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CONFERENCES
« Le tourisme en Haute-Savoie d’après les guides de voyage »
18:00
Annecy
Mercredi 4 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le tourisme en Haute-Savoie
Date : 2026-02-04
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CONFERENCES
« Les Savoyards descendent-ils vraiment des Sarrasins ? »
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La Motte-Servolex
Mardi 10 février, 19 heures Salle Saint Jean / 252 avenue Saint-Exupéry - La Motte Servolex « Les Savoyards
CONFERENCES
« Transformer le bourg d’Aix à l’époque impériale (1810-1813) Un projet ambitieux, abandonné et oublié »
20:15
Aix les Bains
Mardi 10 février, 20 heures 15 Cinéma Victoria - 36, avenue Victoria/ Aix les Bains « Transformer le bourg d’Aix
Date : 2026-02-10
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CONFERENCE SSHA
Histoires d’archives en Savoie
15:00
Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Histoires d’archives en Savoie.par Sylvie Claus, chef de service des Archives départementales de la Savoie.
CONFERENCES
« Le général comte de Boigne ( 1751 – 1830) : un personnage complexe »
15:00
Saint Jean de Maurienne
Mercredi 11 février, 15 heuresSalle de Pré Coppet/ Saint Jean de Maurienne « Le général comte de Boigne ( 1751 –
Date : 2026-02-11
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CONFERENCES
«Vallée de Thônes et Aravis en cartes postales anciennes »
18:00
Thones
Vendredi 13 février, 18 heuresSalle des 2 Lachat - 1 rue Blanche / Thônes «Vallée de Thônes et Aravis en cartes
CONFERENCES
« En arrière-plan du décor baroque des églises tarines… des vaches et de la grevire [du gruyère] ! »
18:30
Aime
Vendredi 13 février, 18 heures 30Salle de spectacle et de cinéma – 439, avenue de la gare / Aime « En
Date : 2026-02-13
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CONFERENCES
« Trésors oubliés du Haut-Chablais des vallées d’Aulps et du Brevon »
15:00
Thonon les Bains
Samedi 14 février, 15 heuresAuditorium du Pôle culturel de la Visitation /2, place du marché /
CONFERENCES
« La postérité de Jules Daisay, peintre, conservateur et élu : une vie au service des arts »
17:00
Chambéry
Samedi 14 février, 17 heuresAmphithéâtre Decottignies de l’université de Savoie-Mont- Blanc 27, rue Marcoz
CONFERENCES
« Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée scandaleuse »
18:00
Chamonix
Samedi 14 février, 18 heures Le Majestic / Chamonix « Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée
Date : 2026-02-14
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CONFERENCES
« Des femmes de pouvoir aux XVIe et XVIIe siècles : Charlotte d’Orléans et Anne de Lorraine »
18:00
Annecy
Lundi 16 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Des femmes de pouvoir aux XVIe
Date : 2026-02-16
17
CONFERENCES
« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
18:00
Annecy
Mardi 17 février, 18 heures Salle Yvette Martinet – 15, avenue des Iles / Annecy « Le Lyon-Turin, les enjeux pour
Date : 2026-02-17
18
CONFERENCES
« Une maison de maître des environs de Chambéry au début du XVIIIe siècle : à propos de la découverte d’un décor mural à Saint-Cassin » - « Septembre 1862 : une grève sur le chantier du tunnel du Fréjus. Conséquences sociales et diplomatiques »
15:00
Chambéry
Mercredi 18 février, 15 heures Salon de l’Académie - Château des Ducs de Savoie / Chambéry « Une maison
Date : 2026-02-18
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CONFERENCES
« Impressions de voyages - Artistes, écrivains et autres voyageurs en Savoie, au XIXe siècle. »
20:00
Francin
Vendredi 20 février, 20 heuresSalle de la Mairie / Francin (Porte de Savoie) y « Impressions de voyages - Artistes,
Date : 2026-02-20
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CONFERENCE SSHA
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg
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Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY
Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg.par Christian Regat, journaliste,
Date : 2026-02-25
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28
CONFERENCES
« Les projets pour le château des ducs de Savoie : études, valorisation, médiation et événementiel»
17:00
Chambéry
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« Le Lyon-Turin, les enjeux pour Annecy »
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Archives Départementales de la Savoie, CHAMBERY

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Le livre de raison de Jean Michel Cachat (1755-1820), guide et paysan chamoniard

par Daniel Chaubet

Article paru en décembre 1998 dans L’Histoire en Savoie magazine (supplément)

Jean-Michel Cachat est l'un des grands guides de montagne de l'époque héroïque. Entre 1787 et 1788, il a, notamment, fait la « première » de la traversée du col du Géant (3365 mètres), ainsi que les deuxième, troisième, quatrième et cinquième ascensions du Mont-Blanc. Il a accompagné H.-B. de Saussure dans son séjour au col du Géant, ainsi que dans le périple d'un mois que le savant genevois fit « autour du Mont-Rose ». Dans son « livre de raison », manuscrit détenu actuellement par le Conservatoire d’art et d'histoire d'Annecy, il nous fait part des principaux événements qui ont marqué son existence, qu'il s'agisse de sa vie de paysan, de ses activités communales, de ses courses en montagne. Cette pratique typiquement chamoniarde n'est mentionnée que d'une manière succincte, mais cette brièveté est en elle-même un témoignage de la mentalité de l'époque.

Un esprit curieux pour une œuvre ethnographique et statistique

Membre de la fameuse Compagnie des guides de Chamonix à sa fondation (1821), il en fut rayé deux ans après, car le règlement de 1823 imposait une limite d'âge de soixante ans; ceci n'empêcha pas l'intendant du Faucigny de Je réintégrer en 1824 et ce jusqu'en 1829 (date à laquelle il avait soixante-quatorze ans (1) et montre donc quelle estime on devait lui porter. Mais c'est aussi et surtout un paysan qui exploite son petit domaine familial, entretient et répare son matériel, un charpentier qui préside aux levées 1 des maisons et participe intensément à la saison des alpages. C'est enfin un petit notable, procureur d'alpage, responsable dans les confréries, conseiller municipal, sergent dans la Garde nationale et qui fut chargé de multiples missions à Cluses et à Bonneville pendant la période révolutionnaire.

Son « livre de raison » révèle comment, jour après jour, se déroulait, il y a deux siècles, la vie des montagnards des hautes vallées, avec les labours, les semailles, les foins, les récoltes, le traitement des plantes textiles, les soins aux animaux et, naturellement, la montée et le séjour des troupeaux dans les pâturages d'altitude. Il y avait aussi les occupations de la mauvaise saison, l'enlèvement des pierres, le foin à aller chercher dans les chalets d'alpage, le travail du bois, Je tan­ nage des peaux...

En outre, Jean-Michel Cachat s'intéresse à ce qui se passe autour de lui, note les heurs et les malheurs de ses voisins, le passage des montreurs d'ours, le temps qu'il fait, les hauteurs de neige (on verra que l'irrégularité des saisons est chose ancienne), les avalanches, les tremblements de terre, observe les comètes, etc. ; il indique qui furent les membres des assemblées locales, le nom des curés et des vicaires de sa paroisse, le coût des services religieux, le montant des quêtes et beaucoup d'autres choses encore.

Enfin, il a vécu une période particulièrement riche en événements: il fut, tour à tour, sujet des rois sardes Charles-Emmanuel III et Victor-Amédée III, Français sous la Révolution et l'Empire, occupé par les Autrichiens, puis à nouveau Sarde sous Victor-Emmanuel 1er, Charles-Félix et Charles-Albert. Grâce à son récit, on pénètre au cœur des mentalités d'une époque, on voit comment tous ces événements ont été ressentis au fond d'une vallée alpine comme celle de Chamonix, comment les révolutionnaires ont tenté d'imposer l'ordre nouveau, ce que furent les réquisitions et les incidences sur la vie religieuse. Ce dernier point à son importance: comme la plupart des habitants de la vallée, Jean-Michel Cachat, chrétien sincère (mais non sectaire, car on le voit déplorer que son curé ait refusé d'enterrer religieusement une femme qui s'était suicidée), a profondément souffert du départ forcé des prêtres. Le récit de Jean-Michel Cachat comporte un grand nombre de renseignements chiffrés sur ce qui a été semé et récolté, les gages du personnel, les productions de fromage les impôts, l'importance du cheptel, Je nom des personnes qui ont joué un rôle à l'époque, toutes ces indications précieuses faisant de son « livre de raison » un témoignage original pour son temps et une source statistique intéressante.

Données démographiques

Jean-Michel Cachat a estimé la population du département du Mont-Blanc (2) à 423 635 habitants en 1789 et à 408 584 habitants en 1796. Il est intéressant de comparer ces chiffres avec ce que l'on trouve dans le Dictionnaire historique et statistique de Grillet qui est de la même époque (1807). Il ne faut toutefois pas oublier qu'en 1798 une partie du département du Mont­ Blanc a été rattachée à Genève et au pays de Gex, pour former le département du Léman. En se reportant aux Textes d'accompagnement de l'Atlas historique de Savoie de Mariotte et Perret, on constate que la quasi-totalité des communes figurant chez GriJlet, au titre du Léman, dans les cantons de Carouge, Chêne-Thonex, Frangy et Saint-Julien était comprise dans le département du Mont-Blanc d'origine, ce qui représente environ 40 000 habitants. En ajoutant ce chiffre au total des arrondissements de Chambéry, Annecy, Moûtiers et Saint-Jean-de-Maurienne qui n'ont pas bougé, nous arrivons, en 1807 et selon Grillet, à un total de 430 000 habitants, chiffre tout à fa comparable à ce qu'avait indiqué Jean-Michel Cachat. Ces chiffres ont été arrondis car un doute subsiste sur quelques petites communes.

Pour Chamonix, Jean-Michel Cachat a décompté 1503 habitants en 1786- 1787, 1875 habitants au recensement de 1828 et 1838 habitants en 1833. Il est intéressant de noter qu'en 1833, et à la différence de ce qui avait été fait en 1828, on n'avait pas compris les domestiques qui sont en dehors de la paroisse. La population des Houches s'élevait à 1 194 âmes en 1786- 1787. Par comparaison, le chiffre de Grillet (1807) pour Chamonix est de 1 925 habitants.

Données économiques et financières

Certains chiffres communiqués par Jean-Michel Cachat donnent un aperçu du coût de la vie de l'époque. En matière de crédit, un certain nombre d'organismes locaux tels que le collège, la Compagnie des guides, les confréries comme la Boîte des âmes du purgatoire, disposaient de fonds qu'ils prêtaient aux particuliers (rentes constituées approximativement entre 1750 et 1800). L'intérêt, ou Je cens suivant la terminologie de l'époque, était de 4%. En ce qui concerne les denrées, il ressort des indications relevées par Jean-Michel Cachat pour la période 1816-1817 que leurs prix sont particulièrement élevés:

  • Avoine : 2 livres le quart (3)
  • Pommes de terre : 20 à 25 sols le quart
  • Pot de vin : 30 à 40 sols (4)
  • Cidre : 12 à 14 sols le pot
  • Eau de vie : 4 livres le pot

Enfin, en matière de fiscalité, Jean-Michel Cachat distingue trois types de prélèvements. Tout d'abord, sa contribution au titre des impôts fonciers, personnel et mobilier, portes et fenêtres (patente non comprise) s'établit pour l'année 1807 de la manière suivante:

  • Chamonix – Foncier : 5 254,48 / Personnel et mobilier : 852,72 / Portes et fenêtres : 490,58 / Total : 6 597,78
  • Les Houches – Foncier : 3 965,59 / Personnel et mobilier : 588,70 / Portes et fenêtres : 298,89 / Total : 4 852,55
  • Vallorcine – Foncier : 1 239, 15 / Personnel et mobilier : 208,98 / Portes et fenêtres : 83,85 / Total : 1 531,98
    (Les montants sont exprimés en livres)

Le total des impositions personnelles pour le département du Mont-Blanc s'élevait en outre à 90 000 livres pour l'an VII et à 147 000 livres pour l'an VIII.

Jean-Michel Cachat était aussi assujetti à l'impôt du sel :

  • en 1788, 2 deniers et 3 douzains la livre
  • en 1789, 2 deniers la livre
  • en 1790, 2 deniers la livre
  • en 1791, 2 deniers 3 douzains la livre.

Enfin, il dut encore subir les réquisitions durant la Révolution :

  • en 1793, il fournit six mulets (valeur estimée pour la plupart 700 à 800 livres (5) chacun) ;
  • en 1794, six vaches et trois mulets;
  • en mai 1794, 113 livres de beurre et 158 de fromage ont été envoyées à Paris, à l'automne, 27 1 livres trois quarts de fromage et 325 livres trois quarts de beurre aux mines de Servoz;
  • en juin 1794, 600 boisseaux d'avoine (payés 1 livre 8 sols Je boisseau);
  • en octobre 1794, 70 quintaux de foin et 10 quintaux de paille;
  • en novembre 1794, 70 quintaux de foin 40 quintaux de pailles, 10 quintaux de seigle, 10 quintaux d'avoine et 4 quintaux d'orge;
  • en mars 1795, 50 quintaux d'avoine et 40 quintaux de foin (payés en novembre 1795 à raison de 75 livres de quintal et 25 livres le quintal pour le foin).

La vie religieuse

Les populations étaient très attachées à leurs prêtres et aux pratiques religieuses. Le départ des ministres du culte, entraînant la suppression des messes, a été douloureusement ressenti. On note également un grand attachement à des pratiques plus « concrètes » comme la distribution du pain bénit et à la possibilité ou non de faire gras pendant le Carême. Le cloches ont aussi une grande importance et leur envoi à la fois pour faire des canons a été une catastrophe pour les Chamoniards: un village sans sonnerie de cloches respire la tristesse et on ne peut même plus annoncer les départs pour le Mont-Blanc!

