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CONFERENCES
« Le tourisme en Haute-Savoie d’après les guides de voyage »
18:00
Annecy
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Date : 2026-02-04
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CONFERENCES
« Les Savoyards descendent-ils vraiment des Sarrasins ? »
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Mardi 10 février, 20 heures 15 Cinéma Victoria - 36, avenue Victoria/ Aix les Bains « Transformer le bourg d’Aix
Date : 2026-02-10
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Histoires d’archives en Savoie
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Histoires d’archives en Savoie.par Sylvie Claus, chef de service des Archives départementales de la Savoie.
CONFERENCES
« Le général comte de Boigne ( 1751 – 1830) : un personnage complexe »
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Saint Jean de Maurienne
Mercredi 11 février, 15 heuresSalle de Pré Coppet/ Saint Jean de Maurienne « Le général comte de Boigne ( 1751 –
Date : 2026-02-11
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CONFERENCES
«Vallée de Thônes et Aravis en cartes postales anciennes »
18:00
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Vendredi 13 février, 18 heuresSalle des 2 Lachat - 1 rue Blanche / Thônes «Vallée de Thônes et Aravis en cartes
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« En arrière-plan du décor baroque des églises tarines… des vaches et de la grevire [du gruyère] ! »
18:30
Aime
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Date : 2026-02-13
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Samedi 14 février, 18 heures Le Majestic / Chamonix « Août 1805 : Chateaubriand au Mont-Blanc, une visite jugée
Date : 2026-02-14
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Audé, les aventures d’une famille savoyarde d’Aussois à Saint- Pétersbourg.par Christian Regat, journaliste,
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Affranchis par la peste ? Seigneurs et paysans à Lanslevillard aux XIVe et XVe siècles

par Michael H. Gelting

Article paru en décembre 1993 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA

peste2Le 29 août 1384, à Salins, messire Jean de Plancherine, juge en Maurienne et Tarentaise pour le comte de Savoie, donna l'ordre de lever sur les registres de feu le notaire Jacques Richard de Grenis quelques anciennes reconnaissances féodales à Lanslevillard au profit de nobles, Jean et Berlion d'Orelle en tant qu'ayant cause des seigneurs de Bressieux. L'instrument notarié fut dûment levé par Jean Balay de Saint-Julien, possesseur actuel des registres du notaire défunt.

Par cet acte administratif d'apparence fort ordinaire commença une affaire qui allait rebondir pendant plus d'un demi-siècle. Car les frères Berlion avaient une raison particulière pour produire ces vieux documents. Il s'agissait pour eux non seulement d'établir leurs droits, mais de prouver l'existence même des terres sur lesquelles étaient assis les droits féodaux que leur père Jean Berlion d'Orelle avait acheté de messire Guichard de Grolée, chevalier, beau-fils et cohéritier du dernier seigneur de Bressieux. Muni de la copie notariée des anciennes reconnaissances, Jean Berlion franchit le col du Mont-Cenis pour se présenter le vendredi 9 septembre 1384 au château de Giaveno, au tribunal de dom Gui, abbé de l'illustre abbaye de Saint-Michel de-la-Cluse et de ce fait seigneur justicier des habitants de la paroisse de Lanslevillard. Par son vice-châtelain de Lanslevillard, l'abbé avait fait citer les hommes de la paroisse à comparaître en justice ce jour-là pour répondre à la demande des Berlion qu'ils fassent reconnaissance pour les droits dont les deux frères avaient hérité.

Mais la communauté de Lanslevillard se montra tout à fait à la hauteur du défi. De sa part comparurent Etienne Delapierre et Aymon de Bessans. Leur tactique visait, apparemment, surtout à gagner du temps pour préparer la défense. Ils ne se présentèrent pas comme procureurs de leur paroisse, mais tout simplement pour expliquer que les deux prud'hommes que la communauté de Lanslevillard avait désignés comme procurateurs étaient tous les deux absents et par conséquent incapables d'obtempérer à la citation de l'abbé. Leur seule demande était que l'audience du cas fût remise à une date ultérieure.

Sur ces entrefaites, l'abbé ordonna à son châtelain de Lanslevillard de citer les habitants de nouveau, pour le 8 octobre à la neuvième heure. Cette fois-ci, les procureurs de la paroisse comparurent en due forme. C'étaient Jean fils de feu Jacques Darné et Etienne Delapierre. Les deux hommes avaient été désignés procureurs peu de temps auparavant, le 27 septembre, peut-être comme remplaçants des deux procureurs absents — si l'existence de ceux-ci postulée le 9 septembre, n'était pas un simple subterfuge pour faire traîner le procès. Du moins Jean Darné et Etienne Delapierre se montrèrent fort versés dans l'utilisation des chicanes juridiques. Ils comparurent bien, mais leurs conclusions principales visaient à déclarer nulle la citation de l'abbé, puisqu'il s'agissait en fait d'un ordre —l'ordre de l'abbé à son vice-châtelain de citer les hommes de Lanslevillard ! —, ce qui était contraire au principe qu'un procès ne peut être initié par ordre, mais uniquement sur citation, réponse écrite, etc. Mais au cas où cet argument ne serait pas recevable — ce que les procureurs n'étaient pas préparés à admettre, se hâtèrent-ils d'ajouter il serait de toute façon matériellement impossible pour les hommes de Lanslevillard de faire la reconnaissance exigée par les frères Berlion. Ils n'étaient pas en possession des terres énumérées dans les anciennes reconnaissances et il n'y avait même personne dans la paroisse qui ait entendu parler de ces terres, encore moins qui serait capable de dire où elles étaient situées. En outre, il n'y avait à Lanslevillard aucun héritier des hommes qui avaient jadis fait ces reconnaissances.

Jean Berlion demanda copie de cette réponse des procureurs de la paroisse, et l'abbé somma les parties de se rendre de nouveau à Giaveno le 19 octobre, où Jean Berlion devait produire sa réplique.

peste3Arrêtons-nous là un instant. De quand dataient ces documents qui parurent plonger les hommes de Lanslevillard dans une telle perplexité ? Il nous reste la copie d'une partie de ces reconnaissances ; elles avaient été passées le 7 mai 1320, au cimetière de Lanslevillard. Vieilles de soixante-quatre ans, soit : c'était beaucoup à une époque où l'espérance de vie était extrêmement basse par rapport à nos jours. Néanmoins, en toute probabilité, il devait encore vivre des gens à Lanslevillard qui, dans leur enfance, auraient normalement dû connaître des personnes qui étaient adultes en 1320 et qui n'étaient certes pas toutes décédées immédiatement après. Naïveté ? Subterfuge grossier ?

