui arrive dans cet endroit à 11 heures ou midi. Ainsi, mon cher enfant, tu auras la complaisance de m'envoyer chercher avec le char par Antoine. Si le temps ne change pas, la poussière ne manquera pas car il y a plus d'un mois qu'il n'a pas tombé une goutte d’eau ».

Madame Decouz a donc mis trois jours et demi pour gagner Lyon (distant de Paris de 475 kilomètres), ce qui fait moins de six kilomètres à l'heure. Vitesse inchangée depuis la fin de l'Empire. Sa diligence a roulé la nuit, elle a fait deux haltes chaque jour, l'une pour le déjeuner, l'autre pour le dîner, chacune durant trois quarts d'heure, mais les nombreux relais ont pris chaque fois un quart d'heure. De Lyon à Grenoble, par La Frette, le voyage dure normalement seize heures et de Grenoble à Chapareillan, il faut compter environ huit heures. On arrive ainsi à un total de près de cent dix heures de route entre Paris et Chapareillan. Ces presque six cents kilomètres sont-ils dispendieux ? A cette date, Madame Decouz ne donne pas de précisions, mais nous en aurons plus tard. Le problème, c'est que les tarifs étaient variables, ils « obéissaient à la loi commerciale de l'offre et de la demande : quand les voyageurs abondaient, à l'époque des chasses et des vacances, les prix s'élevaient…, en hiver, au contraire, ils étaient diminués de manière à attirer les voyageurs. Il y a d'abord le prix de la place elle-même : en coupé (à l'avant), c'est entre 50 et 60 centimes la lieue (quatre kilomètres pour la lieue de poste) soit 65 francs environ pour Paris-Lyon, 14 francs pour Grenoble, moins pour Chapareillan où la rotonde (places arrière) n'existait pas, soit 5 francs. Ajoutons le pourboire fixé communément à 13 centimes et demi par poste (deux lieues), environ 10 francs, enfin la nourriture «au-dessous de vingt francs » pour trois jours et demi de voyage, selon le rapport des entrepreneurs de messageries en 1833. Stendhal, quant à lui, remarque en 1837 que «la médiocre pension des RP Chartreux » revient à cinq francs par jour. Alors, au total ? 114 francs pour une personne. Quelle valeur aujourd'hui ? C'est toujours le problème. Un ouvrier menuisier gagnait alors 2,50 francs par journée dans l'Isère, une bonne vache valait entre 60 et 80 francs (aujourd'hui de 6 à 8 000 francs). De plus, Madame Decouz emmenait ses domestiques, même si elle les faisait voyager en classe économique. Pas de doute, c'était très cher (voir tableau page 37). En 1838, le bateau à vapeur peut suppléer les chevaux sur une partie du parcours. Est-ce toujours un progrès ? Voyons ce qu'en dit notre épistolière.

« Paris, 12 décembre 1838

decouz4Nous sommes arrivés ici samedi 8 à trois heures du matin, heure bien désagréable dans cette ville. Ayant malheureusement pris la route de Bourgogne, il a fallu attendre à Chalon neuf heures les voyageurs de la diligence à qui il avait plu de choisir la « voye » du bateau à vapeur qui remonte avec beaucoup de lenteur, la Saône étant extrêmement grosse et débordée en ce moment, tandis que si j'avais pris la même diligence (Notre-Dame des Victoires) qui est très bien menée et très bonne, qui passe par le Bourbonnais, j'aurais gagné bien du temps. Je serais partie de Grenoble par le courrier ou la diligence de M. Leborgne qui arrivent tous deux à 5 ou 6 heures du matin à Lyon et je serais repartie également à 9 heures du matin par la diligence route du Bourbonnais Je serais arrivée vingt heures plus tôt. Si cette « voye » te convenait, je crois que tu t'en trouverais bien. Depuis le premier de ce mois, le prix des places est diminué, le coupé 46 francs 50 centimes, l'intérieur 40 francs 50 centimes et la rotonde 40 francs 50 centimes. Ils m'ont paru aussi plus coulants pour le poids des bagages car ils m'ont passé au plus de dix livres par personne (sic). Si tu emmènes Antoine (ce nom a déjà été cité, il s'agit du domestique de Joachim), tu pourrais le mettre dans la rotonde comme j'ai fait de François et Marie et toi dans le coupé. Il y a comme tu vois une grande différence entre la malle-poste qu'il faut faire retenir si longtemps d'avance.

Tout est arrivé ici à bon port, y compris la caisse de vin... Bénie soit la main qui a fait ce bon vin (de Francin). N'oublie pas de m'envoyer promptement le nom des aimables douaniers de Chapareillan car il me tarde de les recommander à Monsieur Gratin, leur directeur général ».

Tout est détaillé, les deux routes de Paris à Lyon, la baisse des tarifs, le prix du voyage en coupé passant de 65 à 46,50 francs, celui en rotonde de 45 à 40,50 francs. Cette diminution est le résultat de la concurrence entre entrepreneurs et de celle faite aux diligences de la route du Bourbonnais par la mise en service des bateaux à vapeur sur la Saône, c'est à-dire sur une bonne partie de la route Paris-Lyon par la Bourgogne. Les entrepreneurs pouvaient supporter cela car leur marge bénéficiaire était considérable : c'est ainsi que les sept associés du courrier du commerce qui desservait la ligne Grenoble-Lyon par Vienne avec deux petites diligences de dix places retiraient un bénéfice quotidien de 70 francs (vingt-huit journées de travail d'un ouvrier) ; ainsi les frères Charvet qui faisaient circuler plus de vingt diligences de Grenoble à Lyon, Gap, Valence, Chambéry, étaient parmi les plus imposés du département (365,95 francs de patente en 1841 pour Benoît). Le courrier dont parle Madame Decouz est une voiture rapide, réplique des Charvet à la Société des Berlines du Commerce de Grenoble à Lyon, montée en 1826 par Moine, Leborgne et Cie pour desservir dans les meilleures conditions de temps Lyon et Grenoble par Voiron, Les Abrets, La Tour du Pin avec deux voitures de neuf places. « Elles partent tous les jours de Grenoble à Lyon à midi précis et arrivent le lendemain à 7 heures du matin ». De 1831 à 1841, Charvet avait dû se contenter de maintenir sur la route une « malle-poste » de quatre places, puis était passé à un « courrier » de douze places. Par contre, ses diligences ont un monopole sur Grenoble-Lyon par La Frette où elles transportent trois voyageurs de coupé, six de berline (à l'intérieur), quatre de rotonde, trois d'impériale. Elles vont forcément moins vite que la malle-poste qui file à près de dix kilomètres à l'heure. Ceci explique que, « lorsque les chemins sont bons », une lettre postée le 12 janvier 1839 à Montmélian arrive le 15 au matin à Paris, ainsi que le note Madame Decouz qui recommande en outre à son fils de ne pas s'arrêter à Lyon où on « s’ennuie et où on habite des hôtels qui sont si détestables, car l'hôtel des Ambassadeurs, où je m'arrête maintenant, est aussi sale et aussi mal tenu que les autres ».