Parmi toutes les observations et données consignées par Jean-Michel Cachat figure entre autre la liste des curés et des vicaires de la paroisse de Chamonix (6) :

Curés / Prise de fonction / Cessation

  • Joseph Révillod
  • Jean-Claude Clarésy / 4 décembre 1803 / Fin juillet 1815
  • Jean-Nicolas Gerdil / 21 juillet 1815 / 8 avril 1817
  • François-Marie Desjacques / 17 décembre 1820 / 14 décembre 1820
  • Jean-François Périssoud / 2 janvier 1818 / 17 décembre 1824
  • Michel Simond / 22 décembre 1824 / 13 août 1828
  • Pierre Vernaz / 28 août 1828 / 3 octobre 1833
  • Jean-François Lanvers / 12 octobre 1833 / ---

Vicaires / Prise de fonction / Cessation

  • Claude Trombert / 4 décembre 1803 / 7 juillet 1808
  • Cruz / 20 juin 1809 / 8 juillet 1812
  • Bremon / 30 septembre 1812 / 27 janvier 1813
  • Cruz / 25 décembre 1813 / 25 septembre 1815
  • Victor Babaz / 16 octobre 1815 / 11 novembre 1816
  • Joseph-Marie Passon / 25 novembre 1816 / 11 décembre 1818
  • Jean Châtillon / 14 janvier 1819 / 31 juillet 1819
  • Jean-Antoine Grébon / 31 juillet 1819 / 22 septembre 1820
  • Tissot / 19 avril 1821 / 6 mars 1822
  • François Vallet / 11 avril 1822 / 5 mai 1824
  • Jean-Marie Ballmand / 5 mai 1824 (environ) / 27 décembre 1827
  • Antoine Lacombe / fin décembre 1827 / 20 octobre 1829
  • Joseph-Marie Morand / 24 octobre 1829 / 29 janvier 1832
  • Pierre-Joseph Chenvis / 27 janvier 1832 / ---
  • Joseph-Gaspard Caux / --- / 17 octobre 1834
  • Melchior Bouquet / 16 novembre 1834 / 13 août 1834
  • Nicolas Pissard - 24 août 1837 / ---

Éléments naturels

Les « Caprices » de la nature et leurs conséquences particulières au regard de la spécificité des pays de montagne faisaient partie intégrante de la vie quotidienne de ces populations à tel point que les événements exceptionnels devenaient souvent des points de repère de la mémoire collective. En matière de « climatologie », on ne peut demander à Jean-Michel Cachat de faire des statistiques précises et les renseignements fournis sont assez épars et diversifiés. Dans les mois de mars et avril, les hauteurs de neige sur Je toit des maisons restent souvent importantes. Des observations faites par notre « nivologue amateur », il ressort par exemple que les hivers 1784-1785 et surtout 1788- 1789 furent rudes et enneigés; les millésimes 1792- 1793 et 180 1- 1802 ont été des hivers longs ; l'hiver 1796- 1797 fut quant à lui doux; enfin les hivers 1793-1794, 1796- 1797 et 1802- 1803 furent tardifs (les bêtes ont pu se rendre en champ jusqu'en janvier).

Les catastrophes naturelles sont par excellence des événements exceptionnels qui retiennent tout particulièrement l'attention des populations: Jean-Michel Cachat s'intéresse surtout aux avalanches, mais il note aussi les inondations et les tremblements de terre. On peut penser que ceux qui ont retenu son attention étaient particulièrement spectaculaires. Les avalanches relevées par Jean-Michel Cachat sont survenues aux dates suivantes: 30 novembre 1785 , 12 février 1793, 18 février 1795, le 1er février 1799, 15 août 1799 (gros éboulements aux Tissourds), 27 décembre 180 1, 28 février et 20 août 1802, 28 février 1805, 10 février 1807, 23 janvier 1809, 16 février 1812, 4 mars 1817, février 1831, 28 février 1832, 12 août 1837 et 11 janvier 1839.

Deux inondations ont été tout particulièrement consignées par Jean-Michel Cachat : le 29 octobre 1778, l’Arve déborde et emporte de nombreux ponts dont celui de Saint-Martin; le 1erjuillet 1804, l’Arve emporte dix ponts. Enfin, Jean-Michel Cachat a relevé les tremblements de terre survenus aux dates suivantes: 4 octobre et 14 octobre 1803, 23 juin 1810, 6 avril 1811, 11 février 1817 (plusieurs secousses) et 14 mars 1817 (deux secousses).
Si certaines de ces catastrophes naturelles avaient des conséquences fa pour les populations, Jean-Michel Cachat livre pêle-mêle la liste funèbre de quatre-vingt-huit « morts imprévus » (de manière accidentelle ou non expliquée) survenus entre 1787 et 1838 :

  • Travaux en montagne 25%
  • Noyés 20,5%
  • Lors d'une course en montagne 13,6%
  • Dans une avalanche et assimilé 1 1,3%
  • Trouvés morts chez eux 1 1,3%
  • Rixe et assassinat 4,5%
  • Suicidés (pendus) 4,5%
  • Accidents domestiques 3,4%
  • Autres causes de décès 9, 1%.

L'agriculture

Sur ce qui représentait l’activité principale des populations d'une communauté montagnarde type, Jean-Michel Cachat livre un certain nombre de chiffres concernant la saison des alpages, les récoltes et la rentabilité des terres. La vallée de Chamonix disposait d'un important cheptel. Les consignations ordonnées par le gouvernement français le 10 novembre 1794 permettent d'en avoir une idée. Il y avait alors six cent quatre-vingt-douze vaches, cinq taureaux, cent quarante-huit génisses, cent trente-six veaux, cinq juments, vingt et un poulains, cinq mules de bât, vingt-trois béliers, soixante-dix brebis, trente agneaux, cinq cent quatre chèvres et vingt-neuf cochons. On s'étonnera du petit nombre de mulets indiqué. Pour sa part, Jean-Michel Cachat avait déclaré en janvier de la même année trois vaches, une génisse, un veau, deux chèvres, trois brebis et une mule.

L'un des principaux alpages de la vallée est celui de la Flégère, situé dans le massif des Aiguilles Rouges, à la hauteur des Praz et d'une altitude allant de 1 700 à un peu plus de 2 000 mètres. C'est à celui-ci que se rapporte les indications de Jean-Michel Cachat :

cachatAnnée / lnalpage / Désalpe / Vaches / Génisses / Fromage / Sérac

  • 1784 / 26 juin / 11 septembre / 36 / -- / 120 / --
  • 1785 / 5 juillet / 10 septembre / 62 / 12 / -- / --
  • 1786 / 4 juillet / -- / 77 / -- / -- / --
  • 1787 / 9 juillet /7 septembre / 71 / 8 / 124 / 22
  • 1788 / 2 juillet / 17 septembre / -- / 118 / 22 / --
  • 1789 / 15 juillet / 17 septembre / 76 / 14 / 108 / 20
  • 1790 / 28 juin / -- / 89 / 11 / -- / --
  • 1791 / 7 juillet / -- / 80 / 13 / -- / --
  • 1792 / 10 juillet / -- / -- / -- / -- / --
  • 1793 / 5 juillet / 17 septembre / 76 / 11 / 107,5 / 22
  • 1794 / 27 juin / 9 septembre / 77 / 8 / 126 / 26
  • 1795 / 6 juillet / 10 septembre / 80 / 7 / 102,5 / --
  • 1796 / 7 juillet / 16 septembre / 69 / 10 / 118 / 22,5
  • 1799 / 30 juillet / 7 septembre / -- / -- / 73,5 / 14,5
  • 1800 / 26 juin/ 28 août / 54 / 30 / 114 / 20
  • 1801 / 3 juillet / -- / -- / -- / --
  • 1802 / 15 juillet / 17 septembre / -- / -- / 100 / 23
  • 1804 / 9 juillet / 4 septembre / 60 / -- / 95 / 16
  • 1805 / 17 juillet / -- / 66 / -- / -- / --
  • 1807 / 4 juillet / -- / 69 / 26 / -- / --
  • 1812 / 20 juillet / 7 septembre / -- / -- / 106 / 22

Les productions de fromage s'entendent en livres « par buche », la buche correspondant à une part d'alpage. En 1784, il est indiqué qu'il y avait seize buches un quart, ce qui donnait donc un total de 1950 livres; le nombre de buches n'est pas précisé pour les autres années, mais on peut penser qu'il n'y avait pas de variations considérables. Le mieux payé était le fruitier, celui qui fabrique le fromage : en 1784, il touchait 35 livres. Venaient ensuite le maître-berger (21 livres), le boucher (sans indication) et le petit berger (12 livres). Pour les années 1789 et 1791, les gages étaient respectivement de 43 livres 24,5 livres 13,5 livres et 13,5 livres, ce qui représente pour ces deux années une moyenne de deux chiffres très voisins.

En matière de récoltes, les indications fournies par Jean-Michel Cachat sont très nombreuses, aussi est-il impossible de restituer une comptabilité si dense et méticuleuse; il est néanmoins possible de tracer une moyenne. Sur une période s'étendant de 1788 et 1813, avec quelques trous, un paysan moyen comme Jean-Michel Cachat récoltait chaque année environ 170 quarts d'avoine, 15 quarts de seigle, 15 quarts d'orge, 11 quarts de froment, 3 quarts de fèves et 1,5 quart de pois. Quant aux plantes textiles (lin et chanvre), les renseignements sont trop fragmentaires. Les semailles se font en avril, les foins en juillet, les moissons en août et on bat le grain fin novembre-début décembre. Les pommes de terre se plantent entre la fin avril et le 15 mai, l'arrachage (selon la terminologie utilisée, cela s'appelle creuser les pommes de terre) a lieu fin septembre-début octobre.
Pour la rentabilité des terres, un calcul effectué en 1798 pour trois propriétaires de la vallée, qui s'étaient partagés des biens appartenant auparavant au chapitre de la collégiale de Sallanches, montre un produit net à l'hectare de (après conversion) 36, 33 et 17 livres pour les champs et 45 livres pour les prés.

L'intérêt pour les chercheurs d'étudier les livres de raisons ne se dément pas, celui établi par Jean-Michel Cachat n'y déroge pas. Reflet des mentalités d'une époque, source d'informations multiples sur des périodes significatives (la vie d'un homme), le « livre de raison » constitue une autre manière d'écrire l'histoire pour les historiens d'aujourd'hui. Ces documents manuscrits sont peu nombreux, mais leur rareté renforce justement leur intérêt: comparés à d'autres livres de raison, ils peuvent fournir une photographie fidèle des caractéristiques d'une société à un moment donné ou permettre d'établir des évolutions sur une durée définie. Ces écrivains amateurs deviennent ainsi pour les historiens actuels des observateurs dont les notes - dont la sécheresse n'a d'égal que la dureté des hommes et de l'environnement dans lequel ils vivaient - sont précieuses et mériteraient que leurs contributions respectives soient portées plus systématiquement à la connaissance du public.

(1) Lever une maison signifie en dresser la charpente.
(2) En 1789, le département du Mont-Blanc n'existait pas encore, mais J.-M. Cachat a dû faire une assimilation avec ce qui sera créé en 1792.
(3) Mesure de capacité pour matière sèche, soit environ 14 litres dans la vallée de Chamonix.
(4) Une livre valait 20 sols, un sol valait 12 deniers et un denier 12 douzains. Le pot n'avait pas partout la même contenance, mais elle était de l'ordre de 1,5 à 2 litres.
(5) À comparer avec une offre (refusée, car sans doute estimée trop basse) de 17 louis faite en 1794 pour un mulet appartenant à J.-M. Cachat.
(6) Certains des prénoms, qui manquaient chez J.-M. Cachat, proviennent du Dictionnaire du clergé de Rebord et Gavard. Comme l'auteur du manuscrit l'a souligné, il est arrivé aux Chamoniards de rester un certain temps sans curé et surtout sans vicaire.

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Du Mont-Cenis à Genève. Voyage en Savoie au cœur du XVIIIe siècle : les dessins de George Keate

par François Forray

Article paru en mars 1992 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA

En ce milieu du XVIII siècle, l'on assiste à un renversement des valeurs qui servaient de fondement aux voyages. L'Italie redevient peu à peu un pays d'avenir et le nouveau mythe de l'Italie romantique apparaît progressivement. Les premiers à ressentir ces sentiments nouveaux ont été les Britanniques. Les voyageurs d'Outre-Manche gagnent en masse le vieux continent. Pour achever les études universitaires, et parfois même pour les suppléer, la jeune élite britannique met en place le « Grand Tour », vaste périple de six mois à trois ans, dans lequel l'Italie occupe une position centrale, ce qui permet à la Savoie d'être parcourue et reconnue, tout au moins le long des grands axes routiers qui, de Pont-de-Beauvoisin ou de Genève, conduisent au col du Mont-Cenis (porte de l'Italie).

Qui était George Keate ? Cet artiste anglais, bien oublié de nos jours en Angleterre, et plus encore sur le continent, était en fait un juriste passionné de dessin et de poésie. Ami de Voltaire, George Keate avait un esprit de précurseur recherchant sans cesse les nouveautés et abordant tous les genres littéraires. Son œuvre écrite débute en 1760 avec l'édition d'un poème épique Rome ancienne et moderne ; elle s'achève en 1788 avec la publication d'un récit de voyage au long cours où apparaît le mythe des bons sauvages intitulé Relation des îles Pelew.

Dessinateur et peintre, George Keate fut d'abord un artiste amateur. Très vite, il devint membre de l'Incorporated Society of Artists, puis de la Royal Academy, où il exposa de 1766, à 1789. Les pièces étudiées dans cet article proviennent d'un album conservé au British Museum contenant des « vues de France, d'Italie, de Savoie, de Suisse et de Dalmatie ». Ces dessins à l'encre de Chine et au lavis, d'une dimension de 18,8 cm sur 22,2 cm, étaient réalisés par George Keate le long du chemin. Le titre est inscrit sur la bordure en couleur, de la main même de l'artiste. Neuf dessins concernent la Savoie ; ils ont été réalisés pendant le « Grand Tour » que George Keate a effectué de 1754 à 1756. C'est à son retour d'Italie, sur la route du col du Mont-Cenis à Genève, que le dessinateur anglais nous livre ces précieux témoignages sur les principales étapes de son voyage. Il se dirigeait, en fait, au plus vite vers Genève — cité dans laquelle il va nouer deux amitiés solides, avec Voltaire et avec le naturaliste Charles Bonnet.