Suivons le procès.

Le 19 octobre 1384, c'était l'autre frère, Berlion d'Orelle, qui présentait au tribunal la réponse des Berlion aux arguments des Villarins. Nous n'en connaissons qu'un fragment, la conclusion finale, protestant contre les subterfuges de la partie défendante et exigeant qu'elle couvre les dépenses des Berlion. Les procureurs de Lanslevillard — Etienne Delapierre était cette fois-ci accompagné de Jean Galifoz — déclarèrent ne pouvoir répondre aux allégations de leurs adversaires sans consulter leur communauté, et en demandant une copie du mémoire de Berlion, ils prièrent l'abbé de convoquer une session ultérieure du tribunal.

Quand l'heure de cette session arriva, le Ier décembre avant la troisième heure, l'abbé ne put que constater que les procureurs de Lanslevillard s'étant correctement présentés, les Berlion ne s'étaient pas fait représenter. Ces derniers furent donc condamnés comme contumaces à payer les dépenses des procureurs des Villarins, et le procès fut différé Jusqu'à nouvel ordre. La tactique dilatoire des Villarins avait porté son fruit.

peste4L'affaire fut-elle jamais reprise du vivant des frères Berlion ? Sans doute pas —du moins n'y en a-t-il aucune trace dans les archives pourtant bien conservées de Lanslevillard. Il faut attendre encore presque un demi-siècle pour voir l'affaire rebondir de nouveau.

Le 28 janvier 1428, dans la salle des tours du duc de Savoie à La Chambre, un Berlion d'Orelle, fils ou petits-fils du Jean Berlion de 1384, pensa réussir un coup de maître. Gratuitement et sans contrepartie, il fit cadeau au duc Amédée VIII du quart de ses droits sur le fameux héritage des sires de Bressieux à Lanslevillard, à tenir par indivis avec le donateur et ses cohéritiers. Belle affaire pour les Berlion, en effet ! La Chambre des comptes et les commissaires aux extentes du duc avaient tous les moyens, toute l'expérience et tout le temps de poursuivre les droits du duc jusqu'au bout. Pour peu que la formidable machine administrative et judiciaire ducale fasse rendre gorge aux Villarins, les Berlion récupéraient automatiquement les trois quarts des droits, puisque le duc les détenait par indivis avec eux. Les frais de cette opération étaient l'abandon du quart de ces droits dont les Berlion n'avaient rien tiré de mémoire d'homme. Ingénieux !

Mais le tour n'était pas si facile à jouer que ça. Le procès intenté à la communauté de Lanslevillard par le procureur fiscal et commissaire aux extentes, Antoine Broncin, traîna devant le conseil résidant à Chambéry pendant trois ans. L'argument des Villarins avait gagné en force avec le temps. Cette fois-ci, ils bâtirent leur cas sur le fait incontestable que les reconnaissances de ces droits n'avaient pas été renouvelées depuis 1320 — ils s'en étaient bien gardés, comme nous l'avons vu ! — et que les droits et redevances étaient par conséquent caducs. Pour en finir, Amédée VIII confirme le 21 octobre 1431 la décision du conseil résidant, acquittant les Villarins de toute redevance à l'occasion des anciens mas et chavanneries des sires de Bressieux contre le versement d'une indemnité de 40 florins d'or de petit poids. La somme n'était certes pas négligeable, mais tout de même elle était proportionnée à l'enjeu du procès. Dans les attendus de l'acte de 1431, la décision gracieuse du duc est déclarée faite sur la prière des Villarins et sur recommandation du commissaire aux extentes, vu les circonstances de l'affaire et la modicité de la valeur des redevances en question.

Cette fois-ci, les Berlion se découragèrent pour de bon. Berlion Berlion d'Orelle et son cohéritier, le notaire Pierre Julien de Saint-Michel, vendirent tous leurs droits à Lanslevillard à noble François du Pont. Celui-ci fit d'abord lever des reconnaissances à son profit pour les biens dont l'existence n'était pas contestée. Ensuite il essaya de voir si le stratagème de ses prédécesseurs immédiats allait mieux marcher : le 4 février 1438, à Saint-Jean-de-Maurienne, il donna gratuitement au duc Amédée VIII la moitié de ses droits sur les anciens biens des sires de Bressieux, à tenir par indivis avec le donateur. Mais la donation montre bien la faiblesse de ces prétentions : François du Pont prend soin de préciser que s'il se trouve qu'une partie des biens, dont il a par ailleurs reçu reconnaissance sans contestation par ses tenanciers de Lanslevillard, ressortait originairement des biens des sires de Bressieux, ces biens ne seraient pas compris dans la donation. Il s'agissait surtout de ne pas trop gager sur les chances du duc d'obtenir gain de cause !

Cette fois-ci, nous ignorons si la transaction eut des suites et si, à la fin, les successeurs des sires de Bressieux purent faire valoir une partie des anciens droits reconnus jadis, en 1320, par les Villarins. Mais de toute façon, pendant plus d'un demi-siècle au minimum, les hommes de Lanslevillard avaient été capables de tenir tête aux seigneurs féodaux et même au duc de Savoie, évitant de payer les cens, redevances, laods et ventes et autres droits de mutation spécifiés dans les actes de 1320.

Leur première victoire dans ce jeu était celle de 1384 sur Jean et Berlion Berlion. Elle avait été obtenue, comme nous l'avons vu, par une savante combinaison de chicanes procédurales et d'une ignorance dont la mauvaise foi paraît si évidente que l'on est en droit de se demander comment il se fait que leurs adversaires ont si facilement abandonné partie.

En fait, les Villarins ont su tirer tout leur avantage de ce qui avait d'abord été une catastrophe démographique d'une ampleur inouïe. A mi-chemin entre la reconnaissance de 1320 et le procès de 1384 se situe la coupure la plus dramatique dans l'histoire démographique du Moyen Age : l'arrivée de la peste en 1348. Il n'est pas trop difficile de suivre sa traînée par la Maurienne en cette année fatale. Dans les comptes du châtelain de Maurienne, partout les recettes ordinaires s'effondraient, le châtelain se justifiant par la « mortalité » ou même la « pestilence de la mortalité ». Inversement, les recettes des droits de mutation se gonflèrent dans des dimensions ahurissantes à la suite du décès d'innombrables tenanciers.