decouz5Si Madame Decouz peste contre certains inconvénients du bateau à vapeur durant les années 1838 à 1842, elle ne rejette pas toujours pour autant ce moyen de transport. Par exemple, en mai 1839, elle se rend à Rouen chez des amis où elle est somptueusement reçue, remarquant pourtant : « Ce qui vaut mieux que tout cela, c'est le voyage du Havre que Monsieur Bourguignon m'a fait faire par le bateau à vapeur aller et retour par un temps superbe. Le port est des plus curieux... Je suis revenue à Paris ravie ». Et cette même année, à Joachim qui lui conseille le bateau, elle réplique : « Le voyage par le bateau à vapeur que tu m'indiques m'aurait singulièrement plu pour aller jusqu'à Aix (les Bains), mais il faut coucher en route, ce qui est fort désagréable ». Il faut remarquer que le bateau n'est jamais sûr : «24 juillet 1842. Mon départ aura lieu demain lundi 25 à 4h 1/2 après-midi par la diligence du Commerce, rue Croix des-Petits-Champs. Route de la Bourgogne : si le bateau à vapeur marche, nous prendrons cette direction et à Lyon la diligence l'Estafette dont tu m'as fait l'éloge. Comme elle arrive, me dit-on, à 5h du matin à Grenoble... (je) partirai de suite par la diligence de Chambéry. De cette manière, je pourrai être rendue à Chapareillan jeudi 28 où je te prie de m'envoyer chercher. Je pars d'ici avec Madame de Montluisant, une de mes amies, fille du général La Salcette et sa jeune fille. Nous avons le coupé à nous trois ». Cette Estafette est probablement le «Velocifer courrier de commerce» exploité depuis le Ier novembre 1840 par une société en participation (actionnaires) qui concurrence Charvet et Leborgne en faisant relayer ses deux voitures tous les treize à dix-sept kilomètres; elles ne mettent théoriquement que 12h15, en réalité 13 heures.

En tout cas, outre que la rapidité n'est pas la qualité première de la diligence de Chambéry à Grenoble, on y fait aussi de curieuses rencontres : «24 9bre 1842. Mon cher Joachim, je suis arrivée à Chapareillan avant la diligence qui était déjà garnie de trois horreurs de montagnards des Baugeu (sic), des charbonniers bien sales, bien laids, borgnes, qui n'ont pas cessé une minute de bavarder leur affreux patois. Il n'y avait plus que deux places que j'ai prises. Nous ne sommes arrivés ici qu'à 5 heures, j'ai donc été obligée de séjourner aujourd'huy (à Grenoble) ». Nouveau malheur pour elle : « Je ne partirai pas de Lyon par le bateau à vapeur, j'ai appris ici qu'ils ne marchaient plus à cause de la crise des eaux ». Conclusion, la bonne vieille diligence a du bon : «5 décembre 1842. J'ai fait un très bon voyage, sans être même du tout fatigué. Arrivée à Lyon par le courrier de Grenoble, je suis descendue précisément dans le bureau des diligences du Commerce, de sorte qu'il n'y a point eu transport d'effets et ce bureau se trouve attenant à l'hôtel du Parc où nous avons couché. J'ai été parfaitement contente de ces diligences qui sont excellentes et devancent les autres de 7 à 8 heures. Nous sommes arrivés ici dans le milieu de la journée. Elles sont bon marché car il y a beaucoup de concurrence, 50 francs le coupé, 40 1'intérieur et 32 la rotonde ». Le coupé est nettement plus cher, le confort se paie.

decouz6En juin 1843, elle fait pour la dernière fois l'ensemble du trajet en diligence, car à l'automne elle rentrera à Paris avec le train pour une partie du parcours. Cette nouveauté n'est pas que joie pour elle : « 12 novembre 1843. Mon voyage s'est fait par un très beau temps, les routes sont sèches comme dans l'été.
J'ai eu bien des déceptions quant au chemin de fer, des retards aux relais du côté de Roanne ; nous avions un mauvais conducteur, lent, celui qui conduisait la diligence lorsque ce grand malheur, que tu auras sans doute lu dans les journaux, est arrivé à Tarare. Nous sommes arrivés à Orléans deux heures après le départ du chemin de fer qui a eu lieu à 6 heures du soir. Si nous eussions été à temps, nous arrivions à Paris à 9h 1/2, tandis qu'on nous a fait partir par ce qu'on appelle le convoy de nuit qui part à 10 heures et qui ne mène que les bagages, marchandises, etc... Nous avons fait une station de plusieurs heures à Etampes au milieu de la nuit, au débarcadère. Juge s'il y avait de quoi rager. Enfin, nous ne sommes arrivés à Paris que le matin. Il n'y a qu'à moi que ces sortes de choses arrivent car Arragon et tous les autres voyageurs, chaque jour, sont en mesure de partir à temps. Ce chemin de fer est charmant et la manière dont on place la diligence sur les wagons est ingénieuse et vraiment merveilleuse. A peine si l'on s'en aperçoit. Les transports à présent sont bien bon marché; depuis Lyon à Paris, on va pour 45 francs dans le coupé de la diligence, 33 dans l'intérieur et 25 dans la rotonde ». Ce sont là des conséquences de l'introduction du chemin de fer que refusent les « notables », entrepreneurs de transport par voitures à cheval.