Par la précision de ses dessins, George Keate nous offre un étonnant voyage en Savoie, au cœur de l'été 1755.

L'art de voyager. Le franchissement du Mont-Cenis

Venu de Turin en voiture de poste, George Keate a dû faire étape à La Novalaise, le village des passeurs du Mont-Cenis. En effet, la route carrossable s'arrêtait dans le petit bourg piémontais où s'effectuait la rupture de charge entre roulage et portage. Les voyageurs pressés franchissaient le Mont-Cenis en chaise à porteurs, moyen le plus rapide — on comptait environ six heures pour rejoindre Lanslebourg au pied du versant mauriennais du col — mais aussi le moyen de transport le plus onéreux puisqu'il fallait indemniser quatre à huit porteurs selon le poids du voyageur !

Voici les porteurs et leur passager descendant les pentes du Mont-Cenis. Manifestement, George Keate n'a pas échappé à la séduction des passeurs. Les porteurs tiennent à bras le corps deux solides perches en bois. Le porteur en aval qui, lors de la descente, supporte la plus grande partie de la charge, bénéficie de l'aide de deux lanières de sustentation croisées sur les épaules. Le passager, bien assis sur son siège, dispose aussi d'un confortable cale-pied. Il fait frais en montagne, même en plein été, et ce petit monde a revêtu de chauds habits ; tous portent de larges chapeaux pour se protéger le visage du soleil ou des intempéries. Les deux « marrons » sont revêtus d'une longue veste serrée à la taille, d'un pantalon souple, de guêtres, et chaussés de solides brodequins.

Cette scène ne montre pas le moindre effroi, mais le plaisir de dévaler les pentes et de découvrir la nature montagnarde. Elle est parfaitement conforme à ces témoignages d'autres voyageurs anglais qui écrivaient vers le milieu du XVIlle siècle : « Les porteurs — Horace Walpole dut l'admettre — étaient extrêmement habiles quand ils sautaient d'un rocher à l'autre avec les perches des chaises sur leurs épaules ». Avec une agilité inimaginable, ils « dévalaient les précipices abrupts et recouverts de glace où aucun homme — comme sont les hommes de maintenant— ne pourrait marcher ». « Leurs petits pas rapides dépassent ceux des mulets » — admit Edward Gibbon— dont les quatre porteurs, le prenant à tour de rôle, « firent cinq lieues à travers la montagne sans s'arrêter une seule fois ». Le seul inconvénient dont se sont plaints des voyageurs, c'était que les chaises n'avaient pas de plancher, et si les porteurs les posaient pour se reposer, les occupants étaient laissés assis dans la neige. Tel fut le cas de Marianne Starke qui, pour se réchauffer, serrait contre elle « son petit bobichon et un sac chaud de semoule ».

Postes et postillons

A Lanslebourg, George Keate retrouve sur les routes de Maurienne le moyen de transport le plus rapide : les voitures de poste qui, pour éviter la fatigue des chevaux et des hommes, changent l'équipage de relais en relais. Au milieu du XVIlle siècle, la densité des relais reste très forte. Ils sont ainsi établis toutes les postes, ou postes un quart ou un demi. Une poste équivaut à huit kilomètres. Seize relais se succèdent de Lanslebourg à Genève : Bramans, Villarodin, Saint-André, Saint-Michel-de-Maurienne, Saint-Jean-deMaurienne, La Chambre, Epierre, Aiguebelle, Malataverne, Montmélian, Chambéry, Aix-les-Bains, Saint Félix, Annecy, La Caille, Chables. Certes, la vitesse des véhicules reste bien modeste et ne dépasse guère les six kilomètres à l'heure. A ce rythme, il faut cinq journées pour relier Turin à Genève.

Plusieurs fois, George Keate dessine la voiture qui l'emmène vers Genève. Le véhicule n'a vraiment rien de commun avec les lourdes diligences du XIX siècle. En 1755, on utilise des voitures à deux roues comportant deux places couvertes, dites à « l’écrevisse ». Ces voitures transportent le courrier officiel, les valeurs en argent et deux passagers avec leurs bagages fixés à l'arrière sur le porte- manteau. Quatre chevaux tirent le véhicule, guidés par le postillon et l'aide-postillon, chaussés d'énormes bottes pour protéger leurs jambes des coups de timon.

Une vision romantique et sévère de la montagne

Au-delà du Mont-Cenis et de ses riants paysages, la route de Maurienne s'enfonce dans des gorges sévères qui donnent à George Keate une impression quasi lugubre de la montagne.

Le dessin intitulé « Vues de Savoie », qui va servir d'introduction à la série des dessins sur la Savoie, paraît caractéristique de ce sentiment d'effroi. La présence de ces masses rocheuses déchiquetées, la profusion des eaux torrentielles jaillissant de partout, cette nature changeante où se mêlent le roc, l'eau et l'arbre n'est-elle pas déjà une vision romantique de la montagne ?

On est stupéfait par la menue place de l'homme dans la montagne. George Keate multiplie volontiers les détails austères de ce monde plein de grandeur : les bois morts s'entassent sur les rives des torrents, les ruines fortifiées se dressent sur les hauteurs, la croix de pierre évoque la protection contre les malheurs.

Un contemporain de George Keate écrivait à son tour : « Mais la route, Monsieur, la route ! Une prodigieuse montagne contournant les autres existaient à travers les bois, obscure de détresse et perdue dans les nuages. Au-delà, un torrent coulait entre les falaises et se jetait contre les fragments rocheux. Les nappes de cascades arrivaient en force et les gouttelettes argentées s'écrasaient à toute vitesse au fond des précipices. . . Maintenant voilà une vieille passerelle avec une balustrade cassée, un tablier incliné, une chaumière et la ruine d'un ermitage. C'est la chose la plus romantique que je n'aie jamais vue ». Romantique certes, mais aussi sévère assurément.

Termignon. L’oasis dans la montagne

Ecrasé par des montagnes aux formes lourdes et démesurées, le village, avec ses maisons basses aux charpentes aplaties, apparaît vraiment comme une oasis. Seul le clocher vient apporter une composante verticale et aiguë dans ce paysage. La précision du dessin de George Keate permet de reconnaître ce clocher avec sa flèche octogonale, surmontée d'une croix en fer forgé, dominant quatre petites clochetons. Le haut de la tour du clocher présente un double fenestrage. C'est, en fait, une représentation fidèle du clocher réalisé en 1677, qui sera profondément transformé après les destructions de la Révolution. Sur la route, à l'entrée du village, un muletier gagne à pas lents le Mont-Cenis ; dans quelques instants, il lui faudra franchir l'étroite gorge de l'Arc pour rejoindre Lanslebourg. Le défilé de l'Arc qui était emprunté par l'ancienne route apparaît fort bien sur la partie droite du dessin.

Une digue de pierres permet de protéger les maisons, les jardins et les vergers des assauts du Doron. Un solide pont de pierre à deux arches permet de franchir la rivière ; on a bâti en son milieu un oratoire tourné vers le massif de la Vanoise. Il sera bientôt balayé par la terrible crue de 1780. Elément de protection divine dans une nature redoutable, une croix borde le chemin, signe de la puissance du sentiment religieux dans la vie des montagnards.

Au péril de la route

Cette « autre vue de Savoie » peut être située dans le bassin de Modane, au lieu-dit le « Rieuroux ». Déjà la vallée s'élargit et la chaussée très ample surplombe l'Arc. Pourtant, la route reste sous la menace des dangers de la montagne ; de gros blocs rocheux ont dévalé la pente et menacé les habitations. Le trafic routier est animé : une voiture à deux roues, un muletier, quelques piétons descendent la vallée. Sur la rive droite de l'Arc, une zone basse protégée par une digue constituée de pieux de bois apparaît comme un territoire fertile : ce sont les fameuses « Glières », ces terres humides vouées au jardinage.

Un curieux édifice

Il est bien étrange ce dessin intitulé « Vue des Alpes », réalisé entre Modane et Saint-Michel-de-Maurienne. George Keate s'est intéressé à ce bâtiment au plan complexe qui apparaît sur la rive gauche de l'Arc. Les digues de pierres qui enserrent la rivière ont manifestement cédé, alors qu'un pont à l'arche surélevée permet de gagner l'autre rive. Après confrontation avec des cartes contemporaines, tout nous conduit à penser que nous serions à La Praz et que les bâtiments représentés illustrent, en fait, le petit centre métallurgique. On sait, en effet, que cette partie de la Maurienne possédait quelques gîtes ferreux. Les gisements du Grand Filon, de la Bissorte, du Filon neuf et du Freney faisaient parvenir leur minerai à l'atelier métallurgique de La Praz. Le transport du minerai s'effectuait par mulets chargés de sacs en peau de chèvre. Précisément, deux hommes déchargent un mulet devant un hangar d'où s'échappe la fumée des fourneaux. Plusieurs canalisations permettent d'évacuer dans la rivière les eaux de refroidissement indispensables au traitement du fer.

Ce témoignage exceptionnel montre à la fois la modestie de ces premiers établissements métallurgiques qui animaient la Maurienne, et l'attirance qu'ils exerçaient auprès des voyageurs surpris de trouver une telle activité dans des zones désolées. George Keate ne centre pas son dessin sur l'objet technique, mais il en fait un élément du paysage.

La douceur du bassin de Saint-Michel- de-Maurienne

C'est une impression de calme et de sérénité que livre le dessin de Saint-Michel-de-Maurienne. Le versant montagneux s'élève régulièrement et ferme l'horizon. Au premier plan, la campagne de Saint-Michel, avec ses vignes, ses champs et ses vergers, apparaît comme un havre de paix. Quelques passants profitent de l'ombre bénéfique des arbres : l'un d'eux se repose au pied d'un arbre, un autre se promène avec son chien. La chaumière traduit une certaine opulence. Sur la droite, se dresse l'ensemble paroissial, dominé par le clocher si typique des églises de Maurienne.

La place de la cathédrale de Saint-Jean-De-Maurienne

La voiture de poste s'est arrêtée sur le Pré de l'évêque. Il fait lourd. Hommes et chevaux apprécient la halte sous l'ombre des bosquets. On lit, on somnole, on se repose. George Keate ne séjournera pas longuement à Saint-Jean-de-Maurienne : ne remarque-t-on pas, à l'arrière du véhicule, le « porte-manteau » qui contient encore les bagages ? On ne veut pas s'engager dans les ruelles encombrées de la vieille cité, mais on sait, en lisant les guides des voyageurs d'Italie, que la place de la cathédrale mérite un détour. On pénètre dans l'enclos épiscopal par un petit portail, curieusement décoré de colonnettes brisées. Sur la gauche, apparaît la nef de la cathédrale qui n'était pas encore ornée du grand porche néo-classique édifié en 1771. L'édifice paraît bien modeste. Seul le frêle clocheton de la sacristie surmonte la toiture. Derrière la cathédrale, s'allonge le profil de l'église Notre-Dame qui reste encore solidaire du clocher. Face aux montagnes de l'Arvan, s'élance le grand clocher, haute tour rectangulaire coiffée d'une flèche harmonieuse de plus de trente-neuf mètres de hauteur et décorée de quatre clochetons en encorbellement. Tout autour se détachent quelques bâtisses aux volumineuses toitures.

Ce document, d'une précision exceptionnelle, nous livre l'image de la place de la cathédrale avant les grands travaux de décoration et d'urbanisme entrepris à la fin du XVIIIe siècle. Il offre surtout une représentation rarissime du magnifique clocher de la capitale religieuse de la Maurienne. Ce clocher, abattu en 1792 lors des troubles révolutionnaires, tombera sur une partie de la nef de l'église Notre-Dame, provoquant la séparation des deux bâtiments. Hélas, les Mauriennais ne reconstruiront pas la flèche ; ils se contenteront de poser un modeste toit sur le sommet de la tour.

Le dessin de George Keate soulève enfin une énigme : le cloître de la cathédrale n'est pas représenté. Est-ce un oubli ou une erreur du voyageur anglais ? Nous ne le pensons guère. En fait, le cloître avait dû être victime des débordements du Bonrieux, et seules quelques colonnettes éparses jonchaient le sol. Ces colonnettes brisées à l'entrée du portail n'appartenaient-elles pas au cloître ? Ce qui corroborerait aussi le fait que jamais, dans les relations et les guides de voyage du XVIII siècle, on ne mentionne l'existence d'un cloître à Saint-Jean-de-Maurienne. Mystère, mystère ! L'édifice serait, en fait, une reconstruction de la fin du XVIII siècle ou, plus vraisemblablement, du début de la période sarde, la grande époque du néo-gothique.

L'enclos paroissial de Saint-Félix

Surélevé en terrasse, bien délimité vers 1611, et remplacée par un mur de pierres, l'enclos paroissial de Saint-Félix offre, en 1755, un aspect composite, souvenir d'une époque où les transformations s'effectuaient plus par adjonction que par destruction. Sur la droite, se dresse encore la vieille église à l'architecture gothique, avec sa toiture de tuiles surmontée d'un clocheton en forme de flèche. Le mur d'abside, rectiligne, semble éclairé par une haute verrière aux formes élégantes. Le chœur de l'église est relié au clocher par une nef latérale plus étroite et plus basse.

Cette vieille église, trop petite et en mauvais état, avait été abandonnée vers 1611, et remplacée par un nouvel édifice implanté à l'ouest du clocher sur l'emplacement de l'église actuelle.