Les hommes du Moyen Age avaient l'habitude des épidémies. Pour qu'on ait trouvé le nom de « pestilence de la mortalité » pour celle de 1348, il faut qu'elle ait été quelque chose de tout à fait extraordinaire. A cette époque protostatistique, il n'est pas aisé de chiffrer les pertes — il n'y a ni registres paroissiaux, ni statistiques officielles pour nous guider. Mais précisément pour la Maurienne, nous disposons d'une documentation suffisamment fournie sur une bonne partie de la population pour permettre de suivre les chefs de famille des années 1340 pendant et après la Grande Peste. Les suivre tant bien que mal, car les homonymies et les alias rendent les identifications difficiles et aléatoires. La conclusion de cette opération montre une catastrophe presque inimaginable : la perte de plus de quarante pour cent de la population adulte pendant quelques mois d'été. Sans doute une partie des disparus ont-ils émigré vers des climats plus propices, car la Grande Peste était un phénomène d'envergure européenne. Partout dans les vallées et les plaines à l'est et à l'ouest de la Maurienne se présentaient des exploitations agricoles vacantes, des occasions d'améliorer sa situation économique pour bon nombre de jeunes montagnards. Mais l'explosion du nombre des versements pour cause de décès est là dans les comptes des châtelains pour nous montrer que, pour la grande majorité des disparus, c'était la mort qui avait mis un terme à leur présence en Maurienne.

peste1La dislocation de la vie sociale pendant les mois de la peste nous est indiquée au détour de quelques documents où le caractère exceptionnel de la situation perce le sec formalisme des notaires. Ainsi, sans doute dans le printemps de 1348, Aymon Barral de Saint-Julien eut un différend avec un groupe de paysans qui avaient fait paître leurs chèvres dans son bois, sur le territoire de Montricher. Toutefois, lorsque le juge prononça sa sentence, condamnant ces paysans pour voies de fait, il spécifia que la condamnation visait les coupables qui étaient encore en vie et les héritiers de ceux qui ne vivaient plus. Etrange tableau que celui-ci : le tribunal fonctionne, mais il est momentanément incapable de s'enquérir si les accusés sont vivants ou morts !

Les paysans mauriennais n'ont pas été lents à comprendre les avantages potentiels de cette situation. Sous les coups de l'épidémie, beaucoup de terres et d'exploitations ont dû changer de mains plusieurs fois pendant la durée de la peste. Débordés et peut-être partiellement paralysés, les agents de l'administration n'ont pas eu les moyens de tenir compte de tous ces changements. Après la fin de l'épidémie, maint lopin a pu avoir de bonnes chances de passer inaperçu des autorités. Et celui dont on ne connaissait ni la situation ni le possesseur avait des chances de finir par être tout à fait oublié. Cela ressort en toute évidence du gros travail que demanda le renouvellement des reconnaissances au profit du comte de Savoie en Maurienne, à partir du milieu des années 1350. Le commissaire aux extentes mit environ six ans à remédier à cette situation, et nous ignorons s'il put mener son travail à bien avant que la deuxième attaque de la peste rejetât tout dans le flux. Avant la peste rares étaient les cas où le commissaire aux extentes dut infliger une amende. Après la peste, tout était à recommencer, et la fraude sur les héritages semble avoir été un phénomène collectif.

Tel était le cas sur les terres du comte de Savoie où le contrôle par la Chambre des comptes était strict et régulier, avec renouvellement des reconnaissances environ tous les dix ans. Là, l'enjeu était grand. Mais pour les seigneurs de Bressieux et leurs successeurs, grands seigneurs de l'avant-pays jouant leur rôle sur la scène du conflit entre Savoie et Dauphiné, leurs biens à Lanslevillard n'avaient qu'une importance marginale. Il n'y a peut-être pas lieu de s'étonner du fait qu'ils s'en sont désintéressés. Et quand une famille locale reprit finalement la poursuite de ces anciens droits, il était déjà trop tard. La communauté de Lanslevillard put s'abriter derrière le fait bien connu que tant de paysans avaient disparu, suffisamment pour rendre admissibles (sinon vraisemblables) leurs protestations d'ignorance lors du procès de 1384. La peste n'y est jamais alléguée de façon explicite ; toute personne impliquée dans le procès aura su de quoi il s'agissait.

Dans l'histoire économique du Moyen Age, il est admis depuis longtemps que la peste de 1348 et ses séquelles ont renforcé la position des travailleurs vis-à-vis des seigneurs féodaux. Il est plus rare de pouvoir analyser le détail des mécanismes qui déterminaient le nouveau rapport de force. C'est ce qui confère un intérêt particulier à l'affaire à première vue banale des biens des sires de Bressieux à Lanslevillard.

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La peinture gothique en Maurienne et Val-de-Suse

par Edmond et Michèle Brocard

Article paru en décembre 1993 dans L’Histoire en Savoie magazine, SSHA

La Haute-Maurienne (à partir de la barrière naturelle de l'Esseillon, entre Modane et Lanslebourg — avec un crochet dans la haute vallée de l'Arc —) et le Val-de-Suse (en passant par le « grand valico », le col du Mont-Cenis) sont traversés par un tronçon de la « Via Francigena » ainsi nommée pour la première fois par Donizonis dans sa Vita Mathildis au XIIe siècle, aussi désignée comme l'antique « Strada di Francia ».

Cette voie traverse un territoire parcouru par des transits d'importance européenne, ouvert aux échanges quotidiens avec une vaste portion de l'aire alpine : courants marchands, pénétrations militaires, pèlerinages. Elle favorise également la propagation de la peste.

peinture gothique 6C'est un instrument d'affirmation et de conditionnement politique, mais aussi une zone d'apparence culturellement homogène, sensible autant à l'influence de la cour de Savoie, qui règne sur les deux versants du Mont-Cenis à l'époque gothique, qu'à la culture normative diffusée par les prestigieuses abbayes jalonnant les voies de pèlerinage. Nous nous trouvons en présence d'un carrefour artistique complexe, « magnifique laboratoire où s'accomplit le brassage d'influence aussi bien flamingo-bourguignonne que germanique, provençale et italienne ».