LES VOYAGES FRANCIN - PARIS

Année / Moyen de transport / Durée du voyage / Prix du voyage / Valeur en journées de travail d’un ouvrier / Pouvoir d’achat quotidien en kilomètres

1835 / Voiture personnelle genre berline / largement une semaine / / /
1837 / Diligence / 110 heures / 114 francs / 46 jours / 12 kilomètres
1842 / Diligence + bateau à vapeur (Dijon-Lyon) / 71 heures / 95 francs / 38 jours / 14,5 kilomètres
1844 / Diligence + chemin de fer (Orléans) / 55 heures / 80 francs / 30 jours / 18 kilomètres
1852 / Diligence + chemin de fer (Chalon-sur-Saône) / 34 heures / ? (mais en baisse) / ? (en baisse) / ? (en hausse)
1992 / TGV (F classe) / 4 heures / 522 francs / entre 1,5 et 2 jours / 400 kilomètres

Et vint le rail

Désormais, pour ses voyages en Savoie, Madame Decouz va utiliser chaque fois le chemin de fer, en modifiant son itinéraire suivant les progrès de l'extension du réseau. Or cette extension est fort lente car, malgré les projets précoces concernant l'axe Paris-Lyon, celui-ci ne fonctionnera qu'en 1852. Les intérêts locaux, tant ceux des particuliers que des villes, voire même du département de l'Isère, s'opposent à son arrivée: on craint la ruine. En juin 1844, notre voyageuse passe donc de nouveau par Orléans : «22 juin 1844. Conformément à tes conseils, j'ai arrêté il y a quelques jours mes places dans la diligence Notre-Dame des Victoires pour partir à 7h 1/2 le matin par le chemin de fer d'Orléans le samedi 6 juillet. On m'a dit au bureau de la diligence que nous arriverions à Lyon le dimanche à 11 heures du soir... Nous voudrions partir de Lyon le lendemain matin lundi à 6h du matin par la coureuse pour Chambéry où l'on arrive le même soir ». De Paris à Lyon, elle met donc alors 39h 30 qui sont à comparer aux 84 heures de 1837.Si on ajoute un petit progrès dans la rapidité des diligences, on constate que le temps de voyage, certes sans passer par Grenoble, a été divisé par deux. En 1845, le chemin de fer lui fait encore gagner près de deux heures; elle remarque cependant: « Je préférerais cent fois la route que tu me dis par la malle-poste de Genève : je ferais un voyage charmant et traverserais un pays que je ne connais pas, mais je suis forcée de passer par Lyon et de m'y arrêter » (22 juillet 1845).

Le retour, dans l'hiver 1846, est plus mouvementé : «25 Xbre 1846. Après un bien mauvais temps, de la glace, de la neige, de la pluye, un vent et une tempête épouvantables et enfin toutes les intempéries de la saison, un froid de - 12,5 à – 14° depuis Grenoble et à Lyon, je suis arrivée ici par le chemin de fer d'Orléans pris dans cette ville à 7h 1/2 du matin et arrivée à 1lh du matin aussi en très bonne santé. Je ne te raconterai pas toutes les phases de mon voyage, ce serait trop long, seulement que nous avons versé dans la voiture du courrier où j'étais, entre La Frette et Champié: personne n’était blessé, un cheval seul a été tué sur place. Je suis partie de Grenoble à 1lh du soir vendredi 18 « jour néfaste pour moi et arrivée donc mardi 22 ». L'émotion de l'accident lui a peut-être fait oublier l'insuffisance du confort car, dans les mêmes conditions hivernales, elle s'exclamait le 6 décembre 1840 : « De Grenoble à Lyon, j'ai bien souffert du froid dans ce maudit coupé de diligence, quoique nous fussions trois hermétiquement fermés ».

L'année suivante, Joachim et sa belle-fille Eugénie (l'épouse de son premier fils Edouard Grand-Thorane) viennent passer plusieurs semaines auprès d'elle. Elle s'inquiète de n'avoir pas de nouvelles une semaine après leur retour en Savoie : «22 mai 1847. Tu t'es mis en route avec l'individu le plus affreux de la chrétienté, quoique ministre protestant (elle-même l'était). Son horrible hideur a fait sensation dans la cour de la poste et un pareil être ne peut que porter malheur dans un voyage. Je ne conçois pas que Monsieur Pillet-Will ait osé conduire dans sa voiture un aussi vilain Chinois, sale et mal mis. Ce qui me comble, c'est que ce n'est que dans la malle-poste de Genève qu'on rencontre de ces espèces-là. Dans la diligence, ils sont mieux mêlés aux voyageurs ». Apparemment, les jugements de Madame Decouz sont souvent sans pitié, mais le contexte montre que les mots employés ne correspondent pas toujours à ses sentiments profonds.

En 1847, un nouvel itinéraire s'offre à elle, qu'empruntent Messieurs Léonide et Viviand. Il s'agit d'aller par le chemin de fer à Orléans puis Tours et de là gagner Bourges ; ensuite, avec la diligence, en passant par Nevers, de rejoindre Lyon : « Je serais assez tentée de faire ce même trajet si cela ne prolonge pas trop le voyage et si ce n'est pas beaucoup plus cher » (12 juin).