Construite sur un plan carré, la tour du clocher trapue et massive livre une impression de puissance. Ne vient-elle pas d'être récemment restaurée puisqu'un document conservé aux Archives départementales de Haute-Savoie signale que des réparations à l'église et au clocher furent décidées en 1740 ? Les murs édifiés en appareil de pierres dures présentent de rares ouvertures rectangulaires. Au sommet de la tour, le bâtiment abritant les cloches est construit en retrait ; il est percé de huit fenêtres minuscules. Une charpente en plan incliné, recouverte de tuiles, permet de raccorder les deux parties de l'édifice. Le clocher est à son tour recouvert d'une toiture en tuiles que surmonte une flèche en fer blanc, couronnée d'une croix en fer forgé particulièrement élégante.

Admirons l'équilibre de cet ensemble monumental où l'on accède à la terrasse par un escalier de cinq à six marches. Le jeu des volumes bâtis s'harmonise avec les zones boisées. Quant au bâtiment qui se profile à l'extrême droite du dessin, il évoque sans doute le presbytère.

Annecy : la ville des couvents

Avec ses canaux, ses placettes et ses ruelles à portiques, Annecy offre bien des charmes aux regards des artistes. Curieusement, George Keate s'intéresse seulement à la partie nouvelle de la ville, envahie par les couvents.
Il s'est placé à deux pas de l'actuel centre Bonlieu, près du pont qui donnait accès au Pâquier. Devant lui, s'allonge le canal du Vassé. D'immenses toitures coiffent les vastes bâtiments du couvent Saint-Dominique. Le clocher de l'église Saint-Maurice conserve toute son élégance. La tour allégée de multiples fenêtres est surmontée d'une frise très fine en dentelle de pierre. La toiture à quatre pans supporte une flèche discrète.

Dans le fond du dessin, au centre, se profile le second couvent de la Visitation avec sa chapelle. Une passerelle en bois enjambe le canal ; elle permettait de relier le premier couvent de la Visitation à ses jardins. Soulignons aussi l'équilibre de cette composition où les masses végétales s'harmonisent avec les ensembles bâtis, tandis que les lignes horizontales, verticales et obliques structurent une extraordinaire composition.

Genève : la cité fortifiée

L'arrivée à Genève marque, pour George Keate, une importante étape de son voyage. Certes, le voyageur anglais a été sensible à la majesté et à la douceur du site de la ville, mais les deux dessins qu'il nous livre insistent beaucoup sur le système défensif de Genève. Des barrières de pieux et des chaînes ferment le cours du Rhône ; la porte du lac est bien surveillée. Précédant la cité, les bastions et les redoutes de Chante Poulet et du quartier Saint-Gervais s'étagent lentement des rives du lac aux premiers boulevards dominés par les hautes murailles du quartier Saint-pierre.

Les dessins de George Keate constituent de rares et précieux témoignages sur la Savoie au milieu du XVIII siècle. Ils laissent surtout apparaître l'extraordinaire sensibilité de l'artiste. George Keate est sensible au romantisme de la montagne pleine de merveilles et d'effrois. Il sait aussi évoquer l'art de voyager le long des routes de montagne ; il s'attache particulièrement à la beauté des villages savoyards avec leurs clochers et leurs églises qui nous parlent d'éternité.

Nous remercions très vivement le British Museum, Department of Prints and Drawings, qui nous a permis de reproduire gracieusement ces documents.

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Le collège chappuisien d'Annecy (1550-1614)

Si l'histoire de l'éducation nous entraîne aux origines de l'homme, la généalogie des institutions éducatives actuelles se contente des derniers siècles de notre ère. I l suffit de se reporter à la période de la Renaissance pour retrouver les plus lointains ancêtres de nos écoles secondaires d'aujourd'hui : les premiers collèges modernes. Institution médiévale dont le XV siècle s'empare, le vieux collège est dépoussiéré, rénové, restructuré et lancé dans les remous sociaux et surtout idéologiques d'une société qui s'emballe. Ce mouvement du siècle n'oubliera pas Annecy. La capitale de l'apanage de Genevois-Nemours, enclave privilégiée dans le duché de Savoie, aura son collège : de Flandre où il vit une confortable retraite, Eustache Chapuys en a décidé ainsi. Nous sommes en 1550 et l'enseignement secondaire annécien vient de naître. Le collège survivra aux aléas de l'histoire sous des régimes, des fortunes et des types de fonctionnement bien différents. Au mode de gestion mixte (mi-laïque, mi-ecclésiastique) fixé par le fondateur, succède une phase de plus d'un siècle où les frères de Saint-Paul, les barnabites, prennent en charge l'établissement. La Révolution les en chasse et, au XIX siècle, il ne reste que peu de choses de l'institution fondée par Chapuys. De réformes en restaurations, elle perdra ses statuts, ses locaux et jusqu'à son nom, devenant l'actuel lycée Bertholet.
De la première période de la vie du collège, qui se termine avec l'introduction des barnabites, subsiste aux Archives municipales d'Annecy un fonds important de documents qui permet d'éclairer les différentes facettes de l'établissement : administration, locaux, vie éducative, personnel et comptabilité. La présentation globale de ces différents points révélera le collège dans la conjoncture générale du siècle : loin d'être une entité immatérielle, née de l'initiative généreuse d'un illustre fondateur soucieux de faire partager à la jeunesse savoyarde son goût des belles-lettres, le collège chappuisien apparaîtra davantage comme une réalité concrète, fruit des luttes idéologiques de l'époque tridentine et qui s'embourbera dans une logique de crise à la fin du XVI siècle.

Le fondateur et ses deux collèges

college1Né à la fin du siècle précédent (vraisemblablement vers 1491- 1492), Eustache Chapuys est un ecclésiastique et diplomate qui joue un rôle de premier plan dans la vie politique de la première moitié du XVI siècle, tour à tour officiai auprès de l'évêque de Genève, conseiller des ducs de Bourgogne et ambassadeur de Charles-Quint en Angleterre, à l'époque où se négocie le difficile divorce d'Henri VIII et de Catherine d'Aragon, tante de l'empereur.
Son action politique et idéologique perdurera au-delà de sa mort, survenue à Louvain en 1556, grâce à la création de deux collèges, l'un dans cette même ville flamande, l'autre à Annecy. Le premier, appelé Collège de Savoie, à l'image du Collège des Savoyards fondé plus d'un siècle auparavant en Avignon par le cardinal de Brogny, a pour but de recevoir les boursiers annéciens qui suivent à Louvain les cours des arts, de droit, de médecine et surtout de théologie. Dans sa requête à la reine des Pays- Bas (19 février 1549), Chapuys exprime clairement ses intentions en ce qui concerne le collège d'Annecy : il s'agit de rétablir une activité éducative en terre savoyarde, plus nécessaire que jamais du fait du voisinage des «schismatiques» et «sacramentaires».
Les deux établissements, nés d'un même fondateur, sont étroitement liés dans la lutte idéologique dont ils sont les instruments. Le collège flamand possède à l'origine un droit de regard sur les affaires administratives, financières et éducatives du collège d'Annecy. Mais les deux institutions sont de nature bien différente : celle de Louvain, ville universitaire florissante, n'est à l'origine, à l'image du collège médiéval, qu'un pensionnat destiné à l'hébergement d'étudiants boursiers, pauvres le plus souvent. Le Collège chappuisien au contraire porte dès sa naissance les germes d'une évolution qui en fera très rapidement un collège d'exercice, destiné en premier lieu à l'enseignement, établissement presque autonome par rapport à Louvain.

L'administration

Pendant ses six premières années d'existence, la fondation chappuisienne fonctionne sur la base d'une entente informelle entre le fondateur et les syndics d'Annecy. En mai 1549, Chapuys rédige avec l'avocat annécien Gasch (ou Gast), mandaté par la ville, les premiers «articles» du collège. A cette époque, le fondateur habitant Louvain, il lui est nécessaire de déléguer sur place des personnes pour «régir et gouverner les revenus, biens et héritages desquels il plaict a mond(ict) seig(neur) ambassadeur acheter et donner au(dict) collège». Et puisque jusqu'alors, l'enseignement à Annecy était du domaine de la «ré publique», ces administrateurs «seront esleu quattres de la ville soyent scindicques ou conseilliers et ce par le (dict) conseil de ville». L'administration est donc aux mains du pouvoir laïque, sous contrôle toutefois d'un procureur en la personne de Michel Guillet, seigneur de Monthouz, auquel Chapuys a délégué ses pouvoirs. Mais ce dernier s'attribue en plus un droit de regard direct sur sa fondation : les comptes de l'exercice clos doivent lui être envoyés tous les ans, les décisions prises à Annecy sont soumises à l'approbation du collège de Louvain, qui est en droit de nommer les régents du collège annécien.
C'est donc sur la base d'une administration laïque, étroitement contrôlée par le collège de Louvain et son fondateur, que se structure le collège chappuisien. Pendant six ans, la ville ne sera que le gérant d'une institution privée qu'elle n'a pas à soutenir financièrement. Mais, à la mort de Chapuys, en janvier 1556, ce mode de fonctionnement, qu'aucun acte administratif officiel ne régit, ne peut se prolonger. Chapuys le savait. N'avait il pas fixé les lignes essentielles de l'administration future de son collège dans son testament de 1551 ? Conformément à ses volontés, les statuts définitifs du collège, édictés à Louvain en août 1556, établissent un conseil d'administration de quatre membres : le doyen de la collégiale Notre-Dame de Liesse, le prieur du couvent de Saint-Dominique et deux syndics de la ville. Ces derniers ne sont en poste que pour une durée de deux ans, alors que le doyen et le prieur siègent en qualité d'administrateurs aussi longtemps qu'ils occupent leurs fonctions respectives à la collégiale et au couvent. Par la suite, en 1567, conformément à une écriture de Chapuys retrouvée à son domicile (par le président du collège de Louvain !), les deux syndics ne disposeront plus que d'une voix lors des assemblées générales des deux collèges. Ainsi, alors que les «articles» de 1549 instituaient aux postes d'administrateurs quatre laïcs, moins de vingt ans après sa fondation, le collège est régi par une administration plus ecclésiastique que laïque, tout en restant sous contrôle du collège de Louvain.
Or, par la suite, l'autorité de Louvain, tout comme le nombre de boursiers envoyés au collège de Savoie, semble se réduire. Les événements politiques qui agitent les Flandres, les épidémies de peste qui ravagent l'Europe occidentale pratiquement tous les dix ans réduisent les échanges et les voyages et amènent du même coup le collège chappuisien à se couper de son «grand frère». Autonomie dont profitent les syndics d'Annecy pour investir le conseil d'administration dont ils occupent quatre postes, contrebalançant ainsi largement les deux ecclésiastiques. Cependant, les conditions économiques déplorables de cette fin de siècle mettent le collège en difficulté, rendant nécessaire la prise en main par une congrégation. Après avoir refusé les offres multiples des jésuites, on les sollicite en 1602-1603 ; cette fois, jugeant sans doute les propositions insuffisantes, ils refusent. Ce sera finalement la congrégation de Saint-Paul qui acceptera la responsabilité administrative et éducative du collège à partir de 1614.

Les locaux

La première propriété du collège J est acquise fin 1549. Elle est achetée à Marguerite de Versonnay pour 1025 écus. I l s'agit de la maison de Cran et de ses dépendances situées près du couvent de Saint-Dominique. Chapuys a prévu d'y «édifié une grande sale pour dans icelle fere les lectures du matin et tierces», salle de quarante pieds de large et de soixante de long. Au premier étage, on procède dès 1550 à «l’édifice des sales» qui, s'il est plus commode, se convertiront en chambres. Au rez-de-chaussée, on aménage la «cuisine basse». Mais ces locaux sont trop étroits pour loger les élèves et le personnel, d'où la location de deux maisons au président de la cour des comptes. En 1555, l'achat d'une maison voisine à Madame de La Fontaine évite cette double location.
Ces deux premières acquisitions sont nécessitées par des impératifs scolaires : logement des «commençaux » et des régents. Les bâtiments sont réaménagés en permanence jusque vers 1570 environ. Après cette date, deux nouvelles acquisitions sont faites. L'une en 1579, la maison Croison, et la seconde, vers 1600, achetée à Jean Paquellet, seigneur de Moyron, qui s'acquitte ainsi d'un prêt consenti par le collège. Qu'on ne s'y trompe pas ! L'extension des locaux qui dure jusqu'au début du XVII siècle ne correspond pas du tout à un regain de l'activité éducative et encore moins à une augmentation des effectifs.

Les élèves

college2Les indications sur la fréquentation effective de l'établissement sont assez rares mais on sait, en revanche, que Chapuys prévoyait trois catégories d'élèves :
- Les pauvres, nourris au collège, choisis en priorité parmi «ceulx qui auront estes nourris a Ihospital dannessy dempuys leurs nativité jusque a leage de six ans entiers» ; en second lieu, les pauvres de la ville et enfin parmi ceux du «mandement et ressort d'Annessy».
- Les «portionnaires», nourris au collège. Y sont-ils tous logés ? Cela n'est pas certain. Différentes prestations sont offertes. Le prix des tables varie (pour l'année) de quatorze à vingt-quatre écus. Certains élèves logent au collège dans des chambres privées en compagnie de leur précepteur.
- Les externes, payant un écolage d'un sol par mois, exception faite des enfants de la ville ou des faubourgs d'Annecy et de tous ceux qui apportent une attestation de pauvreté.
La comptabilité du collège porte les traces du paiement de l'écolage. 250 élèves se sont acquittés des frais de scolarité pour le terme Noël 1555 - Pâques 1556. Mais de manière étonnante, alors que le nombre de classes augmente jusqu'en 1583 avec la création de la lecture de philosophie, la recette des écolages régresse jusqu'à disparaître totalement dès 1564. Elle ne permet donc aucune conclusion concernant les effectifs des élèves. Seules quelques annotations éparses en marge d'une lettre ou dans un article de comptabilité indiquent 550 élèves en 1551 et une quatrième section d'environ 200 élèves en 1566. Mais, en 1603, la fréquentation de l'établissement diminue, puisqu'on ferme la classe de philosophie par manque d'élèves.
Quant à la nature sociale de la population scolaire, elle paraît très hétérogène : les pauvres boursiers y côtoient des pensionnaires nobles venus de Dijon ou de Chambéry, par exemple. Assistons-nous pratiquement dès les premières années à une totale gratuité de l'enseignement, reflet d'un processus de démocratisation de l'éducation ? Des effectifs qui culminent dans les années 1590 pour se réduire ensuite face à la concurrence du collège des jésuites de Chambéry, lequel prend son essor vers 1600 ? La formation d'une élite de théologiens et de juristes qui s'émousse lorsque les rapports avec Louvain s'estompent? Vraisemblablement. Cette triple supposition correspond fort bien aux constatations que l'étude du personnel fait apparaître.