Epoque d'inspiration éminemment visuelle, les XIVe, XVe et le début du XVIe siècle privilégient la prédication aux masses croyantes par l'image, comme en témoignent les nombreuses représentations que nous nous proposons de vous faire découvrir. Elle est sous-tendue par une dynamique différente selon la religiosité de ceux qui savent, les clercs, et celle des ignorants. Mais elle est dominée par l'obsession de la mort, bonne ou mauvaise, la curiosité, avec un certain goût pour le rare et le singulier, et l'influence des mystères théâtraux sur l'art religieux.

Son lieu géométrique commun est l'importante abbaye bénédictine de Saint-Michel-de-la-Cluse, fondée au Xe siècle, dominant Avigliana sur le monte Pirchiriano, car Val-de-Suse et vallée savoyarde de la Haute-Maurienne sont alors sous sa juridiction.

Par ailleurs, une innovation importante marque le XV siècle : la formation de toute une série d'écoles de peinture, où chaque maître transmet sa manière à ses élèves. Si l'école de Biella influence le Val d'Aoste, le Valais et la Savoie du Nord, et l'école de Cunéo l'école de Nice, Maurienne et Val-de-Suse puisent leurs sources d'abord dans l'école de Turin, comme en témoigne au début XV siècle l'œuvre du fresquiste Giacomo Jaquerio (1401-1453). Cet artiste a connu, au service du premier duc de Savoie Amédée VIII, les artistes venus du Nord et flamands actifs sur les chantiers genevois et savoyards. Il n'ignore ni Campin, ni Conrad Witz, ni Jean Bapteur, et signera en quelque sorte l'adhésion de la peinture piémontaise au gothique international. L'école piémontaise de Vercelli est représentée pour sa part au début du XVI siècle par Defendente.
Entre ces deux pôles, une série de maîtres anonymes ou identifiés, antérieurs ou éponymes de Jaquerio, marquent la région d'une suite de cycles particulièrement représentatifs de cette époque.

Les Vices et les Vertus

Sur la façade principale nord de la chapelle Saint-Antoine de Bessans, se développe un cortège classique des Vices et des Vertus datant du XVe siècle. A l'extrémité, l'Enfer, large gueule de Léviathan aux crocs acérés, où sont conduits les Vices liés par la même corde. Cette représentation, didactique et fondamentale, est à rapprocher de celle qui figure sur le mur de façade de la chapelle San Stefano de Giaglione, attribuée au maître de Jouvenceaux.

Au niveau supérieur, saint Pierre et Dieu le Père, en mandorle, attendent les vertus assistées de leur ange gardien à la porte du Paradis. Au registre médian, la cavalcade des Vices, aiguillonnée par des diables et enchaînée, s'engouffre dans la gueule béante du Léviathan. Au bas, les supplices infernaux attendent les damnés. Cette fresque est très inventive. Mais d'autres exemples sont visibles à Millaures, en façade de la chapelle Sant' Andrea des Horres, et à Salbertrand.

La série de Giaglione n'est pas sans rappeler la planche XXII de l'Apocalypse figurée d'Amédée VIII réalisée par Bapteur et Lamy vers 1434.

Ce thème des Vices et des Vertus est cher au langage alpin. Son aire de diffusion s'étend de la Méditerranée au Val d'Aoste par la Ligurie, le comté alors savoyard de Nice et le Brianconnais. Il est vraisemblablement d'origine piémontaise.

Les grands cycles

peinture gothique 2En Haute-Maurienne, deux chapelles présentent des cycles de la Vie du Christ : celle de saint Antoine à Bessans et celle de saint Sébastien à Lanslevillard.

Leur point commun se retrouve dans l'abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse. Il semble en effet qu'Urbain de Miolans, son prieur commendataire de 1503 à 1522, soit représenté sur la façade de Bessans en froc bénédictin, et qu'il ait été un bienfaiteur de la chapelle. Par ailleurs, les droits possédés par le comte de Savoie Amédée IV sur Lanslevillard furent achetés en 1367 par cette même abbaye. Mais le commanditaire de Lanslevillard serait un notable du tiers, Sébastien Turbil, rescapé d'une de ces épouvantables épidémies qui se propageaient au long des grands axes de communication. Toutefois, isolé des autres panneaux, figure encore ici un moine bénédictin tenant un cartouche en sa main gauche. S'agit-il, comme à Bessans, d'un abbé de Saint-Michel de la Cluse ?

Bessans présente intérieurement un cycle de la Vie du Christ en quarante panneaux, légèrement postérieur à celui de Lanslevillard. On y privilégie les épisodes dramatiques et les minces détails de la réalité quotidienne, avec des réminiscences certaines des Très Riches Heures du duc de Berry, propriété au XVe siècle de la cour de Savoie. Les Noces de Cana présentent une « curieuse recherche reprise de Duccio » (Gardet) : le rayon de soleil qui pénètre par une fenêtre à gauche de la scène.

A Lanslevillard, la Vie du Christ occupe trente-six panneaux. Il y manque Les Noces de Cana, Le Baptême du Christ, Les Pèlerins d’Emmaüs et L’Incrédulité de saint Thomas, présente à Bessans. Ici encore, La Dernière Cène se réfère à la Maesta de Duccio.

Mais l'originalité de la chapelle Saint-Sébastien de Lanslevillard réside dans l'association de la vie d'un saint à celle du Christ : saint Sébastien, le thérapeute, anti pesteux, patron de la chapelle, étalée en dix-sept tableaux, et dont le rapport est évident avec la littérature médiévale des mystères. Un des rares autres exemples d'association analogue se trouve à San-Fiorenzo-de-Bastia Mondovi en Piémont, qui allie les vies de saint Florent, saint Antoine et du Christ.

Clément Gardet attribue les fresques de Bessans et Lanslevillard à un maître anonyme rattaché au courant post-jaquérien, dont procéderait également l'auteur des fresques de La Brigue, le piémontais Canavesio de Pignerol, intermédiaire culturel entre les deux versants des Alpes. Moins fin que celui de Baleison, on reconnaît le style de Canavesio à son caractère dur, acéré, à ses physionomies à l'allemande et à son traitement particulier du thème de Judas.