L'a-t-elle fait ? Le 3 juillet, elle annonce qu'elle part : « Demain, lundi 5, je prends la route d'Orléans (chemin de fer) par la diligence Notre-Dame des Victoires qui part à 8h du matin de Paris et arrive à Lyon le lendemain soir à 8 heures. On arrive bien plus tôt et depuis une dizaine de jours le prix des places a beaucoup diminué ». En temps, elle gagne 15h30 et tout ira mieux encore, même pour le trajet en diligence, à son retour à Paris : « Lyon, 25 9bre 1847. Nous sommes arrivés dans cette ville à 5h du matin ; le service de cette diligence se fait merveilleusement, on n'attend pas une minute aux relais. Si j'eusse pu prévoir cette célérité, je me serais arrangée pour partir aujourd'huy à 10h, qui est l'heure fixée pour le départ de Paris. Voici les renseignements que je viens de prendre auprès d'un monsieur du Bureau, fort poli, qui me les a donnés très en détail. On passe par Moulins et l'on va jusqu'à Saint-Pierre là, on prend la route qui conduit à Bourges à 6h du soir (donc je ne perdrai pas ma place en allant voir la cathédrale que je ne connais pas ; là, on prend le chemin de fer que l'on parcourt de nuit puisqu'on arrive à Paris dimanche à 5h du matin, ce qui fait donc depuis Lyon 42 heures. Il n'y a cependant que 70 lieues par terre, m'a-t-on dit, de Lyon à Bourges. Tu vois qu'il n'y a pas d'avantage de prendre le chemin de fer. Les routes ne sont pas mauvaises, ces longueurs sont incroyables... On ne sait comment passer le temps dans cette ennuyeuse ville où il y a un brouillard des plus épais. Je suis logée au Parc où j'ai une chambre avec un beau balcon donnant sur la place mais qu'on ne voit pas à cause du brouillard ».

Les suites de la Révolution de 1848, c'est-à-dire les événements de juin, retardent son départ car on a suspendu la délivrance des passeports et il y a foule au guichet : « Je ne pouvais me mettre en route sans en avoir un, par le temps qui court c'eût été très imprudent. Enfin, je le tiens ». Elle part finalement le 5 juillet. L'année suivante, elle se décide à passer par Bourges en partant le mardi 26 juin « dans la journée ». Elle est à Lyon le jeudi matin et constate : « Je suis arrivée ici pas plus fatiguée que si je sortais de mon lit dont la diligence m'a un peu tenu lieu car je n'ai fait qu'un sommeil depuis Paris ici, excepté à Bourges et à Roanne où l'on s'est arrêté pour dîner ». Madame Decouz a alors 69 ans. « Je suis contente de quitter Lyon qui a un aspect bien triste malgré le soleil brillant et radieux. J'ai secoué la poussière dont j'étais couverte, je me suis débarbouillée » (28 juin 1849, Hôtel du Parc à Lyon).

Elle ne savait pas ce qui l'attendait lors de son retour à Lyon le 28 décembre 1849. « Je suis dans un désespoir affreux ; ma cassette en cuir jaune, que tu avais donnée... à cet animal de domestique de porter au bureau de la diligence... a été oubliée à la douane de Pont-de-Beauvoisin. Le directeur de cette diligence m'a promis qu'il ferait en sorte que cette cassette m'arrive bien vite... Toute ma fortune, valeurs, papiers précieux, tout est dedans. Je suis donc plantée ici à me morfondre : depuis hier et aujourd'hui la neige n'a pas cessé de tomber, il y en a trois demi-pieds ». Le 29 décembre, les diligences arrivent sans la cassette : «Je meurs de chagrin, je pars ce soir à 7h par la diligence Notre-Dame des Victoires. La Saône est presque gelée, les bateaux à vapeur ne marchent pas ». L'attente est longue, mais le 5 janvier la cassette est là, intacte : elle contenait pour 100 000 francs de valeurs, somme énorme évidemment, près de 8 millions de francs en 1992. Comme quoi la sécurité des bagages pouvait ne pas être mauvaise. « 6 janvier 1850. J'ai reçu hier soir samedi la malheureuse cassette ; tout était en retard, diligence, courrier. Les routes étaient si mauvaises à cause des glaces, de la neige que nous avons trouvée jusqu'à Paris où nous sommes arrivés le 1er de l'An à 5h du matin ; nous étions partis samedi 29 (de Lyon). Les bateaux à vapeur sur la Saône ne marchaient pas à cause de la glace, ni le chemin de fer de Chalon à Dijon à cause de l'encombrement de la neige, ce qui avait (aussi) dérangé le service du relais. Tout le long de la route beaucoup de neige, un peu moins à Tonnerre où nous avons manqué le convoy seulement de trois minutes ; il a fallu attendre celui du soir à 11h45 minutes. Du reste, ce chemin de fer va admirablement bien et est superbe, point de tunnel ».

Au printemps 1850, Madame Decouz multiplie les projets de voyage autour de Paris, envisage d'aller en Angleterre et se rend finalement à Soissons : « Le voyage est charmant par le bateau à vapeur sur l'Aisne et de là par le chemin de fer de Compiègne à Paris, tout cela en peu d’heures ».

Il n'empêche qu'alors le bateau à vapeur restait problématique. Le 17 juillet 1850, elle conserve l'itinéraire passant par Bourges, le chemin de fer allant maintenant « jusqu’à Nérarde parce que je ne courrai pas la chance que le bateau à vapeur ne marche pas, les eaux de la Seine étant très basses en cette saison ». Elle emmène ses deux domestiques, « leur voyage étant si bon marché à présent qu'il me coûterait plus cher de les laisser à Paris ».

Les choses se révèlent finalement moins simples et, de Lyon, elle explique à Joachim : «3 Xbre 1850. Nous avons fait un affreux voyage de Chambéry à Lyon par cette affreuse patache d'où l'on nous a transbahutés au Pont-de-Beauvoisin dans une autre qui ne valait guère mieux. Nous sommes restés à la douane 2h25 minutes et l'on a visité et fouillé tous les effets, jusqu'au moindre petit bout de ruban... Et aux Abrets, on a recommencé une autre visite en nous faisant tous descendre dans un terrible courant d'air. Nous sommes arrivés dans cette ville à 10h12 ce matin. Je me souviendrai de cette maudite voiture pour ne jamais la reprendre ».