Le personnel

De manière permanente, un secrétaire (un notaire en général), un trésorier, un «portier» et un serviteur assurent les tâches de secrétariat, comptabilité, gardiennage et entretien du collège de 1556 à 1614. On s'attache un charpentier en 1601 pour faire face aux importantes réparations. A partir des années 1580, le collège rémunère un «procureur ordinaire » pour régler ses différends judiciaires, nombreux et coûteux. Dans les premières années, le principal est un enseignant. Jean Romier est le premier régent à porter le titre de principal, fonction qui dérive du rectorat qu'il assurait jusque-là. Maître Boufflers est le premier principal engagé (en 1560) pour cette seule fonction. I l touche 800 florins par an, sur lesquels il doit rémunérer quatre régents et un portier. Jusque vers 1600, le poste est toujours pourvu et le principal se cantonne à ses fonctions administratives. Mais, au début du siècle suivant, le poste est vacant puisqu'on confie à Pierre Marquet, alors lecteur en philosophie, la charge double fonction de régent et d'administrateur (moyennant double traitement) jusque vers 1605. A cette date, Janus Desoches est recruté comme principal ; on lui demandera bien vite d'assurer pour le même salaire la charge de premier régent. L'âge d'or du collège est bien fini. Cela se constate aussi dans l'évolution des conditions d'enseignement.
Les enseignants sont généralement des maîtres es arts venus des universités de Louvain (dans les premiers temps) mais aussi de Paris ou d'autres villes encore. Leur traitement est variable selon les niveaux sur lesquels ils interviennent. Jean Romier est engagé en 1554 sur la base de 50 écus annuels, ce qui équivaut à peu près au traitement du premier lecteur en 1604. Les traitements des régents des petites classes sont en revanche bien plus réduits : ainsi, les gages annuels de Jean Riondet, «sixième régent», sont de 13 écus en 1605. Malgré les faibles sommes attribuées aux lecteurs des petites sections, le traitement des enseignants représente la moitié des dépenses. La solution de l'introduction d'une congrégation fournissant son propre personnel enseignant s'impose donc d'elle-même au début du XVIP siècle.
Dès les premières années, on assiste à la mise en place progressive d'une structure de classes, conforme au modus parisiensis qui se généralise à cette époque. Point de départ de cette transformation, un système reposant sur un unique lecteur, assisté de deux bacheliers. Ce régent assure également la gestion administrative et financière de l'établissement. C'est le cas de Philibert Dufresne en 1553, investi dans ses fonctions par délibération municipale. Deux «précepteurs» venus de Louvain, Jean Romier (ou Romerus) et Nicolas Glerey (ou Gleresius), lui succèdent en 1554. Deux autres «hommes de lettres» arrivent en 1555, attestant d'une structure scolaire de deux puis quatre niveaux. Une cinquième section est créée en 1562 sur l'initiative de l'évêque de Genève versant les trois-quarts des 20 écus annuels perçus par le régent chargé d'enseigner 1' «a/b/c» aux «petits enffans». Dès 1568, cette dépense incombe totalement au collège. Après quelques essais de «lectures publiques » fin 1563, la chaire de philosophie est créée en 1583. Pierre Marquet l'occupe jusque vers 1608 environ, avec une courte interruption pour manque d'élèves entre 1602 et 1604. Le cursus scolaire est bâti sur un schéma classique et les contenus d'enseignement sont, eux aussi - supposons- le -, en conformité avec les normes pédagogiques que le ratio studiorum jésuite entérinera à la fin du XVI siècle. La classe de sixième permet, au collège chappuisien tout au moins, l'apprentissage de la lecture. L'élève suit ensuite trois classes de grammaire (5°-3°), une classe de poésie (2°), une classe de rhétorique (1°) avant d'accéder à la classe de philosophie. Les auteurs étudiés sont très vraisemblablement choisis dans le canon presque universellement établi d'auteurs classiques ou renaissants.

Les finances

college3Avant 1590, les finances sont saines. Tant de son vivant que par son testament, Chapuys a doté le collège d'une somme globale de 7300 écus qui a permis l'acquisition et la restauration des bâtiments (maison de Cran et maison Ruphie), l'achat de la dîme des Ollières et d'une partie de la levée (impôt sur les marchandises vendues au marché d'Annecy). Chapuys a aussi légué au collège ses biens fonciers, vignes, terres et bois constituant les biens ruraux ou «biens hors la ville», ainsi que sa maison paternelle, faubourg de Bœuf. Les recettes du collège sont donc conséquentes dès les premières années : vente des 20 parts d'avoine et des 20 parts de froment de la dîme des Ollières, «affermage» (forme de location) de la leyde, location de la maison paternelle et de bâtiments à certains régents. Ces revenus comblent largement les dépenses de fonctionnement qui se résument au traitement des administrateurs et du personnel, à l'entretien des bâtiments et aux frais de messes. Tout ira pour le mieux lorsque l'accroissement du capital permettra d'acheter des rentes sous la forme de transactions immobilières fictives qui sont en fait des prêts déguisés.
Les années 1590 verront l'écroulement de l'édifice comptable, pourtant prospère jusque-là. Les débiteurs ne paient plus leurs traites, d'oij des procès coûteux et sans fin. Du fait de récoltes souvent médiocres, les fermiers réclament des rabais sur leurs locations. Occasionnellement, une épidémie de peste entraîne la fermeture de l'établissement (et donc le non-paiement de la location des bâtiments), les troupes endommagent les récoltes ou accaparent la dîme des Ollières. La ville ne peut venir en aide au collège. Au contraire, dans une des rares années où ses finances reviennent à flot - en 1600 -, l'établissement consent un prêt de 1000 écus à la cité, en contrepartie de quoi cette dernière cède au collège les deux tiers des mailles de la boucherie. Acquisition d'un nouvel impôt qui accroît le potentiel financier de l'établissement mais qui, dans la conjoncture économique difficile, ne permet que de faibles revenus. L'appauvrissement du collège, pourtant doté d'un capital foncier, financier et immobilier important, déterminera la cession aux barnabites.

En 1550, lorsque le collège chappuisien est érigé, nous sommes encore au «beau XVI siècle». Les institutions éducatives, et les collèges tout spécialement, vecteurs des idéologies nouvelles, naissent en grand nombre. Ils proposent un enseignement rénové adapté à l'esprit nouveau que le concile de Trente affirmera quelques années plus tard. Jusque vers les années 1580, le collège d'Annecy prospère, assurant grâce à des finances saines un triple rôle éducatif : formation d'une élite sociale bourgeoise, de théologiens performants et d'une masse populaire éduquée dans la foi chrétienne.
Mais, à la fin du siècle, victime du contexte de crise économique et politique qui l'entoure, il ne dispose plus des ressources financières nécessaires à l'entretien de son infrastructure et de son personnel enseignant. Paradoxalement, la reconquête politique et religieuse du Genevois que Charles-Emmanuel, duc de Savoie, mène avec François de Sales, futur évêque de Genève, exige plus que jamais une éducation des masses dans la foi catholique. Pour répondre à cette attente, la fondation chappuisienne devra faire appel à des congréganistes, à l'image de la quasi-totalité des collèges du XVP siècle. La congrégation des barnabites, fondée à Milan en 1533, est sollicitée par Charles-Emmanuel et François de Sales. Par l'acte d'introduction du 5 juillet 1614, ils s'engagent à «instruire et enseigner a perpétuité la jeunesse audict collège tant a la piété que bonnes lettres». Pour cela, les administrateurs cèdent les locaux, biens et revenus du collège sans «rien se reserver ni reclamer». S'ouvre alors une seconde phase de la vie de l'établissement, pendant laquelle les frères de Saint-Paul sauront redonner au collège chappuisien son prestige passé.

Serge Tomamichel

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La bibliothèque des Dominicains à Montmélian au XVIII siècle

L'étude systématique de la bibliothèque des dominicains de Montmélian est en cours dans le cadre d'une enquête sur la culture et les livres du clergé menée par le séminaire «Anthropologie religieuse: confréries, iconographie, cultures religieuses» dirigé par Marie- Hélène Froeschlé-Chopard à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales de Marseille. Les collections des maisons religieuses ont une forte capacité à durer. Elles sont marquées du poids de la tradition et reflètent les différentes vagues qui, au cours de la période moderne, ont constitué la culture de plusieurs générations de religieux (1). Nous privilégions les petites bibliothèques dont le nombre de volumes est inférieur à deux mille, masse considérable et jusqu'ici mal connue, qui donne une image de la culture du religieux ordinaire. C'est le cas de Montmélian, avec 131 titres répartis en 397 volumes.
dominicains1

Si les autres chercheurs du séminaire peuvent utiliser un outil homogène et normatif, l'inventaire révolutionnaire, une fois de plus la Savoie, envahie en 1792, ne fut pas assujettie au décret du 2 novembre 1789 et aux mesures destinées à assurer la conservation des richesses littéraires et artistiques des propriétés ecclésiastiques, et notamment de leurs collections de livres et de manuscrits (2).

J'ai utilisé la série H des Archives départementales de la Savoie. La liasse 21 H 17 a fourni deux inventaires aux- quels s'était déjà intéressé M.Johannès Chetail. Ils datent de 1760, probablement lors d'une visite du provincial de l'ordre. Le plus long, mal fait, très succinct, ne donne en général ni dates de publications ni nom d'auteur, quand le titre leur semble aller de soi. Ces «blancs» empêchent de juger de la vitalité de la bibliothèque en classant les ouvrages selon leur date de parution, généralement peu différente de celle de leur acquisition. Le second inventaire, plus court, le complète.

A cet outil s'ajout une liste, relevée par M. Bourrette dans la réserve de la Bibliothèque municipale de Montmélian, où l'on retrouve certains des ouvrages indiqués en 1760, avec l'exlibris du prieur Jean Grillet ou du frère Vincent Jacquet. Une première classification «froide » tente d'analyser la composition de la bibliothèque en se référant à la «Table méthodique» de Jacques- Chartes Brunet {Manuel du libraire et de l'amateur de livres, Paris, 1860-1865): Théologie, Droit, Sciences et arts, Belles-Lettres et Histoire, après avoir reconstitué l'intégralité des titres, sous peine de lourds contresens, à partir du lettrage du catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque nationale. Ensuite, d'autres questions se posent. Celte bibliothèque est-elle dévote ou érudite ? Prudente ou combative? Vivante ou figée? Si les religieux se sont procurés tel ou tel ouvrage de théologie, ce n'est pas seulement dans l'attente d'un enrichissement personnel, c'est aussi pour répondre aux questions de leur siècle. On peut évoquer l'adaptation d'une collection aux problèmes du temps ou son repli sur le passé à travers les trois étapes des luttes doctrinales au cours des deux derniers siècles d'Ancien Régime : la Réforme, qui provoque tous les ouvrages de controverse du XVII siècle ; le jansénisme, tout aussi important au XVIIL' siècle qu'à l'époque précédente; l'incrédulité et la lutte contre la «philosophie» dans l'apologétique de la seconde moitié du XVIII' siècle (3).

Le couvent des dominicains de Montmélian (1318-1792)

dominicains2Fondé en 1318, le couvent a perduré jusqu'à l'arrivée des Français en Savoie, en 1792. De fondation tardive, ce vicariat de moins de douze religieux est le soixante- deuxième couvent de la Province de France. En 1326, il est érigé en prieuré conventuel, sa diète (5) s'étend à toute la Tarentaise. Elle est alors circonscrite par les couvents de Lausanne et Genève au nord, Grenoble au sud, Lyon et Mâcon à l'ouest. Elle sera modifiée par l'établissement des nouvelles diètes des couvents de Chambéry (1418), Annecy (1422). Dès l'origine, les dominicains ouvrent un cours de théologie ouvert au public et fréquenté par les clercs du pays. Toujours favorisé par les princes de la Maison de Savoie, le couvent est uni en 1485 à la Congrégation réformée de Hollande (6). A la suite des luttes politiques en Europe, le pape Léon V demande que les couvents unis en soient séparés pour former une congrégation particulière sous le nom de Congrégation gallicane, érigée le 28 octobre 1514. Les couvents de Savoie y sont incorporés dès 1515. En 1646, la congrégation gallicane est à son tour érigée en Province de Paris : les couvents de Savoie en feront partie jusqu'à la Révolution.. En 1658, les dominicains de Montmélian installent au prieuré Sainte-Anne de Villette -jusque-là tenu par les bénédictinun séminaire où seront enseignés les diocésains de Tarentaise aspirant aux ordres, sous le prieur Balthazard Rostan. En 1717, Victor-Amédée II interdit toute visite dans les couvents de l'ordre sans avoir obtenu au préalable le Placet royal, mesure restrictive inspirée par le Sénat de Savoie au nom des libertés gallicanes. Le 31 octobre 1792, l'Assemblée des Allobroges expédie à Montmélian les citoyens Jalabert et Genevois pour inventorier les biens de la communauté qui sont placés sous la responsabilité de la commune et, le 5 décembre, la municipalité demande à Chambéry l'autorisation de mettre les religieux à la porte du couvent pour y loger les troupes de la République Française. On leur permet de garder les objets présents dans leur chambre. Les pères Ferroud, Tognet et Charveys s'enfuient après avoir brûlé les papiers importants de leur Maison, seul demeure le père André, handicapé par son grand âge. En février 1793, les possessions des dominicains sont vendus à l'encan et le couvent devient une caserne.