Le style des peintures murales haut-mauriennaises est composite, il mêle des influences flamandes, nordiques et des apports italiens.

On ne connaît pour l'heure que quatre cycles complets de la Vie du Christ dans l'aire alpine : Lanslevillard ; Bessans, légèrement plus tardif; La Brigue, par Canavesio, 1492, dans le comté de Nice ; Puy-Chalvin, fin XVe siècle, dans les Hautes-Alpes.

On peut leur rattacher un épisode isolé, la fresque XV siècle de La Déposition de Croix dans l'église paroissiale de Termignon, et un cycle partiel découvert en 1978 dans la chapelle del Conte de San-Giofio en Val-de-Suse.

Quant aux vies des saints, on peut assimiler au cycle de Lanslevillard celui de la chapelle Saint-Antoine de Pianezza en Val-de-Suse, car l'utilisation de modèles identiques pour ces deux édifices paraît vraisemblable. A Pianezza, les voiles de la voûte comportent un cycle de saint Sébastien, et l'épisode de la guérison du préfet Chromace est assez comparable à celui de Lanslevillard. Par ailleurs, le traitement des panneaux, la manière de représenter l'espace rappellent les fresques du cycle de Marie-Madeleine et de saint Joseph de l'église Saint-Pierre d'Avigliana, comme celles de la nef centrale de la chapelle cimetériale de San-Maurizio Canavese, datables de 1491.

Ces deux dernières sont attribuées soit au maître de Jouvenceaux, déjà cité pour Giaglione, soit à Pietro da Milano. Du maître de Jouvenceaux nous avons pour témoignage l'Entrée du Christ à Jérusalem du portail extérieur latéral de la cathédrale San-Giusto de Susa, à rapprocher de l'Entrée du Christ de Lanslevillard, et, par ailleurs, dans l'église San-Francesco de Susa, quatre évangélistes, saint Pierre et saint Paul.

Cette suite de cycles de vies de saints valsusine et mauriennaise, qui débute au milieu du XVe siècle pour s'achever au tout début du XVI e siècle, étend ses ramifications de Salbertrand (église paroissiale) et Jouvenceaux (église Sant' Antonio) à Suse par Chiomonte (chapelle Sant' Andrea), la chapelle Sant' Andrea de Ramat, où subsistent des fresques du Maître de Ramat, qui suit le courant post-jaquerien, la chapelle San Stefano de Giaglione, et Lanslevillard et Bessans. Elle se poursuit à travers la vallée supérieure de la Doire Ripaire, s'échelonnant de Bussoleno, ancien centre d'une foire qui fut très fréquentée par les marchands de bestiaux mauriennais, où se situe l'œuvre pleine de douceur du Maître de Foresto, dans la chapelle della Madonna delle Grazie (Crucifixion, Vie de la Vierge, suite de saints abbés et thérapeutes), l'église Saint-Pierre d'Avigliana et Pianezza.

Non loin d'Avigliana, à Sant' Antonio di Ranverso, nous atteignons une tout autre dimension avec Giacomo Jaquerio.

Giacomo Jaquerio

Le Turinois Giacomo Jaquerio (1401-1453), qui réalise le superbe ensemble de fresques de l'abbaye de Sant' Antonio di Ranverso à Buttigliera Alta, est un peintre de la cour de Savoie.

L'assistance hospitalière était passée au XIIe siècle aux nouveaux ordres hospitaliers : Templiers, Hiérosolymitains et Antonins. Ces derniers, protégés par le comte Humbert III de Savoie dit le Bienheureux, s'établirent dans les dernières décennies du XIIe siècle à Rio Invers, pour soigner la lèpre et le mal des ardents. Jaquerio œuvre dans leur abbaye à la fin de sa vie, en plusieurs campagnes de travaux, et signe d'une inscription et d'un autoportrait.

Chœur, chapelles latérales et sacristie présentent un remarquable ensemble de peintures murales : Les Prophètes, évoquant ceux de Matteo de Viterbe à Avignon, une Vierge au trône accompagnée d'une cohorte de saints, Vie de saint Antoine, Messe de saint Grégoire, Scènes champêtres, nettement influencées par les frères Limbourg des Très Riches Heures du duc de Berry. Au Christ surgissant du tombeau, une réminiscence de Fra Angelico (Santa-Croce à Florence) apparaît dans ces mains surgissant du néant pour présenter au Sauveur de l'humanité les instruments de la Passion. On notera également les miracles de saint Blaise, saint agraire et protecteur.

Dans la sacristie se trouve son ouvrage majeur : La Montée au calvaire, à la dynamique très particulière, empreinte d'un authentique réalisme, et dont la composition dériverait, selon Gardet, du Parement de Narbonne, un panneau de soie du XIVe siècle, conservé au Musée du Louvre.

peinture gothique 3Face à Rivoli, de Jaquerio ou de son école, nous trouvons les fresques de l'église San-Pietro de Pianezza : un Christ en croix, yeux clos. Derrière lui, un mur crénelé percé d'archères figure Jérusalem. Les autres personnages, saints, Vierge debout, semblent droit issus des murs de l'abbaye de Sant' Antonio di Ranverso. Quant aux bordures et encadrements, en particulier les médaillons et les typiques motifs losangés blancs et noirs, issus de l'œuvre des céramistes Cosma, sont de facture jaquérienne, comme les rinceaux de chicorée gothique terminés par une petite fleur ronde. Nous allons trouver leur équivalent à San-Giorio, sur les murs intérieurs de la petite chapelle romane del Conte, où elles furent découvertes en 1978 sous un épais crépi. Une crucifixion dans l'abside, un Christ bénissant entouré des symboles des quatre évangélistes à la voûte en berceau, un cycle de la Vie du Christ, et une très intéressante représentation d'un thème plus archaïque : la légende des trois morts et des trois vifs, la seule connue dans la région qui nous concerne. Peut-on attribuer à Jaquerio la paternité de ces œuvres, mis à part la légende, qui remonte probablement au XIIIe siècle ? Dans ce même village, au sortir de la rue principale qui suit le tracé de la vie Francigena, l'actuelle chapelle Saint-Sébastien comporte en façade une fresque du début du XVe siècle représentant saint Georges, son ancien patron, avec la princesse, une représentation du château de San-Giorio, aussi saint Roch et peut-être saint Sébastien, plus tardifs. C'est l'unique représentation de saint Georges en Val-de Suse.