Même si, pour elle, le bateau accumule les inconvénients par rapport au chemin de fer («14 décembre 1850. Le brouillard sur la Saöne retarde le bateau »), elle continue de s'interroger : « 21 juillet 1851. J'ai vu beaucoup de personnes qui sont parties par Aix mais je n'en ai pas vu arriver, tel que M. Viviand qui nous a beaucoup vanté le voyage par le bateau à vapeur arrivant du Bourget, partant de Lyon, pour le prix de 2 francs, ce qui lui souriait infiniment, son équipage allant de Chambéry les chercher là. Mais de Francin ? ».

Sagement donc, elle s'en tient au chemin de fer : le 24 juillet, un jeudi, elle utilise les messageries Notre-Dame des Victoires (départ 9h 1/2 du matin) puis le chemin de fer de Chalon et arrive le vendredi soir à Grenoble ; le voyage a duré un jour et demi, soit 36 heures. Même choix pour le retour à Paris en décembre 1852 : «4 Xbre 1852. J'en suis partie (de Lyon) à 6h le même jour par la diligence Notre-Dame des Victoires et nous sommes arrivés par des routes superbes à Chalon à 5h du matin où nous sommes restés jusqu'à 6h30 minutes où nous avons pris ce magnifique et délicieux chemin de fer en nous arrêtant dans ce parcours aux stations : une fois 20 minutes pour dîner et deux autres fois dix minutes chaque. Nous sommes arrivés à Paris hier à 4h 1/4 de l'après-midi ». De Lyon à Paris, 22h et pour aller à Grenoble ou Chambéry plus de la moitié de ce temps ! Et la diligence n'est pas toujours sûre : « 14 Xbre 1852. Si je n'eusse lu dans les journaux... que deux courriers avaient été pillés, entre autres celui passant à Tournus le 5... Je crains que ma lettre n'ait eu le sort de toutes les autres ». Mais non, c'était la précédente.

Les progrès techniques dans les moyens de transport sont indéniables ; en est-il de même en ce qui concerne l'établissement de tarifs rigoureux ? Notre voyageuse en doute : « Je te prie, quand tu iras à Chambéry, de passer au bureau de la diligence de Grenoble et de réclamer de suite de ma part à M. Boisson, à qui j'ai écrit à ce sujet, 1,50 franc. Ce n'est pas pour cette somme si minime mais c'est pour ne pas être dupe de ces tours de passe-passe, m'ayant fait payer des places en arrivant à Grenoble plus qu'il n'était convenu avec lui-même ».

Par ailleurs, le chemin de fer et la diligence ont beau la conduire avec rapidité jusqu'aux Marches en août 1853, un problème se pose ensuite à elle : son fils n'a plus de chevaux. Elle ralliera Francin à pied avec Annette : « C’est mieux de passer par

Grenoble plutôt que par Chambéry où l'on arrive fort tard le soir, 10h, et, quoique je ne sois pas peureuse, il serait imprudent à deux femmes seules d'être vues sur la route à cette heure-là ». Ce choix d'une solution qui exige détermination et mépris de la fatigue (elle a alors soixante-quatorze ans) cache mal son mécontentement à l'égard de Joachim qui s'est refusé à renouveler son équipage malgré les conseils qu'elle lui a prodigués et les bonnes occasions qu'elle lui a signalées...

En 1854, au moment de l'adjudication du chemin de fer de Lyon à Grenoble, dans lequel Lepasquier, le beau-frère de Joachim, est actionnaire, elle pose la question : « Que dit-on de celui de Savoye ? A-t-on commencé les travaux de terrassement Cette même année, le 29 juillet, elle annonce que désormais «il n'y a pas à s'arrêter sur place ce jour et ce départ fixe », elle peut donc se présenter à la gare quand il lui convient. Ajoutons qu'à cette date, la diligence Grenoble-Chapareillan a abaissé à quatre heures la durée du trajet.

C'est en 1855 qu'elle fait son dernier voyage, pour lequel elle prévoit qu'elle aura « bien certainement le désagrément d'attendre (à Lyon) jusqu'au soir (la diligence de Grenoble où elle ne sera) rendue que le matin ».
Elle n'aura donc pas utilisé la ligne Lyon-Grenoble, ni le « Victor Emmanuel » mais, la connaissant, on peut assurer qu'elle aurait été heureuse d'emprunter l'une ou l'autre jusqu'à Montmélian. Moins d'un siècle et demi plus tard, le TGV s'arrêtera au pied de son domaine de Francin, à trois heures de son domicile parisien.

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Casimir Vicario ou l'art de la fresque en Savoie romantique

par Annick Bogey

Article paru en octobre 1992 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA

La cathédrale de Chambéry est en cours de restauration et Savoyards et touristes découvrent ou redécouvrent son original décor intérieur du XIXe siècle. C'est l'auteur de ces « bas-reliefs du Moyen Age » que nous nous proposons ici de faire mieux connaître. La peinture murale est une expression majeure de l'art dans les pays alpins. En dépit de la négligence des historiens et du mépris des contemporains, la production du XIXe siècle est, dans ce qui a été conservé, de loin la plus abondante. Les artistes, presque toujours d'origine italienne, sont peu ou mal connus. L'un d'eux, Casimir Vicario, mérite d'être sorti de l'oubli du fait de l'ampleur géographique et quantitative de son œuvre, mais aussi de la variété de ses styles, néo-classique et « troubadour », significative de l'éclectisme artistique de l'époque mais aussi des conceptions politiques et religieuses en cours.