Le couvent et l'église

Le couvent, placé sous le vocable de saint Dominique et l'église, dédiée à saint Jean-Baptiste, datent du XIV siècle. Les premiers bâtiments de 1318 ayant brûlé en 1330, le comte Aymon achète un jardin à noble Pierre Maréchal, offre cent florins aux religieux et pose la première pierre de l'église actuelle, le 17 mai 1336. Les travaux sont achevés en 1340. La visite pastorale de 1635 signale des reliques qui «font de très signalez miracles», et que le couvent est bâti «sur les murailles de la ville». L'église fut réparée après le siège de 1703-1705. En 1729, on y signale une chapelle du Saint- Sépulcre qui nécessite des réparations. On y trouvait une très ancienne confrérie de saint Pierre martyr, fondée le 7 mai 1411.

Le père Jean Grillet

Ce fut l'un des hommes les plus remarquables du couvent de Montmélian. Né en 1666, il reçut l'habit de l'ordre, à l'âge de dix-huit ans, et fut envoyé par ses supérieurs au grand collège Saint-Jacques à Paris où il acheva ses études de théologie et prit le bonnet de docteur en Sorbonne en 1702. Vicaire national de Savoie de 1705 à 1709, il est élu prieur de Montmélian en 1712 (où il succède à François- Charies de La Charrière), prieur de Chambéry de 1723 à 1726, et le 12 juin 1729, est nommé évêque d'Aoste par le roi de Sardaigne et sacré par le pape dominicain Benoît XIII. Décédé en 1730, il était considéré comme un excellent prédicateur. La moitié des ouvrages de la réserve de Montmélian portent son ex-libris : Celada (1641), Pétau (1644), Estius (1662), Fromont i\663\ Sinnichi (1665), Grégoire de Nysse, Grégoire de Naziance (1609), Filiucius (1622), Bamy (1640), Morinus (1682), le Bullaire romain (1697), VHistoire de la congrégation de Auxiliis de Leblanc (1700) et Thomas de Lemos (1702). Certains de ces ouvrages se retrouvent dans l'inventaire de 1760.

La composition du fonds

On peut comparer la répartition en pourcentages du fonds de Montmélian à celui des dominicains de Toulon: Théologie : 66,51 % (Toulon : 51 %) Droit: 9,61% (Toulon: 1%) Sciences et Arts: 2,29% (Toulon: 20%) Belles-Lettres: 3,05% (Toulon: 8%) Histoire: 13% (Toulon: 19%) Indéterminés (à ce jour): 6.10% (Toulon: 1%) La théologie est largement majoritaire, encore plus si l'on y ajoute les ouvrages de droit canonique ou d'histoire ecclésiastique, classés en Droit et Histoire. Rien d'étonnant à cela : les dominicains n'étudient pas pour satisfaire de vaines curiosités, leur intérêt se porte sur une théologie d'une parfaite orthodoxie, nourrie de la Bible et des Sentences de Pierre Lombard, le principal manuel en usage dans leurs écoles de Théologie 7. Cette bibliothèque paraît, à première vue, conservatrice en regard de la production du livre au XVIIL siècle, dans laquelle la théologie, qui ne représentait déjà que 34% des permissions publiques des années 1723-1727, reculera à 8,5% vers 1784 (8).

La théologie

dominicains3La théologie est sous divisée en neuf catégories: Ecriture sainte et commentaires: 22,50% (1" rang) Liturgie : 4,50% (6' rang ex-aequo) Conciles: 2,30% (7' rang ex-aequo) Saints pères: 11,25% (4' rang) Théologie scolastique et dogmatique: 21,30% (2' rang) Théologie morale: 11,25% (5' rang) Théologie parénétique (sermon): 2,25% (7' rang ex-aequo) Théologie ascétique et mystique: 4,50% (6' rang ex-aequo) Théologie polémique: 1685% (3' rang). Sur les rayons de la bibliothèque, les huit premiers ouvrages respectent notre catégorie moderne «Ecriture sainte et commentaires» : une Sainte Bible en français in folio, éditée à Paris en 1628, réédition de Jacques Le Fcvre d'Etaples (1530), qui servit de base à la révision d'Olivetan, une classique «Biblia sacra vulgate editionis», en un volume in 8°, indatable mais dont on connaît des éditions dans les années 1669, 1688, 1691. C'est la Vulgate, dans toute son orthodoxie, comme le recommanda le Concile de Trente. L'édition du Nouveau Testament en françois avec des Réflexions morales sur chaque verset de Pasquier Quesnel, en quatre volumes, est probablement, vu son format, celle retouchée par Duguet en 1693 et dédiée à Monseigneur de Noailles, celle-là même que Colonia appelle en 1731 Les quatre frères selon le Jargon secret de ces Messieurs (9). Mais les éditions antérieures à 1708-1710 n'ayant pas été condamnées, elle a pu être acquise hors de toute idée polémique. Fidèle compagnon d'Arnauld, très imprégné de thomisme, Quesnel est de formation oratorienne et se rattache au bérullisme.
Les ouvrages n'" 4 et 6 sont l'antidote du précédent: ce sont h Nouveau Testament en français de l'oratorien Denis Amelotte, grand ennemi de Nicole, écrit vers 1666, dont le texte, anti-janséniste, fut utilisé lors de la révocation de l'Edit de Nantes, car on le jugea être une bonne traduction à l'usage des protestants convertis. Bien intercalé entre cet ouvrage en deux exemplaires, l'inévitable Nouveau Testament de Le Maistre de Sacy, en deux volumes in 12°, qui n'est autre que l'ouvrage connu sous le nom de Nouveau Testament de Mons, publié en 1667, condamné par le pape dès 1668, ouvrage qui ouvrit le conflit autour des traductions jansénistes. De plus, une des raisons qui incitèrent Clément X I à condamner l'ouvrage précité de Quesnel dans sa Bulle Unigenitus en 1713, fut que «le texte français de son livre était conforme en beaucoup d'endroits à celui de Mons». Par ailleurs, Amelotte tenta par tous les moyens de détourner le chancelier Séguier, dont il était le théologien, d'accorder le privilège pour la traduction au Testament de Mons, craignant qu'elle ne nuisit à son propre ouvrage! L'ouvrage n° 8 est la traduction de la Bible par Sacy, dont les premiers volumes parurent en 1672, car il entreprit celte traduction d'après la Vulgate lors de sa détention à la Bastille entre 1666 et 1669. Au contraire du Nouveau Testament de Mons, ses commentaires de l'Ancien Testament furent jugés acceptables. Il ne put achever son ouvrage qui fut inclus dans \'d Bible de Royaumont de Nicolas Fontaine. Et l'ouvrage n° 7 est un Nouveau Testament de Jésus-Christ, petit in 24°, que l'on décrit comme «assez usagé ». Malgré son usure, il a survécu au temps contrairement à bon nombre d'ouvrages d'éducation ou de dévotion. On trouve également un livre du jésuite Diego de Celada Commentarius litteralis et moralis in Judith (Lyon 1641), conservé à Montmélian. Ainsi, dès les premiers rayonnages, nous voyons se manifester une confrontation idéologique que la simple lecture rapide des titres ne laissait pas présager. Les dominicains de Montmélian sont assez traditionnels, peu érudits, car on ne leur connaît point de grande Bible polyglotte, ni de lexiques de langues anciennes, mais bien au courant des nouveautés et des tendances. Il semble qu'ils se procurent les nouveautés dans la seconde moitié du XVIL siècle. En liturgie, notons le De sacramentis du jésuite Bauny, une des cibles favorites de Pascal, datable des années 1640 et du cardinal piémontais Jean Bona (1609-1674), qui faillit devenir pape à la mort de Clément IX, le De rébus liturgicis, savant traité sur les rites, les cérémonies et les prières de la messe. On doit à Bona une définition rapide: «Un janséniste, c'est un catholique qui n'aime pas les jésuites!» (10).
Les conciles sont peu mais bien représentés avec l'incontournable condensé des conciles de l'oratorien Jean Cabassut, la Noticia conciliorum sanctae ecclesiae, parue vers 1670, et la Summa omnium conciliorum du dominicain ultramontain Barthélémy Carranza, dont la première édition parut à Venise en 1546 et fut souvent réimprimée avec des augments successifs. Son ouvrage est classé sous le n° 39 de l'inventaire. Il est placé non loin du 49, l'ouvrage de son grand ennemi le dominicain Melchior Canus (théologie scolastique et dogmatique), qui contribua à sa disgrâce et réussit à empêcher les jésuites de s'installer à Salamanque au milieu du XVL siècle.
Les dominicains se sont toujours intéressés à la patristique. Les saints pères sont donc bien représentés. On notera deux éditions données par les bénédictins de Saint-Maur: œuvres de saint Augustin, en Italie, dans une édition probable de 1679-1703, qui peut indiquer un besoin de retour aux sources lors de la parution de l'Augustinus, et les œuvres de saint Cyprien, le modèle des écrivains ecclésiastiques, jusqu'à saint Augustin, de 1726. Saint Grégoire de Naziance, avec des commentaires du dominicain de Bâie Frédéric Morellet, de 1609, existe toujours à Montmélian.

La théologie scolastique et dogmatique est en seconde position.
On y trouve de grands classiques, avec deux exemplaires de la Tlieologia dogmatica et moralis secundum ordinem Catechismi Concilii Tridentini, daté de 1694 (n"^ 27 et 28 de la BM de Monlmélian), du dominicain Noël Alexandre, «appelant» au concile général contre la Bulle Unigenitus, soupçonné de tendances jansénistes dont il se défend, mais gallican convaincu, qui sera fortement attaqué par les jésuites Bufiîer et Daniel, ce dernier auteur présent dans la rubrique polémique. Melchior Canus offre ses Opéra theologica, commentaires sur la Somme de Thomas d'Aquin, dans une édition de 1704. Vincent Contenson, O.P., présente deux exemplaires de la Theologia mentis et cordis (n° 21 de la BM ; édition de 1679). L'anU-jésuite Renat-Hyacinthe Drouin, neveu de Hyacinthe Serry (ou Augustin Le Blanc), qui trouva un asile à Chambéry, où il enseigna la théologie avant de décéder à vivre en Piémont, offre un bon traité dogmatique et moral des sacrements De re sacramentis. Deux autres dominicains, Jean- Baptiste Gonet et Joseph Mayol, sont représentés, l'un par son Clypeus theologiae thomisticae -première édition de 1659-1683 - l'autre par sa Summa moralis thomisticae circa decem praecepta Decalogi, daté de 1704 à la BM de Montmélian, dans le droit fil de la doctrine thomiste. Du jésuite Denis Petau, le Theoiogicorum dogmatum, son œuvre capitale, de 1644. Enfin, saint Thomas d'Aquin (que nous avons résolu de classer parmi les docteurs et non les saints pères), dont nous trouvons cinq ouvrages : ses œuvres complètes, en particulier sa Somme théologique et la Catena aurea in quatuor Evangelia, des commentaires patristiques. Mais il faut remarquer la présence de l'ouvrage du janséniste Pierre Nicole, l'un des principaux écrivains de Port-Royal, Perpétuité de la Foy de Eglise catholique touchant Eucharistie, défendue contre le ministre Claude par Antoine Arnaud, dont la première édition date de 1664, petit traité de controverse face aux protestants, après la proclamation de la «Paix de l'Eglise», nom donné à l'interruption des querelles jansénistes intervenue en 1668, dite aussi «Paix clémentine », qui rétablit la tranquillité dans l'Eglise de France jusqu'à l'affaire du «Cas de conscience» de 1702. Mais il semble que les dominicains de Montmélian possèdent une édition de 1704, et l'on peut se demander ce qui les a incité à se procurer cet ouvrage : la lutte contre le calvinisme ou l'intérêt pour le jansénisme?

dominicains4En théologie morale, il n'y a que cinq ouvrages : Vincent Filiucius et sa Moraliam christianem (BM n°8, édition de 1622) et la Morale chrétienne... du père Pierre Floriot, l'un des confesseurs des religieuses de Port-Royal des Champs, partisan de l'éducation des âmes simples. L'édition doit dater de 1676. Des théologiens en Sorbonne Lamet et Fromageau, nous trouvons le classique Dictionnaire des cas de conscience décidés suivant les principes de la morale, les usages, etc., dans une édition probable de 1733 ou 1740, donc récente. Fromageau est casuiste. Cet ouvrage est rangé à côté du Dictionnaire des cas de conscience, de Pontas dans les rayons. Jean Pontas est un célèbre casuiste, né en 1638, mort en 1728. La première édition date de 1715. Il est probable qu'en raison du nombre de volumes et du formai in folio, celle-ci soit de 1731, récente, ce qui prouverait encore que les dominicains de Montmélian suivent l'actualité. Les décisions de Pontas sont sages, elles tiennent un juste milieu entre le rigorisme et la complaisance d'une morale relâchée. Son supplément fut donné par Lamet et Fromageau : nous sommes en présence d'une bibliothèque bien rangée. Un peu plus loin sur les rayons, nous trouvons Résolution de plusieurs cas de conscience par un autre célèbre casuiste, Jacques de Sainte- Beuve (1613-1677), soupçonné de sympathies jansénistes.

La théologie ascétique et mystique est représentée par deux anti-jansénistes, un quiétiste et Isaac I x Maistre de Sacy: du bénédictin de Saint-Maur Dom Mabillon, qui défendit contre l'abbé de la Trappe le droit des ordres à cultiver l'étude, le Traité sur les études monastiques, édition de 1691, et de Pierre Corneille, un des plus gros succès de librairie du siècle, écrit entre 1651 et \651 Limitation de Jésus-Christ en vers français, traduction de l'Imitation de Thomas A Kempis. Corneille était anti-janséniste, ennemi de Nicole et favorable aux jésuites. Fénelon est représenté par ses Explications des Maximes des saints sur la vie intérieure, publiées en 1697, ouvrage de tendance quiétiste mais ascétique, que Bossuel réfute et qui fut de ce fait condamné en 1699 par Innocent XII. El la Vie de dom Barthélémy des Martyrs, publiée en 1663 par Isaac Le Maistre de Sacy, qui correspond à la grande époque de la spiritualité française du XVIL siècle, qui redécouvre les grands mystiques espagnols comme Louis de Grenade.