Au portail latéral de la cathédrale San-Giusto de Susa, à gauche du campanile : deux anges tiennent un écu surmonté du chapeau cardinalice de Guillaume d'Estouteville, qui passa de Rome en Maurienne vers 1451. Il est certain que Jaquerio, qui élabora son œuvre dans les Etats du premier duc de Savoie Amédée VIII, connaissait fort bien les miniaturistes véronais et lombards de la cour des Visconti — Filippo Maria Visconti était le gendre d'Amédée VIII — et l'école savoyarde d'enluminure. S'il fit de larges emprunts aux artistes flamingo-bourguignons, savoyards et italiens, il imposa à Sant' Antonio di Ranverso sa poétique personnelle, caractérisée par un esprit vigoureusement polémique et d'orientation populaire, révélant une religiosité d'un pathétique intense, avec des occurrences proches du beau gothique international.

Plus puissante personnalité picturale du XV siècle en Piémont, Jaquerio et sa pléiade de frères et neveux occupent la majeure partie du XVe siècle. De nombreux artistes peindront à son imitation, souvent anonymes, comme à Lanslevillard et Bessans, que l'on peut considérer comme ses épigones.

Defendente Ferrari

peinture gothique 4Début XVIe siècle s'élabore en Val-de-Suse l'œuvre fondamentale de Defendente Ferrari, artiste natif de Chivasso. Il ne s'agit plus ici de peinture murale mais de tableaux et polyptyques destinés à orner les autels.

C'est un familier de l'entourage des Paléologues, marquis de Montferrat, dont le dernier représentant est Gian-Giorgio, évêque nommé de Casale en 1517, qui reprit la couronne en 1530 à la mort de son neveu Boniface.

En 1530, Defendente Ferrari s'engage envers la communauté de Montcalieri à peindre un tableau pour le maître-autel de l'église de l'abbaye de Sant' Antonio di Ranverso. L'œuvre est réalisée en 1531, datée, signée, la prédelle représente naturellement la vie de saint Antoine. Et sa dernière œuvre sera le tableau de saint Crispin et saint Crispinien pour l'église San Giovanni d'Avigliana en 1535. Toutes ses peintures à l'huile sur un support en bois de peuplier, divisé et encadré de corniches sculptées, sont réalisées pour lui à Chivasso par Francesco della Porta. Ses premières œuvres sont encore dans la manière gothique, les dernières appartiennent au goût renaissant.

La plupart de ses œuvres en Val-de-Suse se retrouvent à Avigliana, que domine l'ancien château des comtes et ducs de Savoie : une Annonciation avec saint Sébastien et saint Roch dans l'église de la Madonna dei Laghi, et de nombreux tableaux et polyptypes dans l'église paroissiale san Giovanni Battista. Il exécute une série de saints, mêlant la famille du Christ, saints du premier millénaire, fondateurs d'ordres religieux (saint François d'Assise, saint Bernard de Clairvaux), pères de l'Eglise (saint Jérôme), et deux représentations de sainte Ursule. Trois tableaux présentent la particularité de présenter au revers une seconde scène en clair-obscur, tirée de la Passion du Christ. Nous retrouverons au début du XVIIe siècle un procédé analogue chez le peintre et sculpteur bessanais Jean Clappier (Rosaire de Lanslevillard et panneaux de Thomas Becket à Avrieux).

peinture gothique 5Enfin, sur un tryptique dans l'église de l'abbaye de Saint-Michel de-la-Cluse, au-dessus d'Avigliana, une Vierge à l'enfant accostée de saint Michel et de deux abbés, et, dans la sacristie de la cathédrale San-Giusto de Susa, le beau tableau de Marie et Joseph adorant l'enfant Jésus qui provient de la Chartreuse de Santa-Maria-in-Banda près de Villar Focchiardo en Val-de-Suse.

Defendente Ferrari représenta en Val-de-Suse l'active école de peinture de Vercelli, dirigée par Gian-Martino Spanzotti, qui forma entre autres émules le Sodoma en sa jeunesse, Macrino d'Alba, Gerolamo Giovenone et Gaudenzio Ferrari de Valduggia. Cette école eut un rayonnement non équivoque dans toute l'aire régentée par la cour de Savoie. Mais Defendente se distingue de ses compagnons car sa manière mêle les prolongements d'un gothique tardif au maniérisme de la Renaissance du Nord.

Dans le vaste phénomène culturel de la civilisation « des vallées et des cols », en peinture, la prépondérance des maîtres venus de l'actuel versant italien paraît incontestable, et la pénétration se fait du Val-de Suse vers la Maurienne. Ce phénomène s'inversera dans les premières années du baroque pour les œuvres sculptées, mais il peut se comparer, dans une moindre mesure, au phénomène d'infiltration des artistes venus du Val Sesia vers la Tarentaise à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle.

Il existe une solution de continuité tout au long de la Via Francigena, matrice de la structure urbanistique et reflet de l'unité politique de l'époque.

Il est loisible de penser que les villes ducales de Savoie et d'Italie du Nord furent le creuset d'expériences artistiques novatrices coexistant avec une vision du monde encore profondément attachée à l'esprit et aux formes du Moyen Age finissant, et, selon Huizinga, la relation entre l'humanisme naissant et le déclin du Moyen Age paraît bien moins simple que nous ne serions enclins à l'imaginer.

Toutes ces œuvres dégagent une gravité mélancolique, souvent pudique, une tendance à préciser les détails et développer jusqu'à l'extrême pensées et images. Culture « à un seul étage », elles confondent les classes sociales dans la vision d'un même spectacle. Quoi qu'il en soit, bien que ne rendant que la forme visible des choses, la peinture gothique exprime un sens profond dont il nous appartient de découvrir et déchiffrer les signifiants avec nos propres codes culturels.

BIBLIOGRAPHIE

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Symon de Blonay ou le combat des mariés et des non-mariés. Chronique du XVe siècle.

Chronique du XVe siècle

Avertissement, Ce document savoureux a été édité à Moûtiers en août 1901 par François Ducloz, imprimeur-éditeur, et repris par la Revue olympique, décembre 1909 et janvier 1910. Les illustrations, réalisées par E. Revel, proviennent de l'édition de 1901.