Une série continue de chantiers

Né près de Verceil en Piémont en 1803, Vicario semble arriver en Savoie vers 1825 sur les traces de l'ingénieur Mélano choisi par le roi Charles Félix pour restaurer les monuments du duché. Pendant près d'un quart de siècle, jusqu'à la mort de Vicario le 16 avril 1849 à Moûtiers, les deux hommes vont marquer de leur empreinte une série d'édifices prestigieux de la province.

Sa première grande œuvre est la décoration de la cathédrale de Moûtiers dont la restauration s'imposait après la reconstitution du diocèse de Tarentaise en 1826. Le Journal de Savoie mentionne en 1829 les fresques « qui méritent l'attention des connaisseurs » : les quatre docteurs de l'Eglise dans les pendentifs du dôme, saint Pierre et saint Paul dans le chœur et les caissons avec rosaces des chapelles latérales.

En 1830, on le retrouve à Lanslebourg en Maurienne pour orner la nouvelle église néo-classique de l'architecte Justin. Pour 1500 livres, il peint « les évangélistes dans les pendentifs au-dessous de la coupole ». La convention (2 juin 1830) stipule que «la coupole sera peinte en caissons avec rosaces ; le milieu contiendra un ciel ouvert avec la Vierge entourée d’anges ». Le bon curé qui choisit l'iconographie n'a pas supporté la trop grande austérité des classiques caissons, le goût du baroque est encore bien présent dans les hautes vallées alpines ! C'est ici que l'on peut admirer l'art de Vicario pour le trompe-l'œil architectural : quelle maîtrise dans l'illusion de perspectives ouvertes derrière l’autel latéral !

En 1828, interrompant le chantier de restauration de l'abbaye d'Hautecombe, Mélano, sur ordre du roi, s'est rendu en France pour étudier le « gothique » et en a ramené une vision très romantique, un gothique de décoration bien éloigné de la conception « archéologique » que développera Viollet-le-Duc. Ce style semble à la monarchie sarde affaiblie le plus approprié pour rappeler à la fois les sources divines et les sources médiévales de la dynastie.

En 1831-1832, la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne est le premier édifice savoyard à recevoir un décor « troubadour ». Il ne reste rien de ce décor décrit en 1871 par le chanoine Truchet : « Dans les voûtes, des bouquets de fleurs sur fond jaune ; dans les grands nus des murs, une sorte de galerie romane dans sa partie inférieure, chargée de clochetons et de fleurons dans la partie supérieure ». Ces peintures, à la détrempe, étaient complétées par huit grands médaillons peints sur toile et placés sous les fenêtres.

En 1833-1834, Vicario signe la plus vaste réalisation de style « revival gothique »: le décor de la cathédrale de Chambéry. Cet édifice est de style gothique flamboyant mais la nef ne comporte ni chapiteaux ni sculptures, d'où l'importance des décors peints. L'artiste doit se soumettre à un programme très strict dressé par le chevalier Mélano et approuvé par le conseil de fabrique : « Au-dessus de chaque arc qui communique aux bas-côtés, il formera un fronton curviligne (...). Le fronton sera terminé par un fleuron (...). Le dessus de chaque arc sera divisé en quatre parties inégales ; la première sera peinte en entrelacements gothiques et mise en perspective afin de paraître une paroi réellement évidée (...). On en formera une autre et dans cet espace on peindra des bas-reliefs représentant des faits tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament ». Pour les voûtes, Vicario peindra des entrelacements « du même goût », mais les détails y seront plus petits et le fond sera en bleu azur. Le travail sera jugé assez bon pour qu'on lui confie la chapelle des fonts baptismaux et, en 1836, toujours à Chambéry, c'est avec la Maison du Roi qu'il traite pour orner la chapelle du château avec « d’amples rideaux soulevés par des embrases » dans les tribunes, des scènes bibliques en grisaille dans l'abside et, sur les voûtes, un trompe-l’œil gothique considéré encore actuellement comme le chef-d’œuvre du peintre et malheureusement détruit en grande partie lors des restaurations de 1960.

Conformément à l'éclectisme régnant, l'artiste, toujours associé à Mélano, attaque alors la décoration de l'église néo-classique de Chevron-Mercury près de L'Hôpital (Albertville) : entablements, piliers en faux marbre, caissons, médaillons...

En 1838, bien qu'ayant acheté un appartement place Saint-Léger à Chambéry, il quitte la Savoie du sud ; on le retrouve à Sallanches où son travail est détruit par l'incendie de 1840. Le chantier interrompu, beaucoup d'artistes connaissent alors des difficultés matérielles. Mais Vicario jouit d'une grande renommée et Mgr Rey le choisit pour réaliser, dans la cathédrale d'Annecy, en 1842, quatorze grandes fresques, la plupart consacrées à la vie de saint Pierre, patron du sanctuaire.

Revenu à Chambéry, il restaure (à moins qu'il ne les modifie) les fresques et les stucs « baroques » de l'église Notre-Dame mais sa vraie spécialité reste le « gothique ». C'est pour rendre son unité à l'ancienne abbatiale d'Abondance qu'il applique sur ses murs, en 1845, des arcatures aux tons de pierre et qu'il va jusqu'à l'anecdote en dressant, devant les arcs aveugles d'un faux triforium, vingt-quatre statues en pied de faux marbre sur vraies planches de bois ! Pour la voûte, c'est l'iconographie classique du XIXe siècle qui est choisie : les évangélistes dans le chœur, les Pères de l'Eglise à la croisée du transept.