La théologie polémique arrive en troisième position après l'Ecriture sainte et la Théologie scolastique et dogmatique, avec quinze titres. De l'action de Dieu sur les créatures de Laurent- François Boursier, l'un des «plus féconds écrivains du parti» janséniste, publié en 1713, donc récent est particulièrement intéressant car Boursier représente la tendance «figuriste», dont le premier responsable est Duguet, absent de cette bibliothèque: les récits bibliques furent interprétés comme de véritables prophéties, en particulier l'Apocalypse, et seul un petit groupe d'élus serait sauvé à la fin du monde. Ces auteurs jansénistes marquaient un goût prononcé, presque morbide, pour l'exégèse symbolique et l'eschatologie. Avant eux, Arnauld, Nicole, Sacy et Quesnel n'avaient utilisé l'exégèse allégorique qu'avec la plus extrême prudence. Boursier, mort en 1749, l'un des grands théologiens jansénistes, fut accusé de «faux thomisme».
La plupart des autres ouvrages concernent la controverse autour des Lettres provinciales, parues en 1656 : lettres de Noël Alexandre contre le jésuite Gabriel Daniel, qui réplique par une «Réponse aux lettres provinciales de L. de Montalte ou entretiens de Cléandre et d'Eudoxe». De son côté le bénédictin de Saint-Vanne, Mathieu Petitdidier, répond à Daniel dans une Apologie des Lettres provinciales contre la réponse de Daniel - Daniel répliquera- et le jésuite Georges Pirol écrit en 1657 une Apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes. Il semble que dans la seconde moitié du XVIP siècle, les dominicains de Montmélian aient suivi avec attention les débats soulevés par le premier jansénisme de Port-Royal et, plutôt que l'augustinisme rigide et archaïsant de Jansénius, la spiritualité plus bérullienne qu'augustinienne de saint Cyran, et les vues nuancées imprégnées de thomisme professées par Arnauld et Nicole que Quesnel colora fortement de gallicanisme et de richérisme (11). Encore une fois, cette bibliothèque paraît s'intéresser aux grandes tendances de la controverse du XVII siècle.

La pastorale semble peu attirer les frères de Montmélian. La théologie parénétique est à peine représentée par les Sermons du père Cheminais (1692). Par contre, ils se sont procurés un ouvrage récent du prédicateur oratorien Massillon, paru entre 1745-1748, qui n'est pas du tout gallican.

Le droit

Les dominicains de Montmélian ne renient pas une tendance bien savoyarde : ils possèdent douze ouvrages de droit civil et canon. On peut relever des œuvres de Cabassut, des Cherubini, du dominicain Dupasquier, du docteur de Louvain Van Espen, que Colonia proclame «le héros du Parti», et recommande de lire «avec précaution » ; du carriériste Pierre de Marca, successeur pour peu de mois à l'archevêché de Paris de Paul de Gondi cardinal de Retz en 1661, partisan de la liberté de l'église gallicane. Les Pithou, deux frères calvinistes originaires de Troyes, dont le Corpus canonicum semt de base à la Déclaration du Clergé de 1682. Leur ouvrage offrit des maximes fondamentales aux juristes français dans le conflit entre les deux puissances temporelle et spirituelle. On trouve un traité général sur des matières canoniques de l'oratorien Thomassin (vers 1698), qui essaie de concilier le jansénisme et une bienveillante neutralité. Aussi les œuvres principales de deux grands juristes savoyards : le Codex fabrianus d'Antoine Favre, paru en 1606 (alors qu'aucune œuvre de son ami saint François de Sales ne figure dans cet inventaire) et, plus récent, l'Etat en abrégé de la justice ecclésiastique et séculière du pais de Savoie (1674), de Chartes-Emmanuel Deville.

Le polygraphe Louis-Helliès Dupin est représenté par son Traité de la puissance ecclésiastique et temporelle édition en 1707). Nous retrouverons cet auteur en Histoire, avec sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques. Théologien important, témoin privilégié de son temps, janséniste actif qui fut exilé lors de l'affaire du «Cas de conscience» (1701), Dupin tient une grande place dans l'histoire des idées du siècle de Louis XIV. Selon Jacques Grès- Gayer (12), Dupin a consacré son énergie et son savoir à la défense de l'idéal gallican, et il fut l'âme de tout ce qui se fit en Sorbonne contre la Bulle Unigenitus. Il représente une époque charnière, on pourrait presque le considérer comme un «pré-Lumières».

L'histoire

Belles-Lettres et Sciences et Arts sont délaissés. Nous pouvons dire que leur culture laïque et humaniste, telle qu'elle ressort de celte liste, est à peu près nulle, et surtout utilitaire (dictionnaire de Calepini, Philosophie du père Gaudin, Ovide, et traités d'arithmétique). Par contre, l'Histoire, regroupée sur les rayons, est importante pour l'ordre qui possède ses propres historiens : Noël Alexandre, dont ils ont l'Historia ecclesiastica veteris et novi testamenti en 26 volumes in 8°, ouvrage destiné au futur évêque Colbert, selon la méthode scolastique, dont la première édition date de 1699. Aussi Antoine Touron, biographe et controversiste, qui écrit l'histoire des prêcheurs, dont ils possèdent L histoire des hommes illustres de l'ordre de saint Dominique en 5 volumes in 4°, éditée entre 1743 et 1749, dédicacée au pape Benoît XIV, une histoire complète de l'ordre de sa fondation à 1748. L'achat de cet ouvrage récent dénote un souci de se tenir au courant des travaux de l'ordre. De Touron, ils possèdent aussi la Vie de saint Thomas d'Aquin en un volume in 4°, probablement de l'édition de 1737 ou de 1740, et la Vie de saint Dominique de Guzman, fondateur de l'ordre des frères prêcheurs, en un volume in 4°, publié en 1739. Par contre, on ne leur connaît aucune édition de Jean de Réchac (qui décrivit leur couvent au XVIL siècle dans son ouvrage devenu rarissime Histoire des fondations de Tordre de saint Dominique en France, 1647), ni du père Antonin Brémond.
Ils ont en rayon des auteurs anciens tels que Socrate et Sozomenis Ilistoria ecclesiastica scriptores graeci qui couvre l'histoire de l'Eglise primitive de 306 à 439. Theodoret de Cyr qui complète pour 431-594. Ils possèdent, d'Henri- Catherin Davila, Histoire des guerres civiles de France, parue en 1642, ce qui dénote un certain intérêt pour l'histoire profane récente, l'inévitable Dictionnaire de Moreri paru en 1674 qui présente les «appelants» comme des martyrs de la foi et les théologiens de Port-Royal comme autant de pères de l'Eglise, selon Fleury Enfin, de Hyacinthe Serry, l'histoire de la Congrégation de Auxiliis, deux cent conférences instituées par Clément VII en 1597 qui mirent aux prises à Rome les partisans de la grâce efficace et ceux de la grâce suffisante. La congrégation fut congédiée en 1607 par Paul II qui trouvait aussi dangereux d'approuver que de condamner le molinisme jésuite. Il interdit de plus rien publier. Malgré cela, deux histoires parurent, une du jésuite Meyer en 1705, et celle de Serry ou Le Blanc, dominicain de Toulon et ardent janséniste, qui donne ici une bonne chronique sur les querelles de la première période janséniste.

Les tendances de la bibliothèque

Le père Mothon a clairement exprimé l'idée que «pendant les dernières années qui précédèrent la Révolution, le jansénisme s'empara d'un certain nombre d'esprits». L'analyse exige de confronter les données de l'inventaire à celles d'une histoire des idées, en replaçant chaque auteur dans l'histoire du mouvement, et en s'interrogeant sur tous les aspects revêtus par le jansénisme : rigorisme moral, richérisme, gallicanisme, lutte contre les jésuites, résistance à l'autorité monarchique (13).
Nous avons choisi de considérer comme jansénistes les ouvrages désignés comme tels par des contemporains hostiles: Colonia et Patouillet en particulier. En suivant ces principes, nous sélectionnons trente titres jansénistes, sept qui sont franchement antijansénistes et douze ouvrages de jésuites.
Le premier jansénisme est représenté par Jansénius, Nicole, Pascal, Duvergier de Hauranne abbé de Saint- Cyran, Le Maistre de Sacy, Sainte-Beuve. Antoine Arnauld est associé à Pascal et Nicole dans les Lettres à Louis de Montalte (n° 102). A côté, «Esprit de M. Arnauld» du père Jurrieu (n° 103), «Apologie des Lettres provinciales» en deux exemplaires (n"" 104 et 107) de Petitdidier, intercalé sur les rayons avec la réponse du père Daniel. Le titre suivant réfute les erreurs du quiétisme (108), tandis que le 109 est une Apologie pour les casuistes contre les jansénistes, du jésuite Pirot. Toujours, deux tendances s'affrontent ; ainsi, Arnauld rencontre son contradicteur le jésuite Pétau (n'"75, 117 et 118).
La seconde phase du jansénisme est marquée par Pasquier Quesnel, Boursier qui défend les thèses sur la grâce et la prédestination, mais Duguet est absent, de même que Richer. Par contre, ils lisent Fénelon et LH. Dupin.
On remarque de grands absents, le peu d'importance des auteurs anciens. L'humanisme n'est pas leur premier souci. Aristote est absent, compensé par saint Thomas d'Aquin. On ne trouve ni saint François de Sales, ni le cardinal Le Camus de Grenoble, ni Descartes, ni Gassendi, ni Malebranche, non plus que Bayle et Leibnitz pour le XVIL siècle, qui forme à peu près la moitié du fond de cette bibliothèque, ce qui est souvent la règle dans les autres bibliothèques étudiées, qui marquent en général un pic pour la période 1650-1700, grande époque des controverses.

Les dominicains de Montmélian sembleraient en fait très ouverts aux problèmes de la grâce et de la prédestination en général - on le voit aussi dans leur choix de pères de l'Eglise, à leur intérêt pour saint Paul ou le pélagianisme - plutôt qu'à un réel jansénisme. Armés de la conception d'un christianisme exigeant, ils s'intéressent aux courants de pensée de leur temps. Gallicans, ils le sont comme l'est le clergé de Savoie, encouragé par le Sénat, et bien des auteurs dominicains furent des «appelants », comme Noël Alexandre. Ils ne s'intéressent guère au richérisme et ses conceptions démocratiques, encore moins au figurisme, n'ont aucunement la mentalité minoritaire des jansénistes, susceptibles et avides de martyrs. Au contraire, ils exercèrent une action combattive en Tarentaise, où ils implantèrent sur les paroisses d'innombrables confréries du Rosaire. Leur bibliothèque semble relativement originale, et très au fait des controverses, quoique sans aucun intérêt pour le mouvement des Lumières.

Notes

(1) Froeschlé-Chopard ( M . H . ) , «La bibliothèque des dominicains de Toulon au XVIIL' siècle», in Provence historique, 1994. (2) Riberette (P.), «Les bibliothèques françaises pendant la Révolution (1789-1795)». Paris, CTHS, BN, 1970. (3) Froeschlé-Chopard, opus cité. (4) Joseph Pic Mothon (P.), «Le couvent des frères prêcheurs de Montmélian», in SSHA, tome 23. 1885, pp. 549 à 642. (5) Région assignée au couvent par le Chapitre pour le ministère spirituel et la quête. (6) Réforme née en 1444 à Rotterdam, pour une vie plus pleine de piété et de science. (7) Verger (J.), in «Les dominicains et l'étude », Historia, 1992. (8) Chartier (R.) et Roche (D.), «Les pratiques urbaines de l'imprimé». Histoire de l'édition française, tome 2, Le livre triomphant, cité par MHFC. (9) Colonia (D. de), «Bibliothèque janséniste », Lyon, 1731. (10) Cognet (L.), «Le jansénisme», PUF, 1961. (11) Cognet ( L ) , opus cité. (12) Dupin (L.-H.), «Un théologien gallican témoin de son temps (1657-1719), in Revue de l'Histoire de l'Eglise de France, 1986. (13) Froeschlé-Chopard, opus cité.

Michèle Brocard

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Baroque et liturgie en Maurienne et Val de Suse (XVII - XVIII siècles)

L 'art baroque est-il naïf et la piété baroque est-elle populaire ? Il serait tentant de le prétendre devant la profusion de couleurs vives, d'ors et de formes exubérantes que nous offre la statuaire religieuse des XVII et XVIII siècles en Haute-Maurienne comme en certains lieux du Val de Suse. Mais, à y regarder mieux, on découvre un univers plus structuré qu'il n'y paraît.
Fortement lié à la Réforme catholique postridentine, en réaction contre le protestantisme, cet art subit aussi les influences de la politique. La durée de la tenue du concile de Trente (1545-1563) coïncide à peu près avec l'occupation française des Etats de Savoie (1536-1559), suivie du transfert de la capitale de Chambéry à Turin par le duc Emmanuel-Philibert victorieux, d'oij il entreprit de gouverner à cheval deçà et delà les monts, dans un grand souci d'unité politique. Le Val de Suse occupe une position privilégiée sur la grande voie de communication reliant le Piémont à la Maurienne par le col du Mont-Cenis. Et ce n'est pas un hasard si la plupart des évêques réformateurs de Maurienne sont originaires du Piémont : Charles Bobba (1619-1636), Hercule Ber/.ctti (1658-1686), Valpergue de Masin (1741-1756) ou de Martiniana, qui quittera la Maurienne en 1780 pour devenir évêque de Verceil en Piémont.
La réforme tridentine n'est pourtant pas acceptée facilement. Le 26 janvier 1564, le pape Pie IV ratifie les décisions du concile oecuménique. Si les points relatifs à la foi et à la réformation des moeurs sont acceptés par les catholiques, la partie discipli-naire est mal perçue par les Etats, de mentalité gallicane. E n Savoie, Emmanuel-Philibert s'apprête à recevoir le concile dans son intégrité et fait paraître dès février 1564 un édit ordonnant aux évêques d'en publier les articles dans leurs diocèses. Mais le Souverain Sénat de Savoie, récemment instauré, s'y oppose avec fermeté et Rome doit envoyer le cardinal Federigo Borromeo rétablir la discipline «en deçà et en delà des monts». Ce n'est qu'en 1645 que l'archevêque Paul Milliet tentera de faire appliquer les articles non reçus. On peut diviser leur application, tardive, en trois grandes périodes qui entremêlent intimement art et politique.