En la cité de Thurin se trouvèrent ensemble plusieurs gentilshommes, serviteurs ordinaires de la très haulte maison de Savoye, assis à table en ung banquest, en la compaignie de mon très redoubté seygneur Charles de Savoye et de ma très redoubtée Dame, madame la Duchesse. Là estoient pareillement plusieurs jouvencels et escuyers tant mariés que non-mariés.Après maints beaux et joyeux devis, ils entrèrent en propos des nobles Seygneurs et Dames mariés et des non-mariés et ainsi que paroles multiplient toujours, procédèrent en leurs gaillards propos se avant que messyre Symon de Blonay, seygneur de plusieurs belles terres ès pays de Chablays, tant en deçà que par delà le lac, lequel avait déjà fait maintes appcrtiscs d'armes aux tournois de la cité de Genève et s'estoit marié par après, dit et vulsit maintenir que les mariés estoient si verts et partant autant à craindre en faicts d'armes et aultres choses que ceulx qu'estoient à marié ; et que les Dames mariées estoient aussi vertueuses et dignes de loz et de renom que les Damoiselles à marié ; soi ofirant soubtenir à la lance et à l'espée ce qu'il disoit, se nul vouloit dire du contraire.

Si que d'aultre costé, pour les Seygneurs Escuyers et Damoiselles à marié se présenta un gentilhomme nomé de Corsant, natif pareillement de Savoye ès pays de Bresse ; soubstenant les non-mariés tellement que
leur question vint en la présence de mon dict Seygneur voyant que telle question ne s'esmcuvoit poinct pour haine, ne pour vitupère, et qu'ils ne vouloient combattre sinon pour passer temps et pour plaisance, aussi
pour tousjours exercer ses armes ; du conseil de ses privés, bien cognoissants que tcullcs affaires veulent dire, fut content de leur donner jour à vouloir combattre ; c'est à sçavoir en teuUes armes, deux courses de lance à fer csmoulu, armés en harnois de guerre sans lice et à l'espée combattre jusqu'au nombre de quinze coups, ung chacun d'eulx; sous teulle condition que le vaincqu seroit tenu aller crier mercy, là ou le vainqueur lui comanderoit ; c'est à entendre que se le champion soubstenant la querelle des mariés estoit vaincqu, seroit tenu aller crier mercy à Mademoiselle de Savoye et à toutes les aultres Damoiselles à
marié de la noble maison, et davantage à une aultre Damoiselle à marié, hors la dicte maison, dedans le pays de mon très redoubté Seygneur, là ou il lui seroit comandé par ce dict vainqueur, lui estant au pays.

Ains au contraire se le champion des non-mariés estoit vaincqu, il seroit tenu aller crier mercy à ma très redoubtée Dame de Savoye, ensemble à toutes les aultres Dames mariées de la maison et en oultre à la femme du dict messyre de Blonay, lui estant au pays. Or, teul appointcment estant faict, se trouvèrent les deux champions dessus només au jour assigné que fust le douzième de May, l'an MCCCCXCIV en la place devant le chastel de Thurin montés et armés, assavoir le dict Seygneur de Blonay sus ung roucin grison bien bardé et ses bardes couvertes de damas moitié rouge et l'autre moitié rouge et noir à grandes bandes et dessus l'harnois accoustré de mesme ; et Corsant monté sus ung roucin de poil de pie bien bardé aussy et ses bardes couvertes moitié satin et moitié damas tout gris bordé de velours cramoisi et son accoustrement de mesme avec bourrelet semblable - aux queuls furent présenté lances, desquelles à la première corse s'attaquèrent bien à droit; c'est assavoir le champion des mariés fut atteint au bord de sa cuirasse, tellement
qu'il ployât en derrière et le champion des non-mariés fut atteint un petit soubs la petite pièce et de ce coup leurs lances voullarent en plusieurs pièces. Peuis reprindrent lances nouvelles desquelles coururent pour la seconde fois, dont Messyre de Blonay rompit la sienne bien gaillardement, laquelle rompue rencontra sa partie au choq de teulle sorte que le peytral, sangle, selle et cropière du dict cheval de sa dicte partie rompirent et fust pourté par terre tout estendu et desarmé de plusieurs pièces en fasson que plusieurs uidoient qu'il fust folié. Mais incontinent fut relevé sur pié et fist bien son debvoir de vouloir combattre à l'espée en parachevant les choses dessus dictes.


Et nonobstant que le bon droit vouloit, veu qu'il avoit esté porté par terre qu'il ne remontât plus à cheval sans avoir parfaict son combat, le dict messyre de Blonay, de sa grâce plein de noblesse, permit qu'il reprint aultre cheval à son appétit pour parfaire leur entreprinse, comme il fist ; et estant remonté se combattirent aux dictes espèes bien gaillard et gentement et perfirent bien leurs coups et davantage et estil à croire que se mon très redoubté Seygneur n'eust commandé les départir, qu'ils fussent bien plus avant procédé et pour cette fois moyennant le bon et hault vouloir du dict Seygneur de Blonay et à la bonne diligence et vaillance de son corps, l'honeur de l'entreprinse demoura aux Seygneurs et Dames mariés ; nonobstant que le champion des non-mariés fisse bravement son debvoir.

Adoncques suivant le droict du combat. Corsant s'estant un périt reposé, s'en fust crier mercy à deux genouils devant ma très redoubtée Dame de Savoye, puis fist de même un genouil en terre à toutes les aultres Dames mariées de son hostel ; finalement estant retourné devers messyre de Blonay, lui demanda en quel lieu estoit pour lors sa noble Dame à celle fin d'aller par devers elle payer sa debte et crier mercy selon son debvoir. Lors lui respondit en grande courtoisie : «Loyal et preux champion, trop ne saurois bonnement vous dire ou est pour le présent ma Dame et amie, laquelle ay laissée en couche d'enfant par delà les monts, pour venir céans, prés la personne de mon très redoubté Seygneur ; ores est ès Chablays en mon chastel de Sainct-Polde- Mellerie, ores en mon chastel de Blonay-en-Vaux.