En 1847, il est occupé au décor de l'église d'Evian et s'engage, pour 8200 livres, à reprendre le travail commencé autrefois à Sallanches sur un programme très strict de pédagogie religieuse imposé par le curé Jacquier (convention du 17 juin 1847) : «Comme l'Ancien Testament est tout entier la préfiguration du Nouveau Testament (...), j'ai consacré les deux petites nefs à l'Ancien Testament en commençant par Adam, ensuite les Patriarches et les Prophètes (...) ter minés au-dessus de l'autel par le Roi David (...). La grande nef est toute entière consacrée à la vie et aux mystères de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Très vite le desservant note que l'artiste « s’occupe d'ouvrages étrangers à la convention ». C'est que, sans l'accord du curé, Vicario s'est engagé à peindre le plafond de l'Hôtel de ville. Il y représente « l’Aurore », copie d'une scène mythologique de Guido Reni mais cela se termine mal. Il tombe de son échafaudage, se blesse sans doute grièvement au point de se retirer dans sa famille à Moûtiers où il meurt en avril 1849.

Nous connaissons d'autres œuvres de lui sans qu'il soit possible de les dater. En 1830, il avait retouché le décor de Notre-Dame-de-la-Vie dans la vallée des Belleville mais quand va-t-il travaillé à la chapelle de Brison ou à celle des Herys près de Mercury, à celle du petit séminaire de Rumilly et enfin à la coupole de l'église de Doucy-Tarentaise (où l'on voit une signature fort indiscrète et peu authentique) ? De plus faut-il voir la présence directe de Vicario dans des décors qui, s'ils ne sont pas de lui, s'en inspirent néanmoins fortement comme dans les voûtes des collatéraux de Pont-de-Beauvoisin ou dans le décor resté recouvert sous l'enduit actuel à La Motte-Servolex ? Pour le moment, la documentation ne permet guère de résoudre ces incertitudes.

Vicario fut parfois un peintre de toile mais l'essentiel de son œuvre est mural. Les techniques utilisées au XIXe siècle sont, à l'image de l'œuvre, fort diverses.

Les techniques et les conditions de travail

Les conventions mentionnent rarement les techniques à utiliser. Il faut s'en tenir aux dires des commanditaires ou des écrits a posteriori : « fresque », « peinture à la cire » (Annecy), « peinture à l'huile sur toute la surface » (Sallanches), « à la frescosë» (fresco-sec pour la cathédrale de Chambéry... En réalité, la structure du décor se faisait « à fresque » ou à « mezzo fresco » puis l'achèvement à sec, peinture à la « détrempe » (colle) comme à Chambéry ou plus rarement « a tempera » (œuf). Les repeints partiels sont parfois à la caséine et les « quadri riportati» polychromes à la cire ou à l'huile. Dans tous les cas, c'est un travail pénible qui reste proche de celui décrit par A. Pozzo dans son traité de perspective des peintres et architectes en 1693.

Le chantier est toujours un travail d'équipe, les aides crépissent les murs, préparent les enduits et souvent réalisent des parties secondaires du décor, laissant au « maître » tout ce qui est en vue. Dans le cas de Casimir Vicario, on trouve parfois cité son frère, stucateur, ce qui est plausible car l'équipe avait souvent une structure familiale ou tribale, mais nous ne savons rien sur lui car il n'a jamais signé les conventions, laissant ce soin à Casimir, sans doute plus expérimenté. Le fresquiste jouit d'ailleurs d'un certain prestige parmi tous les corps de métier de la décoration. Les stucateurs, issus souvent des plâtriers, abandonnent volontiers leur spécialité, réputée très dure, pour se former à la peinture.

On travaillait toujours sur un contrat âprement discuté avec les autorités locales qui imposaient non seulement des contraintes très strictes sur les thèmes et le style retenus, mais aussi sur les délais d'exécution et sur les règlements. Des pénalités de retard sont toujours prévues : « Pour tout retard qui proviendrait d'autres causes que celles de force majeure ou de maladie, ce que Dieu préserve, l'artiste sera passible d'un rabais du dixième sur le prix » (convention de la cathédrale de Chambéry). Les contrats de Vicario s'étalent de 1500 livres (à Lanslebourg) à 41301ivres (à la chapelle du château de Chambéry) et jusqu'à 14000 livres pour la cathédrale de cette ville. Quant aux chantiers, ils pouvaient durer de quelques semaines à plusieurs années, par tranches successives.

La formation et les modèles

La formation de Vicario reste un mystère. Il n'a pas dû fréquenter les Académies piémontaises car il n'y a laissé aucune trace ; les a-t-il même connues puisqu'à vingt ans il était déjà sur les chantiers savoyards ?
Rien n'atteste qu'il ait été à Hautecombe, le chantier de restauration où Mélano avait fait ses armes ; néanmoins, il a dû être assez connu pour profiter de l'appui constant de ce dernier et du monopole presque exclusif des grands édifices religieux du duché.

Il a sans doute bénéficié de modèles, à Verceil, où tout un courant de trompe-l'œil néo-gothique se développe à la même époque.

D'autre part, la chapelle des fonts baptismaux de la cathédrale de Chambéry ressemble étrangement aux fresques de Giovanino Galliari, célèbre peintre scénographe, dans la cathédrale de Biella : des personnages, en grisaille, dans des enfeus. Or ce dernier, auteur d'un ouvrage pompeusement intitulé Décorazioni gotiche, invenzioni di Giovani Galliari (son grand-père), est sans doute « Le Gallieri » qui avait travaillé au tout début du siècle à Chambéry, y réalisant, avec son cousin Sevesi, le décor du chœur de la Métropole (qui fut remis au jour en 1960, après décapage des enduits et peintures postérieurs) et que Vicario avait certainement vu, même s'il ne manifesta pas le même respect du cadre architectural.

Dans ce XIXe siècle où la démarche éclectique n'était pas, comme aujourd'hui, entachée de la note péjorative qu'amateurs et historiens lui confèrent, il est bien difficile de « classer » l'artiste. Le seul témoignage de Vicario sur son inspiration se trouve dans une lettre de 1847 au Courrier des Alpes. Il fait référence à l'Angleterre, patrie du néo-gothique mais aussi du gothique flamboyant et surchargé de la fin du XVe siècle : « (Ce pays), presque seul, peut se vanter d'avoir dans ses monuments religieux des voûtes et des parois enrichies d'enlacements, de statuettes, de baldaquins, de clochetons ». Un Italien prenant son inspiration au Royaume-Uni et non seulement dans la sacro-sainte antiquité romaine, en ces années confuses de la première moitié du XIXe siècle, l'art connaissait, lui aussi, sa révolution !