Le XVII siècle baroque (1625-1690)

A Turin vont se succéder les règnes de Victor-Amédée 1 puis Charles-Emmanuel II . L a période est marquée par la dépopulation due à la grande peste de 1630 et par plusieurs occupations militaires qui vont faire vivre Haute Maurienne et Val de Suse en état d'urgence jusqu'à la pacification générale de 1659. C'est pourtant un temps de reconstruction intensive des églises et d'érection de chapelles rurales (souvent dédiées à des saints antipesteux : Roch, Sébastien, Fabien), dans le goût nouveau préconisé par saint Charles Borromée en 1577.
On rejette les formes circulaires pour adopter le plan en croix latine à chevet plat qui va permettre le développement des grands retables frontaux occupant le fond du sanctuaire. La Maurienne a donné l'exemple et le mouvement de ces reconstructions sous NN.SS. Bobba et Berzetti, en commençant par le choeur de l'église de Lanslebourg (1613) puis Lanslevillard (1625). L a Tarentaise n'entrera dans le jeu qu'en 1650. A partir de 1660, dans la prévôté d'Oulx (Mgr Jean d'Alloix) ou dans la haute vallée de Suse (Mgr Michel Beggiamo), les instructions épiscopales préconisent à leur tour l'installation de grands retables décoratifs sculptés et polychromes. L'année 1689 est marquée par la «glorieuse rentrée» des Vaudois dans leur pays par la Haute Maurienne, le col du Mont-Cenis, Salbertrand, le Val de Suse et Pignerol, et la récupération des apostats calvinistes et vaudois paraît n'avoir pas été étrangère à une intense reprise artistique. Cette reprise joue en faveur des ateliers familiaux d'artistes de Bessans, Termignon et Bramans, actifs sur le versant piémontais du Mont-Cenis depuis 1619, date à laquelle on ne compte que trois «maîtres du bois» à Novalesa, Venalzio, Ferrera Cenisio ou Giaglione, à peine autant à Suse.

La Haute Maurienne occupe une situation de quasi-monopole créatif sur les deux versants du Mont-Cenis. Deux ateliers haut-mauriennais vont exercer leurs talents en Val de Suse et, en premier lieu, celui des Clappier de Bessans (Jean, l'aîné, apparaît dans les archives en 1626 et meurt en 1646). A peu d'exceptions près, ils utilisent aux retables des colonnes cannelées ou de type semi-salmonique, car la colonne torse ne fera école qu'à partir de 1633, lorsque Le Bemin l'emploie au tabernacle de Saint-Pierre de Rome. Les Clappier suivront cette mode qui permet de réaliser des prouesses techniques. Mais il leur arrive de remplacer certaines colonnes cannelées par des anges cariatides canéphores soutenant l'entablement. Contrairement à Gabrielle Sentis qui aimerait que Jean Clappier ait été formé à l'école de sculpture du Mélézet - ce qui reste improuvable, les archives du Mélézet ayant péri dans un incendie en 1662 - , Guido Gentile présume que Clappier, dont l'oeuvre manifeste des affinités avec le maniérisme de l'Italie septentrionale, apprit son art à Turin auprès de sculpteurs formés en Lombardie et qui travaillaient à la cour de Charles-Emmanuel I et pour les églises de la ville. Au demeurant, la tradition veut que cet artiste se soit rendu à Rome pour réparer le bras du grand Christ de Saint-Pierre. Etienne Fodéré, qui fut l'élève des Clappier dans ses débuts, travailla aussi en Val de Suse : on le trouve à Giaglione entre 1670 et 1720, et peut-être à la cathédrale Saint-Just de Suse. En Maurienne, il n'a travaillé qu'à Bonneval-sur-Arc (Saint-Clair à l'Ecot) et à Bessans (chapelles Saint-Antoine etdu Saint-Esprit). Il quitte la Maurienne en 1671.


Le second groupe d'artistes, composé de Laurent Portaz, Pierre et Augustin Bertrand d'Avrieux, Claude Simon de Bramans (Giaglione en 1661) oeuvre dans la seconde moitié du XVII siècle et se distingue de l'atelier Clappier par l'emploi exclusif de la colonne torse, l'élargissement du fronton et la profusion du décor ornemental et de la dorure, fortement influencés par l'Italie. Ce modèle à colonnes torses et chapiteaux d'ordre composite sous de larges volutes ioniques, popularisé par la diffusion de la gravure, sera proposé et suivi jusqu'en 1751, date de la parution des Nouveaux dessins d'autels à la romaine de Jean Le Paultre.

Un sous-groupe dérive de l'atelier des Clappier par le biais de son élève Claude Rey, de Termignon. On verra émerger le talent de son fils Jean Rey (1632-1671) qui forme à son tour trois élèves, Bernard Flandin (1632-1671). Sébastien Rosaz (1662-1730) de Termignon, et Jean Simon de Bramans, mort en 1734. Rosaz emploie les triples colonnes torses taillées en retrait par rapport les unes aux autres, peut-être à l'imitation d'artistes valsésians. L'ultime représentant du groupe de Termignon sera Claude Rosaz, le fils de Sébastien, mort en 1735, avec qui disparaît le dernier sculpteur de la tendance de Jean Rey. La tentative d'infiltration d'artistes venus du Val Sesia en Haute-Maurienne échoue rapidement. Jacques Todescoz et Jean-Marie Molino exécutent néanmoins entre 1680 et 1683 le retable du maître autel de l'église de SoUières. Mais, comme Etienne Fodéré, le trop brillant et maniériste élève de Jean Clappier, il semble qu'ils se soient heurtés au verrouillage du marché de l'art religieux par les Clappier et leurs épigones. Ils développeront avec succès leur talent en Tarentaise oiî la concurrence est nulle. Même le grand sculpteur de Son Altesse, François Cuénot, n'y est apparu qu'en 1657 au maître autel de Villargerel, après avoir exécuté sa première oeuvre en Maurienne en 1655-1656, le retable du Rosaire de Bonneval-sur-Arc, malheureusement disparu.

Un baroque tardif, (1690-1728)

De la prise du pouvoir personnel par l'absolutiste Victor-Amédée II en 1684 jusqu'au traité d'Utrecht en 1713, le destin piémonto-savoyard est soumis aux fluctuations des grands événements européens. Les églises de la Haute-Maurienne et du Val de Suse connaissent une saturation décorative avec la diffusion des grands retables de plan monumental, marqués par le maniérisme tardif du style Louis XIII et l'émergence du style rocaille ou auriculaire. La polychromie est encore en vogue, son rôle est de relever le décor. En aucun cas, elle ne revêt un aspect métallisé, propre au XIX siècle. Mais la culture figurative de l'aire valsusine se dégage progressivement de l'influence mauriennaise pour tomber sous l'hégémonie turinoise, qui se fait sentir jusque dans le comté, alors savoyard, de Nice. Suse joue un rôle de centre médiateur et marque une prompte adéquation aux goûts de la capitale. Ceci paraît en 1710 avec la Pietà du maître luganais Carlo Giuseppe Plura de l'église de la Madonna del Ponte à Suse.

L'appauvrissement des populations par suite des guerres voit les initiatives sporadiques de la commande faire de plus en plus souvent appel à des artistes piémontais, souvent turinois, et le goût du clergé se conforme en Val de Suse à celui de la capitale. Par ailleurs, la grande période de reconstruction se termine en Haute-Maurienne aux alentours de 1722, tandis qu'une paix relative règne de 1713 à 1742.

Du baroque au neoclassicisme (1749-1792)

Charles-Emmanuel III règne de 1730 à 1773. Malgré la rigueur d'une «administration austère et laborieuse» et une politique ultra-gallicane en matière religieuse, l'Etat savoyard se laisse pénétrer par les mouvements d'idées européens et l'impact des Lumières. En 1740, lorsqu'éclate la guerre de succession d'Autriche, Charles-Emmanuel III s'allie aux Autrichiens et la Savoie est occupée.
L'épiscopat de Mgr Grisella de Rosignan en Maurienne (1741-1756) se révélera fort orageux. L'église de Sardières, qui avait été consacrée en 1677 par Mgr Berzetti, reçoit en 1771 trois retables neufs (maintenant démantelés). Ils sont «faits à la romaine » et garnis de gypseries colorées, suivant la mode préconisée par Le Paultre en 1751. Le Val de Suse ne fait plus appel qu'à des artistes de Cour à la page qui font un retour au classicisme. Citons Carlo Andréa Rana, le valsésian Giuseppe Gianoli de Campertogno (qui passera à Saint-Jean-de-Maurienne), Piffetti (1740), Giovanni-Battista Bernero (1736-1796) ou Vittorio Bernero le Jeune, actif à Turin vers 1760. Et combien d'autres... ! Au duomo de Suse, on reconnaît les accents chers aux artistes subalpins. Aux alentours de 1770, les grands artistes de la période auriculaire ont disparu, leurs héritiers préconisent un retour à l'antique. Avec eux s'éteint l'esprit baroque, tandis que débute la mise en question de la vie monastique, signe avant coureur des sécularisations, sous les coups des mythes «antibaroques de la Nature, de la Raison et de l'Antique».


L'art baroque, respectueux des décrets du concile de Trente, s'est montré particulièrement soucieux d'apologétique, en rappelant aux fidèles les grandes vérités de la foi. Architecture et décoration des églises ne firent que traduire les normes du catholicisme tridentin. Tout y est signifiant. C'est un art sophistiqué, soumis au volontarisme normatif du clergé, qui n'admet pas l'à-peu-près d'une théorie spontanéiste, même si certains artistes le marquent d'un caractère populaire et naïf, par leur originalité propre et leur exubérance décorative. L'évêque est le véritable décideur. Il fait appel à des personnalités capables de prouesses techniques et le desservant local, qui fait face avec la communauté entière à cette grosse dépense, veille pour sa part à la parfaite orthodoxie des figurations imagées du retable et de la toile ou de la scupture centrale dont il n'est que le faire-valoir. S'y exaltent peuple du ciel et de la terre, une cour céleste anthropomorphe, peuplée de saints, d'anges et de putti italianisants.

Le concile de Trente exalte le culte du Très Saint Sacrement de l'Autel et de la Vierge du Rosaire, victorieuse des hérésies. Les confréries du Très Saint Sacrement et du Rosaire seront souvent les commanditaires des beaux retables qui nous sont parvenus, avec leur «spectacle global». Car le principe du retable baroque s'inspire de l'arc de triomphe à trois registres à la Menestrier. Sa baie centrale est occupée au plan médian par une peinture ou sculpture encadrée de colonnes supportant un entablement dont le décrochement suit les ressauts des chapiteaux. Au registre supérieur, le fronton ou attique, interrompu ou brisé, est orné d'un motif secondaire peint ou sculpté de dimensions moindres qui représente souvent le dogme de la Sainte-Trinité. Au registre inférieur, des gradins et un grand tabernacle de bois doré surmonté d'une gloire, auquel le visiteur pastoral porte toujours la plus grande attention.

Toutefois, si le choix des thèmesvaste système d'images «scriptuaires et catéciiétiques», est celui de l'Europe postridentine, la façon de les exprimer navigue dans ses débuts aux frontières de l'art savant et de l'art populaire. La Haute-Maurienne a d'ailleurs marqué le Val de Suse par le biais des archaïsants calvaires ou poutres de gloire, thème peu fréquent en Piémont et Dauphiné, et qui connut sa fortune dans les territoires proprement savoyards. Ces calvaires sur poutre de gloire étaient assez courants en Europe occidentale et les Mauriennais émigraient beaucoup. La gravure de Martin Schongauer, qui influença à la fin du XV° siècle Diirer et Mathias Grunewald, a-t-elle eu une inlTuence dans l'expansion de ce sujet d'origine byzantine ? Quant à Jean Clappier, il exprime souvent dans ses oeuvres une iconographie prétridentine : Trinités représentées sous forme de trônes de grâce verticaux, et non horizontalement, retables en forme de triptyques (ancien maître autel d'Avrieux et retable du Rosaire de Lanslevillard en 1627-1629). Par ailleurs, l'instinct pousse les artistes du début du baroque au «réalisme ordinaire», à la tendance au portrait. Le type gothique, fidèlement observé dans les costumes, montre des personnages respectant leur contemporanéité : ils portent le costume romain ou médiéval selon l'époque à laquelle ils vécurent. Cela s'efface peu à peu : le type savoyard s'implante. Mais l'italianisme des origines ne disparaît pas pour autant : l'enfant Jésus hésite encore entre la robe lévite et le nu de la Renaissance.

On peut considérer que l'aire alpine a joué à l'époque baroque un rôle de conservatoire des modes, tout en perpétuant des accents propres aux particularismes locaux. Toutes les productions de la zone proche du Mont-Cenis ont suivi un schéma commun : l'implantation de retables en bois polychrome et sculpté à développement frontal ou' l'on distingua d'abord nettement l'influence d'artistes mauriennais. Et peu à peu, le
courant complexe du goût lombardopiémonlais entra en concurrence avec l'importation savoyarde en Val de Suse pour y triompher.

Michèle Brocard-Plaut

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  1. La gabelle du sel en pays de Fillière
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