Adoncques bien que long et dangereulx fust le chemin, toust incessamment Corsant monta sur ung bon roucin et avecques son escuyer passa à grand presse les monts et s'envint au chastel de Sainct-Pol-de-Mellerie ; mais la Dame n'y estoit de quoy fust moult marri ; soudain monta sur un basteau de pescheurs et nonobstant que la nuict tomba se fist mener devant Vivey; si que le vent estant hault et le lac mauvais et en tormente, ne put gaigner terre à Vivey qu'avecques l'aulbe et bien que las et recreu monta droict au chastel de Blonay en Vaulx. Or la première personne qu'il advisa fust la noble Dame Catherine qu'estoit sur le préau allaictant son beau périt poupon ; s'estant approsché, mit vistement genouil en terre et par trois fois crya mercy bien pilteusement. Qui fast ébahie et en grand esmoy, ce fust certes la Dame de Blonay. Icelle le fist relever prestement et asseoir à son costé ; puis touste émerveillée, s'enquist que cela vouloit dire. Lors Corsant lui remenbra par le menu la querelle et le combat des mariés et des non-mariés ; comme quoy avoist esté vaincqu par son benyn mary messyre Symon et comme quoy ayant accomply à son endroict la loy du combat, il en requerroit dehue quittance pour son honeur et décharge.


A quoy la noble Dame lui fist d'une voix bien doucette : «Seygneur champion des non-mariés, loyal et franc chevalier estes au demeurant et certes nul n'y contredira ; toutefois ne convient auculnement à Dame discrette et saige qui comme moy reste seulette en son manoir avecques ses chambrycres et son chapelain, de vous cberger, estant absent son benyn seygneur et mary. Retornez vous en à Vivey ; prenez un bon repos et longue nuictée et reviendrez céans se ainsy vous plait demain sur la mijour, querrir vostre quittance et congyé». Ainsi dist elle ; ainsi fist il.
Le lendemain ne manqua mye d'arriver sur la mi-jour et trouva t-il beau banquest toust dressé à la grande salle du chastel, voire plusieurs parens et voysins de la noble Dame qu'icelle avoit fait convier en grand haste durant nuyct ; assavoir monseygneur Antoyne, fils de monseygneur Rodolphe, comte de Gruyères lequel venoit de son chastel d'Orons avecques pages et écuyers, messyre Humbert d'Aulbonne son parrein, Hugonnet du Chastelard, Nicod de Cumoens, Amédée de Puisdoz, Bertrand de Duing, chastelain de Chyllion et le vieil chapelain Nantclme de Tavel, Lequel banquest fut long et allaigre selon la bonne coutume de la terre de Vaulx et festinèrent gaillardement jusques au soleil et moult s'esbattirent en gentils propos et joyeux devis. Or Corsant qui ja estoit cogneu d'aulcuns de la noble compaignie gaigna estime et loz d'ung chascun par sa bonne mine, doux langaige et courtoysic et chascun, ores de l'escouter, ores de s'enquerrir du combat et aultres choses de là les monts. Finissant le banquest. Corsant porta la santé de la noble Dame, estant debout, il lui dist gentiment: «Ce n'est pas à mon dam, ains plustost est-ce pour mon bien et proufit qu'ay esté vaincu par messyre Symon votre benyn mary et seygneur; car oncques n'ai eu pareil honeur et liesse teulle qu'en ce jourd'hui, séant à ceste table avec tant vertueuse et honorable compaignie et de si hait lignaige : par ainsi va s'accomplissant le devise de mon escu : plus hault ! Partant m'est advis qu'il me fauldroit prendre femme et qu'adoncques soubstiendrois-je mieux la cause des mariés que n'ay faict celle des non-mariés au combat de Thurin». Et ce disant, se tournait tout bellement vers Nolandc de Villette laquelle estoit assise jouxte la Dame de Blonay sa cousine. Belle jouvencelle estoit-ce et issiie de bon lieu ; mais las ! orpheline n'ayant ne dot, ne chevance en celui bas monde, estoit venue prendre congyé, pour entrer en religion au cloistre des filles d'Orbe. Soubdain que le chevalyer l'eut ung petit regardé, la pauvrette vint rouge comme escariatte et ne dict rien que faire ung long souspir. Peuis sortirent de table pour ung chascun se despartir et retomer en son manoir et Corsant restant le dernier comme pour faire ses graumercys à la Dame de Blonay lui alla dire : «Courtoysic est vostre lot autant que vertu et beaultè, guerdon et louange vous en sont dehue par les aultres et amour par vostre mary ; aurois une requeste à vous faire, octroyez la moi, si me volez quelque bien. - Pariez hardiment, franc chevalyer, reprist la noble Dame ; si mon debvoir et mon pouvoir n'oultrcpasse, je cuide qu'amènerons vostre désir à bonne fin - C'est, dit Corsant, de gaigner mon procès avecques la belle cousine à celle fin que de sa grAàce je puisse doresenavant soubstenir la cause des mariés pour ce que inconrinent que je l'ai vue, en ay faict la Dame de mes pensées et le sera certes jusques à mon trepassement ». Tout aussitost la cousine baissa de honte ses grands yeux bleux ; sur quoi la noble Dame, lui prenant la main, respondit avec ung doux souris : «Si ay bien comprins, voudriez estre mon cousin, n'est pas, beau syre Si la jeunette est de mon advis, elle vous relesvera de blasme et fera tost de vous ung bon mary de meschanl garçon que vous estes».

Oyant semblable propos, la pauvre Nolande ne savoit bonnement en quel coing se musser tant se rendoit vergogncuse ; mais cognoissance estoit faicte et occasion favorable d'autant que mère nature avoit ja secoué flammèches d'amour sur ces deux tendres coeurs au prime abord. Si bien qu'à la parfin Nolande, sans plus songer au cloistre que si oncques cloistre n'eust été en ce bas monde, dict tout bas : «Oui, si mon cousin en cetui bas monde, messyre de Blonay qu'est mon bon parrein et tuteur n'y trouve à redire. - Doibt bientost venir par deçà, fist Corsant tout ravy d'aise ; iray l'attendre à Vivey en grande impatience».

Messyre Symon arriva quatre jours après ; il ne desdit point la gente cousine ; mesmement leur fist il belles et honorables nopccs en son bon chastel de Blonay. Et Corsant lui disoit: «Noble cousin, n'ay rien perdu d'cstre vaincqu par vous et d'eslre venu cryer mercy céans ; ains ay gaigné pour lot belle et bonne femme et si quclcun veut maintenant dire quelque chose contre les mariés, c'est qu'il aura affaire à moi et lui ferai-jc toust ainsi que m'avez faict au combat de Thurin».

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