Les jugements portés sur l'homme et l'œuvre

Les jugements ne manquent pas.

Vicario est tour à tour loué puis critiqué. En fait, il faut distinguer le bon travail de l'artiste et les réalisations jugées sévèrement, de son vivant même, surtout lorsqu'il s'agit du style troubadour. A Moûtiers, à Saint-Jean-de-Maurienne, l'artiste jouit de « l’estime » générale. En 1839, le curé de Sallanches décrit Vicario comme « un habile peintre dont les talents et le mérite pour la peinture étaient connus » et, après l'incendie, il affirme que « ce qui avait été exécuté faisait honneur à la main qui l'avait tracé et ravissait les yeux des connaisseurs ». En 1849 encore, après la défection de l'artiste, il dit avoir regretté que ces travaux n'aient pas été achevés par Vicario, « habile peintre-décorateur mais malheureusement original et très inconstant ». Une fois le chantier terminé, le prêtre compare les tableaux de Vicario et de Ferraris, son successeur : « Quoiqu’ils soient bien généralement, il y a cependant une différence : la touche de M. Vicario est plus hardie, plus délicate (...). Sa conception était vive et il savait animer son sujet ». Pourtant, dès 1847, l'œuvre de Vicario à la cathédrale de Chambéry est critiquée et l'artiste doit se justifier alors même qu'il est au sommet de sa carrière. Ainsi, Le Courrier des Alpes, qui faisait l'éloge du nouveau buffet d'orgue, fustige « les fresques de mauvais goût » qui recouvrent les murs de l'édifice. « Les bas-reliefs du Moyen Age n'ont jamais été des modèles de goût », poursuit-il, « et l'artiste aurait pu user de sobriété dans la composition de ses dessins et ne pas tomber dans l'abus d'une profusion de détails qui fatigue l’œil ».

C'est que le « goût » troubadour n'a jamais séduit qu'une faible élite et Vicario lui-même, s'il approuve les restaurations en trompe-l'œil gothique destinées à remettre en conformité le monument avec le style de sa construction (fin XV siècle), n'approuve pas les excès de « ronds variés à l'infini et de contre-courbes qui fatiguent l’œil ». Aigri, il se défend en rejetant la faute sur l'ingénieur Melano : « L’architecte M... qui, malgré ses rares talents en architecture mais alors peu versé dans le style gothique, engageait l'artiste qui exécutait ces peintures à éviter les lignes droites (...) et qui a choisi cette architecture arabe-allemande (!) appelée improprement gothique». Il est vrai que la part de création laissée au décorateur était bien maigre. L'architecte, souvent soumis lui-même à la volonté des commanditaires, choisissait le style à retenir, le curé ou le conseil de fabrique fixaient l'iconographie : « L’artiste devra donc se tenir strictement au style du temps et toutes les fois qu'il croira utile pour le bien de l'ouvrage de faire quelques variations au projet, il ne pourra le faire qu'après avoir reçu l'approbation du dit conseil » (art. 2 de la convention pour la Métropole). Il doit aussi soumettre des modèles à une commission d'artistes ; la qualité de la peinture, les couleurs, tout est fixé. A Sallanches, c'est le curé Jacquier qui précise minutieusement le programme iconographique, ici primordial. A la cathédrale, ce message théologique est secondaire par rapport au décor architectural voulu par le roi. Vicario est, comme il le dit lui-même, davantage un exécutant qu'un créateur. Pourtant, une certaine liberté peut trouver sa place : « Les murs latéraux seront ornés en conséquence » (Lanslebourg).

Après 1860, c'est la peinture murale, dans son ensemble, qui est dénoncée comme étant le comble du mauvais goût savoyard. Le baron Raverat, en bon « Français », se montre sarcastique : « On peut déplorer que là, comme dans toutes les églises de Savoie, une malencontreuse peinture à la fresque nuise à la beauté des lignes et à l'harmonie des détails » (cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne). A Pont-de-Beauvoisin, il regrette que « le tout soit surchargé de peintures, médaillons, ornements ». A Chambéry, tant à la Sainte Chapelle qu'à la cathédrale, il dénonce le « mauvais goût de prétendus artistes de Turin » qui ont couvert l'intérieur des édifices de peintures figurant des ogives. Aucun « badigeon » ne trouve grâce, mais le style troubadour reste cependant le premier visé. En 1891, le chanoine Truchet juge assez objectivement le décor de la cathédrale mauriennaise : « Comme exécution, ces peintures ne manquaient pas de valeur, mais elles étaient lourdes de dessin et de couleur et semblaient rabaisser les voûtes déjà insuffisamment élevées pour une église gothique ». Pour l'abbatiale d'Abondance, en 1863, Charvet parle « d’affreux badigeons » et en 1912, Déonna et Renard affirment que l'on a « dénaturé les formes primitives en peignant les piliers et les nervures » et que les grandes statues dont on a garni les arcatures de la galerie inférieure sont ridicules. Vicario, qui fait preuve de beaucoup d'intelligence, dénonce cette propension à brûler l'art que l'on a admiré la veille : « L’église Notre-Dame, écrit-il, est jugée d'un dessin lourd pour notre époque où nous sommes habitués à voir des ouvrages d'architecture moderne, mais elle est un petit chef-d'œuvre du XVIIe siècle ». Regardons maintenant avec le même état d'esprit le beau décor romantique, heureusement conservé, auquel les restaurateurs de la cathédrale de Chambéry viennent de rendre sa fraîcheur.

(1) Selon R. Oursel, à qui l’on doit cette information, il aurait travaillé sur ce chantier aux côtés de son frère stucateur.

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